-Âtre ou -Atre (2 de 4)

 

Ce psychiATRE opiniÂTRE qui se disait idolÂTRE

2

 

D’après le Nouveau Petit Robert (NPR), tout â ne se prononce pas comme dans âme (ex. gâchette [[gaʃɛt]). Et tout a ne se prononce pas comme dans ami (ex. balafre [balɑfʀ]). C’est dire que la « bonne » prononciation d’un mot ― par bonne, j’entends celle que fournit le dictionnaire ― ne se déduit pas de sa simple graphie. Il faut non seulement disposer d’un dictionnaire qui se paie le luxe de donner la transcription phonétique des mots, ce qui n’est pas courant, mais surtout pouvoir la lire, ce qui exige un effort que tout un chacun n’est pas prêt à fournir.

La question qui se pose ici est de savoir qui décide de la « bonne » graphie d’un mot. Ou qui décide de sa « bonne » prononciation. L’usage ou les régents?…

Je l’ai déjà dit, j’ai toujours prononcé psychiatre comme s’il s’écrivait *psychiâtre (indique une mauvaise graphie). Je ne suis pas le seul, j’en suis sûr. ― Comment expliquer autrement que même un médecin l’écrive avec un accent? ― J’ai aussi toujours prononcé câlin comme s’il s’écrivait *calin. D’après le dictionnaire, ma prononciation serait, dans les deux cas, vicieuse. Pourquoi faut-il que la « bonne » prononciation soit celle que fournit le dictionnaire?… Parce que ce sont des experts qui ont vu à sa rédaction?… C’est ce que certains, dont je ne suis pas, se plaisent à penser. Mais me demander de prononcer ces deux mots comme le dictionnaire le prescrit, c’est me demander l’impossible. Et à l’impossible, nul n’est tenu. Parlerai-je donc toujours aussi mal?… Je l’ai cru, jusqu’à ce que le hasard vienne à mon secours.

Après avoir publié mon précédent billet, j’ai fait une découverte, que j’aurais bien aimé faire plus tôt. Une découverte qui vient, pour ainsi dire, sauver mon honneur. J’ai trouvé dans le Nouveau Petit Robert 1993, au bas de la page de l’alphabet phonétique ― imprimée en si petits caractères qu’une loupe ne serait pas inutile ―, la remarque suivante :

La distinction entre [a] et [ɑ] tend à disparaître au profit d’une voyelle centrale intermédiaire (nous avons choisi de la noter [a]).

En termes clairs, cela signifie que la différence de prononciation que l’on m’a apprise entre le a (comme dans ami) et le â (comme dans âme) n’est plus toujours aussi nette, aussi tranchée. Que prononcer *psychiâtre ou *calin n’est pas aussi fautif que cela en a l’air. Si je le croyais, c’est que je me fiais à leur transcription phonétique, qui veut que le signe [a] représente un a, comme dans ami. J’ignorais ― et je ne suis sans doute pas le seul ― que, pour désigner la « voyelle centrale intermédiaire » (entre le a et le â) dont parle le NPR, on avait décidé non pas de recourir à un nouveau signe (afin d’éviter toute confusion), mais plutôt d’utiliser le signe [a] qui avait déjà un autre sens bien établi. C’est dire que la présence d’un [a] dans la transcription phonétique d’un mot ne nous renseigne plus aussi bien sur sa « bonne » prononciation. Euh… À quoi sert-elle alors? Je me le demande.

Voilà que ma prononciation que je croyais vicieuse ne l’est soudainement plus. Tant mieux. Mais un problème persiste. Comment écrire tel ou tel mot que l’on entend pour la première fois si la prononciation du a diffère à peine de celle du â? Comment expliquer à un non-francophone pourquoi il faut, sur certains a, mettre un accent circonflexe alors que sa prononciation ne diffère pas vraiment de celle d’un a non accentué? Faut-il lui dire qu’il devra mémoriser tous ces mots?… Il semblerait que NON!

B- L’ÉTYMOLOGIE

L’étymologie serait, paraît-il, la clé du problème. Soit. Voyons ce qu’elle peut nous apprendre, en utilisant, comme point de départ, la graphie des trois mots en  atre  du titre. Trois mots dont le choix n’est pas innocent, vous vous en doutez bien.

1-   PSYCHIATRE

Ce mot en atre s’écrit sans accent. De même que les 9 autres mots du dictionnaire qui désignent un médecin spécialiste : gériatre, hippiatre, pédiatre, physiatre, podiatre, etc.

À remarquer que tous ces mots ont quelque chose d’autre en commun : leur finale –atre est précédée de la voyelle i. Faut-il en conclure pour autant que tous les mots se terminant par –iatre désignent des médecins? C’est là que l’étymologie nous vient en aide. À la condition évidemment de connaître le grec! Le suffixe –iatre vient du grec iatros, qui veut dire « médecin ». D’où l’absence d’accent sur les noms de tous ces spécialistes. Simple, n’est-ce pas? OUI. Mais…

Mais si on ne connaît rien à l’étymologie, comment savoir que l’élément de formation est –iatre et non pas  –atre, précédé accidentellement d’un i? Serait-ce que les seuls noms se terminant par –iatre sont des noms de médecins?… Heureusement pour nous, tel est bien le cas. Autrement dit, il importe peu ici que l’on sache ou pas décomposer le mot en ses éléments de formation, le nom d’un médecin spécialiste s’écrira toujours sans accent circonflexe. À la condition évidemment de savoir déjà ce que désigne le mot ainsi suffixé.

J’oubliais, il y a deux autres mots qui se terminent par –iatre : opinIÂTRE et acarIÂTRE. Serait-ce des exceptions à ce qui vient d’être dit? NON. Pour deux raisons : 1) ce sont des adjectifs et non des substantifs; 2) ces mots ne désignant pas un médecin spécialiste, leur suffixe ne peut être que –atre précédé accidentellement d’un i. Sont-ils accentués pour éviter qu’on les confonde avec les noms de médecins spécialistes? La chose est possible, car, nous dit Grevisse, l’accent sert, entre autres, à « empêcher, pour les yeux, la confusion de certains mots ». Possible, certes, mais pas nécessairement vraie. Nous verrons, dans le prochain billet, pourquoi le a de ces adjectifs doit être accentué.

Ouvrons ici une parenthèse.

Le premier élément de formation du mot ACARIâtre dériverait « de saint Acaire [en latin Acharius]évêque de Noyon, qui passait au VIIe s. pour guérir les fous ». C’est du moins ce que nous disent le Petit Robert et le Petit Larousse. Je ne peux, en lisant cela, que froncer les sourcils. Je ne vois pas très bien le rapport qu’il y a entre le sens de cet adjectif (i.e. d’un caractère désagréable, difficile) et la folie. Si l’origine avancée est la bonne, force est d’admettre que ce terme a perdu sa motivation première. ― La connaissance de son étymologie ne serait alors d’aucune utilité. ― C’est d’ailleurs ce que le NPR laisse clairement entendre quand il ajoute : « Le sens actuel a subi l’influence du latin acer « âpre, rude » → aigre et âcre. » Et quelle influence! Un petit malin pourrait même dire : « Tiens, un lapin qui sort du chapeau! » En d’autres termes, est-ce crédible? Je me permets d’en douter. N’étant pas étymologiste de formation, je ne peux que spéculer.

Ce que je vais vous dire n’a aucune valeur reconnue, j’en conviens, mais tient assez bien la route. À vous de juger! Il existe un mot grec que semblent ignorer les étymologistes patentés ou ceux qui se veulent tels, et qui ferait mieux l’affaire que « Saint Acaire », ce prétendu guérisseur des fous. Ce mot, c’est l’adjectif grec ἄχαρις (prononcez acaris). Si ce mot me paraît un étymon plus pertinent, c’est en raison du sens de cet adjectif. D’après l’Abrégé du dictionnaire grec-français, de M.A. Bailly (publié, en 1901, chez Hachette), ce mot, qui étymologiquement signifiait « sans grâce » (préfixe privatif + χαρις, « grâce ») a par la suite signifié « désagréable, déplaisant, odieux, cruel ». Il ne faut pas, me semble-t-il, avoir fait des études avancées en étymologie pour saisir le rapport, plus qu’étroit, qu’entretiennent acariâtre (D’un caractère désagréable, difficile) et  ἄχαρις (désagréable, déplaisant, odieux, cruel). C’est dire qu’invoquer saint « Acaire » comme racine de acariâtre me paraît plutôt tiré par les cheveux. Ça, c’est ce que moi je pense, mais vous n’êtes pas obligés de partager mon point de vue.

Fermons la parenthèse.

2-   IDOLÂTRE

Ce mot, qui à l’origine signifiait « qui rend un culte divin aux idoles » et qui depuis a pris du galon [il signifie « Qui voue une sorte de culte, d’adoration à qqn, qqch.], s’écrit avec un accent. Tout comme iconolâtre et zoolâtre, qui ont un sens apparenté : adoration des icones ou des animaux. Soit. Mais d’où lui vient ce sens? C’est là que l’étymologie nous sort du pétrin. Idolâtre, nous dit le NPR, vient de deux mots grecs : eidôlon « image » et latreuein « servir, adorer ». Simple, n’est-ce pas? OUI. Mais…

Comment savoir, si l’on ne connaît pas le grec, que le l de idolâtre n’est pas celui de eidôlon, mais plutôt celui de latreuein? Pas facile, en effet. Cette question ne se pose toutefois pas dans les cas de iconolâtre et zoolâtre, car leur premier élément de formation, icône et zoo, n’en contient pas, même en grec. 

Est-ce à dire que tout mot qui se termine par lâtre désigne nécessairement un personne qui voue un culte à qqn ou qqch, comme cela est le cas pour les mots se terminant en –iatre, qui, eux, désignent tous un médecin? À première vue, je ne saurais dire. Mais on peut poser la question différemment. Est-ce que mulâtre désigne celui qui voue un culte particulier aux mules? Est-ce que folâtre désigne celui voue un culte à la folie? Spontanément vous répondrez non, car vous avez une idée, même si elle est vague, du sens de ces mots. Soit. Mais que diriez-vous de écolâtre, mot qui, je l’espère,  vous est inconnu? Désigne-t-il celui qui voue un culte particulier à l’écologie (éco– et lâtre)? L’idée n’est pas aussi saugrenue qu’elle en a l’air. Pensez à « écoresponsable »! Mais qui nous dit qu’il ne dérive pas plutôt de écol(e) + atre?… Autre possibilité, ce l ne pourrait-il pas être à la fois celui de école et celui de –lâtre? Euh… Là, je donne ma langue au chat. C’est dire que pour bien saisir le sens d’un mot, ici écolâtre, il faut pouvoir le décomposer en ses éléments. Et que pour le décomposer en ses éléments, il faut en connaître le sens. On tourne rond. Par où commencer?…  Au fait, écolâtre désigne « un ecclésiastique qui, au Moyen Âge, dirigeait une école cathédrale ou une école rattachée à une abbaye ». Voilà. Vous savez maintenant. Ce mot serait donc composé de écol– et de –âtre! Mais que vient y faire le suffixe? Euh…

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un mot se termine par lâtre que du coup ce mot désigne quelqu’un qui voue un culte à quelque chose. La connaissance de l’étymologie n’est donc pas ici, de toute évidence, d’un aussi grand secours que dans le cas des mots en –iatre.  Au fait, pourquoi…

Pourquoi  faut-il coiffer ces mots d’un accent circonflexe?

Il y a là quelque chose d’intrigant (comme on dit chez nous), de mystérieux ou de bizarre (comme ont dit ailleurs). Qu’a donc de spécial le a du mot grec latreuein pour qu’un mot français qui en dérive se voie affublé d’un accent? Ne venons-nous de voir que ceux qui dérivent du mot grec iatros « médecin » (ex. psychiatre, hippiatre, pédiatre…) n’en prennent pas? En effet… Serait-ce que les régents y ont, à tort ou à raison, mis leur grain de sel? Voyons voir.

A-  Idolâtre

En 1606, ce mot s’écrivait idolatre. Eh oui! Sans accent. Je devrais plutôt dire qu’il s’écrivait déjà ainsi, car, dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy, on retrouve idolatrerie [sic], lui aussi sans accent.

Si, à cette époque, on les écrivait ainsi, c’est qu’on jugeait qu’un accent n’avait pas sa raison d’être. Que conclure d’autre?

Puis, en 1762, la situation change. Les régents d’alors (DAF, 4e éd.) décident ― sans que l’on sache vraiment pourquoi ― d’y mettre leur grain de sel et un accent! [Oups, voilà que je me mets au zeugme!] Gardez bien cette date en mémoire; nous y ferons souvent référence.

Qu’on doive écrire iconolâtre et zoolâtre (avec accent) va de soi, puisque l’on accentue déjà idolâtre. Le contraire serait surprenant, vous en conviendrez, mais, en langue, il ne faut jurer de rien. J’ai donc voulu en savoir un peu plus sur ces deux mots. Se sont-ils déjà écrits sans accent, comme cela fut le cas d’idolâtre? Si non, à partir de quand a-t-il fallu leur en mettre un?… Est-ce en 1762?… Voyons voir.

B-   Iconolâtre

Ce mot est apparu dans la langue en 1762. Il ne s’est jamais écrit autrement qu’avec un accent. Il aurait été malvenu, vous en conviendrez, de ne pas lui en mettre un, alors qu’on venait tout juste d’en mettre un à idolatre et à idolatrie.

            Iconolâtrie, lui, a fait son apparition beaucoup plus tard. D’après les Dictionnaires d’autrefois, c’est en 1872 qu’on le trouve pour la première fois, plus précisément dans le Littré. Et avec un accent. Rien de plus normal, puisque iconolâtre en prend un depuis 1762. C’est dire que, durant plus d’un siècle, de 1762 à 1872, on pouvait dire de quelqu’un qu’il était iconolâtre sans que le nom du culte qu’il pratiquait ne figure au dictionnaire. Apparemment le besoin d’un tel mot ne se faisait pas sentir!…

C-   Zoolâtre

Ce mot n’a fait son apparition, d’après les Dictionnaires d’autrefois, qu’en 1872. Dans le Littré, pour être plus précis. Il se devait donc, lui aussi, de porter un accent, étant donné que ses proches parents (idolâtre et iconolâtre) en portaient un depuis 1762, i.e. depuis plus d’un siècle. Il n’y a là rien de bien étonnant. Mais en langue, il ne faut présumer de rien. En voici d’ailleurs la preuve.

Ce n’est donc qu’à partir de 1872 qu’on a appelé zoolâtre celui qui voue un culte aux animaux. Mais ce culte portait déjà un nom, et ce depuis 1762. C’était zoolatrie. Sans accent! Pourtant, c’est bel et bien en 1762 qu’on a changé la graphie de idolatrie en idolâtrie. Pourquoi ne pas en avoir fait autant avec zoolatrie?… C’aurait pourtant été dans l’ordre des choses. Oui mais… la langue, sous la mainmise des régents, et la cohérence ne vont pas toujours de pair. L’accent ne lui sera imposé qu’à partir de 1835 (DAF, 6e éd.). C’est dire qu’il aura fallu deux éditions du dictionnaire de l’Académie française (DAF) pour qu’enfin les Immortels se rendent compte de cette incongruité et qu’ils l’affublent d’un accent, comme ils avaient fait pour idolâtrie, en 1762. Allez y comprendre quelque chose… Les mystères de la langue sont souvent insondables, surtout quand les régents s’en sont mêlés.

Bref, si idolâtre, iconolâtre et zoolâtre désignent une personne qui voue un culte particulier, c’est que leur second élément de formation est –lâtre (qui veut dire adorer). Et si ces trois mots prennent un accent circonflexe, c’est que les régents en ont ainsi décidé. Sans raison apparente.

Qu’en est-il du troisième mot en –âtre du titre, opiniâtre?…

À  SUIVRE

Maurice Rouleau

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2 commentaires pour -Âtre ou -Atre (2 de 4)

  1. Blog passionnant. Comment a-t-il pu m’échapper jusqu’ici ?

  2. Buidheag dit :

    Merci pour ces recherches très poussées!
    Une remarque : la transcription phonétique peut aussi nous renseigner sur la prononciation d’un mot étranger, même si ce but est vain et que le résultat sera toujours approximatif.
    J’emploie par exemple « gâlic » pour désigner le « gaélique écossais » et « touïtteur » pour « twitter ». Je sais que cela va à l’encontre de toutes les normes du français, mais comme vous le soulignez si bien, me demander de prononcer ces deux mots comme le français le prescrirait, c’est me demander l’impossible.

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