IngénieurS-conseilS  ou  ingénieurS-conseil

Comment se forme le pluriel d’un mot composé?

 

« Écririez-vous « ingénieurS-conseilS » (ce que préconise Termium +)  ou « ingénieurS-conseil » (ce qu’indique le Petit Robert, édition en ligne). J’avoue pencher pour le pluriel à « conseil » mais j’ai un doute… »

               Voilà la requête, pour le moins étonnante, qui m’a récemment été adressée.  Je dis « étonnante » parce que, pour moi, la question ne se pose même pas. C’est ingénieurS-conseilS : les deux noms d’un mot composé prennent la marque du pluriel. C’est ce qu’on m’a appris et que je n’ai jamais oublié. En temps normal, j’aurais ignoré cette demande ou, au mieux, j’aurais conseillé à ma correspondante de consulter sa grammaire, mais je ne l’ai pas fait. Pour une raison fort simple : elle a su piquer ma curiosité. Elle m’apprend que le Nouveau Petit Robert (NPR) ne met que le premier mot au pluriel! Est-ce possible?… C’est ce qui a retenu mon attention ou plutôt qui m’a aiguillonné.

L’idée de vérifier, dans le dictionnaire,  comment se forme le pluriel de ce mot composé ne me serait jamais venue à l’esprit. Mais, elle, l’a eue. C’est d’ailleurs de là que vient son problème. Si elle avait fait confiance à son instinct, elle ne se serait fort probablement pas posé la question. Mais la crainte de la « faute » l’a emporté. Loin de moi l’idée de la blâmer d’avoir consulté plus d’une source. Bien au contraire.  Je l’en félicite. Plus de gens devraient  en faire autant.

                Clairement le dictionnaire est, pour ma correspondante, LA source de vérité. LA bible. L’ouvrage dont l’autorité est indiscutable. C’est ce qu’on lui a certainement enseigné, à elle comme à moi. Je me rappelle les « Va voir dans ton dictionnaire! », que me répétait mon professeur, à court d’arguments.  Je l’ai cru moi aussi. Pire, je l’ai répété. Ce que je ne fais plus depuis un certain temps. Aujourd’hui, je le consulte avec un œil critique. Un œil d’autant plus critique que ce qu’il dit n’est pas toujours conforme à ce qui est enseigné. Comme dans ce cas-ci : ingénieurS-conseil au lieu de ingénieurS-conseilS. Pourtant, Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980, # 548)  donne comme exemples du pluriel de mots composés : des oiseaux-mouches, des loups-garous, des avocatsconseils. Alors, pour moi, mettre un S aux deux mots (ingénieurS-conseilS) me vient tout naturellement. C’est une seconde nature. Je le fais sans y réfléchir.

Mais les deux graphies dont parle ma correspondante ne viennent-elles pas de deux dictionnaires (Termium + s’inspire du Multidictionnaire), ces ouvrages auxquels on attribue toutes les vertus ou auxquels on nous a conditionnés à attribuer toutes les vertus, surtout celle de l’infaillibilité?  C’est précisément de là que vient le doute de ma correspondante. Elle ne sait plus à quel saint se vouer. Chacun de ces ouvrages est censé dire vrai! Mais ils se contredisent. Qui croire alors?

D’où vient donc le pluriel  ingénieurS-conseil  que donne le NPR?

             Se pourrait-il que la règle de grammaire régissant la formation du pluriel des mots composés ait changé?… On ne sait jamais. Celle que j’ai apprise date déjà de quelques décennies…  Je vérifie donc dans une édition plus récente du Bon Usage (14e éd., 2008, # 528). La règle est toujours la même : «  Si un des noms est considéré comme un élément apposé ou coordonné à l’autre, les deux éléments varient.  Ex. Des choux-raves, des portes-fenêtres… »  On peut difficilement être plus clair.

Se pourrait-il que le NPR 2015 donne ingénieurs-conseil  parce qu’il s’aligne, non sur la grammaire, mais sur la Nouvelle Orthographe? … Je sais que le NPR n’avalise pas  toutes les « prétendues » améliorations proposées par la Nouvelle Orthographe, mais peut-être en est-ce une qui lui plaît. Qui sait? Vérification faite, tel n’est pas le cas. Il est vrai que  le Nouvelle Orthographe s’est intéressée au pluriel des mots composés   (Règle B1), mais uniquement à ceux qui sont constitués soit d’une forme verbale et d’un nom commun (ex. des cure-dents, des pèse-lettres), soit d’une préposition et d’un nom commun  (ex. des à-côtés, des sans-cœurs (B1.2). À rien d’autre.

La question reste donc entière. Et sans réponse.

                Fait à noter, le NPR 2015 ne met de trait d’union à aucun mot composé de ingénieur : Ingénieur agronome, chimiste, électricien, géographe, hydraulicien, hydrographe, mécanicien. Pas plus qu’à ingénieur conseil, seul cas où il donne le pluriel : Des ingénieurS conseil*.  Le NPR veut-il par là nous indiquer que, dans les mots composés de ingénieur, seul le premier nom prend la marque du pluriel? Autrement dit, que ce pluriel fait exception à la règle générale? Euh…  À quoi sert donc l’astérisque accolé à conseil? Peut-être nous dit-il d’aller voir à ce mot… Aussitôt dit, aussitôt fait. Et qu’est-ce que j’y trouve? Ingénieur-conseil!  Avec trait d’union. Lui en met-on un  parce qu’il est au singulier?… Même si la question peut paraître stupide, elle se pose étant donné les faits.

Quelle est la bonne graphie de ce mot? Avec ou sans trait d’union?

Apparemment, les deux seraient bonnes puisque le NPR les utilise toutes deux : avec un trait d’union à l’entrée conseil; sans trait d’union à l’entrée ingénieur! Pourquoi ne pas avoir indiqué clairement au lecteur que les deux graphies sont admises?… Si tel n’est pas le cas, cela voudrait dire que l’une des deux est fautive. Mais laquelle?…

Le Larousse en ligne, lui,  est plus explicite sur l’emploi du trait d’union. À l’entrée ingénieur,  sous l’onglet Difficultés, il est dit qu’on écrit :

  • Sans trait d’union : ingénieur agronome, ingénieur chimiste, ingénieur hydrographe, ingénieur météorologue.
  • Avec trait d’union : ingénieur-conseil, ingénieur-docteur, ingénieur-expert. – Plur. : des ingénieurS-conseilS, des ingénieurs-docteurs, des ingénieurs-experts.

 Ce distinguo a-t-il sa raison d’être? Le Larousse en est convaincu, sinon il ne l’aurait pas fait. Mais, moi, je ne le suis pas. Et pour cause. À l’entrée conseil de ce même dictionnaire, il est dit que ce mot «  peut s’employer en apposition, avec ou sans trait d’union »! J’en déduis que les deux graphies, ingénieur-conseil et ingénieur conseil, sont admises!  Pourquoi dire alors qu’il faut nécessairement mettre un trait d’union à ingénieur-conseil, et ce, au singulier comme au pluriel?…

Depuis quand le Robert l’écrit-il sans trait d’union?

La question est mal posée. Je devrais plutôt me demander depuis quand le Robert l’écrit sans trait d’union  (et au pluriel) à l’entrée ingénieur et avec trait d’union (et au singulier)  à l’entrée conseil?

La réponse est la même dans les deux cas : depuis 1967. Vous avez bien lu : depuis 1967, année de parution de premier Petit Robert. Il ne l’a donc jamais écrit autrement!

Aurait-il emprunté cette façon de faire au Grand Robert, dont il se veut l’abrégé ? La réponse est NON. Dans le Grand, à l’entrée ingénieur, on trouve ingénieurconseil (avec trait d’union). Tout comme à l’entrée conseil : « (Appos.) Ingénieur-conseil, avocatconseil, assureurconseil, architecteconseil. »

Pourquoi le Petit Robert se met-il à écrire ce mot sans trait d’union, et à l’entrée ingénieur seulement?…  Je me demande même si les rédacteurs du Petit Robert seraient capables de justifier cette graphie. Mais cela, c’est une autre histoire.

Le NPR ferait-il de ingénieur conseil (sans trait d’union) un cas particulier?

Rien n’est impossible. Peut-être attribue-t-il à ce mot composé le sens de « ingénieur qui agit à titre de conseil ». D’où le pluriel, inattendu,  des  « ingénieurS qui agissent à titre de conseil ». Qui sait? Pour s’en assurer, quelques vérifications s’imposent. Par exemple, omet-il le trait d’union à tous les mots composés de conseil? Si oui, l’absence du trait d’union devient la norme. Si non, ce sera une exception. Constatez par vous-mêmes. À l’entrée avocat,  on trouve  avocat-conseil; à l’entrée médecin, médecin-conseil; à l’entrée assureur, assureur-conseil.  De plus à l’entrée conseil, il donne comme exemples d’emploi en apposition : Ingénieur-conseil. Avocat-conseil. Médecin-conseil de la Sécurité sociale. Cabinet-conseil. La conclusion s’impose. Il y a un manque de cohérence, dans le cas de ingénieur(-)conseil.

De plus, aucune forme plurielle de ces mots n’est présentée. Sans doute ne le fait-on pas parce que les mettre au pluriel est un jeu d’enfants. Il suffit de mettre un S aux deux mots, comme la grammaire le prescrit. Point n’est besoin de le préciser. Tout le monde sait cela!  Alors, écrire « ingénieurS conseil » (sans trait d’union et avec la marque du pluriel au seul premier mot) est clairement un cas particulier! À moins que ce soit une coquille qui attende qu’un lecteur en avise le comité de rédaction du Robert. Chose certaine, il ne faut pas compter sur les lexicographes de la maison, car ils la traînent, cette « coquille », d’édition en édition, depuis près d’un demi-siècle…

BREF…

Il me vient à l’esprit cette phrase de Martin Luther King : « Une loi injuste n’est pas une loi », elle n’a pas à être respectée. Dans le cas présent, m’en inspirant, je dirais  qu’une forme plurielle non conforme à ce que nous enseigne la grammaire, comme l’est ingénieurS conseil, n’a pas, elle non plus, à être respectée. Elle ne devrait pas troubler notre sommeil. Ce n’est pas parce qu’un dictionnaire dit quelque chose que c’est nécessairement parole d’évangile. Penser ainsi n’est pas chose aisée, j’en conviens, surtout après avoir été conditionnés depuis notre jeune âge à penser exactement le contraire. Mais il faudrait que chacun s’y mette. Un dictionnaire sera toujours un ouvrage rédigé par des hommes et, comme chacun le sait :  Errare humanum est!

Maurice Rouleau

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5 commentaires pour IngénieurS-conseilS  ou  ingénieurS-conseil

  1. Ni laxiste ni puriste dit :

    « Il y en a qui ont dans le passé – et encore aujourd’hui – font la forte tête »???… Plus on s’érige en défenseur de la langue, plus on devrait balayer devant sa porte, n’est-ce pas? 😉

  2. Anne dit :

    Les dictionnaires sont-ils à l’abri des coquilles et autres fautes de frappe?

    • rouleaum dit :

      Je dirais que non. Mais étant donné l’autorité que chacun de nous accorde à un dictionnaire, personne ne s’imaginera qu’il peut contenir des coquilles. On croit aveuglément tout ce qu’un dictionnaire contient.

      Mon rapport au dictionnaire n’est plus ce qu’il a été.

      Ce n’est pas une bible. Il n’est pas à l’abri de tout ce qui fait qu’on est humain. Il faudrait que tout un chacun en arrive à la même conclusion.

      D’ailleurs, il arrive souvent que les dictionnaires se copient l’un l’autre. Alors leur fiabilité est encore plus hypothéquée.

  3. Elgocho dit :

    Le Grévisse dit aussi que dans le cas d’un complément du nom « abstrait », la marque du pluriel ne s’applique pas. Je ne me rappelle plus les exemples cités (je n’ai pas ce livre chez moi). Mais on pourrait trouver « des centres d’intérêt » par exemple, car il y a une différence de définition notable entre un intérêt et des intérêts.
    Si mon exemple est bon, on peut tout aussi bien faire une différence entre « des conseils » et ce nouveau terme à la mode « du conseil », qui lui, resterait au singulier.
    Il serait alors logique qu’un « ingénieur conseil » prodigue « du » conseil, sans quoi on l’appellerait sans doute un « ingénieur conseils ». Non ?

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