Stylist. comparée 17 : Articulation du discours

L’articulation

 (Juxtaposition / Coordination / Subordination)

 

Nous l’avons vu, l’anglais a une prédilection pour le concret, pour l’image — tant au niveau du mot  qu’au niveau de la phrase  —; le français, lui, sans pour autant cracher sur cette façon de faire, aime nettement mieux le « non-figuratif », l’abstrait.

Nous avons également vu que la langue anglaise n’a d’yeux, ou  presque,  que pour les cas particuliers, alors que le français adopte plus naturellement l’approche inverse. Et quand l’anglais s’aventure à mentionner le générique, il le fait généralement après avoir cité des cas particuliers.  Il n’y a rien à redire à cela. C’est la façon qu’a cette langue de dire les choses.

Nous continuons donc à comparer ces deux discours, l’anglais et le français. Mais cette fois-ci, nous allons nous pencher sur l’articulation de ce discours.

LANGUE et PENSÉE

La langue, nous l’avons déjà vu, c’est le reflet de la pensée. Elle en est la composante matérielle. Graphique ou sonore, selon que l’on considère la langue écrite ou parlée.

EXPRESSION DE LA PENSÉE

                Pourquoi parler ou écrire, sinon pour faire connaître (i.e. communiquer) à autrui sa pensée. — Pas de message à transmettre, pas de communication. Cela va de soi. — Le message ne passera toutefois qu’à deux conditions : 1) que sa composante matérielle corresponde parfaitement à l’idée qu’a en tête le locuteur ou le rédacteur; 2) que le lecteur ou l’interlocuteur dégagent des mots employés l’idée exacte que veut transmettre l’auteur du message. Autrement dit, la formulation doit contenter à la fois l’esprit de l’émetteur et l’esprit du récepteur. Sinon, la communication est ratée. (J’utiliserai dorénavant émetteur, pour désigner celui qui parle et/ou celui qui écrit; et récepteur, pour désigner celui qui écoute et/ou celui qui lit.)

Une question se pose toutefois : que se passe-t-il quand le message exprimé dans la langue X est destiné à une personne qui, tout en comprenant cette langue, a pour langue maternelle la langue Y? Est-ce que sa façon de penser, qui, nous l’avons vu, lui est propre, peut gêner la communication? Autrement dit, est-ce qu’une idée, telle que conçue par l’émetteur, sera perçue de la bonne façon par le récepteur? [Ex. I missed you = Tu m’as manqué / As cool as a cucumber = avec sang froid.] Voilà un champ d’explorations aux dimensions illimitées, car les langues sont multiples et la façon de dire de chacune varie. Et ce, de peu à beaucoup. Nous nous limiterons toutefois au français et à l’anglais. Voyons de plus près comment, dans chacune de ces langues, l’émetteur exprime sa pensée, comment il articule son discours.

 FORMULATION DU MESSAGE

Même si un message peut se résumer à un seul mot, ce n’est que très rarement qu’un émetteur procède de cette façon. Quand cela se produit, c’est généralement en réponse à une question posée. Autrement dit, ce mot isolé, qui pourrait avoir plusieurs sens, prend toute sa signification parce que le contexte, qui le désambiguïse, est déjà présent dans la question.

D’ordinaire, quand l’émetteur s’exprime, il recourt à une série de mots

  1. rangés dans un certain ordre,
  2. accordés selon les règles et usages (ou syntaxe) propres à sa langue,
  3. liés à l’occasion par des mots-outils.

Et cette suite de mots s’appelle phrase. Elle peut être simple (ne contenir qu’un seul verbe conjugué/n’avoir d’une seule proposition : J’aime l’hiver) ou complexe (contenir plus d’un verbe conjugué/avoir au moins deux propositions : Paul joue au golf dès que le beau temps se pointe).

 Phrase simple   vs   Phrase complexe

Si l’on y regarde de près, on constate que, dans tout message le moindrement (1) long, les phrases complexes sont plus nombreuses que les phrases simples. L’émetteur, qui veut nuancer sa pensée, doit faire appel à des phrases complexes. Des phrases dans lesquelles il introduit des indicateurs de rapport, i.e. des mots qui indiqueront au récepteur quelle relation ont entre eux les divers éléments de son énoncé (i.e. le sens réel du message). Et ces nuances  doivent être interprétées identiquement par le récepteur. Sinon, la communication est nulle.

Une question se pose ici : Pour que le récepteur comprenne parfaitement le message transmis, ces rapports doivent-il toujours être explicités? Doivent-ils prendre nécessairement la forme d’un mot ou d’un groupe de mots (locution)? Pas nécessairement, mais préférablement..

Absence d’un indicateur de rapport

Si je dis : « J’ai été malade cette nuit. J’ai trop fêté hier soir. » Le récepteur y verra une relation de cause à effet, malgré l’absence d’un indicateur de rapport à valeur causale, p. ex. puisque, parce que, étant donné que, vu que… Dans un tel cas, on dit qu’il y a juxtaposition c’est-à-dire succession d’énoncés (propositions  ou phrases) sans lien apparent. Les linguistes parlent de parataxe (2)Cette façon de faire n’est pas fautive, mais elle ne doit pas être utilisée trop souvent. Comme le dit la publicité : « La modération a bien meilleur goût. »

 Présence d’un indicateur de rapport

Il est presque impossible d’exprimer clairement tout ce que l’on veut dire en ne recourant qu’à des phrases simples. Quand on s’y essaie, on obtient un texte pénible à lire, comme en fait foi l’exemple suivant :

 Pierre et Lise vont au zoo

Pierre et Lise sont allés au zoo. Pierre et Lise se sont rendus au zoo à pied. Pierre et Lise se sont assis. Pierre et Lise ont mangé du popcorn au zoo. Pierre et Lise ont bu un coca-cola au zoo. Pierre est allé voir les singes. Pierre est allé voir les lions. Lise est allée voir les oiseaux. Lise est allée voir les poissons. Pierre et Lise ont eu beaucoup de plaisir au zoo. Pierre et Lise ont décidé d’amener leurs amis au zoo. (87 mots)

Vous aurez remarqué que certains mots (Pierre, Lise, zoo) sont constamment répétés. Cette répétition s’impose, car toute phrase doit se suffire à elle-même. Prenons comme exemple les deux premières. La répétition disparaît si l’on dit : « Pierre et Lise sont allés au zoo. Ils s’y sont rendus à pied. » On a, dans cette deuxième phrase, utilisé d’autres mots  pour désigner des choses déjà mentionnées dans la première. Les linguistes parlent ici d’anaphore (3). Mais après une telle intervention, la deuxième phrase ne se suffit plus à elle-même; elle n’a de sens que si elle suit la première. Que si l’on peut identifier ce à quoi font référence le ILS et le Y. Nous ne nous attarderons pas d’avantage sur ce procédé, auquel tout locuteur recourt inconsciemment. Constatons simplement le résultat d’une telle opération sur le texte en question :

Pierre et Lise sont allés au zoo. Ils s’y sont rendus à pied. Ils se sont assis. Ils y ont mangé du popcorn. Ils y ont bu un coca-cola. Pierre est allé voir les singes. Il est allé voir les lions. Lise est allée voir les oiseaux. Elle est allée voir les poissons. Pierre et Lise y ont eu beaucoup de plaisir. Ils ont décidé d’y amener leurs amis. (72 mots)

Ce texte, nettement plus court (72 mots au lieu de 87), est certes d’une lecture moins pénible, mais il n’en demeure pas moins indigeste. Et ce, pour une raison fort simple : les rapports entre les divers segments de l’énoncé ne sont pas explicités. Voyez ce que devient ce texte si l’on fait appel à des indicateurs de rapport :

Pierre et Lise sont allés au zoo. Ils s’y sont rendus à pied. Une fois arrivés, ils se sont assis, ont mangé du popcorn et bu un coca-cola. Ensuite Pierre est allé voir les singes et les lions pendant que Lise allait voir les oiseaux, puis les poissons. Comme ils y ont tous deux eu beaucoup de plaisir, ils ont décidé d’y amener leurs amis(67 mots)

Vous aurez noté que, malgré l’addition d’indicateurs de rapport, le texte n’est pas plus long. Il est même plus court!  (87 → 72 →  67 mots)

Pour bien comprendre un texte, le récepteur doit pouvoir rétablir, entre chaque segment de l’énoncé, le  rapport logique que l’émetteur avait à l’esprit au moment où il formulait son idée. Ces divers segments peuvent faire partie d’une même phrase ou encore d’un même paragraphe, voire même d’un même texte. Ces segments peuvent être reliés soit par coordination, soit par subordination. Les linguistes parlent d’hypotaxe (4).

La juxtaposition, la coordination et la subordination sont les trois procédés sur lesquels nous allons nous attarder dans les prochains billets. Nous le ferons dans la perspective qui nous guide depuis le début, celle de la « stylistique comparée ». Nous comparerons donc l’articulation du discours anglais à celle du discours français et essaierons de voir en quoi elles diffèrent. Pour mener à bien cette tâche, il nous faut savoir comme l’anglais s’y prend, lui, pour articuler son discours.

Articulation du discours anglais

                Je me contenterai ici de citer des extraits (p. 18 et suiv.) d’un ouvrage de G. Robert Bander, intitulé  American English Rhetoric (5). Ces extraits parlent d’eux-mêmes.

It is no easy matter, this learning to write—in one’s native language or in a second language. No magic formula will guarantee instant success. As with all worthwhile goals, becoming a good writer takes time and effort.

But even though there is no magic formula, there is a kind of magic available to you in using this book. This magic depends on your ability to focus on TWO TECHNIQUES OF COMPOSITION that, if practiced and mastered, will increase your skill in writing English more sureley that almost any other techniques you might study! What are these two techniques? The first is the use of TRANSITIONS; the second is SUBORDINATION.  […]

Transitions can assist you by connecting sentences in meaningful ways, clarifying relationships between ideas by indicating forward movement or shifts in the direction of your thinking. […]

The coherence of almost any paragraph will benefit from the presence  of transitions… If the relationship of ideas is not immediately clear, providing transitions becomes essential. Normally, the more ideas a paragraph contains, the more explicit and extensive transitions need to be.

Transitions can take several forms. [TRANSITIONAL WORDS : thus, therefore, however…; or phrases : in fact, to conclude, on the contrary…; pronouns (REFERRING TO ANTECEDENTS in an earlier sentence); adjectives (first, second…); COORDINATING CONJUNCTIONS (and, but, for, nor)…

 Réelle nécessité de comparer ces deux façons d’articuler son discours?

Malgré les prédilections dont nous avons fait état jusqu’à présent, prédilections qui mettent en évidence des différences, entre l’anglais et le français, dans la façon d’appréhender — et de dire —  le réel, force est de reconnaître que l’articulation du discours anglais, telle que présentée par Bander, est un copier-coller de celle du discours français. Dans les deux cas, la cohérence du texte [en anglais : cohesion (6)] s’obtient par l’emploi des mêmes moyens stylistiques [en anglais : discourse markers (7)].

Forts de ces connaissances, vous vous dites sans doute qu’il n’y a aucune raison, aucun intérêt à comparer des choses identiques. Et vous auriez raison. Il suffirait de dire que l’anglais et le français articulent leur discours de la même façon, et le tour serait joué. Pourtant…

Pourtant, si l’on prête attention à la façon dont les locuteurs se servent de leur langue, la conclusion n’est pas aussi évidente. Prochainement, je m’attarderai à l’emploi que l’on fait de la JUXTAPOSITION, de la COORDINATION et de la SUBORDINATION, en anglais et en français. Vous y verrez des différences insoupçonnées, qui ne sont peut-être pas sans conséquence sur la compréhension parfaite du message.

 À  SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)  D’après le NPR et le Larousse,  « moindrement » est du registre littéraire! Et ne s’emploie qu’avec la négation. Pas chez nous. Au Québec, le moindrement  s’emploie de deux façons : avec ou sans négation. Son sens n’est évidemment pas le même. Dans S’il est le moindrement intelligent, il comprendra ce que je dis, il signifie « quelque peu, un tant soit peu ». Dans Elle N’est PAS le moindrement fatiguée, il signifie « pas le moins du monde, pas du tout ». « Autre temps, autres moeurs », dit-on; ici il faudrait dire « Autre pays, autres moeurs ».

 (2)  Parataxe  : « Procédé syntaxique consistant à juxtaposer des phrases sans expliciter par un mot subordonnant ou coordonnant le rapport de dépendance qui existe entre elles ».

(3)  Anaphore : « Processus par lequel un segment du discours (dit anaphorique) [dans le texte : ils et y] renvoie à un autre segment (dit antécédent) [dans le texte : Pierre,  Lise et zoo] apparu dans le même contexte ».

(4)  Hypotaxe : « Procédé syntaxique consistant à expliciter par une subordination ou une coordination le rapport existant entre deux phrases qui se suivent ».

(5)   BANDER, G. Robert, American English Rhetoric, New York, Holt, Rinehart and Winston, © 1978.  [ISBN 0-03-089989-6]

 (6)  À ceux qui voudraient approfondir ce sujet, je recommande vivement l’ouvrage de Halliday M.A.K. & Hasan  Ruqaiya, intitulé Cohesion in English, English Language Series Title n° 9, Pearson Education Limited, England, 1976 (374 pages).    [ISBN-13:  9780582550414]

Cohesion in English is concerned with a relatively neglected part of the linguistic system: its resources for text construction, the range of meanings that are specifically associated with relating what is being spoken or written to its semantic environment. A principal component of these resources is ‘cohesion’. This book studies the cohesion that arises from semantic relations between sentences. Reference from one to the other, repetition of word meanings, the conjunctive force of but, so, then and the like are considered. Further, it describes a method for analysing and coding sentences, which is applied to specimen texts. (Source :  http://www.coursesmart.com/cohesion-in-english/m-a-k-halliday-ruqaiya-hasan/dp/9780582550414)

(7)  Pour en savoir plus sur les Discourse markers, consulter l’ouvrage suivant aux pp. 138-145 : Swan M.,  Practical English Usage, 3rd ed., Oxford University Press, 2005 (658 pages).   [ISBN 13: 978 0 19 442098 3]

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Un commentaire pour Stylist. comparée 17 : Articulation du discours

  1. Merci pour cet article. Passionnant comme toujours.

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