Stylist. comparée   15 : Le particulier

De préférence : le particulier

 

 L’anglais, dans sa façon de penser et, par conséquent, dans celle de s’exprimer, aime bien, nous l’avons vu, recourir à des formules imagées, faire référence à des choses concrètes. Le français, lui, aborde le monde différemment. Sans pour autant rejeter systématiquement le recours à l’image, le français n’y fait appel qu’à l’occasion. Il préfère nettement des formulations moins terre à terre, moins photographiques. Plus abstraites, pourrait-on dire. Cette prédilection se manifeste aussi bien au niveau du mot, plus parlant, plus descriptif en anglais qu’en français (bagpipe cornemuse; at half-mast en berne; fire fighter pompier) qu’au niveau de la phrase (I had butterflies in my stomach → J’avais le trac). Recourir au concret de préférence à l’abstrait, comme le fait l’anglais, n’est pas, nous allons le voir, sans se répercuter à d’autres niveaux de son vouloir-dire.

Dans ce billet, nous nous attardons à une autre prédilection de l’anglais, celle du particulier. L’anglais y recourt régulièrement; le français, lui, ne s’embarrasse pas de détails. Il cherche plutôt à rendre l’idée exprimée en recourant au principe général qui sous-tend l’image anglaise. L’opposition, que nous allons examiner, celle du particulier/général, ne serait, d’après moi, que la conséquence de la prédilection concret/abstrait déjà présentée. Voyons, à l’aide de quelques exemples, cette façon de faire, assez typique, je crois, de la langue de Shakespeare.

Les phrases anglaises que je vous propose et leurs traductions françaises sont toutes deux suivies, entre parenthèses, de deux nombres : le premier indique le nombre de mots; le second, le nombre de (caractères + espaces). Ce sont les deux paramètres les plus couramment utilisés pour comparer la longueur des textes.

  1. Since there were only two tides per day, the tide miller had to mill when the tide was right—whether at midnight or midday.   (25/127) (tiré d’un texte sur l’énergie marémotrice)

Les mots utilisés reflètent-ils bien le message que l’on veut transmettre? Un francophone pourrait en douter. Par exemple, il est dit : if there were... L’imparfait anglais ne rend pas justice à la réalité. Il y avait à l’époque et il y a encore aujourd’hui deux marées par jour. Il faut donc en français utiliser l’indicatif présent. On s’éloigne du sujet. Revenons à nos moutons. Pour le francophone, il est inconcevable que la marée ne soit utile qu’à minuit ou à midi. Il aura compris que l’information fournie a une portée plus générale que les deux temps particuliers mentionnés. La marée ne se produit pas à heures fixes; elle survient à toute heure du jour et de la nuit et, à ce moment-là, le meunier doit être au travail. Tel est l’idée exprimée. Le francophone verra donc dans midday non pas midi, mais le jour; dans midnight, non pas minuit, mais la nuit.

Traduction : « Puisqu’il n’y a que deux marées par jour, le meunier se devait d’être au poste, au bon moment, de jour comme de nuit. »  (23/117)

[Comparez la longueur de la traduction 23/117  à celle du texte de départ 25/127.]

2.  When was the last time you bit into a really delicious peach, the juice fairly                      bursting through the skin? When was the last time you sat down to a steaming          plate of fresh asparagus—the tender just-ripe tips, not the stringy kind you generally        get at the supermarket?   (49/270)  (tiré d’un texte sur le plaisir de jardiner)

En écrivant  the juice fairly bursting through the skin, l’auteur recourt à une image, celle d’une explosion en préparation : le fruit est tellement rempli de jus qu’il est sur le point d’éclater. Pour rendre cette idée, le français utilisera une formule qui fait plus appel à l’entendement qu’aux sens : « bien juteux » ou encore « bien mûr ». Un fruit bien juteux ne peut pas être ratatiné, cela va de soi. Point n’est besoin alors de préciser qu’il est gonflé à bloc.

Veut-on vraiment savoir quand, pour la dernière fois, nous nous sommes assis (you sat down) devant un plat d’asperges? J’en douterais. Prise au pied de la lettre, cette phrase laisse entendre que les asperges ne se mangent que dans cette position. Cela est assurément plus courant, mais c’est accorder beaucoup d’importance à un détail, dont le français peut aisément se passer. En effet, il importe peu que nous soyons attablés, à genoux, en tailleur ou debout (cas particuliers) devant un plat d’asperges. L’auteur veut simplement savoir quand nous en avons mangé des bonnes (idée générale) pour la dernière fois. Et rien d’autre.  

Faut-il comprendre que des asperges filandreuses ne se vendent que dans des supermarchés (get at the supermarket)? J’en douterais fort. Encore là, l’auteur fait appel à un cas particulier. Ce qu’il a en tête, c’est l’idée (générale) d’éloignement entre ce point de vente (supermarket)  et le site de production (la ferme), éloignement qui ne peut qu’influer sur la fraîcheur du produit. Autrement dit, tout produit vendu « en magasin » sera moins frais que celui que vous cueillerez dans votre propre jardin. N’oubliez pas que le texte porte sur les joies de cultiver son potager.

Traduction : « Quand avez-vous, pour la dernière fois, mordu dans une pêche bien juteuse? Quand avez-vous, pour la dernière fois, dégusté des pointes d’asperges bien mûres, tendres et non filandreuses comme celles qu’on trouve généralement en magasin? »   (35/236)

  1. I doubt that the wives of the samurai got up early to fetch water from the well, or that a daughter of a rich merchant ever saw a broom.  (30/139)  (tiré d’un texte sur l’émancipation de la femme japonaise)

Je doute fort que la femme d’un samouraï se lève, avant toute la maisonnée, pour aller au puits. Je doute tout autant que la fille d’un riche marchand n’ait d’yeux que pour le balai. Il s’agit, encore là, de deux cas particuliers, qui servent à illustrer l’idée générale, non explicitée. Quelle est donc cette idée? L’auteure veut nous faire comprendre que la femme japonaise d’une certaine classe sociale ne fait pas de menus travaux, comme aller chercher de l’eau ou encore passer le balai. En français, on négligera avantageusement  ces détails pour aller au général.

Traduction : « La femme d’un samouraï ou la fille d’un riche marchand ne s’adonnaient certainement pas à des travaux ménagers. »    (18/111) 

  1. My son Michael recently startled me with his remark that books are falling from favour, even with librarians. Books become dog-eared by readers, spoiledby highlighting marks, and dirtiedwith remains of peanut butter and jelly.  (37/231)  (tiré d’un article où l’auteur nous parle de son amour pour les livres)

Cette phrase illustre à la fois l’emploi du mot-image et celui du cas particulier.

Dog-eared est parlant, descriptif. On voit l’oreille du chien dressée. Cette façon de dire est typiquement anglaise. Cette fois-ci, le français s’autorise à utiliser, lui aussi, un mot-image, mais l’image n’est pas la même. En français, on emploie corner pour dire « plier le coin d’une page ». L’oreille est devenue la corne! Je l’ai mentionné précédemment, le français ne proscrit pas le recours à l’image; il en fait simplement un usage plus parcimonieux. Et ici, nous en avons un exemple.

Faut-il comprendre que les taches qui font le désespoir du bibliothécaire sont produites uniquement par du beurre d’arachide et de la gelée? J’en douterais. Il est vrai qu’une telle tartine est souvent tout ce qu’un adolescent sait se préparer comme lunch. Mais ce ne sont certainement pas les seuls produits incriminés. Ici, on recourt, à nouveau (ou de nouveau), à un cas particulier. Ce qui attriste le bibliothécaire n’a rien à voir avec le beurre d’arachide en tant que tel. Il se désole tout simplement de voir ses livres tachés. Point, à la ligne.

Traduction : « Récemment, mon fils Michael m’a étonné. D’après lui, les livres n’ont plus la cote même auprès des bibliothécaires, qui déplorent qu’on les corne, les surligne, les tache. »   (27/171)

5-  In a very few instances the use of a little elementary algebra may simplify the                    solution, but none actually requires any technical information beyond the                            multiplication tables and the fact that distance = speed x time.  (36/218)   (tiré            d’un ouvrage portant sur la résolution de problèmes de logique)

Si l’on se contente de traduire les mots, sans porter attention au sens qu’ils véhiculent, on arrive presque à fournir une fausse information. Les mots nous disent que, pour résoudre les problèmes présentés, la connaissance des tables de multiplication et celle de l’équation mentionnée suffisent. Ce que l’auteur veut dire – mais ne dit pas de façon claire –, c’est que LES équations auxquelles le lecteur pourrait faire appel pour résoudre les problèmes ne sont pas plus complexes que celle qui est fournie. En réalité, l’équation donnée n’est qu’un cas particulier. Il faudra donc en français en tenir compte. Une façon fort simple d’exprimer la généralité sous-entendue, sans omettre l’équation particulière – elle doit obligatoirement se retrouver dans la traduction,  sinon votre donneur d’ouvrage croira que vous n’avez pas tout traduit –, c’est d’ajouter par exemple ou du genre.

Traduction : « Leur résolution pourrait, dans de rares cas, faire appel à quelques rudiments d’algèbre, mais jamais elle ne nécessitera plus que la connaissance des tables de multiplication ou d’équations du genre  Distance = vitesse x temps. » (35/226) 

6-   It is expected, however, that the reader will recognize that a man must be older                than his children, that when two people win a mixed doubles match, one is male and        the other is female, and a few other equally simple facts from everyday experience.           (45/247)  (tiré d’un ouvrage portant sur la résolution de problèmes de logique)

Telle que formulée, cette phrase illustre à merveille le goût de l’anglais pour le particulier. N’y a-t-il vraiment que le père, ou le mâle, (man) qui soit plus âgé que sa progéniture? NON. N’y a-t-il que l’équipe gagnante (win) qui soit composée d’un homme et d’une femme? NON. On dirait que le rédacteur anglophone est assis à l’extrémité du court où joue précisément l’équipe gagnante, et qu’il n’a d’yeux que pour elle (cas particulier). Comme si sa vue était trop faible pour voir l’équipe perdante qui joue de l’autre côté du terrain, et qui, elle aussi, est composée d’un homme et d’une femme! Le fait de gagner ou de perdre n’a rien à voir dans la résolution du problème. En français, ce détail doit être éliminé si l’on veut que la logique soit respectée.

Traduction : « Le lecteur devrait toutefois pouvoir exploiter certaines réalités quotidiennes, p. ex. le fait qu’un parent est plus âgé que son enfant; que, dans un double mixte, chaque équipe est formée d’un homme et d’une femme. » (33/215)  

7-  But no matter which we did first, the most pleasant part was to finally be propped         up in bed, clean and stuffed, with the knowledge that we did not have to move for       the next ten hours (37/184)  (tiré d’un article sur les plaisirs d’un voyage de                   chasse)

Il est dit, au début de l’article en question, que l’auteur et son compagnon, quand ils allaient à la chasse, couchaient généralement sous la tente. Il leur arrivait quelquefois, après discussion, d’aller coucher au motel. C’est de cela qu’il est question ici. Alors, rendre propped up in bed par « adossé sur ses oreillers » pourrait, dans certaines circonstances, avoir du sens. Ici, toutefois, compte tenu du contexte, telle n’est pas l’idée exprimée. Il ne s’agit certainement pas de dormir assis! L’auteur décrit, encore une fois, une situation particulière pour en désigner une plus générale : être confortable, bien installé dans un lit et non couché sur la dure.

Pour ce qui est de stuffed, c’est encore là une image. On voit presque une dinde « farcie ». Ce que l’auteur veut dire, c’est qu’ils ont pris un  repas qui les a comblés, contrairement à ce qui leur serait arrivé s’ils avaient dû le préparer eux-mêmes sur un feu de camp.

Quant au nombre d’heures indiquées for the next ten hours, il n’est certainement pas à prendre au pied de la lettre. L’auteur choisit ici de parler de dix heures, non pas parce qu’il dormira dix heures, mais pour illustrer, par une durée concrète, que la période de repos sera longue. Rendre ce passage par « rester immobile durant 10 heures » aurait de quoi effrayer quiconque n’a besoin que de six ou sept heures de sommeil. S’il est installé dans son lit, c’est généralement pour y dormir. Alors les dix heures dont il est question ne font référence qu’à la période de repos qui s’annonce et non à sa durée réelle. Autrement dit, on pense à une BONNE nuit, où « bonne » englobe à la fois l’idée d’une « longue » nuit et d’une nuit « réparatrice ». En français, point n’est besoin d’entrer dans les détails.

Traduction : « Peu importait la décision, le moment le plus plaisant restait celui où nous nous installions confortablement dans notre lit, propres, repus et assurés de passer une bonne nuit de sommeil. »(30/187)

8-  My memory bank is filled with vivid pictures of camps, and I would not trade a           single one. But motels have hot running water! (25/129) (tiré du même article            que celui de l’exemple précédent ).

Notons au passage l’utilisation du mot bank (concret) pour désigner l’endroit où sont stockés ses souvenirs, par analogie avec la banque, où l’on stocke son avoir. En français, le mot mémoire (abstrait) suffit amplement pour rendre cette idée. Quant à I would not trade a single one, le traduire par « je n’en échangerais aucun » rend certes compte des mots, mais cette formulation manque d’appui. Si l’on échange quelque chose, il faudrait pouvoir préciser avec qui et contre quoi se fait cet échange. Si l’auteur n’est pas prêt à échanger ses souvenirs (contre on ne sait quoi, ni avec on ne sait qui), c’est qu’à ses yeux ils n’ont pas de prix, qu’ils sont inestimables. Voilà l’idée à rendre.

Regardons de plus près la courte phrase qui finit ce paragraphe : But motels have hot running water! L’auteur nous dit à sa façon pourquoi le meilleur moment d’une partie de chasse est, pour lui, le retour au motel. Traduire cette phrase par « Mais les motels ont l’eau chaude. » rendrait compte des mots anglais utilisés, mais certes pas de l’idée sous-jacente. L’eau chaude représente pour l’auteur une commodité qu’il apprécie grandement et dont la présence traduit un certain confort, confort que la tente ne peut lui procurer, à savoir prendre une bonne douche après une journée de chasse. L’auteur recourt donc à un détail, à un cas particulier, l’eau chaude (concret), pour désigner une réalité plus générale, à savoir le confort (abstrait) que symbolise la présence de l’eau chaude .

TRADUCTION :  « Que de souvenirs inoubliables et inestimables! Oui, mais que de confort dans un motel! »   (14/87)

9-  Most secretaries live in an area between being too assertive and being too                   passive. Often a secretary feels she has to think twice before stepping in and                 correcting the grammar, even when she knows her “superior” can’t frame a good           sentence(42/244)  (tiré d’un article publié à l’occasion de la Semaine des                           secrétaires)

Rendre to live in an area  par « vivre dans une zone » serait ici incongru. Pour que le message soit bien compris, le lecteur doit débusquer ce que cache cette image et trouver les mots pour le dire. C’est l’emploi de in an area qui risque de confondre le francophone. Le « complément » — ou « régime », dans le vocabulaire des grammairiens  — de la préposition between, à savoir  too assertive et too passive, ne désigne pas l’endroit où vit la secrétaire, mais plutôt ce que vit la secrétaire. Autrement dit, elle se trouve prise entre deux feux. Elle ne vit pas là (to live between), elle est tout simplement hésitante. De plus, dire que sa secrétaire est trop dominante ou trop passive pourrait, vous vous en doutez bien, être mal interprété par certains esprits facétieux! Et to step in n’est pas, lui non plus,  à prendre au pied de la lettre.

Il est vrai qu’il est difficile d’écrire correctement si l’on ne maîtrise pas bien the grammar. Mais serait-ce vraiment la seule faiblesse du patron? Il y a fort à parier qu’il ne maîtrise pas plus l’orthographe ni la ponctuation, etc. C’est donc dire que l’auteure ne mentionne qu’un cas particulier (fautes de grammaire) pour souligner un problème plus fondamental, plus général : ne pas savoir écrire. De plus, ses faiblesses ne se manifestent certainement pas que dans la phrase (sentence). Ici encore, l’auteure recourt à un cas particulier pour désigner quelque chose de plus vaste, de plus général, i.e. le « texte ».

Les guillemets encadrant supérieur cachent, aussi bien en français qu’en anglais, une pointe d’ironie : son supérieur ne lui est pas « supérieur » à tous égards.

Traduction : « La plupart du temps, elle ne sait trop que faire : s’affirmer ou s’effacer. Par exemple, même si elle sait son « supérieur »  incapable d’écrire correctement, elle hésitera à intervenir. »  (31/186)

10-  A coarse probe cannot be used to search out a fine crevice. Light is the probe that is         employed with the microscope, and the coarseness of this probe is unalterably set by           the wavelength of visible light (0.4 to 0.7 μm). (41/220)  (tiré d’un document                         technique sur le pouvoir de résolution du microscope photonique)

Que comprendre de la première phrase? Qu’une sonde grossière ne peut pas être utilisée pour fouiller une mince crevasse ? OUF…  C’est à ne pas en douter ce que les mots disent, mais est-ce vraiment ce que l’auteur veut dire? L’anglais recourt à des mots qui font image : probe, crevice, des mots insérés dans une phrase qui fait elle-même image, une phrase dont le sens dépasse la simple addition des mots. Derrière ces deux mots particuliers se cache un principe (généralisation) : travail délicat et outil grossier ne font pas la paire. Ce principe est, dans la deuxième phrase, appliqué à la microscopie.

Si l’on veut, à l’aide d’un microscope, distinguer deux objets rapprochés, il faut choisir une lumière qui a la bonne longueur d’onde, car plus la longueur d’onde est courte, plus rapprochés seront les objets que ce microscope nous permettra de voir distinctement. Autrement dit, le pouvoir de résolution du microscope est fonction de la longueur d’onde de la lumière utilisée.

Traduction : « La qualité d’un travail va de pair avec celle de l’outil. En microscopie photonique, l’outil, c’est la lumière; et son pouvoir de résolution est fixé par la longueur d’onde de la lumière visible (0,4 à 0,7 μm). »  (37/199)

11-  Their salivant safari takes the reader from the Pyrénées to the Alps, from the           sands of St. Malo to the beaches of Nice, with hardly a dull plat en route.                   (30/154)  (tiré du compte rendu d’un livre de recettes américain)

 Les détails géographiques fournis par l’auteur n’ont de sens que pour celui qui connaît la France. Pour les autres, ce ne sont que des noms propres, sans ancrage dans le réel. Impossible donc d’en saisir la portée. La transmission du message par simple traduction des mots est vouée à l’échec. L’idée générale exprimée par ces noms particuliers, c’est que les auteurs ont parcouru le pays du nord au sud, d’est en ouest pour trouver des recettes. Ainsi formulé, le message n’échappe à personne, surtout pas à celui qui ne connaît pas la France. Ici encore, le sens doit, selon moi, avoir préséance sur les mots.

Traduction : « Leur safari gourmand transporte le lecteur aux quatre coins de la France, et ne lui  présente, pour ainsi dire, que de bons plats. »  (23/131)

CONCLUSION

L’anglais, en recourant aux cas particuliers, ne fait que poursuivre sur sa lancée. Son goût pour le mot-image l’amène immanquablement à faire appel à un exemple, qui, lui aussi, fait image. Si j’ai choisi des exemples provenant de textes très variés, c’est que je voulais montrer que cette façon de faire n’est pas un phénomène isolé. On l’observe même dans le  domaine technique (voir la phrase n° 9). Si vous y prêtez le moindrement attention, vous en trouverez bien d’autres exemples qui viendront apporter de l’eau à mon moulin.

Vous aurez sans doute également noté que la traduction française est toujours plus courte que le texte anglais de départ, exception faite du n° 5, où les longueurs sont comparables. Ces exemples illustrent à merveille que le foisonnement dont il a été question dans un précédent billet ne tient pas tant à la langue française qu’à l’utilisation qu’en fait le traducteur : il ne doit pas être esclave des mots, mais bel et bien esclave du sens. Quand il aura pris conscience de la véritable mission qui lui est confiée, le traducteur pourra alors dire la même chose qu’en anglais, sans nécessairement recourir à un plus grand nombre de mots, car il n’aura pas traduit chacun d’eux.

Dans le prochain billet, nous allons voir que l’anglais, malgré son goût pour le particulier, fait à l’occasion référence au général. Mais à sa façon. Une façon bien à lui.

 Maurice Rouleau

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2 commentaires pour Stylist. comparée   15 : Le particulier

  1. Philippe Riondel dit :

    Un billet essentiel, auquel je sous cris pleinement.
    Cela dit, je m’interroge sur un point. Votre analyse ne fait aucun doute en traduction pragmatique, où le fond prime la forme. Mais qu’en est-il de la traduction littéraire (qui n’est pas mon domaine)? Ne risque-t-on pas de perdre une certaine puissance évocatrice, une certaine couleur, un certain rythme, un certain climat ou un certain dépaysement à trop vouloir rationaliser la traduction?
    Par ailleurs, toujours dans le domaine littéraire, des Proust, des Balzac ou des Stendhal n’étaient-ils pas des maîtres dans l’art d’en faire des tonnes, sur le plan de l’image et de la description?
    Je pense donc qu’il est utile de circonscrire vos propos à la traduction non littéraire (ce qui est à mon sens plus large que la seule traduction pragmatique).
    Votre avis?

    • rouleaum dit :

      Dans le 13e billet de la série « Stylist. comparée » (https://rouleaum.wordpress.com/2014/05/19/stylist-comparee-13-predilections-de-langlais/), je dis clairement que je me tiens loin des traductions littéraires. Je n’en ai jamais fait et n’ai jamais suivi de cours sur le sujet. Mon expérience est nulle. Alors loin de moi l’idée d’en tirer des exemples.

      Mais il y a un point sur lequel j’aimerais revenir : la fonction de la langue. La langue, c’est le reflet de la pensée. Il n’y a donc dans ce qu’on dit couramment aucune recherche esthétique – cela ne veut pas dire qu’un texte ne peut pas être fignolé, mais l’esthétique n’est jamais la principale préoccupation. Il n’en est pas de même chez un littéraire. Je me rappelle une conversation que j’ai eue avec Monique Proulx à propos de son roman Homme invisible à la fenêtre. Elle m’a alors dit qu’elle avait choisi ses mots en fonction de leur sonorité. Voilà une préoccupation qui n’est pas celle du locuteur courant, vous en conviendrez.

      Que Balzac décrive chacune des marches de l’escalier qu’il est en train de faire monter à son personnage, ne fait pas de la description un trait de langue. C’est un trait d’auteur. Et un traducteur de Balzac ne pourrait pas, j’en conviens, faire monter l’escalier en deux temps, trois mouvements au personnage. Ça, c’est Balzac; ce n’est pas LE français.

      Ce que je présente dans cette série, c’est un trait de langue et non un trait d’auteur. L’anglophone pense en mots-images. Il ne peut pas articuler sa pensée autrement qu’en recourant à des images, à du concret. L’un appelle l’autre. À la limite on pourrait parler de « cooccurrence ». Un francophone appelé à dire la même chose dans sa propre langue recourra inévitablement à des mots-signes. Il pourra difficilement faire autrement, car sa langue est plus cérébrale que ne l’est l’anglais.

      Alors quand on veut traduire un texte anglais, faut-il reproduire fidèlement les tournures que privilégie cette langue? Si on fait cela, le texte sentira la traduction à plein nez. Si on ne le fait pas, on se fera accuser de ne pas rendre fidèlement tout ce que les mots anglais et les tournures anglaises évoquent chez l’anglophone. Soit. Mais je suis francophone…

      Vous comprenez, j’en suis sûr, le dilemme auquel fait face le traducteur littéraire. Et je n’ai jamais eu l’occasion, comme je le mentionnais précédemment, d’y faire face. Devrais-je m’en féliciter? Je n’en suis pas sûr. Chose certaine, je n’en tire aucune gloire.

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