Épigraphe / Exergue

En exergue ou en épigraphe

 

Un correspondant qui avait écrit « La citation mise en exergue… » s’est fait corriger. Il aurait dû, d’après son réviseur, écrire : « La citation mise en épigraphe… ». Ce correspondant n’a pas du tout apprécié cette intervention. Il me demande ce que j’en pense.

Le problème posé concerne fondamentalement le rapport de force qui existe entre réviseur et révisé : ce dernier doit-il accepter, sans mot dire et sans maudire, toutes les interventions du réviseur? Je n’entrerai pas dans ce débat assez délicat, du moins pour le moment, Peut-être le ferai-je plus tard. Je me limiterai ici au simple emploi de ces deux termes. La question, je la reformulerai donc différemment, Quand utiliser exergue? Quand utiliser épigraphe? Je laisse à mon correspondant le soin de tirer sa propre conclusion.

Que signifie réellement ÉPIGRAPHE?

Voyons ce qu’en disent les dictionnaires actuels. Le Petit Robert, tout comme le Petit Larousse, attribue à épigraphe les deux acceptions suivantes :

  1. Inscription placée sur un édifice pour indiquer la date de sa construction, sa  destination, etc.
  2. Courte citation placée en tête d’un ouvrage, d’un chapitre pour en indiquer l’esprit.

Ce que ces dictionnaires ne disent pas, c’est qu’au départ ce terme désignait uniquement l’inscription qu’on met sur un bâtiment; que c’est par analogie (1) qu’il en est venu à désigner la citation placée en tête d’un texte. Et cette double acception a cours depuis au moins 1762 (DAF, 4e  éd.).

Changer exergue pour épigraphe, comme l’a fait le réviseur, n’est donc pas en soi une erreur. Épigraphe désigne à la perfection ce à quoi fait référence mon correspondant quand il dit : « La citation mise en exergue… ». Il devrait donc être content que son réviseur intervienne pour lui suggérer un terme plus pertinent. Mais, de toute évidence, il ne l’est pas. C’est dire que son mécontentement ne tient pas qu’à la définition du terme.

Que signifie réellement EXERGUE?

Le Robert et le Larousse disent essentiellement, ou presque,  la même chose, tout en recourant à un « phrasé » différent.

Depuis sa parution en 1967, le Petit Robert définit ce terme de la façon suivante :

  1. Numism. Petit espace réservé dans une médaille pour recevoir une inscription, une date.   Par ext. L’inscription même.
  2. Fig. Ce qui présente, explique. Mettre un proverbe en exergue à un tableau, à un texte. épigraphe.

 Le Petit Larousse 2000, quant à lui, le définit ainsi :

  1. Petit espace laissé au bas d’une monnaie, d’une médaille, pour y mettre une date, une inscription, une signature, etc.
  2. Inscription placée en tête d’un ouvrage. ◊ Mettre en exergue : mettre en évidence.

On dit essentiellement la même chose. À quelques différences près, que seule une lecture attentive permet de bien mettre en évidence.

  • Contrairement au Petit Larousse, le Petit Robert fait précéder chaque acception d’une abréviation (Numism., Par ext., Fig.). Ces abréviations sont ce que l’on pourrait appeler des marques d’usage ou d’emploi.
  • Contrairement au Petit Larousse, le Petit Robert attribue à ce mot par extension (2) le sens de inscription même. Il ne fait que rependre ce que le DAF (8e éd.,1932-5), sa principale source d’inspiration,  en disait : « Par extension, [exergue] se dit de Cette date, de cette inscription, de cette devise. Cette médaille porte 1870-71 en exergue. »
  • Le Petit Larousse fait de « Inscription placée en tête d’un ouvrage » une acception , alors que le Petit Robert n’en fait qu’un simple exemple. Aux yeux du Petit Robert, exergue peut se dire de bien d’autres choses.
  • Le Petit Larousse ajoute, après la seconde acception, mettre en exergue, au sens de « mettre en évidence ». ― Le Petit Robert n’en fait aucunement mention! ― Il s’agit ici d’un emploi au sens figuré, c’est-à-dire qu’il y a « transfert sémantique d’une image concrète à des relations abstraites ».

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, utiliser exergue pour désigner une citation mise au début d’un ouvrage ― ce qu’a  fait mon correspondant ―  n’est pas en soi une erreur.

C’est donc dire que, d’après les définitions des dictionnaires, ni le rédacteur ni le réviseur ne sont fautifs. Pourtant le réviseur est intervenu et le révisé est agacé.

Comment expliquer cette intervention?

Peut-être le réviseur est-il un inconditionnel du Petit Robert. Peut-être voyait-il, dans l’emploi que le rédacteur avait fait du mot exergue un cas particulier, alors qu’il existe un mot qui dit précisément ce que le rédacteur avait en tête : épigraphe.

Si le réviseur avait été un inconditionnel du Petit Larousse, rien de tout cela ne serait arrivé, car il aurait vu que le rédacteur utilisait le bon mot pour désigner la bonne chose.

Si ni le rédacteur ni le réviseur ne sont dans l’erreur, que faut-il en conclure?

  • Qu’il faut se méfier du réviseur qui ne fait confiance qu’à une seule source, fût-elle le Petit Robert.
  • Qu’il faut craindre celui qui s’imagine détenir LA vérité, parce que SON dictionnaire confirme ce qu’il pense.

Tout langagier, rédacteur ou réviseur, devrait, un jour ou l’autre, revoir le rapport qu’il entretient avec son dictionnaire.  Idéalement avec SES dictionnaires.  Fait-il partie de ceux qui disent  « Ce n’est pas dans le dictionnaire, ce n’est donc pas bon » ou « C’est dans le dictionnaire, c’est assurément bon »? Il devrait pouvoir répondre à cette question. J’ai déjà été amené, par la force des choses, à faire cet exercice. Et ce que j’ai découvert m’a troublé (3).

Maurice Rouleau

(1)   Dans un dictionnaire, toute définition commence par un terme générique, ou hyperonyme, suivi des  traits sémantiques qui le caractérisent, ou sèmes. Par exemple, une chaise, c’est un « Siège (générique) à pieds (1er sème), à dossier (2e sème), sans bras (3e sème), pour une seule personne (4e sème) ». ― Les linguistes appellent « sémème » l’ensemble des sèmes. ― Quand ont dit d’un terme qu’il signifie par analogie telle ou telle chose, on laisse entendre qu’un des traits (ou sèmes) a été remplacé, le générique, lui, restant le même. Exemple emprunté à Goosse (Le Bon Usage) : gare désignait  autrefois un « endroit où les bateaux peuvent se croiser, se garer »; aujourd’hui, il désigne « endroit où les trains peuvent se croiser, se garer ». Les génériques  en rouge sont identiques; les sèmes en vert, différents.

(2)    L’extension d’un terme est l’ensemble des êtres ou des choses (ou des événements, dans le cas d’un verbe) auxquels il s’applique (Goosse, # 203). Ce qui laisse clairement entendre que les deux acceptions (dont l’une l’est par ext.) diffèrent par leur générique et non par leurs sèmes, ou traits sémantiques. Ici, le trait sémantique commun est : sur une médaille; le générique est soit espace (sur la médaille) soit  inscription (sur la médaille).

(3)  Adresses de mes deux articles sur le sujet

 

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8 commentaires pour Épigraphe / Exergue

  1. LMMRM dit :

    En France, un réviseur professionnel de presse ou d’édition choisira sans hésiter «en épigraphe», car sa bible est le livre d’Adolphe Thomas, qui prime donc Larousse, Robert, Grevisse, Hanse, etc. Dans le cas considéré, Thomas recommande «en épigraphe».
    Après ça, on peut toujours discuter, mais c’est souvent le dialogue d’un professionnel (le réviseur) qui montre une supériorité manifeste dans l’argumentation et d’un non-professionnel (l’auteur) qui se débat et se braque, et ça risque d’être sans fin.
    C’est éventuellement à l’éditeur de trancher en faveur de l’auteur s’il veut lui faire un petit plaisir.

    N. B. Je me souviens d’une fois où j’ai largement récrit des textes confus de deux professeurs; ils ont rompu leur contrat avec l’éditeur car ils ne reconnaissaient plus leur charabia et n’acceptaient pas mes corrections.
    Le cas doit être assez rare, mais il n’est pas dans l’intérêt d’un éditeur d’avaliser tous les caprices des auteurs.

    • rouleaum dit :

      D’après vous, tous les réviseurs de France ne jureraient que par le « Thomas »! Soit. Je suis bien mal placé, de ce côté-ci de l’Atlantique, pour le confirmer ou le contester.

      De plus, le « Thomas » serait supérieur à tous les autres ouvrages de langue. D’après vous, Il prime Larousse, Robert, Grevisse, Hanse, etc.

      J’ai un peu de difficulté à saisir le sens de cette assertion, car vous n’êtes pas sans savoir que le « Thomas » est une publication de Larousse! Alors, J’aimerais bien savoir ce qui fait de cet ouvrage la Bible des réviseurs. Comme c’est un ouvrage qui date de près de 75 ans, dois-je comprendre que vous n’appréciez pas les changements que le temps apporte à la langue. Je serais d’accord avec vous pour dire que tous les changements ne sont pas des réussites, mais pas au point de tous les rejeter.

      La maison Larousse a, voila quelques lustres, cessé de publier le « Thomas ». Elle l’a remplacé par le Dictionnaire des difficultés du français, de Péchoin et Dauphin (ISBN 2-03-532056-9). J’en comprends que la maison Larousse jugeait que le « Thomas » n’était plus à la page. Vous me direz que la maison Larousse a recommencé à publier le « Thomas », en 2007. C’est vrai. Mais, si vous vous donnez la peine de comparer son contenu avec les anciennes éditions (moi je l’ai fait avec l’édition de 1956), vous constaterez que c’est un copier-coller. La décision de Larousse de republier le vieux « Thomas », avec une couverture qui laisse croire à une nouvelle édition, demeure pour moi incompréhensible. À mes yeux, c’est leurrer les lecteurs.

      L’autre point de votre commentaire qui attire tout particulièrement mon attention, c’est la supériorité que vous attribuez au réviseur. Lui, sait! Lui, ne se trompe jamais! Lui, c’est un professionnel; l’auteur, lui, est un « amateur ». Je dirais que votre point de vue est purement théorique; que dans la pratique il n’en est pas toujours ainsi. Il peut arriver qu’un réviseur doive intervenir sur un texte mal écrit, fût-ce celui d’un professeur. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les interventions du réviseur sont pertinentes. J’aurais bien des anecdotes à vous raconter à ce sujet.

  2. LMMRM dit :

    Citation

    Les génériques en rouge sont identiques; les sèmes en vert, diffèrents [sic].

    Je ne vois pas de vert, pourtant j’ai la télé couleur; «bateaux» et «trains» devraient être verts.
    A rectifier: «diffèrents».

    • rouleaum dit :

      J’aimerais bien accéder à votre demande et mettre en vert trains et bateaux. Mais ils le sont déjà. Si vous grossissez les caractères, peut-être le verrez-vous. Quant à l’accent grave, je l’ai changé pour un accent aigu. Une coquille impardonnable, j’en conviens.

  3. LMMRM dit :

    Vastes questions !
    Répondre à toutes demanderait vingt mille signes. De plus, le plaisir du commentaire – son écriture et sa lecture – réside dans sa brièveté; au-delà de mille cinq cents signes c’est un article.
    Notez aussi que mon premier com est plus un témoignage qu’une opinion.
    Ci-dessous un extrait du dictionnaire actuel de l’Académie française, consultable sur le web.
    Remarquer le « Abusivt. ».

    EXERGUE n. m. […] Abusivt. Citation mise en tête d’un ouvrage (on doit dans ce cas préférer Épigraphe).

  4. LMMRM dit :

    Pour finir, je dirai que, dans le cas considéré, le correcteur a bien fait son travail. Il est irréprochable voire félicitable.
    Sa correction est l’indice (certes pas la preuve) qu’il est un professionnel, pas un autoproclamé.

  5. LMMRM dit :

    J’ai un peu de difficulté à saisir le sens de cette assertion, car vous n’êtes pas sans savoir que le « Thomas » est une publication de Larousse!

    Les contradictions, les désaccords entre des ouvrages publiés par un même éditeur sur le même sujet ne sont pas chose surprenante.
    Voyons l’édition 2001 du Dictionnaire des difficultés du français, de Péchoin et Dauphin, et le le Petit Larousse illustré de 2004: ils sont en désaccord sur résident/résidant (Jouette dit comme Péchoin et Dauphin).
    Ce que disaient Péchoin et Dauphin en 2001 ne serait-il plus de mise en 2004? Non, ce type d’ouvrages est destiné à durer, à être recevable longtemps, comme une grammaire. Dans les cassetins, on ne rachète pas un Dictionnaire des difficultés du français tous les ans, un Petit Larousse, si.

    Je n’ai pas d’édition plus récente du Dictionnaire des difficultés du français, mais je ne prendrai pas grand risque à parier que ses auteurs ne se sont pas alignés sur le Petit Larousse: leur distinguo est bel et bon.

  6. LMMRM dit :

    J’ai perdu mon pari, voir le paragraphe résidant/résident dans la leçon 87 :
    http://bit.ly/1OdKKqD

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