Nouvelle orthographe et Accent circonflexe (5)

L’ACCENT CIRCONFLEXE et les TERMINAISONS VERBALES

L’avant et l’après  

-5-

                 Dans son Rapport sur les rectifications orthographiques, le comité d’experts mandaté par le CSLF (Conseil supérieur de la langue française) fait la recommandation suivante : « On conserve l’accent circonflexe sur ae, et o, mais sur i et sur u il n’est plus obligatoire, excepté dans les cas où il est utile. » Et parmi les endroits où il est utile, il y a les terminaisons verbales, dont nous avons reporté l’étude jusqu’à aujourd’hui. C’est dire que l’Avant et l’Après 1990 se confondent sur ce point particulier. Si rien n’est changé, pourquoi en parler, direz-vous? Parce que je veux savoir ce qu’ont de spécial ces terminaisons verbales pour échapper ainsi à la recommandation des experts. Je veux savoir si la raison invoquée pour ce faire, en supposant qu’il en existe une, est défendable.

Quelles sont donc ces terminaisons où l’emploi de l’accent doit, selon les experts, être maintenu? Ils mentionnent trois temps, un de l’indicatif et deux du subjonctif :

  • passé simple (1ère et 2e  personnes du pluriel) : nous aimÂmes, nous suivÎmes, nous voulÛmes;
  • imparfait du subjonctif (3e personne du singulier) : qu’ilaimÂt, qu’elle prévÎnt, qu’elle sÛt;
  • plus-que-parfait du subjonctif  (3e  personne du singulier) : qu’il eÛt aimé, qu’il eÛt suivi, qu’il eÛt voulu.

Pourquoi passent-ils totalement sous silence le passé antérieur (nous eÛmes aimé, vous eÛtes suivi, nous eÛmes voulu), de même que le conditionnel passé deuxième forme (elle eÛt aimé, il eÛt suivi, elle eÛt voulu)?Euh…  Appelons cela tout simplement un oubli, un oubli quand même étonnant de la part de spécialistes de la langue. 

Cet oubli est, dans les faits, sans conséquence, car les experts décident de ne pas « rectifier » la graphie des terminaisons verbales. Elles échappent à leur recommandation. La seule explication fournie — en est-ce vraiment une? — est la suivante : « Dans quelques terminaisons verbales (passé simple, etc.), [l’accent circonflexe] indique des distinctions morphologiques nécessaires. » Sans plus.

           Sachant que nécessaire signifie « dont l’existence, la présence est requise pour répondre à un besoin (de qqn), au fonctionnement (de qqch) », j’en conclus que, sans cet accent, il ne serait plus possible de distinguer les terminaisons verbales. L’accent est nécessaire; il est indispensable!

Est-ce vraiment le cas? 

Que se passerait-il, réellement, si nous omettions l’accent? Pour le savoir, prenons comme exemple le verbe aimer. Et étudions l’effet d’un tel changement à chacun des temps où l’accent circonflexe est décrété obligatoire. Le même raisonnement pourra s’appliquer à tout autre verbe.

PASSÉ SIMPLE : [il aima], nous aimâmes, vous aimâtes

Est-il vrai que, si nous devions dorénavant écrire nous aimames au lieu de nous aimâmes, nous ne reconnaîtrions plus le passé simple? Oui et Non.

Oui, parce qu’un passé simple, nous l’avons appris, ça s’écrit toujours avec un accent circonflexe. Point, à la ligne. Donc, sans accent, nous serions confondus! Nos réflexes de chiens de Pavlov seraient perturbés. Voilà donc une raison de ne pas intervenir, de ne pas modifier la graphie de ces terminaisons verbales. Mais est-ce une bonne raison?…

Non, parce que la forme aimames ne se retrouverait qu’au passé simple. Il est donc impossible de confondre deux temps, dont l’un s’écrirait avec l’accent et l’autre sans accent. Voilà donc une bonne raison d’intervenir, de modifier la graphie de cette terminaison verbale.Mais la recommandation ne va pas dans ce sens.

Pourquoi les experts ont-ils opté pour le maintien de l’accent?

  • Se pourrait-il que leur décision tienne au fait que le passé simple des verbes en -er s’écrit avec un â (nous aimâmes, vous aimâtes)? On pourrait le penser étant donné qu’ils ont convenu de conserver l’accent sur les a (de même que sur les e et o). Nous verrons dans le prochain billet, si ça se défend.
  •  Se pourrait-il que l’accent circonflexe leur paraisse inséparable de l’image visuelle du passé simple? Que nous aimâmes ne doit pas s’écrire autrement uniquement parce que nous l’avons toujours VU ainsi écrit? Si tel est le cas, nous pouvons nous demander, à juste titre, pourquoi il n’en serait pas de même pour tous autres les mots dont ils « rectifient » la graphie. N’avons-nous pas toujours vu flÛte écrit avec un accent? N’avons-nous pas toujours vu Île écrit avec un accent? Pourquoi alors recommander de les écrire sans accent et ne pas vouloir en faire autant avec les terminaisons verbales du passé simple? Euh…  Ne sommes-nous pas face à deux poids, deux mesures?…
  •  Se pourrait-il que les experts n’aient pas voulu enlever l’accent sur les formes du passé simple parce qu’il y aurait, dans les terminaisons des autres temps, des formes identiques, i.e. des sosies? Que, par souci d’uniformité, ils se soient dit : « N’introduisons pas une source de confusion! ». C’est une possibilité qui mérite d’être examinée. Nous allons immédiatement voir qu’il n’en est rien. Ou presque.

Passé antérieur : [il eut aimé], nous eûmes aimé, vous eûtes aimé

Est-il vrai que, si nous devions dorénavant écrire nous eumes aimé au lieu de nous eûmes aimé, nous ne reconnaîtrions plus le passé antérieur? Que l’accent y est indispensable? J’en doute.

Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que nous eumes aimé soit une forme prise par ce verbe à un autre mode ou à un autre temps. C’est la condition sine qua non pour qu’il y ait confusion. Mais tel n’est pas le cas : la forme nous eûmes aimé ne se rencontre qu’à ce temps. C’est donc dire que cet accent n’est nullement indispensable pour reconnaître le passé antérieur. Sauf à ceux qui ne reconnaissent les temps des verbes qu’à leur graphie. Habitués à les voir accentués à ce temps de l’indicatif, ils ne peuvent le reconnaître que s’il est accentué. Ici encore, l’accent circonflexe serait inséparable de l’image visuelle du passé antérieur qu’ils ont toujours connu. Les experts auraient pu l’éliminer sans pour autant confondre les utilisateurs; ils n’auraient fait que déranger leurs habitudes, sans plus. — Ne l’ont-ils pas déjà fait avec tous les autres mots dont ils rectifient la graphie? — Nous eûmes aimé ne doit pas s’écrire autrement parce que nous l’avons toujours VU ainsi écrit! Faible comme argumentation, vous en conviendrez.

Imparfait du subjonctif : [que tu aimasses], qu’il aimât

Est-il vrai que, si nous devions dorénavant écrire qu’il aimat au lieu de qu’il aimât,nous ne reconnaîtrions plus l’imparfait du subjonctif? Que l’accent est indispensable? J’en doute encore.

La seule autre forme avec laquelle le aimât du subjonctif imparfait pourrait — je dis bien : pourrait — être confondu est celle du passé simple. Mais cette confusion n’est vraie qu’à l’oral, car la présence du t au subjonctif suffit à le distinguer de la forme au passé simple, qui, lui, n’en prend pas : il aima. Les seuls qui pourraient s’en plaindre sont ceux pour qui l’accent est intimement associé à l’image visuelle de cette terminaison verbale. À ceux-là, il faut la présence de l’accent pour pouvoir reconnaître un imparfait du subjonctif! Ainsi, ils n’ont pas besoin de réfléchir, de s’interroger sur le temps du verbe!

Plus-que-parfait du subjonctif : [que tu eusses aimé], qu’il eût aimé.

Est-il vrai que, si nous devions dorénavant écrire qu’il eut aimé au lieu de qu’il eût aimé, nous ne reconnaîtrions plus le plus-que-parfait du subjonctif? Que l’accent qu’on y trouve est indispensable? La réponse est OUI, mais avec une certaine réserve.

Enlever l’accent au plus-que-parfait du subjonctif créerait ipso facto de la confusion, car à la 3e personne du singulier du passé antérieur, ce verbe s’écrit aussi il eut aimé. Voilà donc un bon point! Mais cette confusion est-elle assurée? NON. Pour qu’il y ait confusion, il faut que le passé antérieur soit précédé d’un que, comme l’est obligatoirement toute forme du subjonctif. Vu que tel n’est pas toujours le cas, la confusion ne peut  être qu’occasionnelle. Elle n’est pas systématique.

Conditionnel passé 2e forme :   il eût aimé

Ce qui vient d’être dit du plus-que-parfait du subjonctif s’applique intégralement au conditionnel passé 2e forme, car ces deux formes verbales s’écrivent de la même façon.

Conclusion

La décision des experts d’exclure les terminaisons verbales de leurs « rectifications », ou « régularisations », est-elle défendable? Oui et non.

NON, parce que la presque totalité des terminaisons verbales requérant actuellement un accent circonflexe pourrait ne plus devoir en porter sans que cela ne crée de confusion. La forme sans accent n’existant pas ailleurs dans la conjugaison, elle ne peut donc pas concurrencer la forme avec accent. Mais il y a une exception, qui nous faire dire OUI. Un OUI, du bout des lèvres seulement.

OUI, parce qu’enlever l’accent au plus-que-parfait du subjonctif (ou conditionnel passé 2e forme) équivaudrait à lui donner la forme du passé antérieur : il eut aimé. La décision des experts serait donc défendable, mais uniquement sur la base de la confusion possible d’un seul temps, le plus-que-parfait du subjonctif.

Est-ce suffisant pour faire, de toutes les terminaisons verbales, des exceptions, comme l’a décidé le comité d’experts? J’en doute, car la confusion qu’on pourrait vouloir éviter existe certes en théorie, mais pas en pratique. Ou presque pas. En effet, rares sont ceux qui, de nos jours, utilisent ces temps de verbe. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est André Goosse, grammairien de son état :

 […]  certains temps du subjonctif, l’imparfait et le plus-que-parfait, ont à peu près disparu de la langue parlée et sont même fortement concurrencés dans l’écrit.  (Le Bon Usage, 14e éd., 2008, # 894, N.B.)

Le déclin en question n’est pas qu’affaire de conformité au goût du jour, comme on pourrait le penser. Que non! Déjà, en 1872, Littré (Voir que, Rem. 2) trouvait l’emploi de ce subjonctif imparfait affecté, digne des puristes. Selon lui, il valait mieux dire : «  Je désirerais que vous passiez chez moi, et non « que vous passassiez chez moi ». Peut-on vraiment le lui reprocher?  Le fait d’enlever son accent à l’imparfait ou au plus-que-parfait du subjonctif n’aurait en fait que peu ou pas d’effet, étant donné l’emploi exceptionnellement rare de ces temps de verbe.

Mais à ceux qui veulent absolument maintenir cet accent circonflexe, pour éviter toute confusion — même occasionnelle —, j’aimerais faire remarquer que, dans les deux phrases suivantes, il y a confusion non pas possible, mais réelle.

  1. Je crois qu’il aime les desserts.
  2. Je ne pense pas qu’il aime les desserts.

Les deux formes « il aime », toutes deux précédés d’un que, ne sont identiques qu’en apparence. Dans les faits, il en est tout autrement. Dans la phrase 1, il est à l’indicatif présent, comme le montre clairement sa paraphrase (je crois qu’il est amateur de desserts), alors que, dans la phrase 2, il est au subjonctif présent ((je ne pense pas qu’il soit amateur de desserts). On a pourtant jamais rien fait pour les distinguer.

Pourquoi la confusion, plus que réelle ici, n’interpelle-t-elle pas les régents, au même degré que celle qui existerait entre le passé antérieur et le plus-que-parfait du subjonctif auquel on aurait enlevé son accent? Serait-ce parce qu’il y a toujours un certain inconfort dans la nouveauté quand elle nous est imposée? Sans doute. Autrement dit, Vive le statu quo! C’est moins dérangeant! Mais uniquement quand on veut bien que cela soit dérangeant…

Alors ne pas vouloir enlever l’accent sur les terminaisons verbales qui actuellement en exigent un uniquement parce que l’enlever du plus-que-parfait du subjonctif (mode qui n’a plus la faveur des locuteurs) créerait, selon eux, de la confusion, c’est, à mon sens, vouloir être plus catholique que le pape. Ou pire, c’est être inconséquent. Je m’explique.

Si vous vous rappelez bien ce que les experts ont fait subir à , vous comprendrez pourquoi je parle ici d’INCONSÉQUENCE : ils recommandent d’enlever l’accent sur le u de, même si ce participe passé devient par le fait même le sosie de mu, la douzième lettre de l’alphabet grec. Un petit malin pourrait rétorquer que cette lettre est si peu utilisée en français que le danger annoncé risque fort peu de se manifester. Et il aurait raison. Mais, est-il besoin de le répéter, le plus-que-parfait du subjonctif n’est pas plus utilisé, de nos jours, que la lettre grecque. Pourquoi alors craindre qu’il y ait confusion si on enlève l’accent sur les terminaisons verbales et ne pas craindre quand on recommande de l’enlever à ? Euh… Et si les experts étaient forcés de justifier leur décision, que diraient-ils? Je me le demande encore. Serait-ce qu’ils n’acceptent tout simplement pas de voir ces terminaisons écrites autrement? Que l’accent circonflexe leur paraît inséparable, indissociable de l’image VISUELLE qu’ils ont de ces terminaisons verbales? Si tel est le cas, leur recommandation a, à mes yeux, du plomb dans l’aile.

Et ce n’est pas tout. Il y a un autre groupe de mots où l’accent circonflexe doit être maintenu. Je parle des mots qui s’écrivaient, qui s’écrivent et qui s’écriront encore avec un â, un ê ou un ô. Ainsi en ont décidé les experts. Comment expliquer leur refus d’étendre leur recommandation à de tels mots? Est-ce facilement justifiable?… Ce sera le sujet du prochain et dernier billet sur l’accent circonflexe.

À  SUIVRE

 Maurice Rouleau

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4 commentaires pour Nouvelle orthographe et Accent circonflexe (5)

  1. LMMRM dit :

    Les «experts», les «spécialistes de», n’en disons pas de mal si la rémunération qu’ils perçoivent leur permet de s’acheter un écran plat à grande diagonale pour mieux regarder Le Juste Prix.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Juste_Prix

  2. LMMRM dit :

    A propos de juste prix, une question oratoire : si cela ne dépendait que de vous de fixer le montant de la rémunération des membres de ce comité d’experts, quel serait votre prix ?

  3. LMMRM dit :

    Tombant un peu par hasard ce 14 décembre 2015 sur mes deux commentaires du 25 avril 2015, je les trouve maladroits et très peu raccord avec l’article…
    Faisaient-ils référence à un passage de l’article qui a été modifié ? A un commentaire qui est passé à la trappe ? Ont-ils été tronqués ? Y a-t-il eu une mauvaise manip quelque part ?
    Quelle que soit la cause, dans l’état ils sont dignes de la corbeille.

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