La langue française et ses caprices

NénuFar et non plus NénuPHar

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Nénuphar aurait été mal écrit!

Que dire de camphre ou encore de muphti?

 

De nos jours, il est préférable d’écrire nénufar et non plus nénuphar, comme je l’ai appris. C’est ce que prescrit la Nouvelle Orthographe. J’appelle ainsi l’ensemble des recommandations qui ont été faites en 1990 par les experts du CSLF (Conseil supérieur de la langue français) et qu’on retrouve, présentées différemment, dans le  Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, signé Chantal Contant. ― Cette auteure se veut le héraut, pour ne pas dire le porte-voix en terre(s) d’Amérique de ces « rectifications ». ― Il ne me reste donc plus qu’à m’habituer à écrire ce mot autrement. Ou à le voir écrit autrement sans m’en offusquer.

            N’allez pas penser que je suis un nostalgique de nénuphar. NON. Si aujourd’hui j’aborde ce sujet, c’est que je veux savoir ce qui a bien pu amener les experts à faire cette recommandation; savoir si cette « rectification » va bien dans le sens du mandat qui leur avait été confié : simplifier l’apprentissage de la langue.

            La Nouvelle Orthographe recommande (règle G16 du Grand Vadémécum) de  « Donner la préférence, lorsque la prononciation est  f  à la graphie f  plutôt qu’à la graphie ph, si deux graphies coexistent pour un même mot. »

C’est ainsi que parafer (ou parafe) devra être préféré à parapher (ou paraphe), puisque ces deux graphies sont ACTUELLEMENT consignées dans le dictionnaire; que éléphant, symphonie ou pharmacie continueront, eux, de s’écrire avec ph, puisqu’ils ne se sont jamais écrits autrement. Voilà qui est on ne peut plus clair. Mais à une condition : ne pas trop se poser de questions. Ce que j’arrive difficilement à faire, vous la savez. On est ce qu’on est (ou qu’on naît), n’est-ce pas?

Ouvrons ici une parenthèse.

On pourrait, tout aussi bien et fort pertinemment, se demander pourquoi parafe peut s’écrire de deux façons (avec ph ou f), mais pas éléphant. Parafe vient pourtant d’un mot qui s’écrivait au moyen âge avec ph ( étym. 1394; « paragraphe » 1390 ◊ latin médiéval paraphus, altération de paragraphus); et éléphant, d’un mot qui s’écrivait avec f (étym. elefant xiie; surtout olifant jusqu’au xve).  C’est ce que le NPRobert nous dit. À noter : dans le premier cas, on a changé  le ph en f  et, dans le second, on a fait l’inverse, on a changé le f en ph! L’application d’un même principe, à savoir le respect de l’étymologie, ne donne donc pas toujours les mêmes résultats. Les régents y ont manifestement mis leur grain de sel. Que conclure d’autre?

On pourrait également se demander à quelle époque on a commencé à écrire parafe, lui dont l’étymon est paraphus. Est-ce un phénomène récent ou pas?… Croyez-le ou non, parafe a précédé paraphe! Du moins si l’on en croit les Dictionnaires d’autrefois  (Voir ICI).

Paraphe ne serait apparu qu’en 1762 (DAF, 4e éd.), alors que parafe, et lui seul, figure déjà dans le DAF, 1ère éd., publié en 1694. Allez savoir pourquoi. Doit-on penser que les régents y ont également mis leur grain de sel? Il me semble que oui, au vu de ce que Jean-François Féraud écrit, à l’entrée PARAFE ou PARAPHE dans son Dictionaire critique de la langue française (1787-88) :

Les Dictionaires mettent l’un et l’aûtre de ces deux manières d’ortographier ces deux mots: la 1re est la plus simple et la plus comode: elle mérite la préférence.

Clairement, ce n’est pas l’étymologie qui gouverne les décisions de ce régent. Nous verrons plus loin qu’il en est tout autrement en 1990! Du moins en apparence.

On pourrait aussi se demander si l’Académie, qui dit endosser (1) pleinement ces « rectifications », est fidèle à son engagement. La réponse est NON. Dans la 9e éd. de son dictionnaire, l’Académie, qui vient tout juste de terminer la lettre P, admet les deux graphies, parapher et parafer, mais ne privilégie pas la graphie « rectifiée ». En effet, à l’entrée parafer, elle renvoie le lecteur à parapher où l’on peut lire :

PARAPHER v. tr. XVsiècle. Dérivé de paraphe. Revêtir de son paraphe ; marquer d’un paraphe. Il a paraphé toutes les pages du contrat. Parapher une ratureParapher un registre officiel. (On a écrit aussi parfois Parafer.)

Comment peut-on prétendre endosser les recommandations de Rapport de 1990 et faire de la graphie discréditée l’entrée principale?…

Fermons la parenthèse.

Nénuphar Nénufar

S’il faut préférer nénufar à nénuphar, comme le recommandent les experts, c’est que ces deux graphies coexistent. C’est du moins ce qu’exige la règle G16. À noter que l’emploi de coexistent (indic. présent) laisse clairement entendre que ces deux graphies sont ACTUELLEMENT consignées dans les dictionnaires. Si non, on aurait écrit ont coexisté. Mais est-ce vraiment le cas? Rien n’est moins sûr.

De 1967 à 1990, le Petit Robert n’admet qu’une graphie : nénuphar. L’Académie française, dans la 8e éd. de son dictionnaire (DAF, 1935), en fait autant. Une seule conclusion s’impose : depuis près d’un siècle, nénuphar est la seule graphie « autorisée » par les dictionnaires. D’où vient donc l’idée que ces deux graphies COEXISTENT? Mystère et boule de gomme! Si l’on applique la règle G16 à la lettre, il faudrait plutôt continuer d’écrire nénuphar, tout comme on doit continuer d’écrire pharmacie. Pourquoi donc la Nouvelle Orthographe veut-elle, elle qui se bat contre les irrégularités, que l’on fasse une exception et que l’on écrive dorénavant nénufar? Euh… Est-ce une inconséquence qui aurait échappé aux experts? Pas cette fois-ci!

Les experts sont conscients de ce qu’ils font, nous dit le Grand Vadémécum :

En ce qui concerne le mot nénufar, il s’agit d’un cas à part. Le Rapport du CSLF lui redonne sa graphie d’origine pour corriger une erreur historique qui datait de 1935. Avant cette date, nénufar avec  était  bien dans les dictionnaires, notamment dans toutes les éditions du DAF : ce mot vient de l’arabe avec f, et non du grec avec ph. Ce n’est pas pour « écrire phonétiquement, écrire au son » qu’on lui (re)met un f aujourd’hui, mais pour le réconcilier avec ses origines, par respect de son étymologie. C’est le seul mot avec ph qui est touché par la « rectification ». Les quelques autres mots de la liste dont le f est préféré au ph sont des « choix » entre deux formes existantes. (p. 40)

Il y a, dans ce paragraphe, plusieurs éléments (en gras) qui retiennent mon attention et sur lesquels j’aimerais revenir.

1- « Il s’agit d’un cas à part ».

On avoue qu’il s’agit bien d’un cas particulier. On en remet même : « C’est le seul mot avec ph qui est touché par la rectification ». Comme si les experts n’avaient voulu laisser échapper aucun mot! Pourquoi alors avoir choisi ce cas particulier pour faire la promotion de cette réforme? Il faut savoir que le sous-titre du Grand Vadémécum est « Cinq millepattes sur un nénufar ». Il ne s’agit pourtant pas ici d’une opération de marketing, qui, de par sa nature, doit faire ressortir le caractère unique du produit. On est, tout au contraire, dans une opération d’uniformisation, de normalisation, de « rectification ». Est-ce que, dans l’ardeur de la promotion de cette réforme, on ne se serait pas emmêlé les pinceaux? Poser la question, c’est peut-être y répondre.

2- « pour corriger une erreur historique ».

Le Comité d’experts n’avait pourtant pas pour mandat de corriger ce type d’erreur. Surtout qu’il s’agit d’un cas unique. Il fallait que cette « erreur » agace au plus haut les experts pour qu’ils se sentent, malgré tout, obligés d’intervenir! Mais passons!

3- une erreur historique qui « datait de 1935 ».

Que s’est-il donc passé cette année-là? Les Immortels ont apparemment fait une bourde : ils ont décidé que ce mot s’écrirait dorénavant nénuphar, et non plus nénufar, comme ils l’écrivaient depuis 1694. Vous avez bien lu : 1694. En fait depuis que le Dictionnaire de l’Académie Française existe! (Voir ICI).

Les Académiciens devaient certainement avoir une très bonne raison d’effectuer une telle « correction ». Mais, que je sache, ils ne s’en sont ouverts à personne. Ils auraient, semble-t-il, pris conscience, soudainement, que, durant des siècles, ils avaient erré! Une correction s’imposait!…

            1935  serait donc l’année charnière. Pour l’Académie, du moins. En effet, le Grand Vadémécum nous dit que : « Avant cette date, nénufar avec f  était bien dans les dictionnaires, notamment dans toutes les éditions du DAF. » En utilisant ici l’imparfait (était) au lieu du présent de l’indicatif (est), on nous dit à mots cachés que ces deux graphies ne coexistent pas, contrairement à ce que la règle stipule, mais plutôt qu’elles ont coexisté. Pourquoi alors la corriger? Euh… Mais passons! De plus, l’emploi de l’article défini les (dans les dictionnaires) laisse à entendre que tous les dictionnaires parus avant 1935 admettaient cette graphie et que l’on ne prend à témoin qu’un seul d’entre eux, à savoir le DAF, dans ses différentes éditions. Mais est-ce vraiment le cas?

Voyons ce qu’en disent certains dictionnaires, publiés avant 1935, ceux auxquels les experts ne font pas référence ou peut-être ne veulent pas faire référence.

En 1922, le Larousse universel en deux volumes (p. 354) nous dit : « nénuphar, ou suivant l’Académie nénufar, n.m. ». On semble dire, sans le dire carrément, que ce mot doit s’écrire nénuphar même si l’Académie l’écrit avec un f. Façon très polie, me semble-t-il, de marquer son désaccord avec les Immortels.

En 1872-1877, le Littré nous dit : « nénuFar ou, d’après l’usage des botanistes, nénuphar ». Littré dit, sans le dire carrément, que la « bonne graphie » est, cette fois-ci, nénuFar même si les botanistes, eux, l’écrivent plutôt nénuphar. Littré aurait-il voulu, en mettant nénufar comme entrée, ne pas manifester ouvertement son désaccord avec les Académiciens?… Si je pose la question, c’est que Littré n’utilise jamais nénufar ailleurs dans son dictionnaire! Aux huit entrées où il utilise ce mot (à savoir : blanc, jaunet, lune, nuphar, nymphéa, plateau, volant et volet), il recourt systématiquement à nénuphar. Il devait sans doute être un botaniste dans l’âme, un botaniste qui s’ignorait…

En 1856, Bescherelle, dans la 4e éd. de son dictionnaire,  donne comme entrée : nénuphar (p. 629).  C’est donc, selon lui, la « bonne » graphie, celle qu’apparemment l’usage privilégie. Ce n’est qu’à la toute fin de l’article qu’il précise : « L’Académie écrit nénufar ». Sans plus. Est-ce par déférence pour les Immortels?…

En 1834, dans son dictionnaire (p. 470), Napoléon Landais n’admet que la graphie nénuphar. Et nulle part il ne fait mention que l’Académie l’écrit autrement. Ce mot ne s’écrivait donc qu’avec ph.

En 1701, Antoine Furetière n’admet, lui aussi, que la graphie nénuphar. Et ce, même si l’Académie, dont il fait partie (il en est membre depuis 1662), n’accepte, dans son dictionnaire, paru quelques années auparavant (DAF, 1ère éd., 1694), que nénufar. Comment expliquer que des contemporains soient en désaccord sur la graphie d’USAGE d’un mot? Déroutant, n’est-ce pas?

En 1606, Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse, l’écrit déjà nénuphar!

Arrêtons ici notre retour dans le passé. La preuve est faite.

La graphie nénuphar n’est pas une création qui date de 1935, contrairement à ce que le Grand Vadémécum veut bien nous faire croire. Pourquoi faire appel à un faux argument pour prouver son point?…  Peut-être a-t-on cru, sans évidemment le vérifier, ce que les Académiciens affirment, dans la dernière édition de leur dictionnaire (DAF, 9e éd., 1985-…) : « La graphie nénuphar date du XIXe siècle. » Une simple vérification aurait pourtant suffi…  On a donc tourné les coins rond.

4- « on lui (re)met un f  aujourd’hui, mais pour le réconcilier avec ses origines, par respect de son étymologie. »

Les experts veulent rendre à César ce qui appartient à César. Voilà un sentiment qui les honore. C’est dire qu’à leurs yeux le respect de l’étymologie prime tout. Même nos bonnes vieilles habitudes langagières. C’est également dire, sans toutefois le dire clairement, que tous les mots de la langue, à l’exception évidemment de nénuphar, sont fidèles à leur étymologie. Mais est-ce bien le cas? Pas tout à fait. Il y a au moins une autre exception dont nous avons précédemment parlé : Féraud (1787-1788) nous dit que les graphies parafer et parapher sont toutes deux admises, mais qu’il faudrait accorder la préférence à parafer, parce que c’est la graphie « la plus simple et la plus comode [sic] ». L’étymologie n’a donc pas, aux yeux de ce régent d’autrefois, la même importance que celle que prétendent lui accorder les régents d’aujourd’hui.

J’ai déjà examiné ce « prétendu » respect de l’étymologie. Je n’y reviendrai donc pas. Ceux qui veulent en savoir plus peuvent toujours lire mon article « Imbécile ― Tu n’en connais pas l’étymologie. ― Oui, mais… » (Cliquez ICI).  J’y fais la démonstration que l’on ne recourt à l’étymologie que si cela fait l’affaire. Dans les autres cas, on s’en contrefout magistralement. Alors invoquer le respect de l’étymologie pour justifier la « rectification » de nénuphar me paraît plutôt grossier.

            Par respect de SON étymologie, nous dit-on. D’après le Grand Vadémécum, « ce mot vient de l’arabe avec f, et non du grec avec ph ». Autrement dit, vu que seuls les mots français d’origine grecque s’écrivent avec ph, nénuphar est obligatoirement mal écrit puisqu’il est d’origine arabe. Il faut donc l’écrire nénufar. Soit.

Mais l’origine de ce mot, est-elle bien établie? Le Grand Vadémécum est catégorique. En disant « par respect de SON étymologie », il laisse clairement entendre que tous sont du même avis, qu’on n’a jamais attribué à ce mot une origine autre que celle que les experts mettent de l’avant. Mais est-ce vraiment le cas? Mettons les choses au clair : l’étymologie n’est pas une science exacte. Alors, prétendre que l’on veut « respecter SON étymologie » me semble un peu téméraire ou prétentieux. C’est selon. Voyons ce que divers ouvrages disent de l’origine de ce mot (nénuphar ou nénufar).

Ce mot vient-il du persan ou de l’arabe? Je ne saurais dire, car je ne suis pas spécialiste des langues, et encore moins de leur regroupement en familles. Si ces deux langues font partie d’une même famille linguistique (au même titre, par exemple, que le français, l’espagnol, l’italien, le roumain), la question ne se poserait pas. Mais, d’après ce que j’en sais (Voir ICI), ces deux langues appartiennent à deux familles différentes. Alors… qui dit vrai? Son étymon est-il ninûfar, nilûfar, noûfer, niloûfer? On a l’embarras du choix. On veut respecter SON étymologie. Soit. Encore faudrait-il savoir laquelle. Et que penser de l’analogie avec nymphea, qu’a avancée Bescherelle et que Scheler a reprise? Pourquoi, si l’on tient tant à respecter son étymologie, ne pas avoir recommandé de l’écrire lufar?…  

Que conclure de ce tour d’horizon?

A-t-on vraiment simplifié l’orthographe en recommandant de « rectifier » la graphie de nénuphar? NON. Car c’est un cas à part, un cas particulier, un cas marginal. « C’est, nous dit le Grand Vadémécum, le seul mot avec ph qui est touché par la rectification ». ― Nous verrons que tel n’est pas le cas. ― De plus, ce n’est même pas un mot d’usage courant, À qui simplifie-t-on réellement la vie? Je vous le demande. Certainement pas à ceux qui depuis près d’un siècle l’écrivent nénuphar. Pourquoi alors être intervenu?…

A-t-on voulu éliminer une des deux façons d’écrire ce mot? NON. Car la graphie nénuphar était la seule « autorisée » par les dictionnaires courants, avant 1990. Et ce, depuis fort longtemps. S’il n’y a pas ACTUELLEMENT coexistence de deux graphies, phénomène que les experts veulent éradiquer, pourquoi alors être intervenu?…

A-t-on raison de recourir à l’étymologie pour justifier cette « rectification »? NON. Car, si l’on tient en si haute estime le respect de l’étymologie, il faudrait que les exceptions soient rarissimes. Mais tel n’est pas le cas. J’ai déjà abordé ce sujet dans un article et ai démontré que le recours à l’étymologie c’est bon uniquement quand cela fait l’affaire. Pourquoi faire tout un plat avec nénuphar? Pourquoi être intervenu?…

A-t-on raison de se réclamer des Immortels pour justifier la graphie nénufar? NON. Car c’est se baser uniquement sur une partie de la preuve, façon de faire qui est inadmissible, car tendancieuse. Il est facilement démontrable que la graphie  nénuphar existe depuis au moins 1606 et qu’elle se retrouve dans bien des dictionnaires parus par après, sauf ceux de l’Académie. Il est donc faux de dire que cette « erreur » date de 1935. Pourquoi alors être intervenu?…

Je me le demande encore.

« Et que dire de camphre ou encore de muphti? »

Le temps est maintenant venu de vous expliquer pourquoi j’ai ainsi sous-titré ce billet, billet qui porte essentiellement sur la justification du changement de graphie de nénuphar    nénufar. La raison est fort simple : ces trois mots partagent deux  caractéristiques : 1) ils s’écrivent tous trois avec ph et 2) ils sont tous trois d’origine arabe. Il n’est donc que normal que je veuille savoir ce que les experts en ont fait. Ou plutôt savoir si les experts sont conséquents avec eux-mêmes…

CAMPHRE

             Dans le Grand Vadémécum, il n’est fait aucune mention de camphre. Sa graphie est donc irréprochable! Du moins aux yeux des experts. On continuera de l’écrire avec ph comme on le fait depuis au moins 1606. Et ce,  même s’il est d’origine arabe, comme nous l’indique le NPRobert : étym. canfre (3) 1256 ◊ latin médiéval camphora; arabe foûr.

Cette directive tacite n’est pas vraiment en contradiction avec la règle G16. En effet, cette règle stipule qu’une rectification s’impose uniquement si deux graphies coexistent. Or, ce mot ne s’est apparemment jamais écrit autrement que camphre. Il est donc logique de ne pas intervenir. Soit. Mais une question me tenaille : pourquoi l’a-t-on toujours affublé d’un ph, s’il n’est pas d’origine grecque? Euh… Serait-ce pour la même raison qu’en 1606 on écrivait nénuphar? Rien ne nous empêche de le penser. Pourtant à cette époque, les gens connaissaient beaucoup mieux les langues latine et grecque qu’aujourd’hui… Et ils auraient fait une telle bourde!!!

Est-il vrai que camphre ne s’est jamais écrit autrement? Tout dépend des ouvrages que l’on veut bien consulter. Le NPR le fait remonter à canfre. Et Jean-François Féraud, dans son Dictionaire critique de la langue française (1787-88), nous dit l’avoir vu écrit avec un m : « Le Gendre écrit camfre: huile de camfre ». Mais  s’empresse-t-il d’ajouter : « c’est contre l’usage ».  Ce mot ne peut s’écrire qu’avec ph, car c’est ce que tout le monde fait. Et ce, même s’il n’est pas d’origine grecque! Allez y comprendre quelque chose…

Alors pourquoi les experts (les régents d’aujourd’hui) ne veulent-ils pas admettre que camphre est ― tout comme nénuphar ― mal écrit, qu’il faudrait plutôt l’écrire camfre (ou canfre) par respect de son étymologie? Serait-ce que ce mot a échappé à leur attention? Qui sait?  À moins qu’on n’ait pas voulu intervenir parce que ce mot, qui s’est déjà écrit autrement, ne s’écrit plus que d’une seule façon. Mais n’est-ce pas exactement la même chose pour nénuphar, avant 1990? Pourquoi alors être intervenu pour nénuphar, mais pas pour camphre? Je me le demande.

MUPHTI

Le Grand Vadémécum nous recommande d’écrire : « mufti (au lieu de muphti). Entre les deux graphies coexistantes, choisir celle avec f. » (p. 165) Ici, on applique à la lettre la règle G16, qui ne s’applique que si deux graphies coexistent. Effectivement, dans le Petit Robert (éd. de 1990), on trouve, en entrée double, mufti ou muphti. Façon « robertienne » de dire que ces deux formes sont courantes. Le fait que ce mot n’est pas d’origine grecque, mais bien arabe (autrement dit, que la présence de ph ne se justifie aucunement), ne pèse pas lourd. On passe sous silence son étymologie, alors qu’on lui accorde une place prépondérante dans le cas de nénuphar.

Dans le cas de muphti / mufti, ces deux graphies coexistent depuis fort longtemps. Ce mot est d’abord apparu en 1762 sous la forme mufti, avant de voir son f converti en ph, peu de temps après. Pour une raison mystérieuse, il va sans dire, car on connaissait bien le grec à cette époque! En effet, on trouve muphti dans le dictionnaire de Féraud, paru en 1787. Cette seconde graphie ne lui plaît pas du tout. À l’entrée mufti, il se demande : « pourquoi ce ph dans un mot, qui n’est pas d’origine grecque? »

Force est d’admettre qu’il a tout à fait raison de se poser la question. Mais pourquoi ne se la pose-t-il pas à propos de camphre, qu’il veut absolument voir écrit avec ph, même si ce mot n’est pas d’origine grecque? Le questionnement de Féraud n’a pas trouvé écho chez les régents qui lui ont succédé, puisque les deux graphies ont toujours eu leur place dans des dictionnaires. Pourtant, recourir ici à  l’étymologie aurait été aussi convaincant ( ou aussi peu convaincant) que dans le cas de nénuphar!  Oui, mais les régents n’ont pas jugé utile de le faire… Selon eux, point n’est besoin de recourir aux origines de ce mot, à son étymologie, pour justifier cette rectification (4). Il  suffit de rappeler que ce mot, en 1990, s’écrivait de deux façons : mufti ou muphti,. Pourtant nénuphar, à la même époque, ne s’écrivait que d’une seule façon et on l’a quand même « rectifié ». Deux poids, deux mesures?…

L’Académie française les présente également de cette façon, mais la conclusion qu’on peut en tirer est à l’opposé : ces deux graphies sont toujours d’actualité. En effet, elle ajoute, à la fin de l’entrée : (on écrit aussi Muphti). Pourquoi cet ajout si elle endosse vraiment les « rectifications » mentionnées dans le Rapport de 1990? Je me le demande.

Bref, les experts, ces régents d’aujourd’hui, auraient mieux fait de laisser les gens continuer d’écrire nénuphar comme ils le faisaient depuis déjà belle lurette. Sans que cela les dérange, est-il besoin de le préciser. Mais cela dérangeait ces régents, qui y ont vu une belle occasion de faire preuve de… Ils ont clairement la peau sensible. Mais, à l’occasion seulement!

MAURICE ROULEAU

REM. : Si jamais un hyperlien ne fonctionne pas, j’apprécierais que vous m’en informiez à l’adresse suivante : rouleaumaurice@videotron.ca.  J’essaierai de trouver la source du problème.

(1)   C’est le secrétaire perpétuel de l’Académie lui-même qui a rédigé le Rapport de 1990. L’hyperlien est affiché sur le site de l’Académie (Voir ICI).

(2)   Bloch & von Wartburg et le NPR n’ont pas consulté la même source. D’après le NPR 2010, la forme latine médiévale serait nenuphar, mais nenufar selon Bloch & von Wartburg!  Qui a raison?

(3)   Je n’ai pu retracer la graphie canfre dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle, de F. Godefroy. Pas plus d’ailleurs que camfre.

(4)   Depuis au moins 2001, dans le NPR, il n’y a plus qu’une seule entrée : mufti  (étym. 1560; muphti 1559; mofti 1546 ◊ arabe moufti « juge »). À muphti, on renvoie le lecteur à mufti. Cette façon de présenter les deux graphies laisse clairement entendre que la « bonne » graphie est dorénavant celle avec  un f. Conformément à la règle G16.

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