Dîner ou  déjeuner?  Souper ou dîner?

Pourquoi certains appellent-ils déjeuner

ce qui autrefois était un dîner?

 

Je pourrais considérer ce problème sous un angle purement personnel et me demander : « Pourquoi nous, Québécois, appelons-nous  dîner ce que d’autres appellent maintenant déjeuner? » Si je ne le fais pas, c’est que la réponse est trop évidente : c’est NOTRE façon de dire. Et ce, depuis toujours. En langue, on appelle cela l’USAGE.

En 1694 (DAF, 1ère éd.), on appelait  Desjeuner « le repas qu’on fait le matin avant le disner »; Disner « le repas que l’on fait ordinairement à midy »; et Souper  « le repas du soir ».  Aujourd’hui, on utilise plutôt  petit déjeuner (avec ou sans trait d’union), déjeuner et dîner. L’USAGE n’est donc plus le même!

Ce changement d’USAGE n’est toutefois pas le fait de toute la francophonie. D’après le NPR 2010, dans certaines régions du monde, notamment au Québec, le premier repas de la journée s’appelle toujours déjeuner. Il en serait apparemment de même dans le  Nord : « région administrative française formée par les départements du Nord et du Pas-de-Calais ». Déjeuner et  dîner n’ont donc pas le même sens pour tous. Pas même dans toute la France. Pauvre Rivarol! Il doit se retourner dans sa tombe, lui pour qui « Ce qui n’est pas clair n’est pas français. »!

Il y a donc risque de quiproquos, de malentendus. Sauf, bien entendu, si l’on spécifie, comme cela se fait parfois en Suisse (1), de quel déjeuner ou de quel dîner il est question. À ces Suisses, il faut maintenant, pour dire exactement la même chose, utiliser trois mots alors qu’autrefois un seul suffisait : la précision se fait maintenant aux dépens de la concision. Cette démarche me semble en contradiction avec la tendance naturelle d’une langue, qui est de dire plus en moins de mots. Mais passons.

J’ai, dans de précédents billets (voir ci-dessous), fait une étude diachronique (i.e. à travers les âges) du sens des termes déjeuner, dîner et souper. Je ne reviendrai donc pas sur le sujet. Il y a toutefois une question à laquelle je n’ai pas encore répondu et qui me trotte toujours dans la tête (2) : « Pourquoi ces termes ont-ils changé de sens? » Il est maintenant temps, je crois, de tenter d’y répondre.

Cette problématique peut être abordée sous différents angles. On peut se demander. par exemple, si ce changement répondait à un impératif précis; s’il aurait pu être évité (il le fut chez nous et ailleurs); si l’on y a gagné quelque chose à le faire; s’il n’aurait pas été plus simple de créer de nouveaux mots plutôt que d’attribuer un nouveau sens à d’anciens mots, etc. C’est dire que pour répondre à cette question aux multiples facettes il faut prendre en considération bien des éléments, éléments qui ont parfois fait l’objet de précédents billets. Le lecteur est donc invité à s’y référer.

La nécessité, mère de tous les mots

Un mot n’apparaît dans la langue que si le besoin s’en fait sentir. Personne ne dira le contraire, j’en suis sûr. Le locuteur doit avoir quelque chose à dire, sinon pourquoi inventerait-il un mot? Conséquence inévitable : à partir du moment où un terme n’est plus utilisé (les linguistes disent usité), il disparaît de la langue. Il meurt. Il arrive parfois qu’on lui donne une seconde vie : on l’utilise à une fin autre que celle qui l’a vu naître. Mais ce n’est pas pratique courante.

 Le mot, signe linguistique

Le mot est la représentation matérielle (graphique ou sonore) d’une idée (Voir https://rouleaum.wordpress.com/2014/01/09/ ). Le mot sert donc à désigner une chose, concrète ou abstraite, que le locuteur a à l’esprit et dont il veut faire part à quelqu’un d’autre.  D’où l’importance, si l’on veut se faire comprendre, d’avoir le même mot pour désigner la même réalité. C’est la raison pour laquelle je me demande pourquoi certains appellent déjeuner ce qui est mon dîner. Ou dîner ce qui est mon souper?

 Le choix du mot

Se demander pourquoi tel mot désigne telle chose, c’est s’interroger sur la relation qui existe entre le mot et la chose. ― En linguistique, on parle de motivation : « Relation plus ou moins étroite établie par le locuteur entre un signe linguistique (signifiant) et la réalité qu’il désigne (signifié). » — Quelles caractéristiques doit avoir un mot, ou signifiant, pour bien remplir son rôle? Arsène Darmesteter en parle dans son petit ouvrage intitulé : La vie des mots / Étudiée dans leurs significations (3). Selon lui, le mot possède deux caractéristiques. Il fait référence à une qualité :

  • qui est particulière à l’objet (elle le caractérise, mais ne lui est pas spécifique);
  • qui est ni essentielle ni dénominative (le mot n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image).

Un mot ne dit donc pas tout. Mais l’image qu’il éveille  doit être identique dans l’esprit de chacun si l’on veut que le message soit compris sans distorsion.

Voyons ce qu’il en est de déjeuner.

Étymologiquement parlant, déjeuner signifie rompre le jeûne. En effet, ce mot vient de dé- (préfixe indiquant une action contraire) et jeûner (se priver de nourriture). Quand on déjeune, on rompt bel et bien un jeûne. C’est l’aspect de la chose (ou qualité particulière) qu’a retenu le locuteur. Il n’a pas fait intervenir la nature des aliments consommés, ni l’heure à laquelle ils le sont, ni la durée du jeûne qui le précède, etc. Il s’est limité au fait qu’il rompt le jeûne. Mais cette qualité n’est pas spécifique du repas du matin. Je peux fort bien sauter le repas du midi (mon dîner ) ― ce que font les musulmans durant le ramadan  ― sans que cela fasse de mon repas du soir un déjeuner, même s’il est, lui aussi, précédé d’un jeûne d’une douzaine d’heures.

Le déjeuner est donc le repas du matin. C’est le premier repas de la journée, celui qui vient rompre le jeûne qui dure depuis la veille au soir. Et rien d’autre. Du moins, étymologiquement parlant  et historiquement parlant.

 Qu’en est-il de dîner et de souper?

L’étymologie que donne le NPR de dîner est plutôt déroutante. Dîner aurait la même origine que déjeuner. Il voulait donc dire lui aussi : prendre le premier repas de la journée!  Littré, pour sa part, voit la chose bien différemment. Je ne saurais toutefois dire qui de Littré ou de Robert a raison. Ceux qui veulent en savoir plus sur les idées de Littré sont invités à lire la note (2) de mon billet du 7 juillet 2014.

Quant à souper, comment en est-il venu à désigner le repas du soir? Tout naturellement, semble-t-il. C’est du moins ce que l’on dit. Selon Littré, souper, « c’est proprement prendre la soupe ». Il n’y avait qu’un pas à faire pour appeler du même nom le repas où l’on sert une soupe. Voilà donc la qualité, ou caractéristique, à savoir prendre une soupe, que le locuteur a privilégiée pour parler de ce repas du soir.

Le fait qu’autrefois (DAF, 1ère éd., 1694) on appelait  Desjeuner  « le repas qu’on fait le matin avant le disner » et Souper  « le repas du soir », s’explique donc assez facilement. Pour ce qui est de Disner « le repas que l’on fait ordinairement à midy », sa motivation  ne saute pas aux yeux. Nous verrons plus loin pourquoi apparemment ce mot désigne ce repas particulier.

 Aujourd’hui, pour désigner ces mêmes repas,  on recourt à des termes différents : petit-déjeuner, déjeuner et dîner. Changer de mot pour désigner une même réalité n’a rien en soi de bien nouveau, ni de bien répréhensible, bien que peu courant. Pensons seulement à photographie qui, en 1838, se disait daguerréotype. La technologie a changé, mais le principe est resté le même : on fixe l’image d’un objet sur une surface sensible à la lumière. La qualité, ou caractéristique, initialement retenue (le nom de son inventeur, Louis Daguerre) a fait place, avec le temps, à une autre caractéristique plus révélatrice : le fait que c’est la lumière (en grec, phôs, phôtos) qui agit (graphein « écrire ») sur la surface sensible. Mais ce changement particulier n’est pas source de confusions, de quiproquos.

À remarquer qu’ à propos des noms de repas, on a, dans UN cas, créé un nouveau mot (Voir Néologie de forme) pour désigner la même réalité [déjeuner est devenu petit-déjeuner); dans les DEUX autres, on a changé la signification des mots (Voir Néologie de sens) : déjeuner désigne dorénavant le repas du midi; dîner, celui du soir. Pourquoi ne pas avoir recouru au même procédé dans les trois cas? Euh…

Comment expliquer ce changement de terminologie?

Apparemment, le grand coupable  serait « un changement dans les habitudes »! Les gens auraient pris l’habitude de manger plus tard; l’heure des repas aurait été reculée! C’est du moins l’explication qui circule. Celle que l’on « colporte ».

Par exemple, O. Bloch et W. von Wartburg, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (PUF, 8e éd., 1932), nous disent :

Au moyen âge le verbe [disjunare] présentait en outre aux formes non accentuées le radical disn– (avec un i mal éclairci), d’où est issu un deuxième verbe disner, XIIe s., qui avait le même sens que déjeuner.

Quand, par suite de changements dans les habitudes, le premier des deux principaux repas quotidiens a été reculé, à une époque qu’il est difficile de déterminer exactement […], la langue a réservé déjeuner pour un petit repas au lever et dîner pour le repas du milieu du jour.  […]

Depuis le milieu du XIXe s., déjeuner et dîner ont subi un nouveau changement de sens à Paris; déjeuner a été attribué au repas du milieu du jour (le petit repas du début de la journée se disant petit déjeuner), dîner au repas du soir, par suite du recul progressif du déjeuner au cours du XIXe s.

Ce serait donc un changement dans les habitudes  qui expliquerait le fait que l’on a, à une époque révolue, utilisé dîner pour désigner le repas du midi. Et ce serait pour la même raison qu’à Paris, à une époque plus récente, on lui a fait désigner le repas du soir. À Paris, pas ailleurs.  Du moins, au début.

Ce « changement dans les habitudes » s’appelle parfois « histoire de mœurs » ou encore « modification des mœurs ». Tout dépend de la source consultée. Mais l’idée reste la même.

Albert Dauzat, dans son ouvrage intitulé Études de linguistique française, publié en 1946, nous dit (p. 12) :

On a critiqué longtemps l’usage, aujourd’hui triomphant, d’appeler  déjeuner  l’ancien dîner (servi au milieu de la journée). Lhistoire des mœurs explique ce changement de la façon la plus simple : il n’y a pas eu substitution de nom, à Paris : c’est l’heure du dîner qui, du XVIe au XIXe siècle s’est déplacée peu à peu, de onze heures à midi (Louis XIV), à deux et trois heures (Louis XV), cinq heures (Napoléon Ier, heure conservée dans les casernes), six heures (Louis-Philippe), sept heures (fin du XIX e s.), suivant en cela* le souper qui s’était avancé assez tard dans la nuit, à l’exemple de la cena romaine quelques siècles auparavant.

* Ce serait donc, si je comprends bien, le recul du souper qui aurait entraîné celui du dîner! Chose étonnante, Bloch & von Wartburg disent exactement le contraire. Sommes-nous libres de choisir l’explication qui nous convient?…

Dans le Dictionnaire historique de la langue française (A. Rey), on lit à dîner :

Avec la modification des mœurs, le premier des deux principaux s’est pris en milieu de journée, celui du matin devenant une simple collation. 

Quelle que soit la formulation employée, on dit essentiellement la même chose. C’est, pour ainsi dire, une variation sur un même thème.

Un glissement progressif de l’heure des repas!  Vraiment?

 J’avoue avoir quelques difficultés à « gober » cette explication ou ce qui se veut telle. Et ce, pour une raison fort simple : en 1694 (DAF, 1ère éd.) on prenait trois repas par jour (le matin, le midi et le soir); en 2015, on en prend toujours trois (le matin, le midi et le soir). Où est donc passé le changement dans les habitudes? Si ce glissement a réellement eu lieu, il ne se fait plus sentir. On aurait, pour ainsi dire, retrouvé ses  habitudes d’antan!

Que l’on parle de changement dans les habitudes pour expliquer, par exemple, que le dimanche n’est plus « jour de repos » ― ce qu’il avait toujours été, pour l’homme mais pas pour la femme ―, cela se comprend. L’évolution de l’industrie sidérurgique a, par exemple, a forcé les ouvriers à travailler même le dimanche (les hauts-fourneaux ne pouvaient être éteints le vendredi et rallumés le lundi, car il faut plusieurs jours de chauffe pour atteindre la température désirée). « Travailler le dimanche » constitue effectivement un changement dans les habitudes. Mais dire qu’il en est de même pour les repas ne me semble pas aussi facilement acceptable. Quand on me dit que le dîner a été reculé jusqu’à 17, 18 et même 19 h, je me demande aussitôt si ces gens (les Parisiens) se privaient de manger le midi. S’ils étaient devenus musulmans à leur insu. La réponse est évidemment NON. Physiologiquement NON. La faim se fait sentir, depuis fort longtemps, à intervalles assez réguliers… environ toutes les six heures.

Il m’arrive de retarder mon dîner, pour une raison ou pour une autre. Le cas échéant, je n’ai pas faim quand l’heure du souper arrive. Je retarde alors mon souper. Mais ce changement dans mon horaire ne vaut que pour cette journée-là. Le lendemain, la faim se fait sentir aux heures habituelles. Et cela, c’est sans parler des contraintes sociales, qui dictent également les heures de repas. Le changement dont il est question concerne non pas le besoin physiologique de se nourrir, mais bel et bien le simple nom des repas.

 Pourquoi a-t-on changé l’appellation des repas?

Trouver réponse à cette question n’est pas chose aisée. Dans les ouvrages qui abordent ce sujet, on se contente généralement de parler de  changement d’habitudes, de modifications des mœurs. Ce qui, il faut bien l’admettre, dit tout et ne dit rien. Insatisfait de cette réponse ― je n’y vois pas une vraie justification ―,  je pars alors à la recherche d’une explication un peu plus substantielle. À ma grande surprise, je découvre que la réponse est « plurielle », que l’explication ― ou ce que l’on appelle explication  ― varie avec la source consultée. Comment est-ce possible?…  N’y a-t-il pas là de quoi provoquer tout sceptique? Je vous laisse juger par vous-mêmes ce que j’ai pu trouver.

Dans le Dictionnaire historique de la langue française (A.Rey), on lit à dîner :

Avec la modification des mœurs, le premier des deux principaux s’est pris en milieu de journée, celui du matin devenant une simple collation.

On fait donc intervenir ici la quantité de nourriture prise au lever comme motivation du nouveau terme petit(-)déjeuner. Comme si tous prenaient une collation comme premier repas de la journée! J’en connais qui ont besoin de plus qu’une collation pour tenir jusqu’au repas du midi. Je pense, entre autres, aux travailleurs manuels. Alors le petit déjeuner qu’ils prennent n’est pas petit, il est gros, il est substantiel. Attribuer à ce repas le nom de petit(-)déjeuner est, pour eux, un non-sens. J’en connais d’autres qui mangent très peu le midi. Ils diront certes : « Je prends un petit dîner », mais « petit dîner » ne devient pas, par le fait même, un terme lexicalisé, i.e. qui figure au dictionnaire. Pourquoi alors avoir lexicalisé petit(-)déjeuner  (avec ou sans trait d’union), si ce n’est pas le fait de la majorité de la population? Était-ce absolument nécessaire? Tout dépend, selon moi, du pourcentage de la population qui prend effectivement un « petit » déjeuner. ― Il ne faut pas oublier que le dictionnaire est censé décrire l’USAGE!

Si ce pourcentage est faible, cela veut dire que la minorité a imposé à la majorité un terme qui ne correspond nullement à son vécu, autrement dit un terme dont la « motivation » échappe à la logique. Supposons que ce pourcentage soit élevé, est-ce une raison pour changer le nom du repas suivant? Dîner, me semble-t-il, remplissait déjà fort bien ce rôle! On a, pour une raison encore inconnue, préféré déclencher un effet domino : déjeuner prend la place de  dîner; dîner, celle de souper. Quant au  souper, il se prend dorénavant  tard dans la soirée, généralement après le spectacle, nous dit-on. Serait-ce qu’on a pris l’habitude de manger tard en soirée uniquement les soirs de spectacle? Qui sait?

Il m’arrive parfois, comme à bien d’autres, d’avoir une de ces fringales en fin de soirée. Mais cela n’en fait pas pour autant un repas, qui de surcroît mériterait d’avoir un nom spécial. Il en a déjà existé un pour désigner un tel repas. C’était réveillon : « Petit repas extraordinaire qui se fait entre le souper et le coucher » [DAF, 5e éd., 1798]. Mais, avec le temps, on ne lui a fait désigner que le repas de fête que l’on fait la nuit de Noël (depuis 1762) et aussi celui de la nuit de la nouvelle année (depuis 1900 ). Comme réveillon avait acquis un sens particulier, on a préféré recourir à souper, qui, lui, n’en avait plus. Il était, pourrait-on dire, au chômage. On lui a donc trouvé un emploi!

Mais cela n’explique pas pourquoi il y a eu ce fameux glissement progressif de l’horaire des repas. J’ai donc fouillé un peu plus et suis tombé sur certaines sources, qui explicitaient les raisons de ce « recul » des heures de repas. Je vous en fais part.

Dans le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle (tome 6, p. 867), Larousse nous dit :

Mais,  Legrand D’Aussy dans La vie privée des Français, publié en 1782, nous apprend que la paresse et la toilette des dames firent retarder le dîner jusqu’à deux heures.

Ce serait donc ces « dames », les grandes responsables de tout ce branle-bas terminologique. Elles ne sont toutefois pas les seules, même si Larousse ne le précise pas. Dans le texte d’origine (4), on blâme également les gens d’affaires. Mais dans leur cas, il n’est aucunement fait mention de leurs travers. Serait-ce parce qu’ils n’en ont aucun ou parce que le texte a été écrit par un homme? Je vous laisse choisir.

Il y a une autre source, qui fut récemment portée à mon attention par un correspondant. En 1827, Antoine Caillot (1759-1839) a publié, chez Dauvin, un ouvrage en 2 volumes, intitulé  Mémoires pour servir à l’histoire des mœurs et usages des Français (5). On y trouve des informations pertinentes. Mais ces dernières concernent uniquement  les Repas de la noblesse, de la bourgeoisie et du clergé (titre de la section) et non ceux de la population en général. Voici donc  ce qu’on y lit :

On dînait généralement à deux heures, et même un peu plus tard, dans les grandes maisons, mais la bonne bourgeoisie prenait ce repas à une heure, ou un peu plus tard. Toutes les communautés et les pensions observaient l’ancienne coutume de dîner à midi ou à midi et demi.  Sous l’assemblée constituante, comme les députés se contentaient d’un frugal déjeuner avant d’entrer dans le lieu de leurs séances, qu’ils n’en sortaient au plus tôt qu’à cinq heures il fallut bien que le dîner fût retardé jusqu’après leur sortie. Par la même raison, les ministres, tous les employés des administrations, et tous ceux en général qui participaient aux affaires publiques, furent obligés d’attendre, pour se mettre à table, que la séance fût levée.  (p. 143, 2nd volume)

Enfin, Dupré, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, publiée en 1972, nous dit, à l’article souper, que Dauzat attribue le recul des heures des repas « au manque de ponctualité des Français ». Sans plus! Voilà qui est moins sexiste. Il n’y aurait pas que les Françaises, mais aussi les Français, qui seraient en cause. Mais est-ce ce nouveau point de vue est le fait de Dupré, qui ne fait que paraphraser le propos de Dauzat, ou le fait de Dauzat lui-même? Impossible de savoir, car je n’ai pas pu mettre la main sur le texte d’origine mentionné (Déjeuner, dîner, souper du Moyen-Âge à nos jours. In : [Mélanges Edmond Huguet ].Paris, Droz, 1940, pp. 59-66). Quant à savoir ce qui peut bien occasionner ce manque de ponctualité chez les Français, il faudra attendre, car on n’en souffle mot.

La lecture de ces sources me laisse perplexe.  Et ce, pour diverses raisons.  Il y a d’abord le manque de consensus sur le sujet. Chacun y va de son explication. C’est tantôt la faute des femmes, tantôt celle des hommes d’affaires, ou encore celle des députés, etc.  N’y en aurait-il donc pas une qui pourrait rallier tout le monde?…

Il y a ensuite la valeur douteuse, à mes yeux, des justifications proposées. Je m’explique. On aurait retardé l’heure du dîner (le repas du midi)

  • Pour permettre aux dames, qui sont « paresseuses », de finir de se pomponner! Vraiment? Je serais curieux de vérifier moi-même l’efficacité de cette méthode, car cela revient à dire que retarder une réunion parce qu’un collègue y arrive toujours en retard rendra ce dernier ponctuel… Laissez-moi en douter. De plus, Combien de femmes prennent leur dîner à l’extérieur? Combien de fois par semaine? L’explication fournie nous porte à croire qu’une minorité (les « dames », celles des « grandes maisons ») aurait imposé à la majorité cette nouvelle terminologie. Que la majorité de la population aurait emboîté le pas, sans rouspéter. Mais ce changement de terminologie était-il vraiment nécessaire?…
  • Pour accommoder les gens d’affaires! Vraiment? En quoi retarder l’heure du repas conviendrait mieux aux hommes d’affaires? Ne font-ils pas affaire avec des personnes qui mangent à midi! Ont-ils un poids si important dans la vie de tous les jours que leurs besoins (non identifiés) conditionnent l’heure des repas de leurs clients? Euh!… Une minorité aurait imposé à tous sa façon de faire!
  • Pour faire comme les députés! Vraiment? Que l’assemblée constituante tienne des séances qui n’en finissent plus, soit. Mais est-ce une raison suffisante pour que toute la population  change ses habitudes? Pas selon moi. Si vraiment toutes les séances étaient aussi longues, les députés n’avaient qu’à prévoir. Par exemple, prendre un déjeuner plus substantiel ou encore un déjeuner-dîner. Caillot nous dit qu’ils prenaient plutôt un  « frugal déjeuner »! Sans doute craignaient-ils de s’assoupir sous l’effort de la digestion (le gros de leur circulation sanguine est, cela est documenté,  détourné du cerveau vers l’estomac). Mais ces mêmes députés auraient dû également savoir que « ventre affamé n’a point d’oreilles ». Alors être distrait par manque de sang au cerveau ou par les borborygmes d’un estomac vide, ne change rien. Le résultat est le même.

Appeler dîner le repas du soir parce que les députés, qui ne sont pas légion(s), prennent leur deuxième repas à cette heure-là, ne me semble pas un argument de poids. Il ne faut pas oublier que ceux qui ne sont pas députés, eux sont légion(s),  continuent de manger à midi  et que le repas qu’ils prennent le soir est toujours, pour eux, leur souper! Pourtant, on a changé l’appellation de ces repas!

J’avoue n’y rien comprendre. Aucune des explications  trouvées ne me convainc. Peut-être y en a-t-il d’autres qui le pourraient. Il ne me reste qu’à les découvrir. Entre-temps, je vais continuer à déjeuner, dîner et souper, comme j’ai toujours fait et comme cela se fait en certains endroits de la planète ― y compris en France ― sans me sentir coupable. Même si, en certains endroits, pour des raisons encore inconnues, on n’utilise plus la même terminologie.

Maurice Rouleau

(1)   Antoine Mercier, un correspondant suisse, me signalait récemment, et je le cite :

En Suisse romande, c’est un casse-tête quotidien : les Genevois, plus ‘proches’ de la France que les Vaudois ou les Fribourgeois, ont largement adopté la terminologie française. Nous autres (je suis Lausannois), pour éviter les quiproquos, dirons par exemple : “Et si vous veniez dîner demain soir chez nous ?“ ou alors : “Que dirais-tu d’un déjeuner mardi à midi ?“ Et il y a les très nombreux Français qui vivent et travaillent parmi nous et qui ont décidé de se fondre dans le moule et qui utiliseront déjeuner, dîner et souper comme tout bon vieux Suisse, de même qu’ils ont adopté le ‘septante’ ou le ‘nonante’.

(2)    Un réviseur qui ne jure que par le NPR interviendra, ici, intempestivement. Il voudra m’imposer « trotter par la tête » et non « trotter dans la tête ». Preuve, s’il en fallait une, qu’il faut craindre le réviseur d’un seul dictionnaire, fût-ce un Robert.

 (3)    Cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1887 par la Librairie Delagrave. Il fut réédité en 1979 par les Éditions Champ Libre (Paris). [ISBN 2-85184-105-X]

 (4)    Pierre Jean-Baptiste Legrand d’Aussy, dans son Histoire de la vie privée des Français depuis l’origine de la nation jusqu’à nos jours (Paris, 1782, 3 vol. in-8°)  dit plus précisément :

Au commencement de ce siècle, la coutume de se mettre à table à une heure, était généralement établie chez les gens de qualité. Insensiblement, pour la commodité des gens d’affaires, pour favoriser la paresse et la toilette des dames, on retarda jusqu’à deux. […] Presque partout, il est près de trois heures, et en beaucoup d’endroits même, il en est près de quatre, quand on dîne.

Tous ces changements ont dû influer sur le souper, en le rejettant (sic) plus avant dans la nuit. Dans la plupart des maisons, on ne se met à table qu’à dix heures, & dans d’autres qu’à onze.

Les curieux trouveront ces trois volumes aux adresses suivantes :

  1. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k830997.r=.langFR
  2. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k83100m.r=.langFR
  3. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k83101z.r=.langFR

 (5)    Les deux volumes de l’ouvrage de A. Caillot peuvent être consultés aux adresses suivantes :  

  1. tome 1(1827)     http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6378010q
  2. tome 2 (1827)    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11598b

 

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2 commentaires pour Dîner ou  déjeuner?  Souper ou dîner?

  1. LMMRM dit :

    Maurice Rouleau, bonjour,

    Je me suis posé plus d’une fois les mêmes questions que vous.
    Cela dit, en soixante-quatre ans de vie à Paris (qui n’est pas la France), je n’ai jamais entendu le mot «souper» que dans l’expression « J’en ai soupé!» (sens: «J’en ai assez!»), qui n’est pas encore devenue, remarquons-le, « J’en ai dîné!».
    Autre remarque, j’aurais écrit «qui ne sont pas légion» et «eux sont légion» plutôt que «qui ne sont pas légions» et «eux sont légions».

  2. Excellent article, je partage sur le facebook de mon blog La Langue Française (http://www.lalanguefrancaise.com).

    Bonne journée,
    Nicolas.

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