Verbes en -ELER et en -ETER (1 de 2)

J’épèle ou j’épelle un mot?

Je filète ou je filette un poisson?

-1-

 

Francophone de naissance, j’écris, sans y réfléchir, je gèle, j’appelle, j’achète et je jette. C’est, vous vous en doutez bien, à la crainte de la férule que je dois ma connaissance de longue date de leur conjugaison. Et non à la logique.

Mais si j’ai à conjuguer des verbes qui, pour moi, sont d’un emploi moins fréquent, comme débosseler, démuseler, panteler, se colleter, cureter, j’hésite immanquablement.  J’ignore s’il me faut écrire : je débossèle ou débosselle, tu démusèles ou démuselles, ils se collètent ou se collettent, etc.

J’hésite, car je ne sais pas pourquoi je dois, dans certains cas, doubler la consonne L ou T et, dans d’autres, m’en abstenir. Pour ne pas faire de « faute », il me faut ou bien avoir mémorisé la conjugaison de ces verbes, ou bien la vérifier dans un dictionnaire le moment venu. À la condition évidemment que de tels ouvrages de référence parlent d’une même voix. Ce qui n’est pas assuré.

Pourquoi dois-je écrire  je pèle, mais j’épelle; j’achète, mais je cachette? Ces verbes ont pourtant à l’infinitif une grande ressemblance, aussi bien graphique que phonétique : peler et Épeler; acheter et Cacheter. Malgré tout, ils se conjuguent différemment. Sans que je sache pourquoi. La grammaire, qui souvent a réponse à mes questions, ne m’est pas ici d’un très grand secours. Elle ne fait qu’établir un constat. Voyez par vous-mêmes ce que nous dit Le Bon Usage (11e éd. revue, 1980, # 1442) :

1° Le plus grand nombre des verbes en –eler et en –eter redoublent la consonne l ou t devant un e muet. Appeler, j’appelle, j’appellerai. Cacheter, je cachette, je cachetterai. Jeter, je jette, je jetterai.

2° Au lieu de redoubler la consonne l ou t, quelques verbes en –eler ou en –eter changent l’e en è devant une syllabe muette. Geler, je gèle, je gèlerai. Acheter, j’achète, j’achèterai.

Dit plus simplement : tous les verbes en –eler ou en –eter doublent leur l ou leur t devant un e muet ou une syllabe muette. SAUF quelques-uns qui, eux, prennent l’accent grave.

La lecture de cette règle de grammaire, ou de ce qui se veut telle, m’amène à me poser des questions.

  • Pourquoi faut-il que l’on fasse des exceptions des verbes qui suivent la règle générale de conjugaison des verbes du premier groupe? Dans de tels verbes, le radical reste inchangé; seule la terminaison, ou désinence, varie. Amener ne fait-il pas j’amène; peser, il pèse; gêner, cela me gêne; se promener, je me promène? Pourquoi alors geler devrait-il exceptionnellement faire je gèle et acheter,  j’achète? Moi, je n’y vois pas d’exceptions, même si la grammaire le dit. Chose certaine, je n’aimerais pas être un Carlos, un Dimitri ou un Hans, qui voudrait apprendre le français. Je crois que j’abandonnerais. Une règle plus simple serait assurément la bienvenue.
  • Il est vrai que tout e suivi d’une double consonne (1), quelle qu’elle soit (ici, l ou t), se prononce è [ɛ]. Ex. : messe [mɛs], renneɛn], terre [tɛʀ], steppe [stɛp]. Mais cela ne justifie aucunement qu’il faille, pour rendre le son è,  doubler la consonne l ou t des verbes en –eler ou en –eter. Un accent grave aurait donné le même résultat : Je cachète ne se prononce pas différemment de je cachette. Mais… les régents en ont décidé autrement. Un caprice?…
  • Il n’y a, d’après la règle, que « quelques verbes » qui font exception. Donc, pas de quoi paniquer, devrais-je comprendre. Apparemment, du moins. Mais quels sont donc ces verbes? Et combien y en a-t-il réellement? La grammaire se garde bien de le préciser. Serait-ce que la liste est trop longue?… Je ne saurais dire, mais je brûle de le savoir. Je m’y mets donc. Dans le NPR, j’en dénombre 28 : 18 en –eler et 10 en –eter. Donc 28 verbes qui, sur un grand total de 143, se conjuguent en –èle ou en –ète, i.e. qui font exception. C’est-à-dire un cinquième! Vingt pour cent! Peut-on vraiment parler de « quelques » verbes? Tout dépend de ce que l’on veut instiller dans l’esprit du lecteur. J’imagine la réaction d’un syndicat à l’annonce de la mise à pied de « quelques » employés, quand, dans les faits, cette mesure patronale touche  20 % de la main d’œuvre!…  Mais passons.
  • Cette double graphie est-elle de création récente? Depuis quand la rencontre-t-on? Depuis au moins le début du XVIIe siècle. En effet, dans le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, de J. Nicot (1606), on trouve : qui souvent achète/ qui se gèle facilement/ veux-tu que je t’appelle/ aucun chancelle en parlant.  Ce n’est donc pas d’hier que certains verbes doublent leur l ou leur t et que d’autres convertissent leur e en è. Sans, évidemment, que l’on sache pourquoi. Un caprice?…
  • Comment justifier l’existence de ces deux graphies? Ne sont-elles pas deux façons différentes de convertir un e muet [ə] en un e ouvert [ɛ]?  Pourquoi n’a-t-on pas opté pour je gelle ou  j’achette? Ou encore pour je chancèle ou je jète? La prononciation est pourtant la même. C’est dire que, si l’on veut écrire correctement, il faut avoir mémorisé bêtement la conjugaison de ces verbes ou consulter son dictionnaire quand vient le temps de les employer. En un mot, connaître les caprices de la langue ou ceux de ses régents.
  • Ces graphies sont-elles ce qu’elles ont toujours été? Auraient-elles été « fixées » dès leur entrée dans la langue? Si oui, pourquoi avoir choisi une graphie plutôt qu’une autre? Si non, qu’est-ce qui a bien pu motiver leur changement?

S’il est vrai qu’on a toujours conjugué acheter j’achète, et ce, depuis 1606, il n’en est pas de même pour chanceler. Dans le DAF, 1ère éd. (1694), on lit : il chancèle comme un yvrogne; dans la 4e éd. (1762), on trouve plutôt : Il chancelle comme un ivrogne. Que s’est-il donc passé entre 1694 et 1762, pour que le –èle devienne un –elle? Un simple caprice?…

Ces deux graphies ont-elles, entre ces deux dates, coexisté officiellement? C’est possible, mais je n’ai pu le vérifier. Ce qui n’est pas le cas avec le verbe dételer. En effet, dans son Dictionaire critique de la langue française (1787-88), Jean-François Féraud nous le dit carrément : « il dételle ou détèledétellera ou détèlera ». À cette époque, les deux graphies sont admises; le rédacteur a le choix. Mais il ne l’a plus. De nos jours, il lui faut impérativement écrire : il dételle. Pourquoi, à cette époque, était-il également correct d’écrire il détèle, mais fautif d’écrire il achette? Un caprice?…

 D’où vient donc cette double façon de faire?

Les 19 verbes en –eller et les 23 en –etter, recensés dans le NPR, conservent tous, SANS EXCEPTION, leur double consonne. [Ex. : Je regrette  qu’on flagelle, qu’on fouette un blogueur. Des gens se rebellent, et pour cause.] Compte tenu de ce fait, serait-il possible que les verbes en –eler ou en –eter qui aujourd’hui doublent leur consonne devant un e muet ― la majorité d’entre eux le font, nous dit Grevisse ― aient été autrefois des verbes en –etter ou en –eller? Leur double consonne en conjugaison ne serait alors qu’un simple vestige de leur ancienne graphie à l’infinitif. Qui sait?… Comme, en langue, rien n’est impossible, il ne me reste qu’à le vérifier. Voici ce que j’ai trouvé.

En 1694 (DAF, 1e éd.), les verbes ficeler et jeter s’écrivaient ficeller  et jetter; les verbes amonceler et appeler s’écrivaient amonceller et appeller. Leur conjugaison se faisait alors comme pour tout autre verbe en –er : par l’ajout de la terminaison au radical du verbe. Tout simplement. Est-ce la raison pour laquelle, de nos jours, on doit  écrire : je ficelle, je jette, j’amoncelle et j’appelle? Qui sait?…

Si tous les verbes en –eller et en –etter ont conservé leur double consonne, pourquoi les verbes en –eler ou en –eter (ceux d’entre eux qui n’ont jamais eu à l’infinitif d’autre graphie) n’en ont-ils pas fait autant, autrement dit ne se conjuguent-ils pas tous avec une seule consonne? La question se pose. Chose certaine, cela réglerait le problème. Mais le dernier mot n’appartient qu’aux régents.

Selon moi, l’aberration n’est pas tellement de voir je jette prendre deux t quand l’infinitif n’en prend qu’un seul, mais bien de voir jetter perdre un t, sans raison apparente.  Ni de voir je ficelle prendre deux l, quand à l’infinitif il n’en prend qu’un, mais bien de voir ficeller (1694) en perdre un, toujours sans raison apparente. Ce ne sera qu’en 1762 (DAF, 4e éd.) que ces verbes perdront, à l’infinitif seulement, leur second l ou leur second t. Que s’est-il donc passé entre 1694 et 1762 pour qu’on change ainsi leur forme à l’infinitif? Un caprice?…

Ouvrons ici une parenthèse. 

Ficeler  est le seul de ces quatre verbes (amonceller, appeller, jetter et ficeller) à faire appel, dans sa définition, à un mot de même famille qui, lui, s’écrit avec une consonne double. Ficelle s’écrit ainsi depuis au moins 1606! À l’époque, écrire ficeller, pour dire « lier avec une ficelle » était ce qu’il y avait de plus normal. Mais écrire ficeler pour dire la même chose, est pour le moins surprenant. Mais est-ce vraiment surprenant? En langue, il faut s’attendre à tout. Alors…

            Autrement dit, ficeler est-il le seul verbe à n’avoir ― depuis toujours ou depuis un certain temps ― qu’une consonne à l’infinitif alors que, dans la définition, on utilise un terme de même famille qui, lui, en prend deux? Que non! En voici quelques autres. J’ai mis entre parenthèses l’année de parution du dictionnaire où j’ai déniché la graphie en question.

  • cervelle (1606)              escervelé (1606)* 
  • chevrette (1606)             chevreter (1606)
  • ensorcellement (1694) ensorceler (1606)
  • estincelle (1606)              estinceler (1606)**
  • étiquettes (1606)            étiqueter (1606)
  • pucelle (1606)                  dépuceler (1694)
  • semelle (1606)                  semeler (1606)
  • trompette (1606)             trompeter (1606)

* Devenu  écervelé en 1762.

** Ancienne graphie de étincelle, étinceler

De telles « particularités » ne datent pas que des années 1600 ou 1700. Certaines sont beaucoup plus récentes. En voici que j’ai trouvées dans le Littré (1872-1877) :

  • biquette (…) *           biqueter
  • brochette (1606)      brocheter
  • curette (1606)           cureter
  • jumelle (1606)          jumeler

*  [diminutif de bique (1762)]

Fermons la parenthèse.

Comme nous l’avons dit précédemment, les verbes appeller, amonceller, ficeller et jetter ont perdu leur double consonne en 1762. Ils sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui : appeler, amonceler, ficeler et jeter. Il serait plus exact de dire que appeller et amonceller sont REdevenus appeler et amonceler, car, en 1606, ils s’écrivaient ainsi. Ce sont les Immortels qui, en 1694, ont doublé leur l.  Un caprice?…

Donc, en 1762, dans la 4e édition de leur dictionnaire, les Immortels décident d’éliminer la double consonne. Pourquoi ne l’avoir éliminée qu’à l’infinitif? Je me suis dit que, dans la préface de leur dictionnaire, les Académiciens devaient avoir justifié leur décision ou fourni quelques éléments qui nous permettraient d’y voir clair.

Voici ce que les Académiciens y disent à propos des changements de graphie :

L’Académie s’est donc vue contrainte* à faire à son orthographe plusieurs changemens qu’elle n’avoit point jugé à propos d’adopter, lorsqu’elle donna l’Edition précédente. Il n’y a guère moins d’inconvéniens dans la pratique, à retenir obstinément l’ancienne orthographe, qu’à l’abandonner légèrement pour suivre de nouvelles manières d’écrire, qui ne font que commencer à s’introduire (2)[…]

Nous avons donc supprimé dans plusieurs mots les lettres doubles qui ne se prononcent point.

* Contrainte! Mot lourd de conséquences quand on sait que contraindre signifie : « forcer à agir contre sa volonté ». L’Académie ne voulait pas, mais elle a été forcée… L’histoire ne nous dit pas par qui!  

Une telle argumentation me semble bancale. Si vraiment les Académiciens décident de supprimer les lettres doubles (p. ex. : un t à jetter, un l à appeller, à ficeller, à amonceller) parce qu’elles ne se prononcent point, pourquoi ne pas les avoir enlevées   partout où le problème se pose? Ils se sont contentés de ne les supprimer que « dans plusieurs mots ». Allez savoir lesquels et surtout pourquoi uniquement ceux-là! Et aussi pourquoi uniquement à l’infinitif! Ils auraient dû recommander d’écrire je jète, car les deux t de je jette ne se prononce point. Oui, mais ils ne l’ont pas fait. Seules les consonnes doubles des infinitifs agacent, semble-t-il, les Immortels ou ceux qui les ont contraints! Allez savoir pourquoi. Cela sent le travail bâclé. À moins que leur décision de changer la graphie de « plusieurs mots » soit tout autre. Mais ça, on ne le saura jamais.

Être conséquent ne semble pas chose aisée, surtout en langue, et même chez les Académiciens. En 1694, le DAF (1e éd.) donne comme exemple d’emploi de ruisseler : le sang ruissèle. Comme tout verbe du premier groupe. Puis, en 1762 (DAF, 4e éd.), l’exemple devient le sang ruisselle. Pourquoi doubler une consonne qui ne se prononce pas quand, dans la préface de leur dictionnaire paru la même année, ils déclarent enlever les consonnes doubles qui ne se prononcent point? C’est à n’y rien comprendre.Un caprice?…

Bien d’autres verbes, qui n’ont jamais pris à l’infinitif qu’une seul l ou un seul t, et qui doublaient déjà en 1694 leur consonne (l ou t) devant un e muet, n’ont pas retenu l’attention des Immortels. Je pense à moucheter, échiqueter, bourreler, museler, ensorceler, cacheter, étiqueter, etc. Pourquoi ne pas leur avoir « supprimé leur double consonne qui ne se prononce point »? C’aurait pourtant été un geste conséquent. Oui, mais…

Comment voit-on le rôle de l’Académie dans tout cela?

L’Académie, qui se veut le chien de garde de la langue française, ― mission que lui a confiée Richelieu ―n’a pas toujours fait école. Il y en a qui ont dans le passé – et encore aujourd’hui – font la forte tête. Je pense, entre autres, à Féraud et à Littré, pour ne nommer que ces deux-là.

Même si l’Académie nous dit, en 1762, que cacheter se conjugue je cachette, Féraud, dans son  Dictionaire critique de la langue française (1787-1788) ― paru presque 40 ans plus tard ―, n’est pas d’accord. Lui, admet les deux graphies : « Je cachette ou cachète, je cachetterai ou cachèterai. » Qui de Féraud ou de l’Académie reflète vraiment l’USAGE? En supposant évidemment qu’au moins l’un des deux le fait…

Jean-François Féraud se permet une autre incartade. D’après lui, le verbe desceller, verbe à consonne double à l’infinitif, se conjugue SOIT avec la double consonne: Il descelledescellera, SOIT  avec l’accent grave il descèledescèlera. Pourtant, comme tout autre verbe en –eller,  sceller, qui a donné DEsceller, s’est toujours conjugué avec deux l. Comment expliquer que Féraud accepte il descèle? Décrit-il  l’USAGE de l’époque ou exprime-t-il ses préférences? Euh… N’y a-t-il pas là de quoi commencer à croire qu’un dictionnaire n’est pas la Bible que certains y voient? Je le crains.

Dans le Littré (1872-1877), on peut lire à l’entrée agneler :

 L’Académie ne dit pas s’il faut écrire : elle agnèle ou agnelle, agnèlera ou agnellera. Comme elle n’a rien décidé, on fera bien d’adopter agnèle, agnèlera, etc.

Si seulement l’Académie s’était prononcée, semble nous dire Littré, il ne se serait pas posé la question. Mais elle ne l’a pas fait. Il est de son devoir de dire au lecteur comment le conjuguer. Il opte pour elle agnèle, allant même jusqu’à dire que nous aurions intérêt à en faire autant : « on fera bien de… ». Comprendre : faire le contraire serait mal! Ou encore, vous devez faire ce que je vous dis. Magister dixit! (Le maître a parlé!)

Qu’a donc elle agnèle que n’a pas elle agnelle, à part le fait que c’est la graphie que, lui, préfère? Chercherait-il à orienter l’usage plutôt qu’à le décrire? On serait portés à le croire. Mais ailleurs, dans son dictionnaire, Littré explique pourquoi il privilégie l’emploi de l’accent grave. Voyez par vous-mêmes. À l’entrée aiguilleter, il dit qu’il faut écrire «, suivant la règle générale, j’aiguillète, comme j’achète. » Il favoriserait donc il agnèle parce que cette conjugaison respecte la règle générale. Voilà enfin de quoi se mettre sous la dent.  Mais il y a un hic! Un sérieux hic. D’après le Bon Usage, la règle générale est celle du doublement de la consonne et non celle du recours à l’accent grave! (Voir au début de ce billet.) Agneler se conjuguerait donc elle agnelle, du moins selon Grevisse. Qui dois-je croire, Littré ou Grevisse? Que dois-je faire? Serait-ce à moi, en tant qu’utilisateur de ce verbe, de décider?…

Il faut dire que Littré ne fait pas toujours appel à la règle générale pour justifier la conjugaison de tel ou tel verbe. Par exemple, à biqueter (mettre bas en parlant des chèvres), il dit que «  le t se double quand la syllabe qui suit est muette : notre chèvre biquette, biquettera ». Et ce, parce que biquette prend deux t. Il poursuit  « autrement, on pourrait écrire : elle biquète, biquètera; l’Académie ne dit rien). Ce que je comprends,  c’est que, si ce n’était de biquette qui prend deux t, il recommanderait elle biquète, graphie qu’il préfère. Mais comme l’Académie ne dit rien, il admet les deux graphies. Pourtant, plusieurs autres verbes font –èle ou –ète même si dans leur défintion on fait appel à un mot de la même famille s’écrivant avec une double consonne (voir dans la parenthèse ci-dessus).

Si Littré se sent obligé, quand l’Académie ne se prononce pas,  de nous fournir, comme dans le cas du verbe agneler, LA conjugaison « qu’on ferait bien d’adopter », pourquoi ne sent-il pas toujours le même besoin? Comprendre : pourquoi n’est-il pas conséquent avec lui-même. Voyez, par exemple, ce qu’il dit de botteler :

L’Académie ne disant rien, on peut OU doubler l’l quand la syllabe qui suit est muette : je bottelle, je bottellerai, comme dans appeler, OU mettre un accent grave : je bottèle, je bottèlerai, comme dans marteler.

Vous aurez remarqué que, dans ce cas-ci comme dans celui de agneler, l’Académie ne s’est pas prononcée. Et c’est précisément parce qu’elle ne s’est pas prononcée que Littré admet, ici, les deux graphies. Pourquoi nous laisse-t-il le choix dans le cas de botteler, mais pas dans celui de agneler? Aurait-il oublié la « règle générale » qu’il invoque à aiguilleter? Et botteler est loin d’être le seul verbe où il admet les deux graphies. Il en fait autant avec bretteler, canneler, ciseler, épeler, aiguilleter, banqueter, breveter, crocheter, dépaqueter, fureter, trompeter. Est-ce vraiment être conséquent?…

Littré n’a de cesse de faire référence à l’Académie quand il s’agit de conjugaison. C’est presque une rengaine : « L’Académie ne disant rien... », « Comme elle n’a rien décidé… », « l’Académie n’a rien sur la conjugaison de ce verbe… », « l’Académie ne conjugue pas ce verbe... », etc.  Comme si le silence de l’Académie lui pesait! Il aurait tellement  aimé qu’elle se commette! C’est du moins ce que l’on pourrait croire. Mais, quand elle le fait, se courbe-t-il devant l’Autorité suprême en matière de langue? Eh bien, non! Il lui arrive d’oublier  son serment d’allégeance à l’Académie. De contester la position claire prise par elle. J’en veux pour preuve ce qu’il dit à bourreler :

L’Académie conjugue ce verbe en mettant un accent grave sur re quand la syllabe qui suit est muette : il bourrèle, je bourrèlerai, je bourrèlerais ; mais pourquoi ne pas le conjuguer comme appeler, mettant : il bourrelle, je bourrellerai, je bourrellerais, etc. ou conjuguer appeler avec l’accent grave, en un mot EFFACER une anomalie?

Littré va même jusqu’à déplorer l’inconséquence de l’Académie dans ses directives. Faut le faire! Voyez par vous-mêmes. À l’entrée appeler, après avoir énuméré les différentes formes utilisées dans sa conjugaison ( j’appelle, j’appelais, nous appelions ; nous appellerons), il ajoute, entre parenthèses,: « l’Académie exprime ici par ell le passage de l’e muet à l’e ouvert ; ailleurs elle rend ce passage par èle, comme dans je gèle ; il serait bien utile d’adopter pour tous les cas une orthographe uniforme). Son souhait est certes fort louable. Mais pourquoi n’a-t-il pas lui-même donné l’exemple?…

Bref, la conjugaison des verbes en –eler ou en –eter est un véritable cauchemar. Chaque régent y a mis son grain de sel, comme si sa proposition était la seule à être valable. Que l’on veuille y apporter des changements, qu’on veuille l’uniformiser, comme le voulait Littré, personne ne s’en plaindra. Sauf peut-être ceux qui tirent un certain orgueil, ou un orgueil certain, de leur parfaite connaissance de toutes ces irrégularités, de ces aberrations. Ceux qui, par exemple, savent utiliser les verbes en –eler et en –eter à la forme interrogative. Saviez-vous qu’il faut écrire : AppELé-je? AppELLes-tu? JETé-je? JETTes-tu?  Les verbes sont pourtant tous deux à l’indicatif présent! Pourquoi alors ce changement de graphie? Pour une raison fort simple : le é n’étant pas muet, la consonne l ou t ne doit pas être doublée!

Il suffisait d’y penser! Mais je ne suis pas sûr que j’y serais arrivé, seul.

Pourquoi ne pourrait-on pas conjuguer d’une seule et même façon TOUS les verbes en –eler et en –eter? Par ex. je jète, j’appèle? Ne conjugue-t-on pas TOUS les verbes en –eller et en –etter avec une double consonne?  Par ex. il se querelle, j’excelle, tu regrettes, je m’endettes? Ce serait si simple pourtant…

Oui, mais c’est compter sans les régents.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

N.B.  Dans le prochain billet, nous verrons le rôle qu’ont joué les régents en 1976 (i.e. les Immortels) et celui que veulent jouer les nouveaux régents en 1990 (i.e. les auteurs de la Nouvelle Orthographe) concernant la conjugaison de ces verbes.

 

(1)    Il n’y a pas que le e suivi d’une double consonne qui se prononce è [ɛ], il y a aussi le  e suivi d’un simple x : annexe [anɛks], circonflexe [siʀkɔ̃flɛks], examen [ɛgzamɛ̃], hexagone [ɛgzagɔn; -gon], sexe [sɛks], etc.

(2)   Les Académiciens ne décrivent donc pas un USAGE établi, mais plutôt un USAGE en devenir, un usage « qui ne fait que commencer à s’introduire »! ― Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont eux. ―  Ils ont « supprimé les lettres doubles qui ne se prononcent point » parce certaines gens commençaient à le faire, volontairement ou involontairement. Ce n’est pas exactement ce que, moi, j’appelle « décrire l’USAGE ». C’est plutôt « orienter l’USAGE ». N’étant pas un linguiste patenté, rien de ce que je dis n’ébranlera les colonnes du temple. Je ne me fais pas d’illusions.

 

P-S. — Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous  abonner est la solution idéale.

WordPress vient apparemment de simplifier cette opération. Dans le coin inférieur droit de la page d’accès à ce billet, vous devriez noter la présence de « + SUIVRE ». En cliquant sur ce mot, une fenêtre où inscrire votre adresse courriel apparaîtra. Il ne vous reste plus alors qu’à cliquer sur « Informez-moi ». Cela fonctionne-t-il ? À vous de me le dire.

 

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s