Déjeuner, dîner, souper (2 de 4)

 Pourquoi ne pas dîner avec moi demain soir?

—   Déjeuner —

 

Dans le précédent billet, j’ai, pour ainsi dire, mis la table. J’y ai présenté les acceptions qu’avaient initialement et qu’ont actuellement – selon l’Académie et les dictionnaires courants – les termes désignant les repas du matin, du midi et du soir.

Essayons d’en extraire la « substantifique moelle », comme disait Rabelais, en commençant par le premier repas de la journée. Nous verrons dans les prochains billets ce qu’il en est des deux autres.

Revenons d’abord sur ce que nous dit le NPR 2010 à propos de déjeuner :

  1. Vieilli ou région. (Nord; Belgique, Canada, Suisse, Congo, Burundi, Rwanda) Repas du matin. ➙1. petit-déjeuner.
  2. Repas pris au milieu du jour. ➙région.2. dîner.

        Rem. Déjeuner a remplacé dîner, comme dîner a remplacé souper.

J’ai mis en bleu les éléments sur lesquels j’aimerais m’attarder.

1-   Vieilli

Quand, pour désigner mon premier repas de la journée, j’utilise déjeuner, je n’emploie pas un mot vieilli. Un mot n’est vieilli qu’aux oreilles de ceux qui ne l’utilisent plus. Pour moi – et pour bien d’autres –, ce terme est d’usage courant. Il a le sens qu’il a toujours eu. Et ce, malgré la tendance contraire, que l’on dit généralisée!

2-   région.

Déjeuner, en tant que repas du matin, est qualifié de régional par ceux qui ne l’utilisent plus dans ce sens. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas la façon hexagonale de dire la chose; ou encore que les rédacteurs du dictionnaire sentent ce mot comme propre à une région (i.e ailleurs qu’en France). Au Québec, c’est un mot d’usage courant; c’est ailleurs qu’on lui donne un sens différent. Si la loi du nombre ne jouait pas, on pourrait presque déclarer régional le sens que ce terme a en France! Et courant, celui qu’on lui attribue ici. Soit dit en passant, c’est précisément ce que le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui fait. Tout dépend donc du point de vue où l’on se place.

Remarquez bien la présence du OU entre vieilli et région. C’est l’un OU l’autre. Pas les deux en même temps. Là où il constitue un régionalisme, il n’est ni Vx ni Vieilli. Fort heureusement!

Je disais plus haut « une région (i.e ailleurs qu’en France) ». J’aurais dû ajouter : « ou  presque », parce que, parmi les régions où déjeuner a conservé son sens initial de repas du matin, figure le Nord. Là, on déjeunerait encore, selon le NPR, quand tous les autres Français « petit-déjeunent »! Le hic, c’est que le Larousse ne partage pas le même avis. Selon cette source, le Nord ne ferait pas bande à part! Qui croire? La liste des régions réfractaires ou réticentes au changement varie non seulement au gré des dictionnaires, mais aussi au gré des éditions d’un même dictionnaire. Voyez par vous-mêmes ce qu’il en est dans le Petit Robert.

  • 1967              :  (aucune région mentionnée);
  • 1977-1990    :  Nord, Belgique;
  • 1992              :  Nord, Belgique, Suisse;
  • 1993-2004   :  Nord, Belgique, Canada;
  • 2010              :  Nord, Belgique, Canada, Suisse, Congo, Burundi, Rwanda.

En 1967, le Petit Robert présente les deux acceptions de déjeuner comme étant d’usage courant. Il n’y est fait mention d’aucune région où l’usage diffère. Il ne respecte pas, en cela, ce que le Grand Robert, publié seulement trois ans plus tôt, en disait. Mais ça, c’est une autre histoire.

 En 1977, on sent le besoin d’ajouter à l’acception repas du matin la marque d’usage, Vieilli ou région, marque que l’on repique depuis lors d’édition en édition. Cette acception vient donc de prendre un coup de vieux! Mais pas partout. Ce mot s’utilise encore, au sens de repas du matin, non seulement en Belgique, mais aussi en France (On viendrait donc de le constater!) Plus précisément dans le Nord. Jusqu’en 1990, ce sont les deux seuls endroits recensés où ce terme aurait conservé son sens initial.

Puis, en 1992, la Suisse vient s’ajouter aux « régions » réfractaires. Pas pour longtemps, toutefois. En 1993, année de parution du Nouveau Petit Robert, la Suisse disparaît de la liste. Sa présence fut donc on ne peut plus éphémère. Les Suisses se seraient ralliés à la majorité! Du moins, d’après cette source. Ils appelleraient dorénavant déjeuner ce qui était leur dîner!… La Suisse est disparue, mais le Canada, lui, est apparu!

En 2010, une surprise m’attend. La Suisse réapparaît parmi les pays « réfractaires »! Y aurait-il eu un mouvement de protestation contre l’alignement linguistique sur la France? J’en douterais fort. Pourquoi réintroduire la Suisse? Ou pourquoi l’avoir omis précédemment?… Dans cette même édition, on ajoute le Congo, le Burundi et le Rwanda. Il n’y a là rien de surprenant, car ces trois pays sont d’anciennes colonies belges. On y pratique, tout naturellement, les habitudes langagières de la mère patrie.

3-   REMDéjeuner a remplacé dîner, comme dîner a remplacé souper.

Que vient donc ajouter cette « remarque » qui n’a pas été dit déjà? Absolument rien. Elle est superfétatoire. Le commun des mortels la dirait plutôt inutile, superflue, redondante. À moins que l’on tente, une dernière fois, de convaincre les réfractaires! Rien de tel que de marteler une idée pour la faire entrer dans l’esprit, vous dira un vieux de la vieille. Chose certaine, le lecteur ne peut se permettre d’avoir un doute sur le sens de ces deux termes : « Déjeuner A REMPLACÉ dîner, comme dîner A REMPLACÉ souper. » Qu’on se le tienne pour dit! En France peut-être, mais certainement pas au Québec.

Absence de datation

À quand remonte donc la première utilisation du mot déjeuner? Le NPR, contrairement à son habitude, ne fournit aucune datation. Serait-ce qu’on ne peut en fournir une? Ou qu’on ne veut pas en fournir une?… J’ai donc peu à me mettre sous la dent… Pourtant des questions restent en suspens. À commencer par…

Depuis quand déjeuner a-t-il deux acceptions?

En 1694, d’après le Dictionnaire de l’Académie française (DAF, 1ère éd.), on prend son déjeuner le matin. Et il en est ainsi jusqu’en 1878 (DAF, 7e éd.). Presque deux siècles durant! Il faut attendre l’édition suivante, celle de 1932-1935 (DAF, 8e éd.), pour voir sa définition modifiée. Ce mot ne désigne plus seulement le repas du matin, mais aussi celui du milieu du jour. Cette nouvelle acception n’est donc pas archi-vieille (1); elle n’est même pas encore centenaire!

Ce deuxième sens serait donc apparu, d’après l’Académie, entre 1878 et 1935. Ce que semble d’ailleurs confirmer le Littré (1872-1877), qui, lui aussi, donne à déjeuner ou déjeuné une seule acception : repas du matin. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’en étonner, car son étymologie est plus qu’éloquente. En fait, elle dit tout. Voyez par vous-mêmes.

Étymologie de déjeuner

Déjeuner, qui s’écrivait initialement desjeuner, est formé du préfixe des- [qui indique l’action contraire] et du verbe jeûner [se priver de nourriture]. Déjeuner signifie donc rompre le jeûne. Sa motivation [i.e. la relation entre le signifiant (mot) et le signifié (la chose)] est on ne peut plus forte. À remarquer que la durée du jeûne en question (une douzaine d’heures habituellement) n’a rien à voir avec sa définition. Seule la période de la journée durant laquelle ce jeûne a lieu intervient. À preuve, durant le ramadan, les musulmans se privent eux aussi de nourriture durant une douzaine d’heures; et le repas qu’ils prennent après leur jeûne quotidien – après le coucher du soleil –  n’est pas un déjeuner. Le déjeuner, c’est uniquement le repas du matin; le jeûne qu’il rompt, obligatoirement, c’est celui de la nuit.

Et le Larousse, que dit-il? Le Petit Larousse 2000 nous dit que déjeuner désigne le repas du midi (sous-entendu : en France), mais qu’en Belgique, au Québec et en Suisse il désigne le premier repas de la journée. Dans le Larousse en ligne  – édition théoriquement la plus à jour –, c’est en Belgique et en Suisse. Mais pas au Québec! C’est à n’y rien comprendre. Ou plutôt, ce qu’il faut comprendre, c’est que les dictionnaires ne disent que ce qu’ils veulent bien dire.

LA question demeure : pourquoi, dans certaines régions du monde, déjeuner désigne-t-il aujourd’hui le repas du midi? Pourquoi l’utilise-t-on pour désigner une réalité qui ne correspond pas à son étymologie? De toute évidence, il y a eu détournement de sens. Sa motivation (relation entre le mot et la chose) a foutu le camp, comme on dit.

Nous tenterons bientôt de justifier ce détournement ou plutôt de voir si ce que l’on invoque pour le justifier tient la route.

À SUIVRE

 Maurice Rouleau

(1)  J’utilise ici le préfixe archi- non pas au sens que lui attribue le NPR, mais bien à celui que lui donne le Larousse : qui exprime une idée d’intensité.

 

 P-S. — Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est la solution idéale.

WordPress vient apparemment de simplifier cette opération. Dans le coin inférieur droit de la page d’accès à ce billet, vous devriez noter la présence de « + SUIVRE ». En cliquant sur ce mot, une fenêtre où inscrire votre adresse courriel apparaîtra. Il ne vous reste plus alors qu’à cliquer sur « Informez-moi ». Cela fonctionne-t-il ? À vous de me le dire.

 

 

Publicités
Cet article a été publié dans Néologie (de sens / de forme), Sens des mots. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Déjeuner, dîner, souper (2 de 4)

  1. MHA dit :

    Je viens de découvrir votre blog, passionnant, à la faveur d’une vérification sur l’orthographe « presqu’  » qui m’avait choquée dans un article. Je glisse donc sur votre table… et découvre les glissements sémentiques de ma langue ! Je n’avais pas réalisé l’incongruité du « petit-déjeuner ». En effet on rompt le jeun ou pas… Cependant une petite réflexion: cela ne viendrait-il pas du fait que l’on mange de moins en moins voire pas du tout le matin (se contentant d’avaler une boisson pour se réveiller) ?… habitude plus répandue dans les grandes villes et qui tend à faire autorité dans une France toujours aussi Jacobine. Par ailleurs « souper » (je sais que vous allez y venir mais je poursuis mon raisonnement) ne viendrait-il pas de « soupe » qui voulait qu’on mange léger avant le sommeil ?… et effectivement là encore, cette habitude perdue par le mode de vie moderne qui fait que le repas du soir est pour beaucoup le seul pris à la maison et parfois le seul vrai (le repas du midi étant pour beaucoup constitué d’un pic-nic ou d’un « plat » plus ou moins industriel donc plus ou moins bon et par là vécu moins comme repas que comme pitance) donc bien moins léger qu’il ne devrait l’être, bien loin de la consistance d’une soupe et donc du sème « souper ». Cette explication est absolument empirique.

    • rouleaum dit :

      Je peux vous rassurer, j’ai deux autres billets en préparation. Le prochain portera sur le dîner; le suivant, sur le souper. Sans compte celui qui viendra plus tard et dans lequel j’examinerai ce qui a ou aurait occasionné ce changement de terminologie des repas.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s