Amour(s), délice(s) et orgue(s)

 

Un GRAND orgue, mais les GRANDES orgues!

 

Un jour, un bon ami à moi me demande si je sais pourquoi amour(s), délice(s) et orgue(s) sont masculins au singulier et féminins au pluriel. Vous imaginez bien que je n’avais pas de réponse « intelligente » à lui fournir sur-le-champ. Je me demandais même, in petto, s’il en existe une qui mériterait un tel qualificatif.

Dans ma jeunesse, j’ai, tout comme lui, mémorisé bêtement cette particularité de la langue. La nième, est-il besoin de préciser. Mais en aucun temps, on ne m’a dit pourquoi le genre de ces trois mots change avec le nombre. Et je n’ai jamais cherché à le savoir. Mais là, la question de mon ami m’interpelle. J’aimerais bien pouvoir lui expliquer pourquoi la grammaire dit qu’il en soit ainsi. Et surtout savoir si la justification qu’on y avance mérite qu’on s’en tienne là.

Qu’en dit Le Bon Usage (11e éd. 1980)?

 AMOUR(S)

             Maurice Grevisse ― pas lui personnellement, vous l’aurez compris ― y va de subtilités en subtilités :

  • Au singulier, il est généralement masculin; ce n’est guère qu’en poésie qu’on le fait parfois féminin.
  • Au pluriel, selon la règle traditionnelle, il est ordinairement féminin, même en prose; en réalité l’usage n’est pas fixé, et le pluriel amours est des deux genres.
  • Amour est masculin, même au pluriel, quand il désigne, en peinture ou en sculpture, les représentations du dieu Amour.
  • Quand les tours un de, un des, le plus beau des, et autres semblables comportent le pluriel amours (passion d’un sexe pour l’autre), on met ordinairement au masculin les mots dont amours commande l’accord, afin d’éviter que cet accord ne soit choquant.

C’est dire qu’au moment d’écrire les mots dont amour(s) commande l’accord, il ne faut plus se fier à son instinct. Il faut se poser bien des questions. Des questions sur le sens, sur le genre, sur le nombre. Moi, je m’en pose plutôt sur la pertinence de toutes ces distinctions.

Pourquoi y en a-t-il autant?

Grevisse nous l’explique brièvement (Le Bon Usage, 11e éd., # 443) : « Amour n’avait, dans l’ancienne langue, que le genre féminin. C’est pour concilier l’usage ancien et l’étymologie (amor est masculin en latin) que les grammairiens des XVIe et XVIIe s. (1) ont établi, non sans subtilité, une différence de genre d’après le nombre. »

Le principe, invoqué ici par Grevisse, voudrait qu’un mot français ait le même genre que son étymon, i.e. le mot dont on le fait dériver. Amour ne peut donc être que masculin, puisque amor est masculin. Ah bon!… Quel supplice ce devait être pour les régents du temps que de le voir ― ou de l’entendre ― utilisé au féminin! Ceux des XVIe et XVIIe s., n’en pouvant sans doute plus, auraient décidé d’intervenir. À tort ou à raison. Mais au fait, pourquoi l’a-t-on fait féminin au tout début? Le respect du genre de l’étymon, ça n’existait donc pas. Qui l’a inventé?…

Ce besoin d’attribuer à un mot français le genre de son étymon semble impérieux. C’est du moins ce qu’on nous laisse entendre. Mais tel n’a pas  toujours le cas. Je pense, par exemple, à acacia (masculin ) qui vient du latin acacia [féminin] ou encore à acanthe  (féminin) qui vient du latin acanthus [masculin].  Pourquoi les régents interviennent-ils dans le cas de amour mais pas dans les deux autres? Je me le demande. Cela laisse entendre que l’explication avancée par Grevisse n’est pas toujours vraie. Pourquoi le serait-elle, dans ce cas-ci?… Et dire qu’il faut s’y plier!

DÉLICE(S)

Grevisse nous dit : « Le singulier délice est du masculin. Le pluriel délices est du féminin. »

Voilà qui est beaucoup plus simple que dans le cas de amour(s), mais pas plus logique. On ne se perd pas ici en distinctions « subtiles ». Le seul cas où il y a dérogation est le suivant : « Après certaines expressions comme un de, un des, le plus grand des, suivies du complément pluriel délices, on met au masculin l’adjectif ou le participe se rapportant à ce complément, afin de ne pas choquer l’oreille (2)».

Pourquoi cette différence de genre?

Grevisse nous dit : « Délice et délices sont issus, le premier du neutre latin delicium, le second du féminin latin deliciae. Cela explique la variation du genre au pluriel, au XVIIe siècle. »

On fait dériver le singulier d’un mot et le pluriel du même mot de deux étymons différents! Il faut le faire!… Que ne ferait-on pas pour prouver son point!…  Doit-on encore cette « subtilité » aux grammairiens du XVIIe siècle? Voyons ce que, par exemple, Vaugelas dit de delice [sic] :

 Beaucoup de gens disent, c’est un delice, qui est une façon de parler très-basse (3); Delice, ne se dit point au singulier dans le beau langage, ni dans le beau stile, mais seulement au pluriel, et est féminin, comme delicia, en Latin, nostre langue suivant en cela la Latine, et pour le nombre et pour le genre…

En termes clairs, Vaugelas nous dit que délice est féminin parce que son étymon latin, delicia,ae, est féminin. Et ce, peu importe le nombre (i.e. sing. ou plur.). Comment justifier alors qu’il soit plus tard devenu masculin, au singulier seulement?…

Grevisse, dans son explication, ne retient en fait qu’une partie de ce que dit Vaugelas, à savoir que délices est féminin au pluriel. Mais d’où lui vient l’idée que délice est masculin au singulier? Pourquoi le fait-il dériver de delicium (neutre) plutôt que de delicia (fém.)? Comme il veut justifier le genre masculin, il lui faut trouver un étymon latin qui convienne. Le candidat idéal est nul autre que delicium (neutre). Il n’y a, semble-t-il, plus rien à ajouter; la démonstration est faite. Il ne nous reste plus qu’à le croire. Mais un doute persiste. Pourquoi choisit-il delicium plutôt que delicius, nom masculin ayant le même sens? Je ne saurais dire.

Grevisse explique peut-être ainsi la raison d’être du masculin au singulier, mais certainement pas celle du féminin au pluriel. Je me retrouve encore Gros-Jean comme devant. Il ne me reste plus qu’à me plier à cette autre « incongruité ».

ORGUE(S)

Grevisse dit : « Orgue est du masculin au singulier. Le pluriel orgues est également masculin quand il désigne plusieurs instruments. Le pluriel orgues est du féminin lorsqu’il désigne un instrument unique. »

Casavant Frères est un facteur d’orgues, connu mondialement. Il fabrique de GRANDS ORGUES. Mais si je fais référence à celui qui est installé dans la Basilique Notre-Dame de Montréal, il me faut dire les GRANDES ORGUES de la Basilique. Ouf!…

Pourquoi faire une telle distinction?

Grevisse nous dit : « Le genre de orgue a été hésitant dès le moyen âge, à cause de l’initiale vocalique. C’est par réaction étymologique (le latin organum est neutre) que ce nom est devenu masculin, du moins au singulier. »

L’initiale vocalique! Vraiment?

Si ce que Grevisse dit est vrai, il faudrait que les mots qui commencent par une voyelle (ce que veut dire « initiale vocalique ») aient eu, dans le passé, un genre qui se cherchait? Cela n’est pas tout à fait vrai. J’en connais qui n’ont jamais eu d’autre genre que celui qu’on leur donne : Apostat (n.m.); Écrin (n.m.); Île (n.f); Opale (n.f.); Urètre (n.m.). [Je ne parle évidemment pas ici des noms dont le sens est fixé par le genre. Par ex. aigle : (masc.) oiseau ou (fém.) enseigne militaire.]

Il existe donc des mots commençant par une voyelle dont le  genre tarde à s’établir ― ce serait le cas de orgue ― et d’autres dont le genre n’a jamais varié. La présence d’une initiale vocalique n’a donc rien à voir avec le genre hésitant dont parle Grevisse.

Curieux comme toujours, j’ai voulu vérifier si ce phénomène ne touche, comme semble le dire Grevisse, que les mots à initiale vocalique. En effet, à quoi sert une justification si elle peut être démentie par le premier venu?… Vérification faite, le même phénomène s’observe avec des mots à initiale consonatique (pourquoi ne mettre qu’un n quand consonne en prend deux? Je vous le demande…). Par exemple, du temps de Vaugelas, on discutait du genre à attribuer à navire, poison, foudre, doute, horoscope,  reproche, etc. Pourquoi alors invoquer l’initiale vocalique pour expliquer le genre hésitant de orgue(s) au moyen âge?… Je n’en ai aucune idée.

Par réaction étymologique! Vraiment?

Cet autre élément de justification avancé par M. Grevisse résiste-t-il à l’analyse? Est-ce vraiment par « réaction étymologique » que « ce nom est devenu masculin »? Au singulier seulement, faut-il le rappeler. Ce qu’il faut plutôt comprendre, c’est qu’un mot neutre en latin ne peut donner un mot neutre en français, car le français ne connaît que deux genres. Si orgue est masculin, c’est, nous dit-on, parce qu’il vient de organum (nom neutre). Soit. Si tel est le cas, ne faudrait-il pas que tous les mots neutres en latin aient donné des mots masculins en français? Oui, mais… Pourquoi orgue n’a-t-il pas suivi le même chemin que idole [du  ◊ latin ecclésiastique idolum (neutre)] qui, lui, est devenu féminin? Je ne saurais dire. De plus, pourquoi n’est-il devenu masculin qu’au singulier? Ou pourquoi est-il devenu féminin au pluriel? Euh…

Bref, je n’ai pas de réponse « intelligente » à fournir à mon ami qui voulait savoir pourquoi amour(s), délice(s) et orgue(s) sont masculins au singulier et féminins au pluriel. Je n’en suis d’ailleurs pas trop surpris, car la logique et la langue n’ont pas toujours fait bon ménage.

Qu’est-ce que la langue a gagné à imposer ces « subtilités »? Qu’est-ce qu’elle gagne à les maintenir encore de nos jours?  Ou inversement, qu’est-ce qu’elle y perdrait si on décidait de les éliminer?… Personne n’y trouverait à redire, j’en suis à peu près certain.

Sauf peut-être ceux tirent leur sentiment de supériorité de leur connaissance de toutes ces « incongruités ».

Maurice Rouleau

REM. Si, en cliquant sur un hyperlien, vous recevez un message d’erreur,  n’hésitez pas à m’en informer à l’adresse suivante : rouleaumaurice@videotron.ca. J’essaierai d’y remédier.

 (1) Voici, à titre d’exemple, ce qu’un de ces grammairiens de l’époque, en l’occurrence Vaugelas (1585-1650), dit du genre de amour :

«  il faut utiliser ce mot  au masculin quand il signifie Cupidon (passion charnelle) ou encore l’amour de Dieu; en dehors de ces deux sens, le mot est  indifféremment masculin ou féminin, et le féminin est préférable. »

Pourquoi faut-il que le féminin soit préférable? Dieu seul le sait! Ici se pose l’épineux problème de la fixation du genre des mots. Mais ça, c’est une autre histoire. J’y reviendrai sans doute plus tard.

(2)  Peut-être ne le saviez-vous pas, mais l’état de la langue actuelle doit beaucoup à l’oreille des régents. Je me suis déjà penché sur le sujet. Ceux qui veulent en savoir plus peuvent lire mon article La langue et l’oreille : Vous êtes dur d’oreille? Non, c’est dur pour l’oreille. (Voir ICI.)

(3) Les Académiciens, dans leur ouvrage intitulé Observations de l’Académie française sur les Remarques de M. de Vaugelas (1704), se distancient du point de vue exprimé par leur collège (Vaugelas était, lui aussi, membre de l’Académie) :

On n’a point été du sentiment de M. de Vaugelas qui veut que delice au singulier ne se dise point dans le beau langage. C’est très-bien parler que de dire, c’est un grand délice de boire frais, quel delice d’être avec des gens d’une société agréable! Ce mot qui vient de delicium [n. neutre] ou delicia [n. féminin] qu’on trouve dans les anciens auteurs latins, est masculin dans ces phrases, et toujours féminin au pluriel.

Vaugelas va même jusqu’à qualifier son emploi au singulier de barbarisme!

 

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2 commentaires pour Amour(s), délice(s) et orgue(s)

  1. schtroumpf grognon dit :

    Je viens de découvrir ce site et je sens que j’y laisserai de nombreux commentaires.

    Vous avez mal compris ce que Grevisse voulait dire par « initiale vocalique ».
    Quand un nom commence par un voyelle, le genre est moins souvent marqué parce que l’article défini le/la apparaît sous la forme élidée (l’). Par exemple, les fautes de genre avec des mots comme « amiante » ou « acné » sont fréquentes parce que les formes « l’amiante » et « l’acné » ne permettent pas de servir de repères si l’on veut se rappeler le genre de ces mots. J’ai déjà entendu quelques personnes mettre « argent » au féminin.
    Une initiale vocalique est un facteur qui favorise l’hésitation de genre. La confusion n’est bien sûr pas systématique, de nombreux mots à initiale vocalique n’ont jamais eu de genre hésitant et des mots à initiale consonantique ont eu un genre hésitant.
    Le Grevisse dresse des listes de mots sur le genre desquels on hésite souvent, vous remarquerez qu’il y a de nombreux mots commençant par un a. Les hésitations de genre sont également nombreuses avec les mots plus souvent utilisés au pluriel qu’au singulier parce que les articles « les » et « des » ne donnent aucune information sur le genre (les vivres, les immondices, les sévices, les obsèques, les prolégomènes, les pénates, etc.).

    • rouleaum dit :

      Commentaire intéressant.

      Ce qui différencie votre propos du mien, c’est le point de vue. Vous insistez sur la difficulté de déterminer le genre d’un mot commençant par une voyelle, à cause de la forme élidée de l’article défini ou de la forme plurielle des articles. Je ne peux qu’être d’accord avec vous.

      Ce sur quoi, moi, j’insiste, c’est qu’une voyelle initiale n’est pas une raison suffisante pour pour justifier l’hésitation sur le genre d’un mot. Vous êtes d’ailleurs en accord avec moi. Ne dites-vous pas qu’une initiale vocalique est « un facteur qui favorise l’hésitation du genre »? Être UN facteur, ce n’est pas être LE facteur. UNE cause possible n’est pas nécessairement LA cause réelle d’un phénomène. À preuve : Grevisse n’explique pas l’hésitation du genre du mot amour par la présence de sa voyelle initiale. Même si cela est du domaine du possible. Pourquoi faudrait-il qu’il en soit ainsi dans le cas de « orgues ». C’est ce que je voulais dire. Et rien de plus. Peut-être l’ai-je mal formulé.

      Autrement dit, nous disons essentiellement la même chose, mais nous la voyons sous un angle différent.

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