Déjeuner / Dîner / Souper (4 de 4)

 

Pourquoi ne pas dîner avec moi demain soir?

— Souper —

Nous avons jusqu’à présent examiné l’usage que l’on faisait autrefois, et que l’on fait aujourd’hui, des termes déjeuner  et  dîner. Il nous reste, pour boucler la boucle, à voir ce qu’il en est de souper.

Le NPR 2010 définit ce terme de la façon suivante :

SOUPER   (Étym. 980 ◊ de soupe)

  1. Vx ou région. (Belgique, Canada, Suisse, Congo, Burundi, Rwanda, etc., là où dîner s’emploie pour « repas de milieu du jour ») Repas du soir. ➙ 2. dîner.
  2. (1830) Mod. Repas ou collation qu’on prend à une heure avancée de la nuit.

La lecture que j’en fais – et qu’il faut sans doute en faire – est la suivante : autrefois (Vx), souper désignait le repas du soir. Il le désigne encore aujourd’hui dans certains pays (région.) mais pas en France, où, pour désigner ce repas, on utilise dîner (2. dîner)Le sens qu’on lui attribue maintenant (Mod.) – i.e. en France – est celui de « repas ou collation (!!) qu’on prend à une heure avancée de la nuit ». Le Larousse tient essentiellement le même propos.

Depuis quand souper désigne-t-il le repas du soir?

Impossible de savoir, car aucune datation n’accompagne cette acception. Chose certaine, ce n’est pas d’hier. En effet, on trouve dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe siècle au XVe siècle, de F. Godefroy (p. 514): soupee ou souppee, s. f. Repas du soir. À remarquer que ce terme, tout comme disnee, est féminin à cette époque.

 En 1694, l’Académie lui donne encore ce sens (DAF, 1ère éd.), mais le fait masculin : « Souper ou Soupé. s. mRepas du soir. » Vous aurez remarqué le changement de graphie : Soupee ou Souppee est devenu Souper ou Soupé. Vous aurez également noter que ce terme n’a toujours qu’une seule acception : repas du soir. Il en sera d’ailleurs ainsi jusqu’en 1878 (DAF, 7e éd.).

 Depuis quand souper a-t-il une seconde acception?

Autant la question se pose pour déjeuner et dîner – aucune datation n’est fournie –, autant elle ne se pose pas pour souper. En effet, ce serait, d’après le NPR, dans un ouvrage de 1830 (non retraçable) que souper aurait été utilisé pour la première fois au sens de repas pris à une heure avancée de la nuit.

Comme nous l’avons déjà dit – et ne cessons de le répéter –, utilisation d’un mot dans un texte ne signifie pas apparition dans l’usage. Seule l’entrée du mot au dictionnaire peut prétendre rendre compte de l’usage que l’on en fait. La question qui se pose alors est la suivante : comment les dictionnaires du XIXe siècle définissent-ils ce terme? Lui reconnaissent-ils le sens que le NPR a débusqué dans un ouvrage publié en 1830? La réponse est inlassablement la même : tout dépend du dictionnaire consulté.

En  1856, le Bescherelle (Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française, 4e éd.) ne lui attribue que la classique acception : le repas, ordinaire du soir. Le Littré (1872) va dans le même sens : repas, ordinaire du soir. Le DAF (7e éd.), paru en 1878, ne fait pas bande à part : le souper, ce n’est toujours que le repas du soir.

On pourrait se réjouir de voir une si belle unanimité. Mais il y a, comme toujours, un trouble-fête. En l’occurrence, le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, de P. Larousse, publié en 1875.  On y lit à l’entrée souper (p. 939) :

nom qu’on donnait autrefois au repas du soir lorsque le dîner avait lieu au milieu de la journée et qu’on réserve au repas qu’on fait quelquefois fort avant dans la nuit, depuis que le dîner a été reculé jusqu’au soir. (C’est moi qui souligne)

Souper ne désignerait donc plus du tout le repas du soir, mais bel et bien celui que l’on prend quelquefois (1) fort avant dans la nuit. Mais cela ne serait vrai que selon  le Larousse! Pourtant les dictionnaires sont censés décrire l’usage, qui d’après moi ne peut être que le même quel que soit l’observateur. Mais ça, c’est une autre histoire. Et cette nouvelle façon de dire s’expliquerait par le fait que le dîner est reculé jusqu’au soir! Est-ce à dire que les gens ne mangent plus à midi? Larousse dit bien : « depuis que… ». Soit, mais depuis quand, exactement?…  Nous tenterons  plus tard de savoir quelle est la raison invoquée pour justifier ce prétendu recul des heures de repas. Est-ce que les gens d’alors ressentaient moins la fringale vers midi? Est-ce que leur physiologie aurait évolué au point qu’ils pouvaient se passer de nourriture durant plus de six heures?…

Soixante ans plus tard, l’Académie (DAF, 8e éd., 1932-1935) n’attribue toujours à souper qu’une seule et même acception, repas du soir, mais elle y ajoute une remarque, en deux temps : 1) « On dit plutôt aujourd’hui, en ce sens, Dîner »; 2) « Il se dit particulièrement d’un Repas que l’on prend à quelque heure de la nuit. »

On laisse donc clairement entendre que souper est en train de perdre sa raison d’être (i.e. désigner le repas du soir); qu’on a tendance à lui faire désigner une autre réalité (i.e. un repas que l’on prend à quelque heure de la nuit). Mais les Académiciens ne vont pas jusqu’à lui attribuer officiellement ce nouveau sens; ils se contentent d’informer le lecteur de la tendance observée dans l’emploi de ce mot. Sans plus. Dans la 9e édition (toujours en préparation), lui attribuera-t-on formellement ce nouveau sens? Nous ne le saurons que dans quelques années.

 Pourquoi avoir appelé souper le repas du soir?

Quel rapport y a-t-il entre le signifiant (le mot) et le signifié (la chose)? Autrement dit, comment expliquer que souper ait ce sens? Voilà posée toute la question de sa motivation. Son étymologie est-elle aussi révélatrice que celle de desjeuner ou aussi étonnante et peu révélatrice que celle de disner.  C’est à voir.

ÉTYMOLOGIE de souper

Tous s’accordent pour dire que souper (verbe ou substantif) vient de soupe. Le NPR lui accole même une datation (Étym. 980 ◊ de soupe). Ce serait donc dans un ouvrage datant de 980 que ce mot aurait été rencontré pour la première fois. Soit.

Mais d’où vient soupe? Le NPR nous le dit : « Étym. sope XIIe ◊ bas latin d’origine germanique suppa ». Le Larousse abonde dans le même sens : « bas latin suppa, du germanique *suppa ». Ce mot d’origine latine aurait donc été emprunté au germanique. S’il était utilisé au XIIe siècle (sans u : sope), ne devrait-on pas le trouver consigné dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy? Oui, mais il ne s’y trouve pas!…

Et que signifiait donc soupe à cette époque?

Vers 1180, nous disent Bloch & von Wartburg, dans leur Dictionnaire étymologique, le mot soupe, qui  viendrait « du germanique occidental *suppa », désigne une « tranche de pain mince sur laquelle on verse le bouillon ». Ils ajoutent même que c’est au XIVe siècle que ce mot prend « le sens de « potage », plus spécialement de « bouillon avec du pain » ». À première vue, je ne vois pas en quoi le fait de verser du bouillon sur du pain (vers 1180) diffère du fait de mettre du pain dans le bouillon (XIVe s.). Quelque chose m’échappe assurément. Mais quoi? À la relecture, je note la présence de plus spécialement. Ce que ces étymologistes veulent nous dire, en termes presque voilés, c’est qu’au XIVe siècle, une soupe pouvait contenir autre chose que du pain, mais qu’on utilisait ce terme surtout pour désigner un« bouillon avec du pain ». – C’est dire que la soupe d’aujourd’hui ne date pas d’hier! –  Toujours d’après Bloch & von Wartburg, le sens de « mélange de bouillon et de pain ou d’autres aliments » paraît être dû au français, d’où il a été emprunté par l’allemand Suppe et l’anglais, soup. Cette fois-ci, c’est l’allemand qui l’aurait emprunté au français!… Mais ces auteurs ne disaient-ils pas que ce terme venait du germanique occidental? Il y a encore là quelque chose qui m’échappe. Qui a emprunté quoi? Qui l’a emprunté à qui?

Si souper vient de soupe – ce qui semble difficilement contestable –, force est de reconnaître que son étymologie ne dit rien de l’heure à laquelle ce plat est servi. Ni que ce plat constitue le seul élément du repas. Pourtant, on a pris l’habitude d’appeler souper le repas du soir!

On pourrait penser que souper (le verbe) signifiait, à ses débuts, « manger une soupe »; que ce verbe aurait, par la suite, été substantivé, ou nominalisé, pour donner LE souper. Si tel était le cas, le verbe serait apparu avant le nom, mais Bloch & von Wartburg nous disent le contraire (le nom : vers 980; le verbe : vers 1138)!…

Les gens de l’époque ne prenaient-ils vraiment qu’une soupe à ce repas?…  Après une journée de travail, cela me semble fort peu soutenant, surtout si ce n’est qu’un bouillon dans lequel on a mis une mince tranche de pain. C’est presque l’équivalent d’aller au lit le ventre vide!

Clairement, la motivation du terme souper ne s’explique que si le repas consistait uniquement en une soupe – une soupe-repas avant l’heure, pourrait-on dire – et que cette soupe ne se trouvait au menu que le soir. Contrairement à aujourd’hui! Étymologiquement, ce terme n’est vraiment pas parlant. S’il l’a déjà été, il ne l’est assurément plus!

Voilà donc en bref l’histoire des termes déjeuner, dîner et souper. Termes qui au départ avaient une signification unique et précise, mais qui, avec le temps, en sont venus à désigner autre chose. Nous verrons plus tard certaines hypothèses qui ont été avancées pour expliquer ces détournements de sens. C’est donc une histoire à suivre.

 Maurice Rouleau

 (1)  L’emploi de l’adverbe quelquefois est lourd de sens. Il nous dit que les gens qui ne prennent pas ce repas fort avant dans la nuit vont au lit sans « souper »! Voilà une punition dont j’ai entendu parler dans mon enfance.

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4 commentaires pour Déjeuner / Dîner / Souper (4 de 4)

  1. Jean-François dit :

    A la fin de cette série d’articles, fort bien documentée, je vais me permettre une petite observation : Qu’est devenu le premier repas du matin ? en tant que nom commun, c’est simple, il est devenu un nom composé : « petit déjeuner » Mais comment formuler l’action de prendre son petit-déjeuner ? J’ai vu que le verbe improbable « petit-déjeuner » avait fait son apparition dans le petit Larousse…
    C’est que toutes ces choses deviennent extrêmement complexes, car à présent, il existe même des déjeuners dînatoires ! À quand les petits déjeuners déjeunatoires ?
    Décidément, sans vouloir paraître passéiste, les définitions du XVIIème siècle étaient bien plus claires… En tout cas, chez moi, on a toujours dit déjeuner, dîner et souper !

    • rouleaum dit :

      Vous dites : « Décidément, sans vouloir paraître passéiste, les définitions du XVIIème siècle étaient bien plus claires… En tout cas, chez moi, on a toujours dit déjeuner, dîner et souper

      Je me réjouis de voir que je ne suis pas le seul à faire apparemment bande à part.
      Êtes-vous français? Si oui, de quelle région provenez-vous? Connaissez-vous d’autres personnes, de régions différentes, qui utilisent es mêmes termes? Est-ce que le fait d’utiliser cette terminologie vous cause des problèmes, crée des malentendus?

      Je suis bien curieux de savoir.

      Je vous remercie à l’avance de votre collaboration.

      • Jean-François dit :

        Excusez moi pour cette réponse très tardive.
        Je suis Français et originaire du département du Tarn, plus précisément du Sud du Tarn, et dans ma famille, on disait bel et bien déjeuner pour le matin, dîner pour le midi et souper pour le soir.
        Actuellement, je suis dans le Pas de Calais (disons le sud de ce département) et les personnes que je connais s’expriment de la même manière…
        Ces terminologies ne me causent bien entendu aucun problème de compréhension car le contexte est toujours très clair. Ce que je veux dire, c’est que personnellement, je n’arrive pas à dire déjeuner pour le midi, c’est comme une impossibilité dans mon esprit.
        En fait, j’ai vraiment l’impression que le langage actuel n’est qu’un produit Parisien qui s’est plus ou moins implanté dans nos régions.
        Cordialement.

        • rouleaum dit :

          Je ne peux qu’être d’accord avec vous quand vous dites que  » le langage actuel n’est qu’un produit Parisien qui s’est plus ou moins implanté dans nos régions ». Je n’aurais pas osé l’écrire, car je vis très loin de votre réalité. Cela ne m’empêche toutefois pas de le penser. Mais venant d’un Français, c’est de la musique à mes oreilles.
          Merci de votre son de cloche. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, veut le dicton.

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