Stylist. comparée  13- Prédilections de l’anglais

 

L’anglais a une prédilection pour…

 

Nous avons vu que, pour bien des gens, il est dans l’ordre des choses que le français recoure à plus de mots que l’anglais pour exprimer une même réalité. La langue serait donc, selon eux, la grande responsable de ce phénomène, qu’on appelle « foisonnement ». Mais est-ce vraiment le cas? J’ai des réserves. Dans les faits, le vrai responsable pourrait bien être le traducteur. Pas tous les traducteurs. Mais assurément ceux qui ne savent pas que l’anglais a des préférences.

Nous verrons, au fil des prochains billets, que ces préférences jouent très souvent un rôle, non négligeable, dans la longueur du texte, et que le français n’est pas nécessairement la langue qui utilise le plus de mots pour dire une même réalité. Vous en aurez un avant-goût avec les trois exemples qui suivent.

Quiconque compare un texte anglais et sa traduction française n’est pas sans remarquer que les façons de dire ne sont pas identiques. Parfois, on dirait même que les deux intervenants (le rédacteur et le traducteur) ne voient pas la même chose tellement leurs façons de dire diffèrent. Il serait plus exact de dire qu’ils voient la même réalité, mais avec des lunettes différentes. Pas dans toutes ses manifestations. Mais assurément dans certaines. Et ce sont ces dernières qui m’intéressent au plus haut point.

1- Là où l’anglophone dira à celui qui le remercie pour un service rendu : You are welcome, le francophone répondra : « De rien », « Je vous en prie » ou encore « Il n’y a pas de quoi ». Seul un francophone contaminé par l’anglais répondra : « Bienvenu », ne se rendant même pas compte, ce faisant, que sa réponse n’a aucun sens pour un locuteur non contaminé.

2- Là ou l’anglophone dira : I’ll cross the bridge when I get to it, le francophone dira :  « Chaque chose en son temps » ou encore « On verra en temps et lieu ». Dire « Je traverserai le pont quand j’y serai rendu » fait certes appel à des mots français, mais cette phrase n’a de français que l’apparence. C’est une anglaise déguisée.

3- Là où l’anglophone dira : Now he stopped and waited for me, le francophone dira : « Il s’est alors arrêté pour m’attendre ». Le mot à mot français n’a aucun sens. Ces  deux actions ne sont pas indépendantes; elles sont subordonnées.

Il n’y a, de toute évidence, aucune correspondance entre les formulations anglaises et françaises qui viennent d’être présentées. Pourtant, elles rendent compte d’une même réalité. Elles ne diffèrent que par la langue utilisée pour les dire. Mais comme la langue est le reflet de la pensée, force est de reconnaître que chaque langue a, de son monde, une vision qui lui est propre et qui régit sa façon d’en parler.

Et cette différence de vision ne pourrait-elle pas se refléter jusque dans la traduction d’un texte littéraire? Cette question ouvre, à ne pas en douter, un débat. Chacun défendra son point de vue bec et ongles. Tout dépend en fait de l’idée que chacun se fait d’une « traduction ». Qui n’a jamais entendu parler des belles infidèles? (1) Passons, nous nous éloignons du sujet.

Dans les prochains billets, nous verrons, à l’aide d’exemples concrets provenant de textes pragmatiques – et non de textes littéraires –, de quelles façons l’anglais se distingue du français. Nous nous attarderons sur ce que j’appelle les prédilections de l’anglais. Sur les façons d’exprimer telle ou telle réalité, qui, compte tenu de leurs fréquences, peuvent presque être dites typiques de la langue anglaise. De la langue anglaise pragmatique et non littéraire, à ne jamais oublier.

Nous aborderons, entre autres, la prédilection de l’anglais pour le concret;  pour le particulier; pour la coordination; pour la juxtaposition; pour la personnalisation du discours; pour le déroulement de l’action; pour l’ordre canonique des mots dans la phrase.

Maurice Rouleau

(1)   Ce serait en commentant les traductions de Perrot d’Ablancourt (1606-1664) que Gilles Ménage (1613-1692) aurait dit : « Elles me rappellent une femme que j’ai beaucoup aimée à Tours, et qui était belle mais infidèle. »

Aujourd’hui, par belles infidèles, on entend « des traductions qui, pour plaire et se conformer au goût et aux bienséances de l’époque, sont des versions revues et corrigées par des traducteurs conscients (trop, sans doute) de la supériorité de leur langue et de leur jugement ». [Paul Horguelin, Anthologie de la manière de traduire : Domaine français, Montréal, éd. Linguatech,‎ 1981, p. 76]

Georges Mounin a même écrit un petit ouvrage sur le sujet.

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3 commentaires pour Stylist. comparée  13- Prédilections de l’anglais

  1. Marie-Hélène Larrue dit :

    Je suis impatiente de lire la suite. Merci M. Rouleau

  2. Libenzi dit :

    comme toujours passionnant et instructif. Monsieur Rouleau, j’ai commis une traduction des sonnets de Shakespeare, bien différente des traductions récentes d’Yves Bonnefoy et Jacques Darras. J’aimerais vous la soumettre, si toutefois vous m’offrez la possibilité de vous la faire parvenir par courriel.
    Aves mes sincères salutations.
    Albert Libenzi

    • rouleaum dit :

      Votre demande me flatte. Mais, en toute honnêteté, je me dois de la décliner. Et ce, pour diverses raisons.

      1- En traduction littéraire, il y a plusieurs écoles que je n’ai jamais fréquentées.
      2- Je n’ai jamais moi-même touché à la traduction littéraire.
      3- Je ne m’y connais absolument pas en anglais du XVIe siècle.

      Je serais donc très mal placé pour porter un jugement sur votre travail ou celui des autres. J’aurais bien aimé vous rendre ce service, mais à l’impossible nul n’est tenu. Vpus comprenez, j’en suis sûr.

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