Adjectif (verbal)  vs  Participe présent  (2 de 3)

Micro-organismes

résistant ou résistantS

aux médicaments?

-2-

        

Dans le précédent billet, nous avons démontré, à l’aide de critères grammaticaux, que résistant, dans résistant aux médicaments, est participe présent. Par conséquent, invariable. Ma correspondante a donc raison. Et ses collègues, tort.

Est-ce que cela clôt vraiment le débat? Certains, dont ma correspondante, le croiront sans hésitation; d’autres, dont ses collègues de travail, auront toujours quelques difficultés à l’admettre. Et je ne peux pas les blâmer, car, moi aussi, j’ai, depuis peu, quelques réticences. Je vais donc me porter à leur défense et tenter de démontrer qu’eux aussi pourraient avoir raison, que résistant pourrait être dit adjectif, donc variable. Je me fais ici, vous l’aurez deviné, l’avocat du diable.

 Résistant = adjectif (? ou !)

Dans son Bon Usage (11e éd.), à l’article # 1887, Grevisse dit : « Comme adjectif, le participe présent a la valeur d’un simple qualificatif […] et s’accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte » . Et il illustre son propos en citant cette phrase de Chateaubriand : « Des bouleaux agités par les brises et dispersés ça et là formaient des îles d’ombres FLOTTANTES sur cette mer immobile de lumière. » Si l’auteur a fait l’accord, c’est qu’il voyait dans FLOTTANT un adjectif et non un participe présent. Un ÉTAT et non une ACTION. Soit. Une question se pose alors : un adjectif peut-il, au même titre qu’un verbe, avoir un complément? Si la réponse est NON, le débat est clos. Mais la réponse est OUI.

Un adjectif peut effectivement être accompagné d’un complément. D’un complément  généralement introduit par à ou de (ex. natif de Québec; rouge de honte; facile à faire), ou encore par d’autres prépositions ou locutions prépositives (ex. empressé auprès de son maître; bon pour la santé; froid avec quelqu’un). Dans la phrase de Chateaubriand, sur cette mer immobile… est, aux yeux de Grevisse, complément de l’adjectif et non complément du verbe. Comment expliquer autrement qu’il le cite en exemple!

                Si Grevisse voit dans sur cette mer immobile de lumière un complément d’adjectif, pourquoi ne pourrions-nous pas, nous aussi, voir dans aux médicaments  un complément de l’adjectif résistant? En tant qu’adjectif, résistant serait alors variable. Cela ressemble étrangement au point de vue adopté par les collègues de ma correspondante. Un point de vue d’autant plus  défendable, qu’ils peuvent se réclamer de Grevisse lui-même. Ce qui n’est pas peu dire… Voilà un argument qui ne peut que laisser perplexe tout partisan du participe présent. Y compris ma correspondante et moi-même.

Mais qu’est-ce qui fait dire à Grevisse que flottant, dans la citation de Chateaubriand, est adjectif? Serait-ce son respect pour Chateaubriand, qui, en en ayant fait l’accord, l’a pour ainsi dire catégorisé? Certains pourraient le penser, car Le Bon Usage ne porte pas ce nom sans raison. Grevisse présente ce qu’il croit être le BON usage, en prenant soin toutefois de mentionner, en Remarques, que tel ou tel auteur — de bons auteurs, évidemment —, en font un usage différent. Mais jamais il ne parlera de « mauvais » usage. Les bons auteurs bénéficient, pourrait-on dire, d’un préjugé favorable! Mais ici, Grevisse ne cite pas cette phrase de Chateaubriand dans une Remarque. Il s’en sert pour illustrer son propos. C’est donc dire qu’à ses yeux flottant est, et j’insiste,  indiscutablement un adjectif, que cette forme en -ant décrit bel et bien un ÉTAT et non pas une ACTION. Que pourrait répondre Grevisse à celui qui lui objecterait son critère n° 2 (Bon Usage, 11e éd., # 1894 – 2°) selon lequel « la forme en –ant est participe présent quand elle a un objet indirect (COI) ou un complément circonstanciel (CC) »? Se verrait-il acculé au pied du mur? Absolument pas.

                Grevisse s’est, consciemment ou non, ménagé une porte de sortie. À son critère n° 2, il ajoute la réserve suivante : « pourvu que [la forme en -ant] exprime l’action (ex. Des discours PLAISANT à chacun. / Je n’entendis plus que les plumes COURANT sur le papier) ». Pour que la forme en –ant suivie d’un COI ou d’un CC soit dite participe présent, il suffirait donc que le lecteur y voit une action! C’est, de toute évidence, ce qu’il voit, lui, dans PLAISANT et COURANT. Tout comme moi d’ailleurs. Il ajoute même : « Il n’est pas rare que la forme en –ant accompagnée d’un objet indirect ou surtout d’un complément circonstanciel exprime un état, un fait habituel, une caractéristique; elle est alors adjectif verbal. » Pour illustrer son propos, il cite quelques exemples :

  • Rendre ses passions OBÉISSANTES à la raison (Littré);
  • Il avait trouvé la première Vendée EXPIRANTE dans son sang (Saint-Beuve).
  • Ils se voyaient, MOURANTS par les fièvres, dans des régions farouches (Flaubert);
  • La vue d’une pauvre famille ERRANTE au milieu d’humbles aventures (E. Fromentin);
  • Elle était là […] BRÛLANTE d’une grande fièvre (P. Loti);
  • J’entends distinctement le grondement des armées CHEMINANTES là-haut (L. Daudet);
  • C’était une belle nuit […] RUISSELANTE d’une pluie fine et molle (M. Genevoix).

Les formes en -ant de ces 7 citations expriment donc, à ses yeux, un état et non une action. À moins qu’il ne veuille pas contredire les auteurs qui les ont utilisés comme adjectifs. Mais la question reste entière : que faut-il pour qu’une forme en -ant suivie d’un complément exprime un état? Existe-t-il des critères autres que le fait d’y voir un adjectif? Autrement dit, existe-t-il des critères « objectifs »? Je n’arrive toujours pas à répondre de façon satisfaisante.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que son fameux critère n°2 n’a rien d’absolu, en raison même de la réserve mentionnée. Il ne permet pas de distinguer à coup sûr l’adjectif du participe présent. Il est donc relatif. Relatif à quoi? Relatif à qui? À la personne qui porte le jugement? Un critère ne peut pas, de par sa nature même, être subjectif. Alors que vient faire ce fameux critère, si l’on ne peut s’y fier? Ne devrait-on pas tout bonnement l’éliminer de la liste?

André Goosse semble s’être déjà posé la question et avoir pris position. Dans la 14e éd. du Bon Usage, la « présence d’un objet indirect ou d’un complément circonstanciel » ne fait plus partie des critères qui permettent d’identifier un participe présent. Goosse l’a converti en un simple N.B., qui se lit comme suit :

« La présence d’un objet indirect ou d’un complément circonstanciel n’empêche pas aussi nettement [que celle d’un objet direct, ou COD] que l’on ait affaire à l’adjectif. Cependant, dans les ex. suivants, l’accord semble être surtout une recherche littéraire, un archaïsme. »

Le message de Goosse n’est pas d’une clarté aveuglante. Une lecture à vitesse normale ne permet pas d’en saisir toute la subtilité. Il faut lire et relire ces deux phrases pour en saisir la « substantifique moelle ». Voici ce que je comprends de la première : s’il est vrai que la présence d’un COD (complément d’objet direct) fait indiscutablement de la forme en –ant un participe présent, celle d’un COI ou d’un CC n’a pas toujours le même pouvoir. Elle l’empêche, mais pas aussi nettement! Autrement dit, une forme en -ant suivie d’un COI ou d’un CC n’est pas indiscutablement un participe présent. Elle peut à l’occasion être adjectif (donc variable en genre et en nombre). La présence de ce type de complément n’a donc pas, aux yeux de Goosse, le pouvoir discriminant que lui attribue Grevisse.

Le « Thomas » que je suis aurait bien aimé avoir quelques exemples à se mettre sous la dent, des exemples où la forme en –ant serait clairement un adjectif malgré la présence d’un COI ou d’un CC. Mais Goosse n’en fournit aucun. Ce qui est pour le moins inhabituel. Il aurait pourtant pu reprendre à son compte les exemples cités par Grevisse, mais il ne le fait pas. — Nous verrons bientôt pourquoi. — Voilà pour la première phrase.

Passons maintenant à la seconde : « Cependant, dans les ex. suivants, l’accord semble être surtout une recherche littéraire, un archaïsme. ». La présence de Cependant signale une opposition à ce qui précède. Et cette fois-ci, Goosse ne nous laisse pas en plan; il nous fournit des exemples. Plusieurs exemples. Des exemples, où  les formes en -ant varient en genre ou en nombre. Normalement l’accord n’est permis que s’il s’agit d’un adjectif. Mais, aux yeux de Goosse, même si il y a accord, ces formes en -ant ne sont pas de vrais adjectifs. Ces accords relèveraient, d’après lui, soit d’une certaine recherche littéraire (comprendre : de bons auteurs se sont permis de ne pas respecter le « bon usage »), soit d’un archaïsme (comprendre : on faisait autrefois l’accord, mais plus maintenant). Ces formes en –ant ne peuvent donc être que des participes présents. Et ce, malgré les apparences. Malgré l’accord dont ils sont l’objet.

Mais quels sont donc les exemples qu’utilise Goosse pour illustrer l’aspect littéraire ou  archaïque? Je vous le donne en mille… Ceux-là mêmes qu’utilise Grevisse pour illustrer que des formes en -ant suivies d’un COI ou d’un CC sont des adjectifs! Vous comprenez maintenant pourquoi Goosse ne peut reprendre à son compte les exemples de Grevisse : ils illustrent le contraire de ce qu’il avance ou il leur fait dire le contraire de ce que Grevisse avance. Chacun y voit ce qu’il veut bien y voir.

Ce N.B. n’est pas un exemple de clarté, mais il en est un de diplomatie. Pas question pour Goosse, j’imagine, de déclencher une chicane de famille, comme on dit chez nous. Contredire carrément Maurice Grevisse, c’est contredire son beau-père! Cela ne se fait pas.

 Si deux grammairiens de renom, A. Goosse et M. Grevisse, n’analysent pas de façon identique les formes en -ant suivies d’un complément, il ne faut pas d’étonner que des gens qui ne leur vont pas à la cheville, dont je suis, puissent eux aussi ne pas s’entendre.

Revenons donc à nos moutons. À la question de départ qui concerne l’accord de résistant dans Micro-organismes résistant(S) aux médicaments.  

Même si aux médicaments peut jouer ici le rôle de complément d’objet indirect (résistant serait invariable parce que participe présent), rien n’empêche, si l’on en croit Grevisse, de le considérer comme un complément d’adjectif (résistant serait variable). Tout dépendrait  finalement de ce que l’utilisateur voit dans la forme en -ant : une ACTION (invariable) ou un ÉTAT (variable).

Ma correspondante a raison de ne pas faire l’accord, car elle y voit une action. Ses collègues, eux, n’ont pas tort de faire l’accord : ils y voient un état. Plus relatif que cela, tu meurs!

Mais si l’on tient compte de l’opinion de Goosse, qui veut que l’accord d’une forme en –ant suivie d’un complément d’objet indirect ou circonstanciel soit au mieux « littéraire », au pire « archaïque », seule ma correspondante aurait raison. Euh…

Pourquoi faudrait-il que ce soit Goosse qui ait raison et Grevisse tort? Pourquoi ne serait-ce pas plutôt l’inverse? Y a-t-il vraiment une réponse claire à la question — pourtant claire — que m’a posée ma correspondante?… Je le croyais au début. Maintenant je n’en suis plus certain. Il semblerait que tout dépende de ce que l’utilisateur voit dans la forme en –ant. S’il y voit une action, elle est invariable; s’il y voit un  état, elle est variable!

Est-ce à dire que les deux possibilités peuvent coexister? Objectivement, non (la forme en –ant est l’une OU l’autre). Subjectivement oui (la forme en -ant est ce que chacun veut bien y voir).

Je ne m’attendais pas au départ à faire face à un tel nœud gordien!

Mais il reste UNE question, une question importante, à laquelle je n’ai pas encore répondu : Comment expliquer que certains (dont ma correspondante) voient dans une forme en –ant (par ex. résistant) une ACTION et d’autres (dont ses collègues) un ÉTAT? À quoi tient cette différence d’analyse? À quoi tient cette vision, subjective, de sa nature? Est-il possible de savoir? C’est ce qui retiendra mon attention dans le prochain et dernier billet consacré à ce problème.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

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4 commentaires pour Adjectif (verbal)  vs  Participe présent  (2 de 3)

  1. Il reste une question en suspens : parte-t-on de la mer immobile (paragraphe 3), ou de la mère immobile (paragraphe 4)? 🙂

    Plus sérieusement, j’aurais tendance à penser, à la lumière de vos explications, que la décision peut appartenir à l’auteur, selon le contexte ou ce qu’il veut exprimer. Après tout, c’est son discours, et c’est lui qui sait ce qu’il veut exprimer. C’est donc à lui qu’il appartient de trancher (ce qui ne résout pas de problème pour le traducteur), le tout étant que cela soit justifiable en l’occurrence. Il pourrait ainsi souhaiter, dans le cas d’une observation scientifique distinguer les bactéries résistant au médicament pendant l’expérience (participe présent) de celles qui n’y résistent pas. On est dans le cas de l’action que vous évoquiez. Ou il pourrait à un autre moment parler de la catégorie des microbes résistants aux médicaments, ce qui est une caractéristique, et donc un adjectif. En outre, ils serait incohérent de rejeter la thèse de l’adjectif, alors que l’on continuera à dire : ces micro-organismes SONT résistants aux médicaments. Or l’attribut est sans aucun doute un adjectif ici.
    Les deux formes ayant leur utilité, il me paraît donc difficile de décréter que l’une ou l’autre doit être « excommuniée ».

    • rouleaum dit :

      Ah, ces coquilles! Pour reprendre vos propres termes, je dirais que l’on « PARTE » de la mer immobile. J’ai donc fait la correction.

      Ce que vous dites par la suite est tout à fait pertinent. Mais, à l’oral, quand on n’a pas le temps de réfléchir, qu’utilise-t-on spontanément? Vous constaterez, dans le prochain billet, que nos points de vue se rejoignent.

  2. Anne dit :

    Votre billet m’incite à vous demander si vous allez aborder la différence entre « résident » et « résidant » dans un prochain billet? J’ai beaucoup de misère à comprendre la différence entre « un résident » et « un résidant ». J’ai tendance à toujours écrire « résident » s’il s’agit d’un nom et « résidant » s’il s’agit du participe présent.

    • rouleaum dit :

      Dans mon prochain billet, je n’aborde pas le problème que vous soulevez. Je me rappelle fort bien qu’on a voulu m’enseigner la différence entre ces deux graphies. Mais sans grand succès. Au point que j’ai rayé ces mots de mon vocabulaire pour ne pas passer pour un ignorant.
      Maintenant que vous soulevez la question, je devrais m’y attarder et voir si, après quelques heures de réflexion et de recherche, je n’arriverais pas à es réintégrer dans mon vocabulaire actif.
      Je vous remercie de cette suggestion.

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