-Âtre  ou  -Atre  (4 de 4)

Ce psychiATRE opiniÂTRE qui se disait idolÂTRE

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              Dans les précédents billets, nous avons vu que le suffixe –âtre ou –atre n’est pas sans créer quelques difficultés à qui veut s’y référer pour saisir le sens d’un mot.

 Ces quatre lettres peuvent constituer, à elles seules, tout le suffixe (ex. marâtre, ranatre) ou n’en être qu’une partie  : –iatre (dans psychiatre) ou –lâtre (dans idolâtre). Pour s’en rendre compte, il faut connaître le grec!

   Les finales iatre ou  lâtre ne forment pas nécessairement des suffixes dans tous les mots où on les rencontre (ex. acariâtre, folâtre).

   Ce n’est pas parce que deux mots ont la même finale qu’ils partagent la même nuance (vératre n’a rien à voir avec ranatre; idolâtre n’a rien à voir avec folâtre).

   Le suffixe âtre ne confère pas à tous les adjectifs de couleur la même nuance de sens, cette dernière étant parfois neutre (ex. blanchâtre), parfois péjorative (ex. rosâtre), parfois les deux à la fois (ex. jaunâtre).

   Certains, dont Littré, attribuent à l’occasion au suffixe originel (-aster → –astre → –âtre) une valeur péjorative, alors que d’autres, dont F. Thomas, y voient uniquement une valeur « diminutive ».

Bref, vouloir expliquer le sens des mots en –atre ou en –âtre à partir de leur morphologie n’est pas une mince tâche. « Mission impossible » serait peut-être plus approprié. Pourtant un suffixe n’est pas une parure. Il a, ou devrait avoir, sa raison d’être. Comment expliquer alors la difficulté d’en saisir l’utilité quand on examine les mots ainsi suffixés? Notre façon de l’envisager serait-elle biaisée au départ?… C’est à voir.

La finale –âtre ou –atre pourrait-elle être autre chose qu’un suffixe?

Voilà une possibilité que nous n’avions pas encore envisagée, et qui mérite de l’être. Voyons voir.

Faisons abstraction des mots déjà vus, comme opiniâtre, acariâtre, psychiatre, idolâtre, blanchâtre, etc., où la finale est résolument un suffixe. Concentrons-nous plutôt sur les mots dont nous n’avons que peu ou pas parlé, et qu’on trouve dans le NPR 2010. Et essayons de voir ce que cette finale ajoute au mot. Je pense à  albâtre, plâtre, théâtre. Et mulâtre. Ou encore à quatre, ranatre et veratre. Sans oublier évidemment le mystérieux placoplatre [sic]! (1)

Parmi ces mots, il s’en trouve où la finale –âtre ou –atre ne peut absolument pas être un suffixe. Je pense à ceux où, une fois cette finale enlevée, il ne reste plus l’ombre d’un mot qui puisse servir de radical. Du moins à première vue. C’est le cas, par exemple, de albâtre, plâtre, théâtre ou encore de quatre, veratre, ranatre. Autrement dit, il est inutile de chercher la nuance que leur ajoute cette finale, car cette dernière n’en constitue pas un réel élément de formation.

Est-ce à dire que la graphie de ces mots ne pose aucun problème? Que non!  Voyez par vous-mêmes.

ALBÂTRE

Pourquoi accentuer albâtre? Parce que ce mot a, semble-t-il, perdu une lettre. En fait, il en aurait perdu deux. Nicot, en 1606, l’écrivait : alebastre ou albastre. Son étymon latin serait alabastrum ou alabaster (vase d’albâtre), qui lui-même vient du grec άλάβαστρος  (vase d’albâtre).

Ce mot serait-il, par hasard, composé de l’adjectif latin albus, a, um [blanc]?  Cette hypothèse est envisageable étant donné que albâtre désigne une « Espèce de marbre tendre qui est ordinairement d’une grande blancheur » (DAF, 1694). Si oui, que viendrait y ajouter la finale –aster, devenue en français –âtre?… Mais est-ce bien le cas? Je ne saurais dire.

Alabastrum (ou alabaster) ne viendrait-il pas plutôt de Alabastron, ville d’Égypte, reconnue pour sa mine d’où l’on extrayait une pierre appelée alabastritis? Voilà une hypothèse intéressante. Mais que vaut-elle?…  Elle en vaut bien d’autres. À défaut d’être vérifiable, elle est au moins plausible. Mais si tel est bien le cas, la finale –aster n’a vraiment rien d’un suffixe.

THÉÂTRE

Pourquoi théâtre prend-il un accent circonflexe? Aurait-il, lui aussi, à un moment donné,  perdu une lettre? NON. Il vient, nous dit-on, du latin theatrum, qui vient lui-même du grec θέατρον  (théatron)?…  Alors, que vient faire cet accent circonflexe?… Mystère et boule de gomme. Il faut savoir que J. Nicot, en 1606, dans son Thresor de la langue francoyse, l’écrivait theatre (aucun accent); que l’Académie en a fait autant dans les deux premières éditions de son dictionnaire (1694 et 1718); qu’elle lui a mis un accent aigu en 1740, puis un accent circonflexe en 1762.  Allez savoir pourquoi!

Les forts en étymologie vous diront que θέατρον (théatron) vient de θέα (action de regarder). Soit. Que vient faire alors la finale –atron ou –tron?  Désigner le lieu d’où l’on regarde? Euh… Si tel est le cas ― ce dont je doute ―, ce serait le seul mot en français où cette finale aurait ce sens! Parler ici de suffixe me paraît fort risqué. Chose certaine, son accent circonflexe est une parure. Rien de plus.

PLÂTRE

Pourquoi faut-il accentuer plâtre? Parce qu’il s’écrivait anciennement plastre  et que les régents ont voulu que nous n’oubliions pas qu’il s’était d’abord écrit avec un s! Mais les régents ne sont pas toujours aussi précautionneux. Pensez à astelier qui, lui, devient atelier  (NPR dixit), sans que les régents sentent le besoin impérieux de nous rappeler la disparition de son s par l’ajout d’un accent.

Clairement, dans plâtre, la finale –âtre n’a rien d’un suffixe. Inutile donc, de vouloir lui attribuer un sens.

MULÂTRE

Pourquoi faut-il mettre un accent circonflexe sur le a de mulâtre? Serait-ce parce que ce mot a perdu une lettre? Un s, peut-être? Autrement dit, ce mot se serait-il déjà écrit mulastre? NON.

D’après les Dictionnaires d’autrefois, mulâtre serait apparu pour la première fois dans le DAF (4e éd) en 1762. Il se disait de toute personne née « d’un nègre & d’une blanche, ou d’un blanc & d’une négresse  : un valet mulâtre, une servante mulâtre ». Il s’utilisait aussi comme nom : un mulâtre, une mulâtre (et non une mulâtresse). Si ce mot n’est apparu qu’en 1762, dois-je en conclure que ce mot n’existait pas auparavant? Qu’il a été créé à ce moment-là?  NON. Il s’écrivait tout simplement d’une autre façon.

Dans le dictionnaire d’Antoine Furetière (académicien), publié pas moins de 70 ans plus tôt, plus précisément en 1690, on trouve l’entrée suivante : mulat, ou mulatre, ou mulate (2). À remarquer que mulatre, qui vient d’on ne sait où, s’écrit SANS ACCENT.

Dans le dictionnaire de Trévoux (1738-1742), on trouve mulat, mulastre, mulate. D’où vient donc le s que les jésuites lui ajoutent? La question est d’autant plus pertinente que la définition qu’ils en donnent est un copier-coller avant l’heure de celle que donne Furetière, qui, lui, écrit mulatre sans s. Pourquoi avoir changé sa graphie?…

L’accent circonflexe qu’on doit lui mettre aujourd’hui viendrait-il de la disparition du s que les jésuites lui ont ajouté inopinément? Qui sait? Que vient faire la finale (-atre, –astre ou –âtre)? Il ne s’agit assurément pas d’un suffixe, car sa présence n’apporte rien de plus au sens qu’a déjà le mot mulat. Cette finale serait donc une parure.

VERATRE

Pourquoi veratre ne prend-il pas d’accent circonflexe? Tout simplement parce qu’il vient du  latin veratrum « ellébore », qui, lui, n’en prend pas. Et aussi, pourrait-on rajouter, parce qu’il n’a jamais perdu de lettre. Soit. Mais si tel est le cas, pourquoi théâtre en prend-il un? Ne vient-il pas du latin theatrum, qui, lui aussi, s’écrit sans accent?…

Des ferrés en étymologie ou des étymologistes amateurs y ont parfois mis leur grain de sel. Dans son imposant ouvrage sur l’étymologie, Isidore de Séville, évêque espagnol mort en 636 de notre ère, dit que les Romains appelaient veratrum ce que les Grecs appelaient elleboros (έλλέβορος) parce que cette plante avait le pouvoir de guérir de la folie (3). Il n’en fallait pas plus pour qu’on lui fasse dire que veratrum vient de verus (« vrai ») auquel on aurait ajouté une parure ayant la forme de atrum ou –trum! Selon une autre source , cette plante tirerait son nom de la couleur noire de son rhizome. Il faut savoir qu’en latin noir se dit ater, atra, um et que vrai se dit verus, a, um.  Autrement dit, « véritablement noir »!… C’est à prendre ou à laisser! Moi, je laisse… Certains pourraient se demander si les jésuites de Trévoux y ont, eux aussi, mis leur grain sel. Rien à craindre de leur part, ce mot ne figure pas dans leur dictionnaire.

La finale –atre de veratre est-elle un suffixe, une parure ou ni l’un ni l’autre? Vous avez le choix.

RANATRE

Pourquoi ranatre ne prend-il pas d’accent circonflexe? Serait-ce parce que, comme vératre, il viendrait d’un mot latin? Possible, mais introuvable. Serait-ce parce ce mot ne s’est jamais écrit ranastre? Possible, mais non vérifiable. Serait-ce parce que –atre n’est pas un suffixe? Peut-être est tout ce que je peux dire. Mais le NPR, lui, semble le savoir. D’après cette source, ce mot viendrait du latin rana « grenouille »! Auquel on a forcément, à un moment donné, ajouté quelques lettres dans le but d’en modifier le sens…  C’est du moins ce que la théorie voudrait. Mais qu’est-ce que ranatre (insecte de forme grêle et allongée, vivant à la surface des mares) a à voir avec une grenouille?… Je donne ma langue au chat.

Quel rôle jouerait donc cette finale –atre dont le NPR ne veut rien dire? Se pourrait-il, étant donné que ranatre est le nom d’un genre d’insectes (4), que ce soit un suffixe scientifique (5)? Il n’y a là rien d’impossible. Si tel est le cas, je m’attendrais à le trouver consigné dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, Éléments et modèles de formation, de Henri Cottez (Les Usuels du Robert, 4e éd., 1989). Mais il n’y est pas. Serait-ce parce que ce formant n’a pas été très productif? Peut-être. Quoi qu’il en soit, faire dériver ranatre de rana « grenouille », comme l’indiquent le Petit Larousse et le Petit Robert (le Grand Robert ne se l’est jamais permis) me paraît un tant soit peu, disons… suspect.

CONCLUSION

Ce n’est donc pas parce qu’un mot se termine par les lettres –âtre ou –atre qu’il partage quelque chose avec tous ses semblables. Nous venons de voir que cette finale ne forme pas toujours un suffixe. Alors, inutile de toujours vouloir dégager le sens d’un tel mot en se basant sur sa graphie.

Et cette graphie n’est pas sans poser problème. En effet, la présence d’un accent circonflexe sur –âtre n’a pas toujours sa raison d’être. Pensez à théâtre, par exemple. C’est dire que l’usager doit mémoriser la graphie « aberrante » de ces mots s’il veut passer pour quelqu’un qui connaît sa langue! Les responsables de ces aberrations seraient nuls autres que des régents. Ne me prenez pas pour un iconoclaste, je ne fais qu’imiter Richelet (1636-1698) qui, cherchant à expliquer pourquoi l’Académie écrivait aTTeler, avec deux t, et aTelier, avec un seul t, a dit : « La raison est toute trouvée, c’est que l’Acad. l’a mis ainsi. » Autrement dit, ce sont les régents qui mènent la barque.   Il ne faut donc pas s’étonner que la langue contienne des aberrations et que, de temps à autre, ces mêmes régents veuillent « rectifier l’orthographe » qu’ils ont eux-mêmes contribué à implanter!

Maurice Rouleau

REM. : Si, en cliquant sur un hyperlien, vous recevez un message d’erreur, n’hésitez pas à m’en informer à l’adresse suivante : rouleaumaurice@videotron.ca.

(1) Le commun des mortels s’attend à  voir placoplâtre écrit avec un accent circonflexe, puisqu’il est formé des éléments placo– et –plâtre.  C’est d’ailleurs ainsi que le  Grand Robert  l’écrivait au début des années 1960. Le Petit Robert, lui, tarde à l’inclure dans sa nomenclature. Quand il le fait, à savoir en 1993, dans le Nouveau Petit Robert, il lui met un accent circonflexe. Comme prévu. Ce n’est que dans l’édition de 2010 qu’on le lui enlève. Pour une raison inconnue. L’a-t-il recouvré depuis? Je n’ai pas cherché à le savoir. Chose certaine, je n’ai jamais cessé de l’écrire autrement que placoplâtre.

(2)  Mulate est-il le féminin  de mulat? On pourrait le penser. On pourrait aussi en douter, si l’on en croit Furetière.  Selon lui, mulat est le «  nom qu’on donne aux Indes à ceux qui sont fils d’une Nègre et d’une Indienne, ou d’un Indien & d’une Nègre. À l’égard de ceux qui dont nés d’un indien & d’une Espagnole, on les appelle Métis; et on appelle Jambos , ceux qui sont nés d’un Sauvage, et d’une Métice (sic). Les Espagnols appellent aussi Mulates, les enfants nés de père et de mère de différente religion, comme d’un Maure et d’une Espagnole; ou au contraire.

C’est dire que mulat et mulate ne désignent pas une même réalité : mulat fait référence à une différence de couleur de  peau; mulate, à une différence de religion!

Selon Bescherelle :  mulate « Se dit dans quelques parties de l’Amérique, pour Mulâtre, Mulâtresse. On dit aussi au féminin mulatesse. » À vous de choisir la petite histoire qui vous plaît le plus.

(3)  Pour ceux qui lisent le latin : Hunc Romani alio nomine veratrum dicunt pro eo quod sumptum motam mentem in sanitatem reducit. Duo sunt autem genera: album et nigrum»] (Source, [24]).

(4) Voici en abrégé comment les taxonomistes voient les ranatres :  Classe Insecta  Ordre Hemiptera  Famille Nepidae Genre Ranatra  Espèce linearis. À noter que la classification internationale des espèces, aussi bien animales que végétales,  est en latin, pour éviter de favoriser une langue moderne en particulier.

(5)  On entend par suffixe scientifique tout groupe de lettres que les spécialistes utilisent pour désigner une certaine catégorie d’êtres ou de choses qui appartiennent à leur domaine d’expertises. Par exemple, –ome (suffixe du vocabulaire médical servant à former les noms de diverses tumeurs : adénome, carcinome, fibrome, condylome…) ou encore –ure (suffixe chimique employé pour désigner une certaine catégorie de produits chimiques : bromure, carbure, chlorure, sulfure…).

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Un commentaire pour -Âtre  ou  -Atre  (4 de 4)

  1. Fracine Gabrielle dit :

    Quelle belle découverte!!!! Je vais passer des heures à lire votre blog et m’amuser, rigoler, me questionner – J’Adore!!!! Merciiiiiiiiiiii!!!!!

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