Létal ou Léthal (2 de 2)

 (Aide) létale  ou  léthale?

2- Son emploi

 

Si je m’intéresse à l’adjectif lét(h)al, c’est que la  manchette « Le Canada fournira de l’aide militaire non létale à l’Ukraine » (Associated Press) agace le réviseur qui dort en moi. L’adjectif létal me semble non seulement mal écrit (graphie), mais aussi mal utilisé (emploi).

Nous avons vu précédemment  ce qu’il en est de sa graphie. Dorénavant, pour être bien vu, il faut écrire létal et non plus léthal. La graphie léthal est devenue fautive, l’étymologie qu’on lui reconnaissait étant apparemment mauvaise! Je dis apparemment, parce que la preuve est loin d’en être faite. Chose certaine, si j’ose encore écrire léthal, mon réviseur sortira son crayon rouge. ― Sauf peut-être si je traduis un texte médical. ― Mais je ne lui demanderai jamais pourquoi il intervient. Son argument sera assurément : « Allez voir dans votre dictionnaire. » Comme si tout ce qui s’y trouve n’était pour lui que pure vérité! Comme si le dictionnaire était sa Bible!

Nous allons nous attarder, cette fois-ci, à l’emploi que le journaliste fait de l’adjectif létal. Un emploi qui m’intrigue, qui me paraît inapproprié. Peut-être est-ce par déformation professionnelle : j’étais traducteur médical dans une autre vie. Et en Méd.  ou en Biol. [marques d’usage associées à cet adjectif], ce qui était, et est toujours, lét(h)al, c’est un gène, une dose, une injection. Pas une aide ni un équipement. D’où mon étonnement à la lecture de cette manchette.

Que fournira donc le Canada à l’Ukraine?

L’article en question le précise :

Cet équipement militaire non létal casques, lunettes de protection balistique, gilet pare-balles, trousses de premiers soins, tentes et sacs de couchage — est destiné à « offrir une protection matérielle et médicale à ceux qui défendent les lignes de front contre l’insurrection », a indiqué Ottawa.

Heureusement que le journaliste le précise, sinon je n’aurais jamais su en quoi consiste cet équipement. Que l’on qualifie à la fois de militaire et de non létal!

 De l’équipement militaire! Vraiment?…

Je suis prêt à admettre que « le casque, les lunettes de protection balistique et le gilet pare-balles » peuvent faire partie de l’accoutrement d’un militaire. Mais il n’y a pas qu’eux qui les utilisent. Je pense, par exemple, à ceux qui pratiquent le tir sportif ou encore les policiers au cours de certaines opérations. Mais que dire des autres fournitures mentionnées?…

Si je me pose la question, c’est que :

  • J’ai acheté ma trousse de premiers soins dans une pharmacie. Et que je sache, ce n’est pas l’endroit où l’on se procure de l’équipement militaire, même si, nous dit la publicité, « On y trouve de tout. Même un ami ». Pas plus que ne l‘est un Canadian Tire où je me suis pourtant procuré ma première tente et mon premier sac de couchage. Alors…
  • Je sais que le Canada aide les Iraquiens (ou Irakiens) touchés par la violence [sic], en leur fournissant, entre autres, de la nourriture et des « abris et approvisionnements de secours (comme des trousses d’hygiène, du matériel de cuisson et des couvertures) ». Le Canada considère alors fournir aux Iraquiens de l’aide humanitaire. Pourtant quand il fournit « trousses de premiers soins, tentes et sacs de couchage » aux Ukrainiens, il appelle cela de l’aide militaire. Le qualificatif varie donc en fonction de celui qui reçoit l’aide ou en fonction de ce que le donateur veut que l’on pense de son geste! Plutôt étonnant, n’est-ce pas?

De fait, que qualifie-t-on généralement de militaire?

Si l’on en croit le NPR, qui dit militaire dit armée, qui vient de armer (pourvoir d’armes). Et une arme, c’est un « Instrument ou dispositif servant à tuer, blesser ou à mettre un ennemi dans l’impossibilité de se défendre ». Alors, fournir une aide militaire à un pays, c’est lui fournir des armes  pour se protéger, des armes qui servent à tuer, « qui provoquent la mort » (i.e. létal!).

Mais ce que le Canada fournira à l’Ukraine ne servira certainement pas à tuer. Il faudrait vraiment être très fort ou très malchanceux pour tuer ou se faire tuer par un casque, une paire de  lunettes ou un gilet pare-balles. Et encore plus, par une trousse de premiers soins, une tente ou un sac de couchage.

Dire que le Canada fournira de l’aide militaire me semble donc exagéré, voire (ou voire même)  inapproprié. Tout comme le serait le fait de qualifier de militaire la nourriture qu’on ferait parvenir aux Ukrainiens et d’humanitaire celle que l’on fait parvenir aux Iraquiens.

De l’aide militaire non létale! Vraiment?

Vu que tout ce qui est militaire concerne les armes (qui servent à tuer), comment peut-on parler d’armes non létales?…

Sommes-nous en présence d’une contradiction dans les termes ou d’un oxymoron, du genre : un illustre inconnu? J’opterais pour la contradiction, car l’oxymoron est une figure de style, et les militaires ne sont pas reconnus pour en avoir. Du style, s’entend.

Que cache cette formulation? Pourquoi qualifier une aide militaire de non létale? Serait-ce que le Canada ne veut pas être accusé de fournir de l’aide militaire létale (en termes clairs : des armes létales!) à un pays soi-disant ami? Qui sait? Vous n’aimez pas « armes létales »? Moi, non plus. Vous trouver que c’est pléonastique? Moi aussi. Mais…

Reprenons du début.

On ne peut nier une chose qui n’existe pas. Par exemple, il faut savoir ce qu’est une fête pour dire que tel ou tel rassemblement n’est pas une fête. Dire d’une affirmation qu’elle est non acceptable implique que l’on a une idée très précise de ce qui est acceptable. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr. Donc, dire qu’une aide militaire est non létale implique qu’il existe une aide militaire létale. Cela va de soi. Ces deux adjectifs juxtaposés (ou co-occurrence) me laissent perplexe. Je vois, dans aide militaire non létale, une contradiction et, dans aide militaire létale, une répétition, ou pléonasme.

Mais parle-t-on vraiment, dans la vraie vie, d’aide militaire létale?

Pour le savoir, je questionne Google, bien conscient que le résultat ne sera pas d’une rigueur absolue. Chose certaine, il me donnera une idée non seulement de  l’existence de cette co-occurrence, mais aussi de la fréquence, toute relative, de son emploi.

Le terme « aide militaire létale » est bel et bien recensé. À ma grande surprise d’ailleurs. Mais son emploi est peu courant. Google n’en relève, en date du 29 août, que 1 170 occurrences! C’est effectivement très peu comparativement aux 41 000 000 d’occurrences de « aide militaire » tout court. En voici quelques exemples, choisis en raison de leur provenance :

  • « Les États-Unis ont fait savoir la semaine dernière qu’ils étudiaient des demandes ukrainiennes d’aide militaire létale et non létale, et ont décidé de répondre favorablement à certaines d’entre elles, comme l’envoi de rations alimentaires. » (Source)   Est-ce que ces rations font partie de l’aide militaire parce qu’elles sont destinées aux soldats? Et si elles étaient plutôt destinées aux civils…  dirait-on plutôt que c’est de l’aide humanitaire?…
  • « Les parlementaires américains ont défié Barack Obama en approuvant à l’unanimité une loi autorisant de nouvelles sanctions contre la Russie et une augmentation de l’aide militaire, y compris létale, à l’Ukraine, ce que le président américain refuse pour l’instant. » (Source)
  • « Selon le journal arabophone Ma Waraa Al Hadath, citant une source informée, la partie algérienne aurait prétexté la lutte du polisario contre Al Qaida, pour justifier cette demande d’aide militaire létale, qu’elle souhaite livrer aux milices séparatistes. » (Source)
  • Question : « […]  Est-ce que le rythme de l’aide militaire a augmenté depuis l’offensive de Daech [comprendre État islamique] sur Kobané ? » Réponse :  « Nous avons indiqué à plusieurs reprises que la France apportait de longue date une aide militaire, létale et non létale, à l’opposition démocratique syrienne. Comme l’a annoncé M. Laurent Fabius le 7 octobre à l’Assemblée nationale, «nous renforçons notre propre coopération avec les forces armées qui, sur le terrain, combattent Daech. »   (Source)

Vous aurez sans doute relevé une constante dans ces extraits. Il s’agit toujours  de demandes ou de réponses officielles, formulées par un pays à un autre. Jamais d’un groupe à un autre. Dans un tel cas, on parlerait de trafic d’armes! Et un pays ne fait jamais de trafic d’armes!  Il fournit de l’aide militaire létale!

Langue de bois, quand tu nous tiens!

C’est à ne pas en douter un bel exemple  de « langue de bois », ou novlangue pour ceux qui se veulent plus modernes : cette  façon particulière qu’ont les politiciens de s’exprimer en recourant à des formules édulcorées. En politique, appeler un chat un chat, ça ne se fait pas. On parlera plutôt d’un représentant domestiqué de race féline. On risque moins ainsi de provoquer une réaction panique chez ceux qui ont une peur morbide des chats.

Je me demande même si l’on n’a pas choisi létal pour mieux faire passer la pilule, pour édulcorer le caractère violent du geste posé, que constitue la fourniture d’armes. On parle de combat meurtrier et non pas léthal; de projectile meutrier et non pas léthal.  Mais on parle d’armes létales. Comme si dire qu’une chose est létale avait moins de conséquences que de la dire mortelle ou meurtrière.  Lét(h)al frappe moins l’imaginaire. Par conséquent, ça serait plus acceptable. Mais il s’en trouve qui pensent le contraire. (Voir Why the Phrase “Non-Lethal Arms » May Be More Harmful Than It Sounds)

Encore faudrait-il s’entendre sur le sens à donner à arme létale ou non létale. Ceux qui aimeraient savoir ce qu’on peut trouver dans un magasin d’armes non létales peuvent aller à l’adresse suivante : https://en.wikipedia.org/wiki/Category:Non-lethal_weapons. Ils seront peut-être surpris de n’y trouver ni de  bulletproof vests ni de ballistic goggles.

Même si l’on peut faire remonter le principe de l’arme non létale à des temps immémoriaux (utiliser le plat de l’épée, le fouet, le bâton, les chevaux pour contenir un attroupement, les chiens dressés à mordre n’a jamais tué qui que ce soit, « sauf par accident »), l’emploi de ce terme n’est pas aussi ancien. Pas plus d’ailleurs que ne l’est celui d’armes létales. Selon le Ngram Viewer, outil de recherche de Google, le terme armes létales serait apparu vers 1975; et armes non létales, vers 1984. Cette terminologie serait donc très récente, même si faire la guerre est une activité dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Quand et où ces termes ont-ils fait leur apparition?

J’ai lu, je ne me rappelle plus où, que cela daterait de l’époque de l’administration Reagan, 40e  président des États-Unis. Ce qui correspond chronologiquement aux résultats obtenus avec Ngram Viewer.

Si tel est bien le cas ― ce qui est possible, mais non prouvé ―, ces termes seraient anglais d’origine (ou, pour les pointilleux, américains).

De plus,  la provenance de la manchette en question, à savoir l’Associated Press, nous dit que l’article a été traduit de l’anglais. Et qui dit traduire, dit parfois trahir. Trahir (ne pas refléter) le message ou encore trahir (révéler) celui qui a fait le travail….

Serait-ce un anglicisme

NON, diront certains.

Et ce, parce qu’en anglais l’adjectif s’écrit avec un h.  Mais l’étymologie qu’en donne ce dictionnaire me laisse perplexe. Pourquoi faire dériver lethal d’un mot latin qui ne prend pas de h? Le M-W dit que cet adjectif vient du «  Latin letalis, léthalis, from letum, death ». N’aurait-il pas été plus approprié de faire dériver lethal du  « Latin lethalis, letalis, from lethum, death »? Ne serait-ce que pour être cohérent? Mais tel n’est le cas. Allez savoir pourquoi…

OUI, diront certains autres.

Et ce, parce que la valeur sémantique de l’adjectif anglais diffère de celle que les dictionnaires français attribuent à son sosie.

En anglais (M-W), cet adjectif a plusieurs acceptions que n’a pas son sosie français lét(h)al :

1

  • a :  of, relating to, or causing death <death by lethal injection>
  • b :  capable of causing death <lethal chemicals>

2

:  gravely damaging or destructive : devastating  <a lethal attack on his reputation>

3

  • :  very potent or effective <a lethal fastball>; also :  having a high alcohol content <a lethal rum punch>

Faut-il le rappeler, la marque d’usage associé à cet adjectif français, tant par le NPR que par le  Petit Larousse, est uniquement  Médecine ou Biologie.

Se pourrait-il que le premier qui a traduit lethal arms se soit laissé leurrer par l’existence de son sosie français? Qu’il ait inconsciemment attribué à l’adjectif français le sens qu’a l’adjectif anglais? Rien n’est impossible. Il est bien tentant, par exemple, de traduire to demand par demander, même si le verbe anglais signifie exiger. Ou encore de traduire phrase par phrase alors que ce mot signifie expression. Ou encore de traduire Adverse effects par Effets adverses (déjà lu dans une publication de l’OMS) alors que le terme reconnu par tous est  Effets indésirables. C’est le genre d’erreur que commettrait un traducteur en formation ou un « prétendu » traducteur. Mais pas un traducteur professionnel. Se pourrait-il que traduire lethal arms par armes létales soit du même acabit? Qui sait? Ce pourrait être une deuxième (ou seconde) explication à cet emploi, qui viendrait s’ajouter à la première (recours à la langue de bois), sans pour autant l’exclure.

Bref, même si qualifier des armes de létales ou de non létales ne correspond pas à l’usage décrit dans les dictionnaires, même si qualifier ainsi les armes est soit une redondance, soit une contradiction dans les termes, il n’en demeure pas moins que son emploi spécialisé (diplomatie) est fort probablement là pour rester. Quand  il sera admis dans la langue générale, cet emploi « particulier »  ne posera plus problème. À Méd. et Biol., on ajoutera, Diplom. comme autre marque d’usage. C’est ce qu’on a fait, par exemple, à office (proposer ses bons offices) ; à instrument (au sens de : l’original d’une convention, d’un traité); ou encore à référendum (au sens de : demande d’un agent diplomatique à son gouvernement en vue de recevoir de nouvelles instructions). Ou encore, on ajoutera Anglic. comme on l’a fait pour conventionnel dans son emploi avec armement, même si n’y a là aucune  convention : [(1952 ◊ anglais conventional) Anglic. Armement conventionnel, non nucléaire].

C’est ainsi que la langue évolue. Pour le meilleur et pour le pire. Pour ce qui est de lét(h)al, dans armes létales, il en sera ainsi tant que d’autres régents ne viendront pas  y mettre leur nez… Alors, on pourra s’attendre à mieux comme à pire.

 Maurice Rouleau

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3 commentaires pour Létal ou Léthal (2 de 2)

  1. faelnor dit :

    Série de billets intéressante, comme toujours. En ce qui me concerne, je n’ai jamais vu l’adjectif « léthal » paré de ce ‘h’ en français, même lorsqu’il m’a été enseigné ; sa vue me choque donc profondément, à tort (mais peut-on se défaire de ces impressions de jeunesse ?)

    Pour ce qui est du sens, j’avoue ne saisir ni la contradiction ni le pléonasme. L’adjectif létal, d’autant que je puisse vérifier depuis l’accès internet bridé de mon poste de travail, désigne une chose entraînant à coup sûr ou du moins avec une quasi-certitude la mort lorsqu’elle est employée. C’est du moins la définition que j’ai apprise.
    Aussi, parce que les armes ne sont pas toutes par essence conçues pour entraîner la mort, mais dans de nombreux cas seulement pour blesser ou mettre l’ennemi dans l’impossibilité de combattre, la distinction entre armes létales ou non m’apparaît parfaitement valide. Un fusil d’assaut, dans son utilisation la plus bête, aura de très fortes chances d’entraîner la mort — un gourdin, beaucoup moins.
    Votre définition, soit de « létal », soit de « arme » est donc différente de la mienne. Idem pour ce qui est du domaine militaire.

    Pour le reste, je veux bien croire que l’« arme non-létale » est un anglicisme, vu le caractère quasi-idiomatique de l’expression tandis que son utilisation hors de ce contexte reste principalement médicale.

  2. LMMRM dit :

    Parlons du mot «militaire» : une aide militaire = une aide à l’armée.
    «Militaire» est ici un adjectif relationnel. Le matériel dont il est question n’est pas spécifiquement militaire. Si je donne des chaussettes à l’armée Rouge, ce n’est pas une aide militaire, mais c’est bien une aide à l’armée.
    A «aide militaire non létale» on préférera donc – à moins d’être un gouvernant ou un journaliste, c’est-à-dire bien souvent un laquais grassement subventionné dudit gouvernant, du moins en France –, on préférera donc, disais-je, une expression comme «don à l’armée de matériel non offensif».

  3. LMMRM dit :

    Ou «fourniture à l’armée de matériel non offensif», etc.

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