Nouvelle orthographe et Accent circonflexe (2)  

L’ACCENT CIRCONFLEXE

L’avant et l’après

 -2-

Bien cerner le rôle que joue cet accent en langue n’est pas une mince tâche. Malgré tous mes efforts, je m’y suis, jusqu’à présent, cassé les dents. De 1694 à 1990, les régents semblent y être allés selon l’inspiration du moment, lui attribuant tantôt une fonction graphique (disparition d’une lettre), tantôt une fonction phonétique (voyelle longue), tantôt les deux à la fois, mais avec des variantes : la voyelle étant déjà longue avant la disparition de la lettre ou le devenant après. Quelle que soit la fonction que les régents lui attribuent, son emploi est loin d’être systématique. C’est la raison pour laquelle j’ai, dans le précédent billet, mis à plusieurs endroits : C’est à voir. Je laisse entendre par là que si l’on se donne la peine de creuser, on pourrait avoir bien des surprises.

L’inconséquence de l’orthographe relativement à cet accent ne vient pas de se faire jour. Loin de là. Dans les années 1950, René Georgin, dans Jeux de mots. De l’orthographe au style (p. 43), intitule un de ses billets : Les caprices du circonflexe. Il aurait pu tout aussi bien l’intituler : Les caprices des régents, car cet accent n’est pas arrivé en langue de lui-même. Ce sont les régents qui l’y ont mis. Mais ça, c’est une autre histoire. Et bien avant cela, plus précisément en 1872, Émile Littré, dans son dictionnaire, se demande souvent pourquoi l’Académie admet l’emploi d’un accent circonflexe dans tel mot et pas dans tel autre. Autrement dit, Littré relève de nombreuses inconséquences ou irrégularités, qui compliquent inutilement l’orthographe. Mais son cri d’alarme n’est pas entendu…

On a beau être, depuis fort longtemps, conscient des difficultés que présente l’emploi de cet accent, on ne fait rien pour y pallier (ou les pallier), pour y remédier. Il n’est pas tout à fait exact de dire que rien n’a été tenté. On a essayé… mais sans succès. Par exemple, dans l’Arrêté Haby relatif aux tolérances grammaticales ou orthographiques (signé le 28 décembre 1976, publié le 9 février 1977), il est dit :

On admettra l’omission de l’accent circonflexe sur les voyelles a, e, i, o, u, dans les mots où ces voyelles comportent normalement cet accent, sauf lorsque cette tolérance entraînerait une confusion entre deux mots en les rendant homographes (par exemple : tâche/tache; forêt/foret; vous dîtes /vous dites; rôder/roder; qu’il fût/ il fut).

Cette recommandation, pourtant admirable de simplicité dans son application, est restée lettre morte. Les régents et les pseudo-régents, dont font partie les professeurs (parfois bien malgré eux) et tous ceux qui se proclament défenseurs de la langue, n’ont rien voulu entendre. À leurs yeux, sa mise en application aurait défiguré la langue qu’ils maîtrisent si bien; maîtrise qui leur confère une supériorité dont ils se drapent fièrement, orgueilleusement. L’orthographe est à leurs yeux une vache sacrée. INTOUCHABLE!

Ils ont, eux, réussi à la maîtriser au prix d’énormes efforts. Alors, semblent-ils se dire, que les autres en fassent autant!… Leur supériorité n’aurait-elle d’égal (ou d’égale, selon le NPR, mais pas selon le Larousse) que leur intransigeance?

 Puis arrive 1990!

Un besoin urgent semble s’être soudainement fait sentir. L’histoire ne dit toutefois pas  qui a soufflé à l’oreille du premier ministre français d’alors, Michel Rocard, qu’il y avait urgence d’agir. Mais il a agi. Il a donné mandat au CSLF (Conseil supérieur de la langue française), créé l’année précédente, de « proposer des régularisations sur quelques points (le trait d’union, le pluriel des mots composés, l’accent circonflexe, le participe passé et diverses anomalies). » Ce sont fort probablement les points qui agacent le plus le premier ministre ou celui qui lui a soufflé à l’oreille, car il y en a bien d’autres qui mériteraient qu’on s’y attarde. Ce n’est sans doute que partie remise… Du moins, je l’espère.

Les experts mandatés (des linguistes, des représentants de l’Académie française et des grands fabricants de dictionnaires) font réellement  diligence : ils soumettent leurs recommandations au CSLF, l’année suivante. — L’histoire ne dit toutefois pas s’il y a unanimité parmi les experts. — Leurs recommandations seront publiées, le 6 décembre 1990, dans le Journal officiel de la République française.

Voyons comment le rédacteur du Rapport, qui, soit dit en passant, est nul autre que feu Maurice Druon, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, s’exprime dans sa lettre de présentation au premier ministre :

Vous avez ensuite confié au Conseil la tâche d’améliorer l’usage de l’accent circonflexe, source de nombreuses difficultés.

Après avoir examiné cette question avec la plus grande rigueur et en même temps la plus grande prudence, il est apparu au Conseil supérieur qu’il convenait de conserver l’accent circonflexe sur la lettre A, E et O, mais qu’il ne serait plus obligatoire sur les lettres I et  U, sauf dans les quelques cas où il est utile : la terminaison verbale du passé simple* et du subjonctif imparfait et plus-que-parfait, et dans quelques cas d’homographie comme jeûne, mûr et sûr.

*  Étonnamment, il n’est pas fait mention du passé antérieur, où pourtant l’on doit employer cet accent. Un oubli, sans doute!

Aux yeux de ces experts, seuls les mots ayant un Î ou un Û méritent d’être « régularisés ». Pourquoi convient-il « de conserver l’accent circonflexe sur la lettre A, E et O »? Qu’ont donc de spécial ces mots  pour qu’on ne veuille pas y toucher? Serait-ce qu’ils ne présentent pas les mêmes problèmes que les autres?… Nous nous pencherons, dans un prochain billet, sur cette « particularité » de leur recommandation. Nous nous demanderons s’ils méritent vraiment d’être mis dans une classe à part.

Qui dit régulariser dit : rendre régulier, rendre conforme aux normes. Le lecteur s’attend donc  à trouver des recommandations qui lui simplifieront la vie, qui feront de l’orthographe autre chose que ce qu’elle a toujours été pour lui : une source d’embûches (oups! d’embuches), de traquenards. Il ne faut pas se le cacher, les irrégularités sont tellement nombreuses que seuls ceux qui ont une bonne mémoire réussissent à ce jeu. Rappelez-vous les Dictées de Bernard Pivot  ou encore les Dictées des Amériques, qui glorifiaient la parfaite connaissance des aberrations, des anomalies, des incohérences dont est farcie la langue française. À tel point d’ailleurs que ceux qui ne réussissaient pas ce test se croyaient parfois nuls en français!

Si l’on demande au commun des mortels de justifier la présence de l’accent circonflexe dans tel ou tel mot, il fournira fort probablement la seule explication qu’on lui ait jamais présentée : il y a eu disparition d’une lettre. Sans pour autant être capable de dire que c’est un n dans âme (autrefois anme); un a dans âge (autrefois aage); un e dans (autrefois deu); et — sous toutes réserves — un o  dans rôle (autrefois roole). Je dis « sous toutes réserves », car il m’a été impossible de trouver une autre source que Wikipédia qui en parle.

Par contre, il vous dira peut-être que c’est un s dans île (autrefois isle), sans doute par association avec son équivalent anglais iSle ou iSland. Sait-il seulement qu’il en est de même pour boîte (étym. : v. 1150 boiSte), pour épître (étym : epiStle, fin xiie), pour gîte (étym. : 1373; giSte)? J’en douterais, car, pour le savoir, il faut s’y connaître en étymologie, ce qui n’est pas courant de nos jours. Et même quand on s’y connaît un peu, rien n’est assuré. Par exemple, pourquoi étymologiquement mettre un accent circonflexe sur chaîne (étym. : fin xie ◊ du latin catena); sur paître (étym. : fin xielatin pascere); sur noroît (étym. : 1869; noroûé 1823 ◊ altération dialectale de nord-ouest)? Et comble de l’inexplicable : sur fraîche, mais pas sur frais (étym. : fin xie, au sens II, 2° ◊ du germanique friska-)? Euh… Connaître l’étymologie n’est donc pas le passe-partout qu’on pourrait croire. La mémoire doit, comme toujours, être appelée en renfort.

Si encore cet accent signalait systématiquement la disparition d’une lettre! D’un S, par exemple. Mais, ce serait trop simple!… Pensez à mépris (étym. : meSpris). Pensez à moite (étym. : moiSte). Pensez à moutarde (étym. : moStarde, mouStarde). Pensez à mouche (étym. : v. 1130 muSche). Pensez à coutume (étym. : cuStume, fin xie). En ne leur mettant pas d’accent circonflexe malgré l’apparente nécessité, en n’étant pas conséquents avec eux-mêmes, les régents nous ont, bien malgré eux, simplifié la vie. Ces mots s’écrivent comme ils se prononcent! Seraient-ils, sans le savoir, des adeptes occasionnels de l’orthographe phonétique?…

Il fallait donc, avant 1990, savoir que CERTAINS mots s’écrivaient avec un Î ou un Û, et d’autres pas. Et SURTOUT ne pas se demander pourquoi. Devant un état de fait aussi troublant (!), les experts se sont dits : « Régularisons ». On ne peut que les en féliciter. Mais il leur a quand même fallu un mandat gouvernemental pour être « troublés » et se mettre à la tâche. Mais ça, c’est une autre histoire.

Recommandation : « l’accent circonflexe disparaît sur les lettres I et U ».

                N’allez pas croire que les experts font, avec ce rapport, œuvre originale. Ils ne font que reprendre, en beaucoup plus court, ce qui a été proposé, sans succès, en 1977. En effet, l’Arrêté Haby avait fait une recommandation beaucoup plus générale : enlever cet accent sur toutes les voyelles, sauf dans les cas d’homographie. Là il serait  utile.

De quelles difficultés les experts veulent-ils, en 1990, nous soulager en recommandant la disparition de l’accent circonflexe sur les seules voyelles I et U?  À remarquer qu’aux yeux de ces experts  « régularisation » et « disparition » sont indissociables, sont synonymes. Point question alors d’en ajouter un là où son absence ne respecterait pas la façon « régulière » de faire, qui leur sert pourtant de modèle. Pourtant la logique le voudrait…,mais ça, c’est une autre histoire.

En phonétique moderne (je ne connais rien en phonétique ancienne), le I et le U ne se prononcent que d’une seule façon. Rien ne distingue le I de île de celui de file. Pas plus que le U de flûte de celui de chute. La présence d’un accent sur ces deux voyelles n’affecte donc nullement leur prononciation. Cet accent n’a rien de la fonction phonétique qu’on lui attribue. Il n’aurait qu’une fonction graphique : indiquer la disparition d’une lettre. L’enlever n’aura donc de conséquences qu’à l’écrit!

Voyons de plus près ce qu’il en est dans chacun de ces cas. À commencer par le Î.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

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5 commentaires pour Nouvelle orthographe et Accent circonflexe (2)  

  1. Roubat dit :

    Bonjour

    Je suis d’accord avec votre billet sauf sur une chose ; je prononce île en traînant plus longuement sur le î que sur le i de file, De même, je ne prononce pas il et île de la même façon, est-ce dû au e final ? Je l’ignore.

  2. LMMRM dit :

    Il m’a été impossible de trouver une autre source que Wikipédia qui en parle.

    On trouve «roolle» (bâton rond, feuilles roulées, etc.) dans le dictionnaire de La Curne de Sainte-Palaye et «roole» (rouleau de bois).

  3. LMMRM dit :

    Copie d’écran de La Curne pour « roole » et « roolle » :

    • rouleaum dit :

      Je vous remercie d’éclairer ma lanterne.

      Comme le NPR ne donne que
      ÉTYM. fin XIIe ◊ latin médiéval rotulus « parchemin roulé », de rota « roue » → enrôler,
      il est difficile de voir la filiation entre rotulus et rôle.
      Étant donné l’indication fin XIIe, j’ai consulté le dictionnaire de Godefroy : « Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle ».
      J’y ai trouvé roole et roolle (avec renvoi à roule), mais roule n’avait aucunement le sens de rôle. La seule acception fournie est : roulement!
      C’est ce qui m’a amené à dire que la seule source de roole était Wikipédia.

      Je vais examiner en détail la source que vous mentionnez afin d’en évaluer la pertinence. Elle pourrait m’être d’un grand secours en d’autres circonstances.

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