Stylist. comparée  16 : Le particulier AVANT tout  

 

De préférence : le particulier… AVANT TOUT

 

Cette prédilection pour le particulier, illustrée dans le précédent billet, ne signifie pas que l’anglais ne fait jamais référence au général. Il le fait à l’occasion, mais à sa façon…  Et sa façon, c’est souvent d’énumérer d’abord – et avant tout – les cas particuliers. Il semble ne pas pouvoir y résister, c’est plus fort que lui. Les exemples exercent sur lui une fascination incontestable. Le français, lui, procéderait, presque instinctivement, à l’inverse. En voici d’ailleurs quelques exemples qui illustrent à merveille mon propos.

  • In many parts of the world there are people who believe in spirits, witches, warlocks, fairies, elves, leprechauns, goblins, demons, jinns, sprites, pixies, and other supernatural beings.    (28 mots /190 caractères-espaces)

L’auteur termine ici sa longue liste de ce qui se veut des « particuliers » par un générique : and other supernatural beings. Étant donné sa longueur, il y a lieu de se demander s’il y en a vraiment d’autres qui n’ont pas été nommés. Qui sait? En français, procéderait-on de la même façon? Fort probablement que non. On commencerait sans doute par le générique, suivi de quelques exemples. Faudrait-il en énumérer autant, i.e. onze? Non, il suffirait d’illustrer son propos par quelques cas particuliers, bien choisis. À ce chapitre, l’auteur anglophone semble avoir failli à la tâche. Sur les 11 cas particuliers, il y en donne deux, warlock et witch, qui ne sont pas des êtres surnaturels, mais bien des personnes supposément douées de pouvoirs surnaturels. Sur les 9 autres, il y en a 5 (à savoir fairies, elves, leprechauns, goblins et pixies) que le Merriam-Webster donne comme synonymes de sprites, qui fait lui-même partie de la liste. Raison de plus, faut-il le dire, pour ne pas traduire tous les mots anglais. « Garbage in, garbage out » n’a jamais fait partie de ma façon d’envisager et d’enseigner la traduction.

Traduction : « Il y a, dans bien des pays, des gens qui croient aux êtres surnaturels : démons, fées, elfes, djinns, etc. »  (20/106)

  • Rheumatoid arthritis, Lupus erythematosus, and other inflammatory diseases can also cause median nerve compression, as can tissue edema conditions arising from pregnancy, diabetes, hypothyroidism, and obesity.   (27 /212)

Les auteurs, deux médecins, y vont à l’anglaise : ils donnent d’abord le nom de deux maladies (spécifiques) avant de nous informer que ce sont des maladies inflammatoires (générique), susceptibles de causer une compression du nerf médian. Dans le second membre de la phrase, les auteurs mentionnent une autre cause de compression : tissue edema. Remarquez le changement de catégorie des deux sujets. Dans le premier membre, ce sont deux spécifiques; dans le second, c’est un générique et seulement un générique. Si les auteurs n’ont pas commencé par des spécifiques – comme dans le premier membre de la phrase -, ce n’est pas qu’ils voulaient faire « contre nature », c’est qu’ils y ont été forcés : aucun des particuliers ne porte de nom. Ce changement de catégories dans les sujets amènera immanquablement, pour ne pas dire inconsciemment, le traducteur à présenter le générique avant les spécifiques dans les deux membres de phrase, ne serait-ce que par besoin de rétablir le parallélisme de structure (deux sujets de même catégorie), mais, dans les faits, elle correspond fort probablement, d’abord et avant tout, à la façon française de penser et, par conséquent, de dire.

Traduction : « La compression du nerf médian peut être due à une maladie inflammatoire (ex. polyarthrite rhumatoïde ou lupus érythémateux aigu disséminé), ou encore à un œdème secondaire à une grossesse, un diabète, une hypothyroïdie, l’obésité. »   (34/230)

Comme ce texte est tiré d’une revue destinée à des médecins, le traducteur médical pourrait vouloir, et avec raison, rendre median nerve compression par « syndrome du canal carpien ». Là encore, on voit que l’anglais recourt à un terme descriptif, à un mot-image. Le français, pour sa part, se contente  d’un terme nettement plus abstrait, d’un mot-signe.

  • What is the Bermuda Triangle? This is a question one hears more and more. It pops up on television specials, radio talk shows and in magazine, newspapers and books. In fact, today it seems to be surfacing everywhere. (39 / 220)

Ici encore, l’auteur énumère tous les endroits où l’on en parle avant de nous dire qu’on en parle partout! Ce qui, pour un francophone, n’est pas habituel. Je dirais même que ce n’est pas naturel. En français, on procéderait fort probablement de façon inverse.

Traduction : « Qu’est-ce que le Triangle des Bermudes? Cette question est aujourd’hui sur toutes les lèvres. On en parle à la radio, à la télévision, dans les revues, les livres, les journaux. »  (30 /177)

  • At first, I took as “normal” that the NIGHTSHIFT [journal étudiant de l’Université McGill] should be 50% in English and 50% in French. Bell Canada, of course, is bilingual, as are many institutions both public and private.   (38 / 225)

Arrivé à la deuxième phrase, le lecteur a nettement l’impression qu’on change de sujet. La cohérence du texte ne semble pas au rendez-vous. Le fil conducteur ne devient apparent qu’à la fin de cette deuxième phrase, là où la généralité est formulée. On comprend alors que Bell Canada est, en fait, un cas particulier. Ce que l’auteur nous dit, ou plutôt ce qu’il veut nous dire, c’est que McGill et Bell Canada font partie d’une même catégorie. Dans ce cas-ci, sans doute plus qu’ailleurs, la simple traduction des mots dans le même ordre ne rendrait pas justice à l’idée sous-jacente.

Traduction : « Il m’a d’abord semblé « normal » que le Nightshift soit moitié anglais, moitié français, car bon nombre d’institutions publiques ou privées, comme Bell Canada, offrent leurs services dans les deux langues. » (32 / 204)

À remarquer l’étoffement de bilingual. Le traducteur s’est dit, avec raison je crois, qu’une personne morale pouvait difficilement être bilingue…

  • It is expected, however, that the reader will recognize that a man must be older than his children, that when two people win a mixed doubles match, one is male and the other is female, and a few other equally simple facts from everyday experience.  (45/247)

Encore ici, l’auteur nous présente deux cas particuliers avant de nous dire que, pour résoudre certains problèmes, le lecteur pourrait devoir recourir à d’autres réalités connues de tous. Les spécifiques précèdent le générique. As usual, pourrait-on dire.

Je ne reviendrai pas sur l’emploi de ces cas particuliers, car nous en avons parlé dans le précédent billet.

Traduction : « Le lecteur devrait toutefois pouvoir exploiter certaines réalités quotidiennes, p. ex. le fait qu’un parent est plus âgé que son enfant; que, dans un double mixte, chaque équipe est formée d’un homme et d’une femme. »  (35 / 215)

  • It is a fact that it has to be written very carefully into a job description just what a secretary’s duties are, or she will be told to clean off the desk, pick up cleaning and the like. (32/189)

 Dans cette phrase, le générique prend une forme différente. Il est certes précédé du classique and, mais, contrairement aux cas précités, il manque de précision. Le lecteur comprend que l’emploi de like fait référence à « toute autre occupation du même genre ». Encore un autre exemple, où le générique, cette fois-ci déguisé, se trouve à la fin. Et les cas particuliers mentionnés ne sont que des exemples choisis parmi tant d’autres. En français, on s’y prendrait sans doute différemment.

 Traduction : « Les tâches d’une secrétaire doivent toujours être bien définies, sinon elle risque de devenir la bonne à tout faire. »  (19 / 116)

 CONCLUSION

Nous savions que l’anglais manifeste une nette prédilection pour le particulier. Le rédacteur anglophone laisse à son lecteur le soin de tirer, des cas particuliers qu’il présente, la conclusion qui s’impose, i.e. le principe, l’idée générale. Quand il s’aventure à faire mention du « général », il le fait fréquemment après avoir énuméré des spécifiques. Faire autrement ne lui vient pas spontanément, ne semble pas naturel.

En français, langue qui fait plus appel à l’entendement qu’au réel, le rédacteur présentera, d’abord et avant tout, la généralité. Suivront alors quelques exemples, quelques cas particuliers.

Cette façon de faire du francophone n’est pas sans conséquence sur le degré de foisonnement (https://rouleaum.wordpress.com/2014/04/07/) : les traductions françaises proposées sont toutes plus courtes que les textes de départ. À une exception près : le texte médical. Cela s’explique facilement quand on compare les termes de spécialité : par ex. Lupus erythematosus (2 / 19) ne peut se traduire autrement que par « le lupus érythémateux aigu disséminé » (5 / 37). C’est tout dire!

Si le traducteur est conscient de cette particularité de l’anglais, il devrait pouvoir faire taire tous ceux qui proclament, haut et fort, qu’une traduction française est, à coup sûr, plus longue que le texte de départ.

Maurice Rouleau

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