Poisson ≠ Viande  (2 de 3)   

Dites!  Du poisson, ce n’est pas de la viande?

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                Nous l’avons vu dans le précédent billet, l’acception de viande a changé avec le temps. Voici les définitions qui ont, jusqu’à présent, retenu mon attention :

  • 1606 « viande, c’est ce dont l’homme se paist [se nourrir] pour vivre ». (dict. de J. Nicot)
  • 1694 «  s. f. La chair des animaux terrestres, & des oiseaux dont on se nourrit. […]  Viande,  Se dit aussi quelquefois generalement  de toutes les chairs, soit des animaux    terrestres & des oiseaux, soit des poissons qui servent à la nourriture. […] »  (dict. de  l’Acad., 1ère éd.)
  • 1935 « Viande, n. f. Chair des animaux et des oiseaux dont on se nourrit ». (dict. de  l’Acad., 8e éd.)

La conclusion logique à laquelle ce tour d’horizon nous a menés constituait tout un revirement : manger du poisson, c’était manger de la viande! C’est donc dire que, dans ma jeunesse, ma mère osait me faire manger de la viande le vendredi! Du moins si l’on en croit la 8e éd. du DAF. Fort heureusement, ma mère ne le savait pas! Elle s’en serait certainement confessée. Faut dire que le DAF n’était pas son livre de chevet! C’est, j’en suis sûr, ce qui l’a sauvée. Mais ça, c’est une autre histoire.

Dans la prochaine édition de son dictionnaire (la 9e ), l’Académie maintiendra-t-elle sa définition de viande ou la modifiera-t-elle à nouveau (ou de nouveau)? Pour le savoir, il nous faudra attendre quelques années encore, car les Immortels ne sont rendus, après 30 ans de travail, qu’au mot Réglage. On est encore loin de Viande! Que faire alors en attendant? On pourrait toujours se demander si cette définition a fait école, si elle se retrouve, reformulée ou non, dans des dictionnaires publiés après 1935.

Pour le savoir, on peut consulter le Robert (publié en 1964 et connu plus tard sous le nom de Grand Robert), dont la principale source d’inspiration est, selon ses dires, la 8e éd. du DAF. On ne peut donc trouver mieux! Les autres dictionnaires qui ont pu être publiés durant cette même période ne sont que des rééditions et, à ce titre, risquent fort de n’avoir fait que repiquer les acceptions d’avant 1935. Je m’en tiendrai donc au Robert.

Définition de viande selon le Robert  

I.   Vx.  Aliment dont se nourrit l’homme.

II. Chair des mammifères et des oiseaux que l’homme emploie pour sa nourriture.

Le Robert s’inspire effectivement du DAF (8e éd.), mais il y ajoute sa touche personnelle, une double touche, devrais-je dire.

  • En I, il précise (ce que ne fait pas le DAF) le sens que Nicot donnait à viande en 1606. D’où la marque d’usage Vx. Jusque là, rien de nouveau, car tous s’entendent sur l’étymologie de ce terme.
  • En II, il remplace animaux par mammifères. Peut-on dire qu’il n’y a, là aussi, rien de nouveau? La réponse à cette question est beaucoup moins évidente, car nulle part le Robert ne s’explique sur ce changement. Nous ne pouvons que spéculer. Essayons d’y voir clair.

Se pourrait-il que le Robert veuille, par ce changement, ne pas être accusé de plagiat?

Voilà une raison fort valable, mais dont personne n’est dupe. Pour s’en assurer, il suffit de comparer les définitions du DAF (8e éd.) avec celles du Robert. J’ai donc choisi trois mots au hasard : bête, ferveur et vicaire, question d’avoir une idée de ce qu’il en est. Comparaisons faites, il n’y a aucun doute possible : le Robert ne reprend pas textuellement l’acception que donne le DAF à chacun de ces mots. Il la reformule (1). C’est donc dire que « Chair des mammifères et des oiseaux que l’homme emploie pour sa nourriture » (Robert) serait la reformulation de « Chair des animaux et des oiseaux dont on se nourrit » (DAF, 8e éd.). L’honneur est sauf, pourrait-on dire! On n’a pas copié! Soit. Mais n’a-t-on pas fait pire?…

N’a-t-on pas, en remplaçant animaux par mammifères, changé, pour ne pas dire faussé, l’acception du terme? Il est vrai que tous les mammifères sont des animaux, mais tous les animaux ne sont pas des mammifères… Les rédacteurs du Robert le savent certainement, car cela s’enseigne dans un cours de Biologie 101 (2)! Conclusion : il ne s’agirait pas, dans ce cas-ci, d’une reformulation!…  Alors, la question demeure : pourquoi avoir apporté ce changement?

Se pourrait-il que le Robert ne veuille pas fournir une information qu’il jugerait fausse, inadéquate, mal formulée…?

Tout est possible. Viande serait, selon cette hypothèse, mal défini par l’Académie. Parler de « chair des animaux » serait inexact. Il vaudrait mieux, selon le Robert, parler de « chair des mammifères ». Soit. Mais où est l’erreur? Si erreur il y a…

  • Se pourrait-il que le Robert voie, dans « Chair des animaux et des oiseaux dont on se nourrit » (DAF, 8e éd.), une redondance qu’il voudrait absolument corriger?

L’emploi d’un terme générique (ex. animal) couvre, par définition même, tous les spécifiques. Et ce, sans qu’on ait à les mentionner. Pourquoi alors ajouter oiseaux à animal, quand on sait que l’oiseau est un animal? Il y a là ce qu’on pourrait appeler de la redondance, une « faute » de style que le Robert pourrait vouloir corriger. Pour ce faire, il remplace animaux par mammifères. Résultat : la redondance disparaît subito presto, car un oiseau n’est pas un mammifère. Mais n’a-t-il vraiment fait que corriger cette « faute » de style?… J’ai des doutes. N’y aurait-il pas une autre façon de justifier ce changement?

  • Se pourrait-il que le Robert veuille plutôt indiquer clairement — ce que ne fait pas la définition du DAF (1935) — que du poisson, ce n’est pas de la viande?

Voyons si cette hypothèse tient la route. Tous savent que animal est un générique et poisson, un spécifique (tout poisson est un animal; tout animal n’est pas un poisson). Alors la définition que le DAF donne de viande, en 1935, (i.e. Chair des animaux et des oiseaux) ne respecte pas ce que, de 1694 à 1935,  l’Académie entendait généralement par viande (i.e. Chair des animaux terrestres, & des oiseaux). En effet, un poisson est un animal, mais pas un animal terrestre! Cela semble aller de soi. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens à accorder à terrestre. Parle-t-on des animaux qui vivent sur la planète Terre? De ceux qui vivent sur la terre ferme (par opposition à ceux qui vivent dans l’eau)? Ou de ceux qui ne se déplacent que sur terre (par opposition à ceux qui se déplacent aussi dans les airs)? Terrestre n’a-t-il pas ces trois sens? Euh… À quels mammifères le Robert fait-il fait référence dans sa définition de viande? Des mammifères, il y en a ailleurs que sur la terre ferme. Cela, vous le savez. Il y en a qui volent (p. ex. les chauves-souris); il y en a qui nagent (p.ex. les phoques, les baleines). Alors…

Si la « correction » apportée par le Robert à la définition de viande est exacte, cela voudrait dire que, le vendredi, il m’était interdit alors de manger de la « chair des mammifères et des oiseaux ».  Cela voudrait également dire, si l’on veut être conséquent avec soi-même, que j’aurais pu, sans contrevenir à l’interdit prescrit par la religion catholique, me régaler, les vendredis, de tortues, de homards, de cuisses de grenouilles, de bigorneaux…, car ce ne sont pas des mammifères. Ni des oiseaux, évidemment. Mais il m’aurait été interdit de manger du phoque, de la baleine (3) ou encore de la chauve-souris, car ce sont des mammifères! De toute évidence, le dictionnaire et la religion catholique ne font pas bon ménage. Et cette définition « corrigée » ou « modifiée »  est repiquée, telle quelle, d’édition en édition, par le Petit Robert, et ce, depuis 1967.

Pourquoi donc  le Robert a-t-il remplacé animaux par mammifères? La question reste sans réponse.

Pourquoi vouloir à tout prix faire du poisson un aliment à part?

Répondre à cette question n’est pas chose facile, car la logique n’est pas au rendez-vous. De la chair, c’est de la chair, qu’on le veuille ou pas! Peu importe, me semble-t-il, que  l’animal dont elle provient soit un mammifère, un oiseau, un poisson, un batracien, un mollusque ou  un crustacé. Du muscle, ça reste du muscle! Mais jusqu’en 1964, on pouvait manger du muscle de poisson le vendredi, mais pas du muscle de mammifère ou d’oiseaux! C’était ainsi.

Fort heureusement, depuis Vatican II (i.e., depuis 1964), on peut manger de la viande le vendredi. Mais le poisson n’est pas devenu pour autant de la viande. Il fait toujours bande à part. D’où vient donc cet imbroglio  à propos de ce qu’est ou n’est pas de la viande? L’Église y aurait-elle joué un rôle obscur? C’est à voir…

À   SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)    bête      :  (DAF, 8e éd.)    Animal privé de raison  /  (Robert)  Tout être animé, l’homme excepté.

          ferveur :   (DAF, 8e éd.)     Ardeur, zèle, sentiment vif et affectueux avec lequel on se porte aux choses de piété, de charité, etc.  / (Robert) Ardeur vive et recueillie des sentiments religieux.

          vicaire   :  (DAF, 8e éd.)  Dans l’Église catholique […] se dit plus ordinairement de Celui qui remplit les fonctions  ecclésiastiques sous un supérieur  / (Robert)  Relig. cathol. Celui qui exerce en second les fonctions attachées à un office ecclésiastique.

(2)   101 (term),   The first course in a subject taught at a college or university  in Australia, Canada, South Africa, or the United States. By extension, « Topic 101″ is used generally to indicate the basics of any subject. Used this way, it is always pronounced « one-oh-one.

(3) J’ai eu l’occasion de manger de la baleine à l’Expo 67. C’était dans un restaurant du  pavillon du Canada. Ce dernier avait la forme d’une large pyramide inversée, appelée katimavik en inuktitut (langue des Inuits). Était-ce la raison pour laquelle il y avait de la baleine au menu? Qui sait?

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8 commentaires pour Poisson ≠ Viande  (2 de 3)   

  1. Voilà qui me fait penser à cette fameuse réflexion de Jessica Simpson : « Le thon, est-ce que c’est du poulet ou est-ce que c’est du poisson? Je sais ce que c’est du thon mais comme on appelle cela le poulet de la mer…».

    • rouleaum dit :

      Je dois avouer mon ignorance à ce sujet. Pour pallier (ou pallier à) mes lacunes, j’ai interrogé Goggle. La seule référence à poulet de mer que j’ai trouvée, c’est une recette de poulet servi avec chair de crabe (d’où sans doute « de mer »). Le thon brille donc par son absence. Pour ce qui est des autres occurrences (sous « poule de mer »), c’est le nom vernaculaire donné à quelques poissons. Mais jamais au thon.

      Je serais curieux de savoir d’où Jessica Thomson tient cela. Le sauriez-vous, par hasard?

      • En fait, l’industrie du thon a fait pendant des années de la publicité télévisée en France sur le thème « le thon, c’est le steak de la mer ». Et de fait, cuisiné d’une certaine manière, le thon peut ressembler à du steak.
        Quant à Jessica Simpson, ce sont uniquement les propos d’une starlette écervelée, peut-être là aussi influencés par une quelconque publicité. 😉

        • rouleaum dit :

          Que l’on parle de « steak » pour désigner une « darne  » de thon, cela ne me gêne pas. Le phénomène sous-jacent (analogie; ici, analogie de forme) est courant en langue. Dans le NPR 2010, on retrace plus de 160 mentions d’analogie sous toutes ses formes.
          Fait à noter, le terme « steak de thon », bien qu’utilisé à une certaine époque, par une industrie particulière, n’a pas, semble-t-il, résisté à l’usure du temps. Il n’est pas lexicalisé. Autrement, il a vécu ce que vivent les roses…
          Mais parler de poulet pour désigner une pièce de thon, là, l’analogie n’y est absolument pas.

    • antoine mercier dit :

      La langue maternelle de Jessica Simpson est l’anglais version US. Et aux USA l’une des principales marques de thon en boîte se nomme « Chicken of the sea ». Ils célèbrent cette année leur 100e anniversaire (http://chickenofthesea.com/), c’est dire qu’elle aussi connue que certaines marques de soda…

  2. antoine mercier dit :

    Cher Maurice Rouleau, vous vous êtes attaqué à un de ces mots de la langue française qui, à mon sens, défie toute tentative ‘rationnelle’ de définition …définitive. Viande a été utilisé à toutes les sauces, cuisiné de toutes les façons au cours de sa longue histoire. A l’origine, il est tout sauf spécialisé : viande = tout ce qui se mange ou qui peut servir à se nourrir. A l’opposé, l’usage lui a souvent conféré des définitions très spécifiques, comme par exemple celle utilisée aujourd’hui en boucherie et en gastronomie : le muscle des animaux de boucherie, du bœuf au lapin en passant par l’agneau, à la rigueur la volaille, mais jamais le poisson ou le crustacé, et encore moins … l’escargot! On a le mot ‘chair’ à disposition, qui a de plus l’avantage d’avoir toujours désigné les muscles des êtres vivants, depuis le latin ‘carnem’ (acc.) dont il est issu.
    Si je me souviens bien, c’est le souvenir du poisson du vendredi que votre mère préparait plutôt mal que bien qui a déclenché votre recherche. Très justement, vous évoquez la religion comme étant ‘responsable’ du fait que le poisson n’était – ou n’est toujours pas – considéré comme étant de la viande. Pour ce que j’en sais, le catholicisme n’avait pas interdit la viande en tant que telle pendant les 40 jours du Carême, puis avait étendu cet interdit à tous les vendredi de l’année, un peu en guise de rappel permanent du Vendredi saint, jour de la mort du Christ. La distinction n’était pas viande ou pas viande, mais plutôt gras ou maigre. C’est la raison pour laquelle le dernier jour du Carnaval (étymologiquement ‘jour où on enlève la viande’) est appelé ‘Mardi gras’. Pour éviter d’affaiblir de trop le bon peuple des laboureurs pendant les 40 jours du Carême, l’Eglise a statué que le poisson était de la viande maigre – dans le sens de nourriture d’origine animale – et que l’on pouvait donc en manger à satiété sans contrevenir à la règle. Au Moyen-âge, des petits malins ont demandé au curé s’ils avaient le droit de manger du castor pendant le Carême, alors abondant dans les rivières du vieux continent, puisque cet animal nageait comme un poisson et que de plus, sa queue était couverte d’écailles. L’Eglise a dit oui, ce qui a conduit, soit dit en passant, à l’extinction de cet animal en Europe…
    La question n’était donc pas : viande ou pas viande, mais gras ou maigre. Et l’assouplissement des règles lors de Vatican II ne portait pas sur la question de savoir si la chair du poisson est de la viande ou non, mais sur la question de savoir si on pouvait être un bon catholique tout en mangeant gras le vendredi.
    Personnellement, je comprends que les dictionnaires, celui de l’Académie inclus, se soient cassé les dents sur un problème de définition aussi coriace qu’une mauvaise viande, tant l’usage du mot a pu signifier de concepts différents au fil des siècles, et aussi au gré des régionalismes et de l’appartenance religieuse, sociale ou professionnelle des locuteurs et des auteurs. Et une fois de plus, je recommande à tous les amoureux de la langue la consultation du site CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), chaque fois que les Robert et autres Larousse ou Littré n’offrent pas de réponse ou d’explication convaincante.

    • rouleaum dit :

      Vous nous dites que la question n’était pas « viande ou pas viande », mais « gras ou maigre ». Vous ajoutez même : « Pour ce que j’en sais, le catholicisme n’a pas interdit la viande en tant que telle pendant le carême… ».

      Que veut dire pour vous « manger gras » ou « manger maigre »? Cela n’est certainement pas à prendre au pied de la lettre, car, vous le savez aussi bien que moi, il existe des poissons (ex. le maquereau, le saumon) qui sont beaucoup plus gras que certains mammifères.

      J’ai donc fait une petite recherche pour connaître le sens qu’on attribuait à ces expressions.

      Voici ce que j’ai trouvé dans le dictionnaire de l’Académie (1ère éd., 1694) :
      « On dit, Manger gras. faire gras, pour dire, Manger de la viande les jours que l’on devroit manger maigre. »

      Et aussi : « On appelle, Jours maigres, Les jours ausquels l’Eglise deffend de manger de la viande. Il y a bien des jours maigres en l’année, les Vendredis, les Samedis, tout le Caresme, &c. il est demain jour maigre. »

      La question est-elle vraiment « gras ou maigre » et non « viande ou pas viande ». Pour moi, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. C’est du pareil au même. Un changement d’étiquette ne change pas la réalité.

      Pour ce qui est de la disparition du castor en Europe, attribuable apparemment à une décision de l’Église, je me réjouis que mes ancêtres n’aient pas apporté dans leurs bagages cette autorisation. Sinon, le castor canadien serait, lui aussi, disparu!

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