Adjectif (verbal)  vs  Participe présent  (3 de 3) 

Micro-organismes

résistant ou résistantS

aux médicaments?

-3-

                 L’accord d’une forme en –ant suivie d’un complément ne m’a jamais causé de problème et ne m’en cause toujours pas. J’y vois toujours un participe présent. Donc invariable. Et ce, que le complément en question soit d’objet direct (ex. La route sillonnant la compagne), d’objet indirect (Des discours plaisant à chacun) ou circonstanciel (ex. Les amoureux marchant sur la plage). Pour moi, la présence d’un complément suffit pour que la forme en -ant soit dite participe présent. Jamais il ne me vient à l’esprit qu’elle puisse être autre chose. Surtout pas un adjectif (verbal). C’est ce que l’on m’a enseigné. C’est dire que, pour moi, la question ne se pose tout simplement pas : la présence d’un complément décide de tout. D’où ma « béatitude ».

Ça, c’était avant que ma correspondante se manifeste…

Pour la convaincre que ma façon de voir, qui est également la sienne, est la bonne — parce que bonne, on me l’avait présentée —, rien de tel que d’appeler à la barre un grammairien patenté, celui qui m’a toujours servi de guide. J’ai nommé Maurice Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd.). Lui, aura l’autorité voulue.

Après l’avoir consulté, ma béatitude se transforme en incertitude. Je n’y retrouve pas exactement ce qu’on m’a enseigné ni, par conséquent, ce que je pratique.  Une forme en -ant suivie d’un complément peut aussi être adjectif, nous dit le Bon Usage (11e éd.). Pour une surprise, en voilà une! J’aurais donc tort… Ou Mes professeurs auraient donc eu  tort de m’enseigner cela.

Fort heureusement, André Goosse (le Bon Usage, 14e éd., 2007) vient à mon secours. Selon lui, même s’il est possible de citer des auteurs qui font l’accord d’une forme en –ant suivie d’un complément (COI ou CC), cette façon de faire tient du littéraire ou de l’archaïque.

Grevisse et Goosse, deux grammairiens, ne partagent donc pas le même point de vue. Tout comme ma correspondante et ses collègues de travail, dois-je le rappeler.

Est-ce que résistant, par exemple, peut à la fois être participe présent et adjectif? Objectivement non. Subjectivement oui. Une questions se pose alors : qu’est-ce qui amènent certains à y voir une action (le dire participe présent)  et d’autres une qualité, un état (le dire adjectif)?

Pour répondre à cette question, il faut pouvoir sonder l’esprit de l’utilisateur, mettre au jour les raisons profondes qui lui font voir dans cette forme en -ant ce qu’il y voit. Ce n’est pas, vous en conviendrez, une mince tâche. Mais il y a peut-être un moyen de contourner cette difficulté.  Si je servais moi-même de cobaye…!  Un moyen bien imparfait, j’en conviens, mais je n’en vois pas d’autres. Certains iront même jusqu’à dire que je ne suis pas crédible, étant donné mes idées arrêtées sur le sujet. Et ils n’auraient pas tout à fait tort. Mais je me permets de rappeler ce que j’écrivais au début du précédent billet à propos de la démonstration que toute forme en -ant suivie d’un complément est nécessairement un participe présent :

Certains, dont ma correspondante, le croiront sans hésitation; d’autres, dont ses collègues de travail, auront toujours quelques difficultés à l’admettre. Et je ne peux pas les blâmer, car j’ai, depuis peu, quelques réticences.

D’où viennent donc ces réticences, que je n’avais pas et qui maintenant se font jour? De la lecture du Bon Usage, certes, mais il y a plus. Et là, on s’aventure dans le subjectif, dans ma façon de voir, qui est semblable parfois à celle de Grevisse, parfois à celle de Goosse. À mon grand désarroi!

Dans Voici quelques anecdotes fort PLAISANTES, l’accord de la forme en –ant ne me pose aucun problème. Il n’en est toutefois pas de même avec Voici des anecdotes PLAISANTES à tous. Pourquoi donc? Parce qu’elle a un complément. Et que la présence de ce dernier détermine tout. C’est ce que l’on m’a enseigné et que j’applique depuis lors.

Ma fille, avec qui je discutais du problème, ne partage pas mon point de vue. Elle y voit un adjectif dans les deux cas. Elle me dit utiliser aussi bien « Parmi les souches résistantes, il y a… » que « Les souches résistantes aux antibiotiques sont de moins en moins rares » (elle est biologiste moléculaire). Et là, dans mon plus bel anglais et avec un fort accent, je me dis : Touché!*

* tou·ché  interjection —used to admit that someone has made a clever or effective point in an argument.(dict. Merriam-Webster)

Ma fille vient de me mettre sous les yeux  une forme en -ant suivie d’un COI que je ne répugne pas d’emblée à voir comme adjectif! Comment pourrais-je, du même souffle, condamner micro-organismes résistantS aux médicaments et ne pas réagir négativement à souches résistantES aux antibiotiques? C’est de l’inconséquence personnalisée. Là, soudainement, l’opposition entre ma correspondante et ses collègues de travail prend tout son sens. D’où cet exemple tire-t-il son pouvoir?…  Est-il le seul à en avoir?…

 Est-ce parce que résistant accompagne ici un mot féminin, souche?

Il y a là, j’en suis convaincu, une part de vérité. J’ai appris tout jeune qu’un adjectif s’accorde en genre et en nombre avec le nom qu’il qualifie. Et il en est toujours de même. Faire cet accord est pour ainsi dire dans mes gènes. J’exagère à peine. Disons plutôt que, chez moi, c’est un réflexe (i.e. une réaction automatique, involontaire et immédiate). Si, par exemple, je parle d’une présentation que je n’ai pas particulièrement appréciée, jamais  je ne dirai : cette présentation était ennuyant  — ailleurs, on dira « ennuyeux », mais ça, c’est une autre histoire —. Spontanément, sans même y réfléchir, je la dirai « ennuyante ». Instinctivement, en bon chien de Pavlov que je suis.  Sans même me demander si le mot en -ant décrit une ACTION ou un ÉTAT. Sans me demander si c’est un participe ou un adjectif. C’est tout simplement mon instinct qui parle. Ce sont mes réflexes qui se manifestent.

  • Ce réflexe conditionné ne se manifeste— à l’oral, cela va sans dire — qu’au féminin. Du moins pourrait-on le croire. Mais ce n’est pas tout à fait exact. Il se manifeste également au masculin, mais il ne s’entend pas. Instinctivement, je dis un micro-organisme résistant non pas parce que j’y vois nécessairement un participe présent, mais bien parce que micro-organisme est masculin. J’ai donc fait l’accord sans que cela paraisse. Et de plus, sans le savoir. Sans me demander si résistant décrit une ACTION ou un ÉTAT.
  • Ce réflexe conditionné ne se manifeste très clairement — à l’écrit, cela va sans dire — qu’au pluriel. À l’oral, résistant et résistantS ne se distinguent pas; à l’écrit, oui, car ces homophones ne sont pas homographes. Ils se prononcent de la même façon, mais ne s’écrivent pas de la même façon.

Pourtant, spontanément, j’écrirais micro-organismeS résistANT aux médicaments. Qu’est-il arrivé à mon réflexe, qui me fait accorder, sans que j’y réfléchisse, l’adjectif avec le nom qu’il qualifie? Il est pourtant bien ancré dans mes habitudes langagières… Pourquoi n’est-il pas, ici, opérationnel?…  C’est qu’un autre réflexe — également bien ancré dans mes habitudes — a pris le dessus. Je parle de celui que l’on m’a enseigné et qui veut que toute forme en –ant suivie d’un complément soit nécessairement un participe présent. C’est dire que mes réflexes n’ont pas tous le même pouvoir! Inconsciemment, je les hiérarchise. Je n’en avais jamais pris conscience. Mais là, oui.  Quand vient le temps d’accorder une forme en –ant, la présence d’un complément (CD, COI ou CC) a priorité sur le genre du mot qui l’accompagne.

 Ne devrait-il pas toujours en être de même?

Bien sûr que oui. Ajouter un complément à résistant ne devrait pas changer ma façon de voir. Cette forme en -ant devrait rester invariable, parce que, selon ce que l’on m’a enseigné, la présence d’un complément le fait participe présent. Pourtant, dire une souche résistante à la pénicilline a été détectée me semble assez naturel. La hiérarchie que je voyais dans ma façon de réagir ne résiste donc pas à l’analyse. Dans ce cas-ci, c’est le genre du nom qui l’emporte sur la présence d’un complément. Serait-ce une exception? Qui sait? Ce n’est pas ce qui manque en français,,. J’ai donc cherché d’autres exemples contenant des formes en –ant et me suis demandé si elles étaient sans « faute », si, moi, je les aurais écrites de la même façon. En voici quelques-unes :

  1. [Ils regardaient] s’ils apercevaient l’eau bouillonnant et luisant sous le soleil du matin. (Maupassant)
  2. Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes, / Se dispersaient au vent. (V. Hugo)
  3. Je crois entendre les voix d’enfants jouant dans le chemin, les sabots des vignerons venant de l’ouvrage. (Lamartine)
  4. Du matin au soir, je contemplais donc les différents chats du quartier rôdant sur les toits, les martinets tourbillonnant dans l’air chaud, les hirondelles rasant la poussière du pavé. (P. Loti)
  5. Les bruissantes faux, vibrant à l’unisson, ouvrent dans l’herbe une large tranchée. (A. Theuriet)
  6. Des couveuses, suivies d’une ribambelle de poussins grouillants, allaient et venaient, arrondissant leurs plumes. (E. Moselly)
  7. Les béliers passent, dressant la tête, fiers de leurs grandes cornes menaçantes. (M. André)

Je ne trouve rien à redire aux accords que les auteurs ont faits. Pas plus que je ne vois d’exception à la hiérarchie de mes réflexes conditionnés. Soit. Mais il n’en est pas toujours de même. J’en veux pour preuve les phrases suivantes :

  1. Des bouleaux agités par les brises et dispersés ça et là formaient des îles d’ombres FLOTTANTES sur cette mer immobile de lumière.  (Chateaubriand)
  2. J’entends distinctement le grondement des armées CHEMINANTES là-haut.(L. Daudet)
  3. La vue d’une pauvre famille ERRANTE au milieu d’humbles aventures.  (Fromentin).
  4. Le bruit de la pierre SONNANTE sous le marteau (Lamartine)
  5. Seule une société nazie franco-allemande RÉGNANTE sur la France pourrait reconnaître ses services. (Duras)

Spontanément, je n’aurais, dans aucun de ces cas, fait l’accord. C’est mon instinct qui parle. Si je cherche à savoir pourquoi, la seule explication qui me vienne à l’esprit, c’est que ces formes en –ant ont un complément. C’est ainsi que j’ai été « conditionné ». Et ma réaction reste la même à la lecture des exemples suivants :

(a) Une proposition TENDANTE à l’hérésie / Semer des libelles TENDANTS à la sédition;

(b) Des discours TENDANTS à prouver que… / Une erreur TENDANTE à la subversion du sacrement,

(c) Les fruits PENDANTS par les racines.

Le fait que les exemples en (a) proviennent de l’Académie (DAF, 8e éd.), ceux en (b), de Bossuet (cité par Littré), et ceux en (c), du DAF (9e éd. 1985), n’y change rien. Ma réaction reste la même. C’est chez moi un réflexe « conditionné ». Mais à y regarder de plus près, Une souche résistante aux antibiotiques est de même construction que Une proposition tendante à l’hérésie. Pourquoi la première me semble-t-elle acceptable, mais pas le seconde? N’est-ce pas, encore une fois, de l’inconséquence incarnée?…

Ne serait-ce pas une simple question d’habitude?

Il est vrai que je n’ai jamais lu, ni entendu Une proposition tendante à l’hérésie sauf dans le DAF. Par contre, Une souche résistante aux antibiotiques m’est beaucoup plus familier. Il faut savoir que je fus, dans une autre vie, traducteur médical. Un traducteur médical qui ne se posait pas autant de questions. Mon acceptation de cet accord dépendrait-elle de ma familiarité avec cette formulation?

Si tel est vraiment le cas, l’acceptabilité d’un accord serait fonction de la fréquence de son utilisation! N’y a-t-il pas là  de quoi être troublé? Cela ne revient-il pas à dire que, si trop de gens font la « faute », il faut s’y faire et déclarer que, dorénavant,  un tel accord sera la norme! Aberrant, vous ne trouvez pas!

                Mais à bien y réfléchir, ce ne serait pas la première fois qu’une forme « fautive » devient « correcte », parce que trop de gens font la « faute ». Je pense à Vive que les régents nous autorisent aujourd’hui  à utiliser au singulier même avec un nom au pluriel : Vive les vacances!  Le verbe ne devrait-il pas s’accorder avec son sujet?  Oui, mais… Je pense à Fini, qui peut ou pas s’accorder : Fini(es) les vacances! Je pense aussi à La plupart, qui, avec ou sans complément, commande le pluriel : La plupart (des gens) le savENT. Aujourd’hui, écrire La plupart d’entre nous savONS ou d’entre vous savEZ [accord par proximité] n’irrite plus les oreilles de nos régents! On dirait qu’ils se sont lassés de signaler l’erreur. Ils ont fini par baisser pavillon. Aujourd’hui, ils admettent comme étant du BON français, ce qui anciennement ne l’était pas. Et cela, c’est sans parler des modifications  que toute réforme de la langue a proposées, propose ou proposera. Il est dit, par exemple, dans l’arrêté du 28 décembre 1976, mieux connu sous le nom d’Arrêté Haby (du nom du ministre de l’Éducation de l’époque) : «  Il ne sera pas compté de fautes aux candidats dans les cas visés ci-dessous. » Et la liste qui suit est longue. C’est dire que ce qui était « faute » n’est plus « faute »! Pourquoi donc? Parce que les régents en ont ainsi décidé!

Qu’en est-il de mon instinct? Est-il infaillible?

                Il le serait si nous avions tous le même instinct. Mais, nous l’avons vu, tous n’analysent pas les formes en –ant de la même façon. Certains voient des adjectifs là où je vois un participe présent. Et inversement. Pourquoi alors mon instinct serait-il mieux avisé que celui des autres? Il n’y a aucune raison à cela. D’où, sans doute, l’intervention des grammairiens : ils ont voulu clarifier la situation, simplifier l’analyse, éviter les chicanes. Les critères proposés se voulaient nécessairement « discriminantS ». Les grammairiens croient avoir résolu le problème en disant que :

D’une façon générale, le participe présent exprime souvent une ACTION qui progresse, nettement délimitée dans la durée, simplement passagère, tandis que l’adjectif verbal exprime un ÉTAT, sans délimitation de la durée, et indique, en général, une qualité plus ou moins permanente. (Le Bon Usage, 14e éd., 2007, article # 923)

Mais cette distinction entre ACTION et ÉTAT, entre PARTICIPE et ADJECTIF, n’est pas très convaincante. Si elle l’était, ma correspondante ne m’aurait pas posé la question. La réponse sauterait aux yeux et on n’en parlerait plus. Mais tel n’est pas le cas. Voici quelques petits problèmes que me posent ces critères, eux qui sont censés permettre de distinguer le participe de l’adjectif.

  • Selon la grammaire : la forme en –ant est adjectif quand elle est attribut. À preuve : Ils sont hésitants. Je les ai trouvées étonnantes.

Il faudrait donc, d’après ce critère, que j’écrive : Je l’ai trouvée *lisante! (L’astérique indique une forme « fautive ».) Ce que je ne ferai jamais, vous vous en doutez bien. Pas même si cette forme en –ant était suivie d’un COD ou d’un CC : Je l’ai trouvée *lisante une lettre dans son lit. Ni dans celle -ci : Je l’ai trouvée se *reposante dans le jardin. J’utiliserais  à coup sûr lisant et se reposant. C’est donc dire que ce critère, supposé discriminant, ne l’est pas toujours. Il n’est pas universel. Il n’est pas infaillible.

Goosse [Le Bon Usage, 14e éd., 2007, # 923, b), 1°] va même jusqu’à dire:

Il semble préférable de ne pas considérer comme des attributs  les participes présents des phrases suivantes : Je l’ai trouvée lisant une lettre; Je l’imaginais se reposant dans le jardin.

Pourquoi cela lui semble-t-il préférable? Pour une raison fort simple, j’imagine. S’il fallait qu’il les dise être ce qu’elles sont vraiment, i.e. des attributs, il serait inconséquent; il serait en contradiction avec ce qu’il avance. Pour sauver les apparences, ou la face, il dit qu’il « semble préférable de… ». J’en comprends que, même si c’est vrai, il serait préférable de dire que c’est faux! Ou inversement.

L’embarras dans lequel Goosse se trouve me rappelle celui dans lequel j’étais moi-même quand ma fille m’a fait voir, sans me le dire carrément, que j’étais inconséquent. Je ne pouvais rejeter : Micro-organismes résistant aux médicaments et accepter : Souches résistantes aux antibiotiques!

Goosse ne serait-il pas, lui aussi, en train d’hiérarchiser ses réflexes? Je m’explique. Reprenons les deux exemples cités : Je l’ai trouvée LISANT une lettre; Je l’imaginais SE REPOSANT dans le jardin.  Ces formes en –ant devraient s’accorder, car, en tant qu’attributs, elles sont adjectifs. Et Goosse, j’en suis convaincu, accorde tout adjectif, attribut ou épithète, en genre et en nombre avec le mot auquel il se rapporte. Et ce, sans même y réfléchir. C’est, à ne pas en douter, un réflexe chez lui.

Tout comme l’est certainement devenu le fait de voir un participe présent — donc invariable —dans toute forme en –ant qui possède un COD ou qui appartient à un verbe pronominal. Ce sont deux des critères, déjà énumérés, qu’il propose comme moyens de distinguer le participe de l’adjectif. 

Goosse est, à ne pas en douter, tiraillé entre ses deux réflexes. Mais il a pris position : la priorité va à celui qui veut que toute forme en –ant suivie d’un COD soit un participe présent — donc invariable —, et ce, même si cette forme en –ant joue le rôle d’un attribut, qui, en tant que tel, devrait s’accorder en genre et en nombre. Goosse hiérarchise bel et bien ses réflexes. Pourquoi n’aurais-je pas, moi aussi, le droit d’en faire autant? Le droit de dire : « Il semble préférable de ne pas considérer comme participe présent la forme en –ant dans l’exemple suivant : souches résistantes aux antibiotiques. »?…

Mais Goosse s’y prend différemment pour expliquer l’emploi de lisant ou se reposant, dans  Je l’ai trouvée lisant une lettre; Je l’imaginais se reposant dans le jardin. Il nous dit [# 923, b) 1°] :

Quand le participe présent garde sa valeur verbale, il ne s’emploie plus guère comme attribut dans la langue commune. […] Cela se rencontre pourtant encore dans la langue littéraire au XIXe et parfois au XXs. Le tour reste assez naturel quand le participe est séparé de être, soit par la coordination avec un attribut appartenant à une autre classe. Nous étions fatigués et MOURANT de sommeil à la prière (Chateaubriand, cit. Grand Larousse Langue, p. 307), soit par l’intercalation d’un complément de temps : Il fut d’abord quelques minutes FLOTTANT dans une espèce de rêverie (Hugo, cit. Wagner-Pinchon, 1991)

La question qui se pose alors est toujours la même, mais formulée différemment : Quand peut-on dire que le participe présent [comprendre : la forme en -ant] garde sa valeur verbale? J’ai l’impression de tourner en rond, d’aller nulle part, de toujours revenir à la case départ. C’est à se demander s’il y a une réponse claire à la question initiale. Chose certaine, je ne la trouve pas dans le Bon Usage.

  • Selon la grammaire, l’ACTION et l’ÉTAT s’expriment de façon différente!

Vous vous en rappelez certainement, le Bon Usage (14e éd., 2007, # 923) nous dit :

D’une façon générale, le participe présent exprime souvent une ACTION qui progresse, nettement délimitée dans la durée, simplement passagère, tandis que l’adjectif verbal exprime un ÉTAT, sans délimitation de la durée, et indique, en général, une qualité plus ou moins permanente.

Soit. Mais j’ai de la difficulté à mettre en pratique cette distinction. Surtout à l’oral. Ma vitesse d’expression est trop rapide pour que je puisse en faire l’analyse et décider du bon accord. Serais-je pardonné de faire une « faute » à l’oral, mais condamné d’en faire une à l’écrit? Telle que formulée, cette distinction belle en théorie l’est moins en pratique. N’y aurait-il pas un moyen plus simple de faire le bon choix?

En fouillant dans de vieilles grammaires, je suis tombé sur une explication, que j’ai trouvée lumineuse. Elle est de Girault-Duvivier, dans sa Grammaire des grammaires, publiée en 1822. Voici comment, à la page 706, il analyse les formes en –ant :

Si le mot en ant, sur la nature duquel on a des doutes, peut se décomposer par un autre temps du verbe, précédé du relatif, ou de l’un de ces mots, lorsque, puisque, parce que, c’est un Participe; ainsi dans ces phrases : Je peindrai les plaisirs renaissant en foule. Les oppresseurs du peuple gémissant à leur tour... Comme on peut dire : les plaisirs qui renaissent en foule; les oppresseurs qui gémissent…, il est aisé de voir, par cette construction, que ces mots en ant sont des Participes présents, et non des Adjectifs verbaux.

Mais si le mot en ant, qui présente du doute, peut se construire avec un des temps du verbe ÊTRE, précédé du relatif qui, ce mot est un adjectif verbal, puisqu’il est dans la nature de tout adjectif de pouvoir être précédé de ce verbe, exprimé ou sous-entendu; en conséquence, comme on peut dire : des personnages qui sont dansants, des avocats qui sont plaidants, … je suis convaincu que tous ces mots en ant sont de véritables adjectifs verbaux, susceptibles d’accord; et alors j’écris des personnages dansants, des avocats plaidants. …

Il suffit donc de trouver la formule qui remplacera adéquatement la forme en –ant dans la phrase qui pose problème. Simple, n’est-ce pas?  Pour prouver son point, Girault-Duvivier nous fournit des exemples :

  • On voit la sueur RUISSELANT sur son visage (qui ruisselle sur son visage).
  • Voyez sa figure RUISSELANTE de sueur (qui est ruisselante de sueur).
  • J’entendis les bombes ÉCLATANT avec un horrible fracas (qui éclatent avec fracas).
  • Une femme ÉCLATANTE de beauté… (qui est éclatante de beauté).
  • On voit la tendre rosée DÉGOUTTANT des feuilles (qui dégoutte des feuilles).
  • Voyez-vous ces feuilles DÉGOUTTANTES de rosée? (qui sont dégouttantes de rosée).

« Eurêka! », me dis-je. Voilà un truc génial! Pourquoi les autres grammaires n’ont-elles pas repris cette explication de Girault-Duvivier, qui tient en quelques mots? Qui ne serait pas convaincu par cette brillante démonstration? Même moi, je l’ai été… Un court instant. Malherbe aurait dit : « l’espace d’un matin ». En fait, le temps de lire les exemples cités et de m’adonner à mon activité préférée : me questionner. Sachant fort bien qu’une occurrence ne fait pas loi, je veux vérifier l’applicabilité de ce moyen en recourant à d’autres formes en -ant. Notamment à résistant, qui est à l’origine de cette étude. Si je peux remplacer résistant par qui résiste, il s’agira d’un participe présent (invariable); si je peux le remplacer par qui est résistant, il s’agira d’un adjectif (variable). Voyons si la clé fournie par Girault-Duvivier est le passe-partout promis, si elle est à la hauteur de mes attentes. Quelle ne fut pas ma déception!  Les deux formulations (qui résiste et qui est résistant) conviennent! Je me retrouve donc Gros-Jean comme devant. Encore une fois!

Même si, aux dires de Girault-Duvivier, « il est aisé de voir, par cette construction, que ces mots en ant sont des Participes présents […] », il sait fort pertinemment que tel n’est pas toujours le cas, qu’il charrie un peu, pourrait-on dire. Comment expliquer autrement le fait qu’il s’empresse d’ajouter :

Ce moyen, qu’on peut appeler mécanique, mais qui cependant n’est pas aussi sûr que le raisonnement, puisque l’Adjectif verbal souffre quelquefois (1) la même décomposition que le Participe présent, aidera beaucoup à distinguer l’un d’avec l’autre; toutefois, afin d’en rendre l’application plus méthodique, il faut avoir égard à la manière dont le mot en ant est employé dans la phrase.

Son moyen n’est donc pas infaillible. Mieux vaut recourir au raisonnement, nous dit-il! Mais c’est précisément ce que j’essaie de faire depuis un certain temps, sans y parvenir. Je me retrouve toujours à la case départ.

CONCLUSION

S’il existe vraiment un moyen clair et net de distinguer le participe présent de l’adjectif, la grammaire n’est pas foutue de nous le présenter de façon convaincante.

Mes professeurs — je les en remercie — m’ont rendu la vie facile. Ils m’ont appris ce dont ils étaient convaincus : la différence entre les deux formes tient essentiellement à la présence d’un complément. N’est-ce pas d’ailleurs ce que laisse entendre l’Académie quand elle dit :

Pour différencier le participe présent de l’adjectif, on peut noter qu’en général la présence d’un complément, en particulier d’un complément d’objet direct ou indirect, indique qu’il s’agit d’un participe présent tandis que l’emploi absolu est en faveur de l’adjectif verbal : un orateur RAVISSANT son auditoire, des élèves PARLANT à leurs voisins, des animaux VIVANT en Australie mais une femme RAVISSANTE, le cinéma PARLANT, des êtres VIVANTS.

Mes professeurs, eux, ont sans doute appris cette règle de René Georgin, grammairien français, qui, encore en 1957, dans Jeux de mots. De l’orthographe au style (Éditions André Bonne, Paris, 1957, p. 42) écrivait :

Chacun sait qu’il existe entre les uns et les autres des différences de sens et de construction, le participe présent désignant une action contemporaine de celle que marque le verbe personnel le plus proche, et pouvant prendre des compléments (un orateur CONVAINQUANT son auditoire), tandis que l’adjectif verbal exprime un état durable et ne peut avoir de complément (des arguments CONVAINCANTS). Cette différence ressort clairement de la comparaison entre le vers de Lamartine : Le bruit lointain des chars GÉMISSANT sous leur poids, et celui de Hugo, qui lui ressemble comme un frère : Les grands chars GÉMISSANTS qui reviennent le soir.

Et cette règle a encore de nos jours des adeptes. Je l’ai retrouvée dans le « Précis de grammaire pour les concours », de Dominique Maingueneau (1994). Il écrit :

N’étant plus des verbes, [les adjectifs verbaux] n’ont pas les compléments requis par le verbe; ainsi dans : Les livres PLAISANT à tous sont rares on n’a pas affaire à un adjectif puisque la forme en –ant est associée à ses compléments.

Bref, si jamais on me redemandait comment faire l’accord des formes en –ant, je répondrais, compte tenu de ce qu’en disent les grammaires actuelles : « C’est une question purement académique. » Façon savante de dire : quoique vous fassiez, il y en aura toujours un, grammairien ou pas, qui prétendra le contraire!

J’ajouterais toutefois que le moyen qu’on m’a appris m’a toujours fort bien servi. Et me sert encore très bien, malgré quelques hésitations. C’est ainsi que, moi, je le vois.

À bon entendeur, salut!

Maurice Rouleau

(1) Peut-être en était-il ainsi du temps de Girault-Duvivier, mais pas de nos jours. Ce n’est pas « quelquefois »; c’est « toujours ». Je n’ai pas réussi à trouver une seule exception. Dans le dictionnaire, les adjectifs en –ant sont définis par : « qui + verbe » et non par « qui est + forme en -ant ». Ex. abaissant: qui abaisse; abondant: qui abonde; marquant : qui marque, etc.

 

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