Stylist. comparée 12- Foisonnement

En français, ça se dit vraiment avec plus de mots?

               Le premier billet de cette série «  Stylistique comparée » a été intitulé : « Comment ça se dit en français… » Je laissais alors clairement entendre qu’une même réalité ne se disait pas nécessairement de la même façon dans toutes les langues. Ce phénomène, je l’ai illustré dans un autre billet portant sur la diversité de ce moyen de communication. J’ai alors fait remarquer, sans toutefois insister, que le nombre de mots utilisés pour exprimer une même idée varie selon la langue d’arrivée (LA), celle dans laquelle le texte original est traduit. Dans le présent billet, je vais m’y attarder, me limitant toutefois aux deux seules langues qui m’intéressent ici, l’anglais et le français.

La problématique se formule de la façon suivante : faut-il toujours plus de mots en français qu’en anglais pour exprimer une même réalité? Si je pose la question, c’est qu’il est généralement admis que tel est bien le cas. Le texte de départ (TD) et sa traduction, ou texte d’arrivée (TA), qui suivent l’illustrent d’ailleurs éloquemment.

(TD)      Lord Carrington’s Feat

 The cool, no-nonsense British Foreign Secretary shrugged off the insults and doggedly pursued his goal of a peace agreement between the guerrillas and the Salisbury government of Bishop Abel Muzorewa. Last week, Carrington’s bullying and cajoling finally seemed to be paying off.  (42/279)

[42 = nombre de mots; 279 = nombre de caractères + espaces. Ce sont les deux paramètres les plus utilisés pour caractériser la longueur d’un texte.]

(TA)       L’exploit de Lord Carrington

 Avec calme et autorité, le ministre des Affaires étrangères britannique a ignoré les affronts et poursuivi obstinément son but : parvenir à un accord de paix entre les rebelles et le gouvernement de Salisbury dirigé par l’évêque Abel Muzorewa. La semaine dernière, l’alternance pratiquée par Carrington de la main tendue et du poing sur la table s’est finalement révélée payante. (60/379)  

En français, il faut 60 mots (ou 379 caractères-espaces) pour rendre ce que l’anglais exprime en 42 mots (ou 279 caractères-espaces). Une augmentation (1) non négligeable de 42,9 %!  – Cette différence s’observe plus facilement quand le TD et le TA sont présentés de façon juxtalinéaire, mais WordPress ne le permet pas. – Peut-on faire de cette observation une règle générale? Peut-on dire, sans risque de se tromper, qu’il en est toujours ainsi? Le foisonnement existe; il suffit d’être attentif pour le constater. Non seulement existe-t-il, mais il est même quantifié, institutionnalisé, pourrait-on dire. En effet,  la SFT (Société française des traducteurs), nous dit-on, recommande à ses membres d’utiliser un coefficient de  + 25 % dans la préparation d’un devis pour une traduction A → F.  Une telle directive, que l’on dit fondée sur une analyse statistique – donc, incontestable!! –, se justifie sur le plan professionnel : la SFT veut éviter à ses membres des mauvaises surprises en termes de charge de travail, de délai, etc. Mais sur le plan « traductologique », est-ce défendable?

Comment expliquer l’utilisation, couramment observée, d’un plus grand nombre de mots en français? Trois facteurs pourraient en être responsables : le facteur langue, le facteur traduction et le facteur traducteur. Nous allons donc voir la contribution possible de chacun d’eux à ce phénomène.

1-  Facteur langue

                Est-ce que le TA est plus long parce qu’il est écrit en français? C’est ce que bien des gens pensent. À tort ou à raison.  À quand remonte la dernière fois que vous avez lu une traduction française plus courte que le texte anglais de départ?… Cela vous est-il seulement déjà arrivé?… Je parierais que non. Alors… Le titre du court texte cité en exemple et sa traduction : Lord Carrington’s Feat  (3/22) vs  L’exploit de Lord Carrington (4/28), l’illustrent éloquemment. En français, il faut recourir à l’article défini le (ici, sous forme élidée; le logiciel Word ne le compte pas comme un mot); en français, tout complément du nom est introduit par la préposition de. L’examen du reste de texte va dans le même sens :

  1.  Remarquez  l’économie que fait l’anglais quand il précise la fonction de Lord Carrington : Foreign Secretary. En français, il faut absolument étoffer; il s’agit du ministre des AFFAIRES étrangères. Économie également dans Salisbury government of… qui réclame en français l’ajout de « dirigé par ».
  2. L’anglais fait un usage parcimonieux des articles. Last week devient LA semaine dernière;  Bishop,  L’évêque, etc.
  3. Le past simple anglais se  rend en français par l’auxiliaire « avoir » suivi du participe passé du verbe. Exemple : pursued devient « a poursuivi ».
  4.  Etc.

Si l’on poursuivait cette comparaison en utilisant d’autres textes, nous pourrions mettre au jour d’autres différences qui apporteraient de l’eau au moulin. De là à conclure que le grand responsable du foisonnement, c’est la langue française avec ses servitudes, il n’y a qu’un pas à faire. Que bien des gens font!

Si tel est le cas, le coefficient de foisonnement devrait être d’égale valeur, mais négatif, lorsque la traduction se fait dans le sens inverse (A F). Mais, la SFT reste muette sur ce point. Peut-être a-t-elle ses raisons de ne pas en fournir…  Si vraiment la langue française est en cause, on devrait systématiquement obtenir une traduction anglaise plus courte que le texte français de départ. Pourtant, il est facile de trouver des exemples qui démontrent le contraire. En voici deux, provenant de deux sphères différentes d’activité.

Le premier vient du journal Le Monde (traducteur anonyme) :

TD  Les fonctionnaires et employés municipaux islandais sont en grève illimitée depuis le 4 octobre. Aucune issue au conflit n’apparaît encore, mais les négociations entre le ministère des finances et les salariés du secteur public se poursuivent dans un pays paralysé par la grève et surpris par les dimensions de l’affrontement.  (50/326)

TA  State employees and municipal workers in Iceland came out on strike on October 4th for an indefinite period. So far there has been no sign of a solution to the dispute, but talks are still going on between the Finance Minister and the state-paid employees. Meanwhile, Iceland has come to a standstill because of the strike, and the extent of the confrontation has taken everyone by surprise.  (67/391)

La traduction (F → A) contient 40 % plus de mots (67 vs 50) et 20 % plus de caractères-espaces (391 vs 326).

Le second exemple provient de La peste, d’Albert Camus (traducteur, S. Gilbert).

TD D’autre part les familles devaient obligatoirement déclarer les cas diagnostiqués et consentir à l’isolement de leurs malades.  (17/125)

TA  And heads of households were ordered promptly to report any fever case diagnosed by their doctors and to permit the isolation of sick members of their families.  (27/158)

Ici, la traduction anglaise contient 60 % plus de mots (27 vs 17); et 26 % plus de caractères-espaces (158 vs 125).

De toute évidence, la langue française n’est pas LE facteur qui explique le foisonnement observé en traduction. Il intervient certainement dans une certaine mesure, mais ce n’est pas LE grand responsable. Car, si  tel était le cas, une traduction F → A devrait toujours faire usage de moins de mots.

2-  Facteur traduction

                Comme le phénomène s’observe dans les deux directions  (A F et A F), se pourrait-il que ce soit le phénomène de traduction lui-même qui soit en cause? Que le simple fait de passer d’une langue à une autre justifie un certain degré de foisonnement dans la langue d’arrivée, indépendamment des langues utilisées?…

On se plaît à dire, pour justifier le foisonnement en français, que le traducteur maniant la pensée d’autrui sent le besoin d’expliciter ce qu’il en a compris, de montrer qu’il a bel et bien saisi le message, apparemment mal formulé! Et pour ce faire, il lui faut, paraît-il, plus de mots.  Mais tout rédacteur ne fait-il pas appel, dans l’exercice de ses fonctions, à des éléments implicites; ne suppose-t-il pas chez son lecteur la connaissance préalable des éléments omis? (Voir https://rouleaum.wordpress.com/2013/10/27/stylist-comparee-5-la-langue/5) Pourquoi le traducteur, lui, ne se sent-il pas autorisé à en faire autant? Craindrait-il, ce faisant, d’être décoté?…

Le facteur traduction peut certainement contribuer au foisonnement. Mais de là à en faire un règle, il y a des limites. Se pourrait-il que ce facteur joue uniquement parce que les deux langues en cause sont l’anglais et le français? Autrement dit, existe-t-il d’autres paires de langues où ce phénomène serait reconnu? Trouver réponse à cette question n’est pas facile; peu d’études ont été publiées sur ce sujet. Plus souvent qu’autrement, on se contente de l’affirmer, sans vraiment le démontrer. Et quand on essaie d’en faire la preuve, la bonne méthodologie n’est pas toujours au rendez-vous.

Par exemple, chez Lingua veritas, on recourt à des coefficients de foisonnement qui diffèrent en fonction de la langue de départ,  X  →  F (2). Ils varient également, pour une même paire de langues (ex. A →  F), en fonction du domaine du texte à traduire. (3)

Selon Horguelin (4), Hilaire Billoc a dit, que « les traductions de n’importe quelle langue vers l’anglais sont nécessairement plus longues que l’original… ».

Gilbert Bart, en 1971, (5) en arrive à la même conclusion, chiffres à l’appui. Dans cet article, l’auteur ne fournit malheureusement aucun détail sur sa méthodologie. Pour la connaître, il faut se référer à son ouvrage Recherches sur la fréquence et la valeur des parties du discours en français, en anglais et en espagnol (Paris, Didier, 1961, 134 pages), publié une dizaine d’années plus tôt. C’est là qu’il précise sa méthodologie. Si l’on se donne la peine de lire cet ouvrage, on constate que les résultats qu’il publie et les conclusions qu’il en tire sont à prendre avec des pincettes. Quand on lit dans son article : The statistics were based on an analysis of 15 000 words of original English texts… ; likewise 15 000 words of French tests…, le lecteur donne intuitivement à word le sens généralement admis de « groupe de lettres séparé par une espace ». Mais en fait ce que Barth appelle word dans son article s’appelle « partie du discours » dans son ouvrage. Et il entend par partie du discours aussi bien « tout groupe de lettres séparé par une espace » que « tout verbe personnel dans son temps composé avec les auxiliaires… »  ou encore certaines locutions comme : tout à fait, à peine, afin de, tandis que… ». C’est ainsi que a été confirmé est comptabilisé comme 1 partie de discours même s’il fait 3 mots! Mais dans son article, il est considéré comme 1 « word »! De plus les articles, aussi bien définis qu’indéfinis, sont laissés de côté. C’est dire que ses conclusions, même si elles s’appuient sur des données statistiques, sont, comme je l’ai dit, à prendre avec des pincettes. Elles ne peuvent être opposables à celles d’autres études, car une comparaison ne vaut qu’à la condition de comparer des comparables, ce qui est impossible ici. Hélas! Preuve, s’il en fallait une, qu’il ne faut pas endosser aveuglément les conclusions qu’un auteur tire de ses travaux avant d’avoir jeté un coup d’œil à sa méthodologie.

La contribution du facteur « traduction » n’est pas facile à chiffrer. Le moins que l’on puisse dire, faute d’études pertinentes, c’est que ce facteur pourrait intervenir, mais à des degrés divers. Sans plus. Difficile dans ces circonstances de l’accuser d’être LE responsable du foisonnement.

3-   Facteur traducteur 

                Quand on compare un  texte et sa traduction, on tient presque toujours pour acquis, sans jamais le claironner, que la traduction publiée est parfaite, irréprochable. Si ce n’est avant révision, ce sera après!

L’idée sous-jacente est que tout traducteur, comme tout réviseur, possède toutes les compétences voulues pour faire un excellent travail et que tous ses travaux l’attestent.  Alors, si le TA est plus long que le TD, c’est sa faute, car les facteurs « langue » et « traduction » ne semblent pas jouer un rôle important. D’ailleurs dans des articles qui traitent de foisonnement (6), la faute est toujours attribuée au traducteur. Cela s’explique aisément : c’est le seul élément sur lequel un professeur de traduction peut intervenir.

Deux compétences du traducteur sont généralement incriminées : sa capacité à bien comprendre le TD et sa capacité à bien rédiger le TA. On parle ici de fidélité au texte et de concision dans l’expression. Ne faut-il pas comprendre et savoir faire comprendre pour être dit bon traducteur!

Un manque de fidélité au TD peut être une cause de foisonnement.  Dans l’exemple qui suit, le foisonnement est « positif », surtout en termes de caractères-espaces (199 vs 173).

TD   Our tour continues to Phang Nga Bay where you will have the opportunity to paddle to some of the most amazing caves, or hongs, in the surrounding islands of the Andaman Sea. (32/173)

TA    Notre voyage se poursuivra en direction de la baie de Phang Nga, où vous aiderez les guides à pagayer pour aller admirer d’étonnantes grottes ou hongs, dans les îles environnantes de la mer d’Andaman.  (34/199)

Il n’est pas dit que « vous aiderez les guides », mais que vous pourriez pagayer, si le cœur vous en dit. Le traducteur y a vu une obligation! De plus, traduire continues to…  par « se poursuivra en direction de… » laisse entendre que le touriste n’atteindra pas nécessairement la baie. C’est pourtant une étape prévue. On aurait pu s’exprimer de façon plus économique : « Votre voyage vous mènera à la baie de Phang Nga. De là, vous pourriez pagayer pour atteindre les  îles avoisinantes de la mer d’Andaman et y admirer d’étonnantes grottes, ou hongs. »  (31/181)

À remarquer que le nombre de mots est légèrement moindre (il passe de 34 à 31). La valeur du paramètre « caractères-espaces », elle, a chuté (elle passe de 199 à 181).

Un manque de fidélité, plus apparent que réel, peut mener à un foisonnement « négatif », comme l’illustre l’exemple suivant :

TD   Faire pocher 8 minutes les olives vertes dénoyautées.  (8/53)

TA   Simmer the olives for 8 minutes.  (6/32)

Aux yeux de certains, il y a là un manque de fidélité flagrant! On oublie de préciser que les olives sont vertes et dénoyautées. Comme, selon toute vraisemblance, cette phrase fait partie d’une recette, il est fort possible que, dans la listes des ingrédients, on trouve : olives vertes dénoyautées. Alors… pourquoi le répéter? C’est ce qui me fait dire que le manque de fidélité, dans ce cas-ci, est plus apparent que réel. Mais il arrive, trop souvent, qu’il est plus réel qu’apparent!

Une autre compétence du traducteur qui est souvent à l’origine du foisonnement, c’est son  incapacité à être concis. Les exemples les plus convaincants se rencontrent dans des textes à saveur juridique. Voici deux exemples où le traducteur a fait preuve de concision :

TD-1   The College agrees to pay ICPM following billing, the sum applicable to the costs for the current academic year, the sum being paid in two equal instalments, one on December I, the other on May 1 of the academic year in question. (42/229)

TA   L’Institution convient de payer à l’ICPM, sur facturation, en deux versements égaux effectués les 1er décembre et 1er mai, la somme applicable aux coûts pour l’année universitaire en cours.  (29/189)

TD-2   Throughout Canada in each year the first day of July is a legal holiday and shall be kept and observed as such except that in any year when the first of July falls on a Sunday, the second day of July is, in lieu thereof, a legal holiday and shall be kept and observed as such. [Tiré de Structure et Style, de P. Horguelin]  (56/276)

 TA   Le 1er juillet est observé chaque année comme jour férié dans tout le Canada, mais sa célébration est reportée au 2 juillet s’il tombe un dimanche. (26/147)

Économie il y a. Dans le premier cas, on est passé de 42 à 29 mots; dans le second, de 56 à 26! Devant une traduction française plus courte que le TD, le donneur d’ouvrage croira immanquablement que vous n’avez pas tout traduit. Preuve qu’est bien ancrée dans l’esprit des gens l’idée qu’une traduction française est plus longue que le texte anglais de départ.

Le traducteur n’a pas pour mission de rendre obligatoirement le TD dans le moins de mots possible; que sa traduction soit plus longue que le TD ne traduit pas un manque de compétence. Mais être concis est un atout non négligeable en traduction. De plus, deux traducteurs peuvent très bien rendre un même TD dans un nombre de mots différent. Prenons comme exemple une phrase de Madame Bovary (7), de G. Flaubert et les traductions qu’en ont faites trois traducteurs.

TD (Au loin des bestiaux marchaient) on n’entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements.  (8/50)

(Cattle were moving in the distance but)

  • TA-1  her ear could catch neither the noise of their hooves nor the sound of their lowing. (Hopkins)   (16/84)
  • TA-2   they were too far off for their lowing to be heard.  (May)   (11/51)
  •  TA-3  neither their steps nor their lowing could be heard. (Marx-Aveling)  (9/52)

Ces trois traductions illustrent bien qu’une même idée peut être rendue de façons différentes, i.e. avec plus ou moins de mots. Tout dépend du traducteur. Le plus prolixe, ici, c’est Hopkins, avec 16 mots; le plus concis, Marx-Aveling, avec seulement 9 mots. La traduction de May est bonne deuxième, mais est-elle vraiment été fidèle au TD?…

CONCLUSION

Tous s’entendent pour dire que la traduction française d’un texte anglais est plus longue. Certains disent même que cette augmentation, ou foisonnement, est de l’ordre de 25 %, études statistiques à l’appui.

Il est vrai que le facteur « langue » joue un rôle dans le foisonnement; la langue française a ses exigences, ses servitudes, qui le favorisent. Mais il ne faut pas s’imaginer que l’anglais n’a pas les siennes et que ces dernières ne pourraient pas avoir le même effet.

Il est vrai que le facteur « traduction » peut, lui aussi, y jouer un rôle, mais ce facteur joue dans les deux directions. On peut donc difficilement l’invoquer pour justifier le foisonnement observée dans le passage de l’anglais au français.

Mais en dernière analyse, il semblerait bien, qu’indépendamment des servitudes linguistiques (facteur « langue ») et des caprices du transfert (facteur « traduction »), c’est surtout la compétence du traducteur qui déterminerait le taux de foisonnement.  Cette conclusion n’est qu’en partie corroborée par les travaux de G. Cochrane (8). D’après les données de cette étude, le facteur traduction ne joue pas; le facteur langue  joue un « rôle non négligeable »; le facteur traducteur est « moins considérable qu’on le suppose ». Le manque de précisions dans la description de la méthodologie rend difficile, pour ne pas dire impossible, l’appréciation de ces conclusions.

Il est possible de produire une traduction française qui ne souffre pas d’enflure verbale. Pour cela, il faut satisfaire à deux conditions fondamentales. La première est de ne pas suivre servilement la structure de la phrase anglaise, car cette dernière obéit à un modus operandi qui diffère de celui qui gouverne la langue française. – C’est précisément ce sur quoi nous allons nous attarder dans les prochains billets. – La seconde est de rechercher la concision, autrement dit utiliser tous les procédés dont dispose la langue française pour en arriver à exprimer, de façon succincte, ce que l’on veut dire. Et ce, sans nuire à l’intelligibilité du texte.

En voici un exemple, que je trouve assez éloquent :

TD  The seven storey mountain (Thomas Morton)

On the last day of January 1915, under the sign of Water Bearer, in a year of great war, and down in the shadow of some French mountains on the borders of Spain, I came to the world. Free by nature, in the image of God, I was nevertheless the prisoner of my own violence and my own selfishness, in the image of the world into which I was born. That world was the picture of Hell, full of men like myself, loving God and yet hating Him; born to love Him, living instead in fear and hopeless self-contradictory hungers.   (100/517)

TA   La nuit privée d’étoiles (Traduction de Marie Tadié)

                Je naquis le 31 janvier 1915, à l’ombre des Pyrénées, libre, à l’image de Dieu, et prisonnier de ma nature violente et égoïste, à l’image du monde, de ce monde de ténèbres peuplés d’hommes qui aiment et haïssent Dieu; qui, mis sur terre pour l’aimer, vivent dans la peur, en proie à leurs désirs incohérents et désespérés.   (57/321)

MAURICE ROULEAU

 (1) Ce phénomène est généralement connu, en traduction, sous le nom de foisonnement, quelquefois sous celui de prolixité, rarement pour ne pas dire presque jamais sous celui de verbosité. Certains le disent positif quand le TA est plus long que le TD; négatif, dans le cas contraire. Mais, on l’utilise surtout de façon absolue, au sens propre du terme, pour désigner une augmentation du nombre de mots.

(2) Si le TD est écrit dans une langue germanique (allemand, danois, norvégien…), le TA (en français) contiendra de 25  à  40 % plus de mots; dans une langue asiatique (chinois, japonais, coréen), ce sera  de  45 à 70 % moins de mots; dans une langue romane (italien, roumain, portugais…), ce sera de – 10 % à + 10 %.

(3) Le coefficient de foisonnement  (A → F) est de +15 % à + 25 % (domaine général ou littéraire); de  0 % à +10 % (sciences pures : physique, mathématiques) ; de + 5 % à +15 % (sciences humaines, économiques, droit).

(4)  Horguelin, Paul, Structure et Style, Linguatech, 193 pages (p. 119)

 (5) Barth, Gilbert, META  XVI, 1-2, 33-44, 1971, “French to English: some stylistic considerations”.

(6)  Juhel, Denis, META  XLIV, 2, p. 238-249, 1999 « Prolixité et qualité des traductions ».

 (7)  Tiré de Syntaxe comparée du français et de l’anglais. Problèmes de traduction, de Jacqueline Guillemin-Flescher, p. 182-183. L’auteure de cet ouvrage utilise ces traductions pour illustrer « l’ajout d’un syntagme nominal marquant la perception ».

(8)  Cochrane, G., TTR 8 (2) : 175-193, 1995, « Le foisonnement, phénomène complexe ».

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5 commentaires pour Stylist. comparée 12- Foisonnement

  1. Très intéressant.
    Une cause de foisonnement non négligeable, quand on traduit vers le français est le zeugme (p. ex., health quality and access, que l’on rendra difficilement autrement que par accès aux soins et qualité des soins). Je ne sais pas si le recours à ce moyen stylistique est conforme aux préceptes du bon anglais, mais toujours est-il que les rédacteurs anglophones en usent et en abusent, alors qu’on se l’interdit en bon français ou en français canadien (on l’observe malheureusement de plus en plus en français de France). Si certains zeugmes peuvent se rendre de manière relativement concise, certains autres nécessitent un foisonnement non négligeable, notamment en langue juridique.
    Cela dit, parmi les nombreux billets que je lis régulièrement, de votre plume ou non, celui-ci est de ceux que tout traducteur devrait absolument lire.

  2. Jean-Paul Deshayes dit :

    Article très intéressant, agrémenté d’exemples parlants.
    Le dernier exemple (La nuit privée d’étoiles ) illustre une « économie » de la traduction française qui, en réalité, ampute et occulte certains éléments du texte anglais sans aucune raison. Il s’agit davantage d’un condensé/remaniement que d’une traduction. Si l’auteur (T. Morton) choisit d’écrire : « On the last day of January 1915 » plutôt que « On January the 31st », c’est qu’il a ses raisons. Cette première phrase a une cadence presque poétique, chaque élément commençant par une préposition : on, in, down, on, le rejet de « I came to the world » (« je suis venu au monde ») en fin de phrase étant le point culminant de l’énumération. Cette cadence ne se retrouve pas dans la traduction française, transformée une seule phrase trop longue.
    « under the sign of Water Bearer » « sous le signe du Verseau » : supprimé, pour quelle raison ??
    « some French mountains on the borders of Spain » Bien sûr qu’il s’agit des Pyrénées, mais le rythme de la phrase anglaise est totalement perdu. Il fallait aussi laisser le flou de « some ».
    Traduire « the image of Hell » par « ténèbres » : pourquoi ce choix ? Tout dans ce passage s’articule autour de la thématique des contraires : Dieu et l’enfer (la Grande Guerre, peut-être ?), Dieu et l’homme, l’amour et la haine, la liberté intrinsèque de l’homme « by nature » (non traduit) et l’absence de liberté.
    « like myself » ? « qui, comme moi » « and yet » : « et pourtant » : l’opposition doit être soulignée mais, avec « aiment et haïssent », il ne reste qu’une juxtaposition des termes.
    Sans vouloir relancer le débat sourcier/cibliste, il convient ici de souligner l’importance capitale du texte de départ et de son style.

    • J’ai eu exactement la même réaction que vous, M. Deshayes. Il y a des pertes de ton et de style dans cette traduction. Si on peut admettre (et même conseiller) ce genre d’élision en traduction pragmatique, où on privilégie le sens et où on pourrait valablement soutenir que remplacer les montagnes françaises situées à la frontière de l’Espagne par les Pyrénées n’enlève rien au sens, cela me paraît une trahison en traduction littéraire, où on peut supposer que l’auteur n’ignorait pas ce fait lorsqu’il a volontairement usé de cette périphrase, probablement pour suggérer un climat.
      Proust serait-il encore Proust si on lui faisait subir un tel charcutage, aussi élégant le résultat soit-il?

      • jean-paul deshayes dit :

        Très justement, M. Riondel, vous faites la distinction entre traduction littéraire et traduction pragmatique. Effectivement, dans le cas d’une traduction pragmatique/ spécialisée, le factuel a priorité : c’est le contenu qui importe et doit être restitué sans la moindre erreur, « l’habillage » stylistique du message restant secondaire. C’est tout le contraire, bien sûr, avec la traduction littéraire, beaucoup plus exigeante et qui, sans jamais être littérale, se doit d’être respectueuse des diverses particularités du texte d’origine.
        Les trois exemples donnés dans le billet (Madame Bovary) sont révélateurs à cet égard. Seul TA-3 rend le ton, le rythme. TA-2 ne fait qu’expliquer. Quant à TA-3, « the noise of their hooves », «the sound of their lowing » sont des allongements inutiles. Quand on sait le soin infini que Flaubert apportait à son style on comprend mal que « pas » soit remplacé par « bruit des sabots ».

  3. Gwladys Porracchia dit :

    Bonjour,

    Votre article sur la traduction est très intéressant, cependant pour le dernier exemple que vous donnez pour illustrer la nécessité pour le traducteur de s’affranchir de la construction de la phrase dans la langue d’origine ne me convainc pas. En effet, cet affranchissement est nécessaire car chaque langue fonctionne différemment, mais il ne doit pas se faire au détriment de subtilités de sens et de la perte de certains passages. Pour l’exemple en question, je traduirais ainsi (même si je ne suis pas traductrice):

    Je vins au monde le 31 janvier 1915, une année de guerre terrible, sous le signe du Verseau, à l’ombre de montagnes françaises aux portes de l’Espagne. Libre par nature, à l’image de Dieu, j’étais cependant prisonnier de ma nature violente et égoïste, à l’image du monde dans lequel j’étais né. Ce monde était la représentation de l’enfer, peuplé d’hommes comme moi, qui aiment et haïssent Dieu; nés pour l’aimer mais qui, à la place, vivent dans la peur et en proie à leurs désirs contradictoire et désespérés.

    On the last day of January 1915, under the sign of Water Bearer, in a year of great war, and down in the shadow of some French mountains on the borders of Spain, I came to the world. Free by nature, in the image of God, I was nevertheless the prisoner of my own violence and my own selfishness, in the image of the world into which I was born. That world was the picture of Hell, full of men like myself, loving God and yet hating Him; born to love Him, living instead in fear and hopeless self-contradictory hungers. *(100/517)*

    *TA* * La nuit privée d’étoiles *(Traduction de Marie Tadié)

    *Je naquis le 31 janvier 1915, à l’ombre des Pyrénées, libre, à l’image de Dieu, et prisonnier de ma nature violente et égoïste, à l’image du monde, de ce monde de ténèbres peuplés d’hommes qui aiment et haïssent Dieu; qui, mis sur terre pour l’aimer, vivent dans la peur, en proie à leurs désirs incohérents et désespérés. (57/321)*

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