M devant b, m et p (2 de 2)

Pompon, mais bonbon!

2

 

La règle veut que l’on mette non pas un mais un M devant un b, un m ou un p. Soit. Mais nulle part je n’ai trouvé d’explication à cette contrainte. Pas même dans ma grammaire. Je me suis alors dit qu’en examinant les exceptions j’y verrais sans doute plus clair. Ce fut peine perdue (Voir ICI). Dans ces mots, la raison d’être, présumée, d’un N n’est pas toujours évidente. Quant à la présence obligatoire d’un M devant les trois fameuses consonnes, b, m et p, elle reste un mystère. À moins qu’il y ait quelque chose d’autre qui ne soit pas apparent, qui soit systématiquement passé sous silence. Mais quoi exactement?

D’où vient donc ce M que la règle nous impose de mettre devant les b, m et p?

Serait-ce une contrainte phonétique?

Une contrainte comme celle qui veut que l’on prononce le e suivi de deux consonnes ou d’un x comme s’il s’agissait d’un e ouvert (i.e. è), même s’il n’est pas coiffé d’un accent (ex. eRMite [ɛʀmit], meRCi [mɛʀsi], seXe [sɛks], anneXe [anɛks], Te [fɛt] ou Ces [fɛs])?

Vérification faite, NON. Que la syllabe contienne un M ou un N, sa prononciation reste la même. Voyez par vous-mêmes : aMbigu [ɑ̃bigy], aNcrer [ɑ̃kʀe] , eMbrasser [ɑ̃bʀase], eNrager [ɑ̃ʀaʒe], iNcapable [ɛ̃kapabl], iMpotent [ɛ̃pɔtɑ̃], tyMpan [tɛ̃pɑ̃], toMbe [tɔ̃b], toNdre [tɔ̃dʀ], luNdi [lœ̃di], huMble [œ̃bl].

La phonétique n’aurait donc rien à y voir.

Ouvrons ici une parenthèse.

Sceptique de nature, je tiens à m’assurer que cette conclusion, qui semble sauter aux yeux, résiste à un examen plus approfondi. Je décide donc de passer en revue les 363 mots qui, dans le NPR, contiennent les suites iMb, iMm ou iMp, me disant que cet échantillon serait assez important pour valider cette conclusion.

Dans tous les mots contenant la suite iMp, les deux premières lettres se prononcent comme dans IMparfait [ɛ̃paʀfɛ] ou grIMper [gʀɛ̃pe]. Une seule exception : iMpeachment. Dans cet  anglicisme, elle se prononce comme dans sa langue d’origine, à savoir  [impitʃmɛnt].

Dans tous les mots contenant la suite iMb, les deux premières lettres se prononcent comme dans IMbécile [ɛ̃besil] ou regIMber [ʀ(ə)ʒɛ̃be]. Sauf quelques rares mots d’origine étrangère, où elle a gardé sa prononciation d’origine (ex. berimbau [beʀimbo]; marimba [maʀimba]; yohimbehe [’jɔimbe] et son parent yohimbine [’jɔimbin]).

Bref, que les mots contiennent la suite iMp ou iMb, la prononciation des deux premières lettres est toujours la même, à savoir [ɛ̃] (comme dans : bain, brin, plein), à quelques exceptions près, à savoir des mots d’origine étrangère.

 Dans le cas des mots contenant la suite iMm (N = 99), il en est tout autrement. Ce n’est qu’exceptionnellement que la première syllabe se prononcent [ɛ̃]. Cela ne se produit que dans les cinq mots suivants : immangeable, immanquable, immanquablement, immariable et immettable.

             Qu’ont donc de si spécial ces 5 mots? Seraient-ils les seuls à avoir le préfixe  privatif in-? NON. Ce préfixe se retrouve également dans les mots immature, immaculé, immensurable, immobile, mais sa prononciation est différente. Seraient-ils les seuls à avoir comme suffixe –able ou son dérivé -ablement? NON. Pensez à immuable…

Comment se prononce la suite IMm dans tous les autres cas (i.e. dans les 94 autres mots)? Selon le NPRobert 2010, elle se prononce de deux façons :

  • comme si le M du préfixe n’existait pas, ou n’existait plus :   IMmature se prononce [Imatyʀ]. Il en est de même pour 74 de ces mots.
  • comme si le M du préfixe existait ou pas ― on aurait le choix ― (IMmense se prononce [immɑ̃s] ou [imɑ̃s]). Il en est de même pour les 20 derniers mots.

Moi, je fais partie de ceux qui prononcent toujours le M de IMm-. C’est peut-être ce qui fait dire à des francophones non québécois que j’ai un accent? Il faut savoir que l’accent est plus dans l’oreille de celui qui écoute que dans la bouche de celui qui parle. Mais passons!

Fermons la parenthèse.

Bref, l’obligation de mettre un M devant un b, m ou p, n’a vraiment rien d’une contrainte phonétique.

Serait-ce un vestige?

Se pourrait-il que le M qui, de nos jours, doit précéder les trois fameuses consonnes  ne nous soit pas imposé par une règle, mais bien plutôt qu’il s’impose de lui-même? Autrement dit, que ce M se trouve dans ces mots simplement parce qu’il se trouvait déjà dans l’étymon du mot en question? Cette hypothèse mérite qu’on y regarde de plus près. Car, si tel est le cas, on ne peut plus parler de règle proprement dite. Mettre un M irait tout simplement de soi. C’est peut-être la raison pour laquelle je n’ai rien déniché dans ma grammaire. Qui sait?

Dit autrement : est-ce que tout M devant un b, m et p est un ancien N?

Voyons ce que le NPR 2010 peut nous dire à ce sujet. J’y ai trouvé, sans me donner grand mal, les mots suivants :

  • ambages        ◊  latin ambages
  • colombe          ◊  latin columba
  • décembre       ◊  latin decembris (mensis)
  • membre          ◊  latin membrum
  • lampe            ◊  bas latin lampada,
  • limpide            ◊  latin limpidus
  • rompre          ◊  latin rumpere
  • amphore        ◊ grec amphora
  • cymbale          ◊ grec kumbalon
  • emblème        ◊ grec emblêma
  • emplâtre        ◊ grec emplastron
  • nymphe          ◊ grec numphè
  • psammite      ◊ grec psammos
  • pompe             ◊ grec pom
  • sympathie     ◊ grec sumpatheia
  • tympan           ◊ grec tumpanon
  • bambou          ◊ portugais, du malais bambu
  • bombe              ◊ italien bomba
  • cambiste         ◊ italien cambista, de cambio « change »
  • cambuse         ◊ néerlandais kombuis
  • estompe          ◊ néerlandais stomp « bout »
  • pampéro        ◊ espagnol pampero, de pampa
  • vamper            ◊ anglais to vamp

Cette vingtaine de mots ― et combien d’autres encore ―devrait vous convaincre de la pertinence de l’hypothèse avancée.

Si je dois mettre un M devant les b, m ou p de ces mots français, ce n’est pas parce qu’une règle m’y oblige, mais bien parce que leur étymon en contenait déjà un. Ce M est donc un vestige, un « reliquat » du mot d’origine. Rien de plus. Rien de moins. Et ce, quelle que soit sa langue d’origine : latine,  grecque ou autres (anglais, espagnol, italien, néerlandais, portugais).

Universaux du langage?

Quelle que soit la langue d’origine!…  Voila qu’une nouvelle question surgit : cette particularité [présence d’un M devant un b, m, p] ferait-elle partie des universaux du langage? On appelle ainsi l’« ensemble de concepts, formes, relations supposés exister dans toutes les langues du monde ». Je ne m’aventurerai pas sur ce terrain, car je n’ai pas les connaissances voulues. Je ne peux que soulever la question. Mais si tel était le cas?…

Si tel était le cas, la question que je me posais au départ n’aurait plus sa raison d’être. Il ne s’agirait pas d’une règle, malgré ce qu’on en dit. Il s’agirait plutôt d’un simple moyen mnémotechnique : l’étymon en contient un, le mot français qui en dérive doit en contenir un lui aussi. Cela devrait nous faciliter l’apprentissage de l’orthographe. Oui, mais… il faut s’y connaître en étymologie. Ce qui est loin d’être assuré, vous en conviendrez.  Pourquoi dire que c’est une règle si ce n’en est pas une? Pourquoi ne pas appeler un chat un chat?… Mais n’est-ce vraiment qu’un simple moyen mnémotechnique? Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que tous les M devant b, m et p s’expliquent de cette façon. Est-ce bien le cas? C’est à voir.

Les régents y auraient-ils mis leur grain de sel?

Pourquoi parler de « règle »? C’est une question demeurée sans réponse.  J’en suis donc réduit à spéculer. Qui nous dit, par exemple, que les régents n’auraient tout simplement pas voulu nous faciliter la maîtrise de l’orthographe, nous simplifier l’existence. Voici le genre de raisonnement qu’ils auraient pu se tenir :

  • Étant donné que, dans les adjectifs latins composés du préfixe privatif IN- suivi d’un b, m ou p, ce dernier s’écrit toujours avec un [ex. : IMberbis (qui n’a pas de barbe), IMmaculatus (qui n’a pas de tache), IMpotens (qui n’a pas la puissance)];
  • étant donné que les adjectifs français qui tirent leur origine de tels mots s’écrivent eux aussi avec un M [ex. : Impalpable  ◊ bas latin impalpabilis, Impavide  ◊ latin impavidus, Impossible ◊ latin impossibilis],
  • ne serait-ce pas une excellente idée que d’imposer, par une règle, d’en faire autant dans TOUS les autres cas?

Voilà qui n’est pas bête. Les francophones n’auraient plus alors à se demander si tel mot peut se réclamer d’un étymon, reconnu ou pas pour en contenir un M. Le fait que, par exemple, imbitable, immangeable impaludation, impartial, soient non pas des mots empruntés mais bien des mots composés (de 1. IN et biter « comprendre » / de 1. IN et mangeable / de 2. IN -, d’après paludisme / de 1 IN et partial) n’en ferait pas des cas à part. Ils prendraient, eux aussi, un M. Autrement dit, la connaissance de l’étymologie ne serait plus un « prérequis ». J’ai mis prérequis entre parenthèses pour éviter d’être mal jugé par ceux qui y verraient un anglicisme (1).

Mais est-ce vraiment le raisonnement que se sont tenu les régents? Disons que l’idée est intéressante, mais non vérifiable.

Poursuivons sur la même lancée. Qui nous dit que les régents n’auraient pas poussé plus loin leur raisonnement et n’auraient pas étendu cette obligation à tous les mots dont le préfixe EN- est suivi lui aussi d’un b, m ou p? La chose est possible, étant donné que IN– et  EN– sont de proches parents. Le NPR définit  ainsi EN- : Élément, du latin in- et im-, de IN « dans ».

Si tel est vraiment le cas, les régents à qui l’on devrait cette idée  sont morts depuis belle lurette : cette contrainte date de plusieurs siècles. Déjà au début du XVIIe siècle, plus précisément dans le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, de Jean Nicot (1606), tous les verbes qui aujourd’hui s’écrivent avec EM- s’écrivaient déjà ainsi. Il faut remonter plus loin dans le temps pour rencontrer des verbes où le N avait encore sa place. En voici quelques exemples : embourber (XIIIe, eNborber); empêtrer (XIIe eNpaistrié); embrasser (eNbracelt); empirer (XIIe s., eNpeirez); empoisonner (XIe eNpoissonné); emporter (XIe s., eNporter); empresser (XIIe, eNpressoit); emprisonner (XIIe, l’eNprisone); empoigner ( XIIe s., eNpogner). 

Ce désir des régents de nous simplifier la vie ― en supposant que telle ait été leur motivation ― se serait-il limité aux préfixes IN- et EN-? C’est mal les connaître. Ils en ont remis. Du moins si l’on en croit le NPR. Voyez par vous-mêmes.

  1. D’où vient donc le M de chaMbranler? Réponse : « étym. 1880 ◊ mot de l’Ouest, de branler, avec influence de chaNceler»! Pourquoi ne pas écrire chaNbranler, comme on écrit chaNceler? Je vous laisse deviner.
  2. D’où vient le M de doMpter? Réponse : «  étym. xive;  doNter »! (Voir ICI) Difficile à croire, n’est-ce pas?
  3. D’où vient le M de eMpan? Réponse : « étym. 1532; espan xiie     ◊ francique    °spanna »! Cherchez l’erreur.
  4. D’où vient le M de piMprenelle? Réponse : « étym. xve; piprenelle xiielatin médiéval pipinella… ». Je ne m’en serais jamais douté.
  5. D’où vient le M de saMpan? Réponse : « ◊ mot chinois, proprement « trois (saN) bords (pan) »!  Qui l’eût cru?
  6. D’où vient le M de saMpi? Réponse : « étym. 1870 ◊ caractère grec figurant à la fois un saN (nom dorien du sigma, ς) et un pi (π) ». Pourquoi n’y ai-je pas pensé?…
  7. D’où vient le M de taMpon? Réponse : « étym. 1430 ◊ variante nasalisée de tapon »! Là, c’est la cerise sur le sundae (voir ICI), comme on dit chez nous ou sur le gâteau, comme on dit ailleurs. On aurait pu nasaliser en utilisant un N. Mais on a choisi d’y mettre un M. Devinez pourquoi. En français, on ne fait pas que nasaliser, on dénasalise aussi. Voyez par vous-mêmes : copain : étym. 1838; copin 1708 ◊ forme dénasalisée de l’ancien français compain → Voilà de quoi en boucher un coin a n’importe qui, moi y compris.

Est-ce que les étymologies fournies sont crédibles? Si oui, force est de conclure que certains M sont arrivés dans la langue comme par l’opération du Saint-Esprit. Par Saint-Esprit, j’entends sous l’impulsion d’un quelconque régent ou d’un régent quelconque. À vous de choisir.

Si les régents ont tenu mordicus à nous simplifier l’existence en faisant de l’utilisation d’un M devant un b, m et p une règle formelle, même quand cela est tiré par les cheveux ― rappelez-vous tampon, sampi, sampa, dompter ―, pourquoi nous la compliquent-ils en y dérogeant, en admettant des exceptions? Euh…

Comme je l’ai souvent dit, la cohérence et la langue ne font pas toujours bon ménage.

Hélas!

Maurice Rouleau

 

(1)  On m’a appris que prérequis était un anglicisme! Et je m’en suis toujours méfié comme de la peste. Et il est toujours considéré tel dans des ouvrages publiés au Québec  (Dict. des anglicismes, Le Colpron, C. Forest et D. Boudreau, Beauchemin, Montréal, 1999; ou encore Dict. québécois d’aujourd’hui, Jean-Claude Boulanger, Dicorobert, Saint-Laurent, 1993).

Mais tel n’est pas le cas d’après le NPR 2010 et le Larousse en ligne. Cela me réjouit, car je me suis toujours demandé ce qui valait à ce mot une si mauvaise étiquette. Faut savoir qu’au Québec un mot anglais a très mauvaise presse. Ailleurs, il ne semble pas en être de même. Mais ça, c’est une autre histoire.

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2 commentaires pour M devant b, m et p (2 de 2)

  1. Jeremie dit :

    Un autre exemple un peu en marge, on trouve aussi les homophones {compte ; conte} du même étymon latin dont on nous dit « du b. lat. computus attesté au sens de « calcul », « quantité dénombrée »; « estimation, considération ». La graphie étymol. compte (3etiers xiiies. J. Le Teinturier, Mariage sept Arts ds T.-L.) s’est spécialisée au sens de « calcul », la graphie conte étant réservée au sens de « récit », v. conte. II, calque de l’ital. conto corrente, attesté dep. 1447-64 (Corrispondenza di una filiale dei Medici ds Batt.). »
    Mais que fait-on du « comté » sur lequel aurait régné ledit « comPte » ? pas si simple de déduire l’orthographe et encore moins de faire le lien entre ces mots de la même famille (et quel traitement réserver au fromage et à la région Franche-Comté ?)

    • rouleaum dit :

      Pas facile en effet de déduire l’orthographe à partir de l’étymon (du moins de celui qu’on lui attribue). C’est là qu’on voit le côté arbitraire de la langue.

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