Nouvelle orthographe et Accent circonflexe (3)

L’ACCENT CIRCONFLEXE

L’avant et l’après

-3-

 

L’accent circonflexe sur le I disparaît.

Nous l’avons vu, l’accent circonflexe sur le I n’a aucune fonction phonétique. Il est impossible, en se basant uniquement sur la prononciation d’un mot, de savoir qu’il s’écrit ou pas avec un accent circonflexe. Un I  long ou court, ça n’existe pas. Comparer île et file devrait vous en convaincre.

En est-il toujours ainsi? Cela est assurément le cas quand le Î se trouve en début de mot (il n’y a que île qui répond à cette exigence) ou entre deux consonnes, comme dans gîte, dîme, bélîtreAvec ou sans accent, ces i se prononcent de la même façon. Qu’en est-il si, au lieu d’être entre deux consonnes, ce Î suit une voyelle?… Un tel Î perd alors  son identité phonique. Je veux dire, par là, que le I ne s’entend pas quand on prononce un tel mot. Exemples : maître [mɛtʀ], reître [ʀɛtʀ], boîte [bwat]. Il n’y a aucun I dans leurs transcriptions phonétiques. Mais, comme toujours, il y a une exception : si c’est un U qui précède le Î. Exemples : puî [pɥine] et huîtreitʀ]. Avec ou sans accent, la prononciation du i de ces mots reste inchangée. Comparez la prononciation de puî, huître avec celle de acui, altruisme, appui, cuisiner, etc.

Si cet accent n’a pas de fonction phonétique, il ne peut avoir qu’une fonction graphique. C’est la seule autre fonction que lui attribuent les Académiciens. Cet accent sur le I indiquerait donc que ce mot a, au cours des siècles, perdu une lettre. Soit. Mais sauriez-vous dire de quelle lettre il s’agit? Par exemple, pourquoi faut-il écrire chaîne, dîner, maître? Pourquoi faut-il écrire épître, gîte, puîné, île?

Vous ne le sauriez pas que je n’en serais pas surpris le moins du monde. Je ne le pouvais pas, moi non plus, avant de commencer la rédaction de ce billet. Si j’écris ces mots « correctement », ou plutôt tel que les régents me l’imposent, c’est que j’ai, tout jeune, mémorisé bêtement leur graphie. Je n’avais d’ailleurs pas le choix; je ne voulais pas passer pour un cancre en français, pour un « illettré ».

Examinons donc de près la fonction graphique qu’aurait cet accent sur le I. Quelle lettre serait disparue avec le temps, qui justifierait qu’il faille le signaler par l’ajout d’un accent circonflexe? Pour le savoir, il faut compulser des ouvrages d’étymologie ou encore le Petit Robert, seul dictionnaire de langue courante à fournir une telle information.

On peut assez rapidement documenter cette fonction graphique :

  • abîme   s’écrivait           abisme
  • dîme     s’écrivait            disme
  • île           s’écrivait            isle
  • bélître  s’écrivait            belistre
  • reître    s’écrivait            reistre
  • boîte     s’écrivait             boiste

L’examen de cette courte liste m’amène à me poser deux questions.

  • La lettre disparue est-elle toujours un S?

On pourrait le croire, mais je ne l’affirmerai jamais. Pas question pour moi de créer une autre légende linguistique… Je ne peux donc que soulever la possibilité. Quitte à vérifier plus tard, si tel est bien le cas.

  • Est-ce que tous les mots contenant un Î ont perdu une lettre?

On pourrait le penser compte tenu de ce que les Académiciens disaient de cet accent. Mais le précédent billet nous incite, pour ne pas dire nous commande, d’être prudent. Vérification faite, la réponse à la question se rapproche plus du NON que du OUI.

Voici quelques cas où le doute n’est plus permis. Non seulement se demande-t-on pourquoi le I est accentué, mais, plus fondamentalement encore, pourquoi il y a un I. Voyez par vous-mêmes :

  • chaîne         étym. fin xie ◊ du latin catena
  • cloître          étym. clostre 1190
  • faîte              étym. 1552; fest, feste xiie
  • paître           étym. fin xielatin pascere
  • connaître   étym. fin xie ◊ du latin cognoscere
  • paraître      étym. fin xe ◊ du latin du ve parescere, de parere.

Que dire de…

  • dîner          étym.latin populaire °disjunare
  • maître        étym. fin xie, ◊ du latin magister?

Que dire de…

  • noroît           étym. 1869; noroûé 1823 ◊ altération dialectale de nord-ouest
  • suroît           étym. 1832; syroest 1483 ◊ du normand surouet, surouest, altération de sud-ouest, d’après noroît (1)?   

 Que dire de…

  • aîné              étym. xiiie; ainz né
  • benoît         étym. beneeit xe
  • laîche          étym. lesche fin xie?

Et finalement, que dire de…

  • fraîche (fém. de frais), étym. fin xie, au sens II, 2° ◊ du germanique friska-?

Ne devrait-on pas voir, dans ce dernier cas, un abus de pouvoir? Pourquoi en effet les régents imposent-ils un Î au féminin? Euh… Tant qu’à ne pas savoir pourquoi on met un accent sur une lettre, on peut tout aussi bien se demander pourquoi les régents n’en ont pas mis également un au masculin. Ne le fait-on pas avec  benoît, oîte? Euh…

Et ce n’est pas tout.

Même si l’on ne sait pas pourquoi paraître (du latin parere!) doit s’écrire avec un Î, on peut quand même se demander pourquoi on ne doit en mettre un qu’au conditionnel présent (je paraîtrais ), qu’au futur simple (tu paraîtras), et, comble de l’inconséquence, qu’à la seule 3e personne du singulier de l’indicatif présent (il paraît)? Cette bizarrerie se répète avec tous les verbes se terminant par -aître (ex. connaître, naître, paraître, et leurs dérivés). Les experts y voient sans doute la « régularité » qu’ils ont le mandat d’établir ailleurs dans la langue!

Ceux qui rouspètent contre l’idée de devoir bientôt écrire il parait — sans accent — devraient peut-être se demander pourquoi l’idée d’écrire tu parais ne les irrite pas? J’allais écrire « ne leur déplaît pas », mais je n’ai pas osé. Je me suis demandé pourquoi il faut mettre un Î uniquement à il déplaît et à aucun autre temps, pas même au futur ni au conditionnel, comme on doit le faire pour paraître? Euh… Une autre aberration? À mes yeux, oui.

La raison de l’emploi d’un Î est donc loin d’être évidente. Elle est, à vrai dire, plutôt fantaisiste. Au sens que les dictionnaires donnent à cet adjectif : « qui n’est pas sérieux (peu orthodoxe ou sans fondement réel)» [NPR] ou « qui manque de base, n’est pas sérieux ; peu fondé, inventé » [Larousse].

Si tel est vraiment le cas — pour moi, cela ne fait aucun doute —, pourquoi tenir mordicus à l’y maintenir? Mieux vaudrait tout simplement l’enlever. Ainsi, nous n’aurions plus à nous demander si le i de tel mot prend un accent circonflexe ou pas. C’est sans doute ce que les experts mandatés par le CSLF se sont dit, car leur recommandation est de l’enlever partout, sauf dans les cas où il est utile… Ah bon?

Et où ce Î est-il utile?

Réponse : « dans les mots où sa présence apporte une distinction de sens ». On semble toutefois à court d’exemples, car le seul et unique qui soit cité, c’est le verbe croître. Et uniquement celui-là. Ou bien c’est le seul cas, ou bien on ne se donne pas la peine d’en chercher un autre. L’accent sur il croît permet de savoir que l’on parle de croissance et non de croyance (il croit). Cela est incontestable, mais…

Mais cela ne me satisfait pas pleinement. Le « Thomas » que je suis se pose encore des questions.

  • S’il est vrai que il croît s’impose pour éviter toute confusion avec il croit, quelle est l’utilité de l’accent sur le verbe à l’infinitif?… Que je sache, croitre ne peut être confondu avec croire! La même question se pose à propos de accroître et accroire. À moins quel’emploi de l’accent n’ait vraiment rien à voir avec l’homographie, malgré ce que l’on en dit. Qui sait?
  • Pourquoi mettre un accent sur il accroît, il accroîtra, il accroîtrait? Chose certaine, ce n’est pas pour le distinguer de la conjugaison de accroire, car ce dernier ne s’emploie qu’à l’infinitif! Les experts voudraient-ils plutôt nous faire comprendre qu’ils y voient une forme déjà « régularisée », une forme qui ne doit pas être changée. Il faut mettre un accent sur il accroît parce qu’on en met un sur il croît?… Ouf! Quelle logique imparable!
  • En invoquant l’homographie, les régents, et les experts après eux, tiennent à éviter la confusion, non pas possible mais assurée, entre il croît et il croit. Soit. Ce souci, si louable soit-il, me fait tiquer. Voici pourquoi : cet accent ne sert à distinguer les deux formes qu’à l’écrit. L’accent qu’il faut mettre sur il croît vient au secours du lecteur, mais pas à celui de l’interlocuteur. Les régents ne veulent absolument pas que le lecteur confonde les deux formes, mais peu leur chaut que l’interlocuteur le fasse, qu’il soit un laissé-pour-compte, qu’il reste aux prises avec le problème. Autrement dit, l’interlocuteur saurait, lui, faire la distinction, mais pas le lecteur. Lui — et lui seul — a besoin d’aide! Aberrant, vous ne trouvez pas?

L’autre cas où le Î doit aussi être maintenu, c’est dans les terminaisons verbales. Nous avons choisi de traiter séparément ce point particulier, car il ne concerne pas que le I. On le rencontre également sur les autres voyelles.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

Addendum : Je viens de découvrir que vItesse s’écrivait viStesse en 1606 et en 1694; que vÎtesse n’a vécu que l’espace d’une édition du DAF (4e éd. 1762). Par la suite, l’accent est disparu à jamais!

(1) Si vraiment suroît est construit d’après noroît, il faut que noroît soit apparu dans la langue avant suroît. Personne n’osera dire le contraire. Comment expliquer alors que les datations associées à suroît (1832 et 1483) dans le NPR soient antérieures à celles fournies pour noroît (1869 et 1823)?  Je m’y perds.

 

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6 commentaires pour Nouvelle orthographe et Accent circonflexe (3)

  1. MF Pasquier dit :

    « Ceux qui rouspètent contre l’idée de devoir bientôt écrire il parait — sans accent — devraient peut-être se demander pourquoi l’idée d’écrire tu parais ne les irrite pas? »

    La différence évoquée fait partie de ce qu’on appelait jadis « la culture ». Elle s’acquérait au prix d’un effort que tous n’étaient pas disposés à consentir. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui dans un grand élan de nivellement par le bas, non seulement on apprenait la phonétique, mais également à respecter les règles pour préserver notre langue, donc notre patrimoine.

    « Il paraît » ne se prononce – « normalement » – pas de la même manière que « tu parais ».
    – Quelle importance pourvu qu’on se comprenne ?
    – la même que celle qu’il y a entre une tenue débraillée et une tenue élégante. Les deux habillent !

    • rouleaum dit :

      Je suis d’accord avec vous. Il y a nivellement par le bas. Assez généralisé, faut-il le préciser.
      Mais faut-il pour autant le condamner? Telle est la question.

      Ce nivellement par le bas (l’acceptation, par ex., d’une graphie ou d’un accord jadis condamnés) n’est pas spécifique de notre époque. Il y en a toujours eu, et il y en aura toujours. Il suffit de lire les « Remarques sur la langue françoise », de Claude Favre de Vaugelas, pour saisir l’ampleur du problème. Comme ces cas font partie de cette culture, de ce patrimoine que l’on voudrait protéger, nous ne trouvons rien à redire. Bien au contraire, nous les admettons comme allant de soi. Nous les défendons même. Mais il y en avait à cette époque, comme cela sera toujours le cas, pour contester ce qui ne leur plaît pas. Voici deux exemples de ce que Vaugelas disait :

      [Cette partie de la tête, située entre l’oreille et l’œil] « s’appelle temple, et non pas tempe sans l, comme le prononcent et l’écrivent quelques-uns ».
      « Plusieurs parlent et écrivent ainsi, mais très mal. Il faut dire l’onziesme; car sur quoi fonder, que deux voyelles de cette nature, et en cette situation, ne fassent pas ce qu’elles font partout, qui est que la première se mange? »

      Certains, optimistes de nature, diront que la langue « évolue ». Comment expliquer autrement que Vu les vacances soit aujourd’hui « correct »; que Grand’chose s’écrive aujourd’hui grand-chose, etc.

  2. Diane Lapierre dit :

    Pour moi, le î est très important puisque phonétiquement nous ne le prononçons vraiment pas de la même manière dans plusieurs mots déjà cités. Par exemple maître n’est pas maitre, soit un è ouvert, de la même façon que paraître et paraitre, ouvert aussi!

    • rouleaum dit :

      J’aurais besoin de vous entendre prononcer maitre (sans accent) ou encore paraitre (sans accent) pour bien saisir votre point de vue. Comme ce sont des mots qui n’existent pas, leur prononciation est purement hypothétique.

      Si j’ai bien compris, le « ai » et le « aî » ne se prononcent pas, selon vous, de la même façon. Pourtant, si je regarde la transcription phonétique de absTRAIT et de TRAîTre (deux mots qui existent), je n’y vois que du pareil. Ils sont tous deux transcrits phonétiquement avec un epsilon, lettre grecque employé en phonétique internationale pour désigner un « e ouvert ».

      maître [mɛtʀ]
      paraître [paʀɛtʀ]
      abstrait [apstʀɛt]
      traître [tʀɛtʀ]

      • Diane Lapierre dit :

        Je vous avoue que je suis un peu surprise par la transcription phonétique! La plupart des mots ayant un î amènent une ouverture plus grande de la bouche, si je puis l’exprimer ainsi. Par exemple, comparez paraître et traité. Cependant, paraît se prononce comme traité. N’en est-il ainsi qu’au Québec?

        • rouleaum dit :

          Vous n’êtes pas la seule à être surprise de la transcription phonétique fournie par le NPR. J’en veux pour preuve : aîné [ene] et aînesse [ɛnɛs], où clairement l’accent ne joue aucun rôle. Mais prononcez-vous ces mots de cette façon? Moi pas.

          Vous dites que « la plupart des mots ayant un î amènent une ouverture plus grande de la bouche. Je ne peux pas confirmer ni infirmer votre dire, car je ne suis pas phonéticien. La question que je me pose toutefois est la suivante : est-ce que le fait d’ouvrir plus grande la bouche amène nécessairement une modification à ce point importante de la prononciation? Si oui, comment expliquer que la transcription phonétique internationale n’ait jamais attribué un caractère spécial à la prononciation de ce î, [celui qui se prononcerait, selon vous, avec la bouche plus grande ouverte]?…

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