Oignon / Ognon (Nouvelle Orthographe) (1 de 2)

 

Éplucher un oignon vous fait larmoyer? 

Essayez donc avec un ognon

 (1)

 

N’allez jamais dire à un chaud partisan de la Nouvelle Orthographe qu’il est ridicule de devoir dire les chevals. Il protestera avec l’énergie du désespoir qu’il n’en a jamais été question. Que c’est une légende urbaine. Il fallait, et il faut toujours dire et écrire les chevaux. Comme si dire les chevals constituait une aberration! Comme si c’était  quelque chose d’inadmissible, d’inacceptable, d’abominable! On dit bien pourtant les carnavals!…

Cette mise en situation ― qui n’est pas fictive, je vous prie de me croire ― m’amène à me poser une question : Qu’est-ce qui, en langue, rend une nouvelle façon de faire admissible et une autre inadmissible? Serait-ce le seul fait que les régents en sont ou pas les initiateurs? Tout nous porte à le croire.

Chevals n’est pas la nouvelle graphie de chevaux. On s’en défend bien. Mais ognon est la nouvelle graphie de oignon. Elle, on la défend bien. Comment expliquer cette différence d’acceptabilité? Serait-ce parce que chevals heurte nos habitudes langagières, aussi bien orales qu’écrites, alors que ognon ne concerne que la langue écrite, oignon et ognon se prononçant de la même façon?… Si tel est le cas, il faudrait en conclure que les deux facettes de la langue française, parlée et écrite, n’ont pas le même statut. La langue parlée serait une intouchable! La langue écrite, elle, ne le serait pas!

Comment les experts du CSLF (Conseil Supérieur de la Langue Française) justifient-ils leur « rectification » du mot oignon ? Ils se contentent de dire qu’ils corrigent une anomalie. Le Grand Vadémécum, lui, la présente de la façon suivante :

Le CSLF élimine le i inutile, pour éviter la prononciation fautive « oi ». Autrefois, on écrivait  oignon et ognon. Puis ognon a malencontreusement disparu des dictionnaires. Le CSLF lui redonne vie. Il s’harmonise  avec rognon de veau et trognon de pomme.

À la lecture de cette  justification, mes neurones se sont dangereusement activés. Voici ce qui m’est passé par la tête.

  • Une lettre, en l’occurrence ici un i, est inutile.

Réaction,  en apparence logique, des experts du CSLF : l’enlever. Il est effectivement logique d’enlever une lettre qui ne sert à rien, sauf à rendre encore plus ardu l’apprentissage de l’orthographe.

Mais oignon est-il le seul mot à contenir une lettre qui ne se prononce pas? NON. A-t-on décidé de « rectifier » les autres mots qui souffrent du même mal? NON. Les lettres qu’on ne prononce pas dans alcool, août, doigt, féerie, gabarit, joie, lilas, pouls, rebut (et combien d’autres encore) sont là à demeure. Alors où est la logique? Elle n’est vraiment qu’apparente.

  • Pour éviter la prononciation fautive « oi » [ou wa, selon l’API (Association Phonétique Internationale)].

Cette prononciation est dite fautive parce qu’elle ne correspond pas à la graphie du mot. Faut-il en conclure qu’un mot doit nécessairement s’écrire comme il se prononce?… Pourquoi pas l’inverse?…

D’où vient donc la discordance entre la prononciation et la graphie du mot oignon? A-t-on jamais, à un moment donné de l’histoire, prononcé le i de oignon? Je ne saurais dire. Si tel était le cas, ce serait la prononciation qui aurait changé. Dans le cas contraire, ce serait la graphie qui aurait changé. Pourquoi alors lui aurait-on ajouté un i qui ne se prononce pas?…

Admettons que cette prononciation est fautive. Est-elle si fréquente et si gênante qu’il faille intervenir? Les experts du CSLF le croient. Moi, j’en suis moins certain.

Qui donc pourrait mal prononcer le mot oignon?

J’ai toujours ignoré le i de oignon. Ma prononciation n’est donc pas fautive. Je douterais fort d’ailleurs qu’un francophone de naissance prononce mal ce mot. Et ce, pour la simple et unique raison qu’il aura entendu prononcer ce mot bien avant de le voir écrit. Il associera immanquablement sa prononciation de ce mot, qu’il pratique depuis sa tendre enfance, à la graphie qu’on lui imposera à l’école.

Ceux pour qui ce mot est nouveau risquent fort, eux, de le prononcer comme il s’écrit. Autrement dit, d’avoir une prononciation « fautive ». Qui, voyant pour la première fois le nom de Antonin Dvořák, prononcera correctement son nom de famille? Ou le prénom de Vasek Pospisil ou encore les nom et prénom de Milos Raonic?…  N’allez pas croire que c’est parce que ces mots sont  de langue étrangère. Qui, voyant pour la première fois les mots français gnôle, aux graphies multiples, et gnome, peut s’imaginer que leur gn ne se prononce pas de la même façon? Ou encore que le p de cantaloup est muet?…  Il faut les avoir entendu prononcer par quelqu’un qui, lui, s’y connaît et qui nous imposera sa prononciation (1). On répétera ce qu’on entend et on écrira le mot comme le dictionnaire le veut. Ainsi tout le monde sera heureux! Est-ce que la graphie de ces mots pose problème? Je ne croirais pas. On s’y habitue, tout simplement. C’est probablement ce que tout francophone a fait avec oignon : il a appris, tout jeune, à le prononcer d’une façon et, plus tard, à l’écrire d’une autre. Alors, la présence du i dans oignon est-elle si problématique qu’il faille intervenir? Pas plus, selon moi, que celle, par exemple, de gt et de ls dans doigt ou pouls. Mais passons!

Fort heureusement, tous les oi ne se ressemblent pas. Il en est qui se prononcent bel et bien [wa]. Je pense, par exemple, à bavarois [bavaʀwa], (de bon) aloi [alwa], doigt [dwa]oiseau [wazo], histoire [istwaʀ]. Le cas d’o(i)gnon serait-il une exception? Autrement dit, dans combien de mot le i de oi est-il muet, donc inutile?…  Je ne serais pas surpris que les experts l’ignorent eux-mêmes. Mais, de toute évidence, celui de oignon les agace tout particulièrement. Allez savoir pourquoi. Il faut dire qu’ils ont souvent un agacement sélectif. Il suffit de se rappeler ce qu’ils ont fait de nénuphar, mais qu’ils n’ont pas fait de camphre, ou qu’ils ont fait de muphti sans même s’en rendre compte (voir ICI).

  • Autrefois, on écrivait oignon et ognon.

La graphie ognon aurait donc déjà existé. Le NPR la fait même remonter au xiiie siècle : « étym. xive; hunion, ognon xiiie, latin dialectal unio, onis ». Que faire d’une telle affirmation? La gober ou la vérifier? Déformation professionnelle oblige, je la vérifie. Cela devrait se faire sans peine. Je n’ai qu’à consulter le volumineux dictionnaire (8 tomes) de F. Godefroy : Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle (1881-1895). Étonnamment, ni hunion, ni ognon ne s’y trouvent. Je dois donc pour savoir ce qu’il en est chercher ailleurs. Ou autrement. Je décide donc de recourir au Ngram Viewer, une application linguistique proposée par Google. Cet outil informatique, qui existe depuis 2010, permet de suivre « l’évolution de la fréquence d’un ou de plusieurs mots ou groupe de mots à travers le temps dans les sources imprimées ». Ces sources sont des ouvrages numérisés par Google. En 2010, cette bibliothèque virtuelle comptait déjà 15 millions de livres, ce qui en fait le plus grand corpus textuel au monde. Cliquez ICI pour voir les résultats que nous fournit le Ngram Viewer quand on lui soumet les graphies oignon et ognon.  Les tracés sont plus apparents si vous placez successivement le curseur sur les mots, oignon et ognon, à la droite du graphique.

On y apprend que la première occurrence recensée de oignon remonte à 1568; celle de ognon, à 1649.  De plus, la courbe de fréquence de OGNON est en tout temps inférieure à  celle de OIGNON. Et ce, même quand ognon atteint un sommet  ― un tout petit pic ― dans les années 1830. Par la suite, la fréquence d’emploi de ognon, en tant que bulbe et non en tant que rivière, l’Ognon, est pratiquement nulle.

Ces deux graphies ont donc effectivement existé. Mais leurs fréquences ne sont pas comparables. Et depuis 1850, ognon n’a clairement plus la cote!  Cela saute aux yeux. Qu’est-ce que les experts du CSLF font ici de l’USAGE?… Je me le demande.

  • Puis ognon a malencontreusement disparu des dictionnaires.

Pour qu’un mot disparaisse, il faut qu’il ait existé. La Palice  ne dirait pas mieux.

Dans quels dictionnaires trouvera-t-on ognon en entrée? S’il en est, lesquels l’auront fait disparaître dans leurs éditions subséquentes? Si je consulte  les Dictionnaires d’autrefois, je constate qu’il n’y a que le dictionnaire de l’Académie française (DAF, 5e éd., 1798) qui l’inclut dans sa nomenclature. Non seulement y trouve-t-on ognon, mais oignon brille par son absence. Comme si ce mot n’avait jamais existé! Comme si ce mot ne s’était jamais écrit ainsi! Pourtant, dans les éditions précédentes, les Académiciens ne consignaient que oignon. Comment expliquer un tel revirement? Mystère. Chose encore plus étonnante, dans l’édition suivante (je devrais plutôt dire : dans LES éditions suivantes), les Immortels font disparaître ognon et réintroduisent oignon. Comme par enchantement! D’autres préfèrent dire malencontreusement! Tout dépend du point de vue. Comment expliquer cette réapparition de oignon? Les Académiciens auraient-ils pris conscience qu’ils avaient commis un impair? Nul ne le sait. Si vous me permettez de pasticher Malherbe (2), je dirais que ce mot [ognon] a vécu que ce que vivent certains mots, l’espace d’une édition!

Y a-t-il d’autres dictionnaires qui incluent ognon dans leur nomenclature et, surtout, qui en font l’entrée principale, celle où se trouve normalement la définition.  Aux entrées secondaires, celles correspondant aux autres graphies admises, il n’y a qu’un renvoi.  Par exemple, dans le Littré, on lit : « OGNON s. m. Voy.  OIGNON ». Sans plus. Non sans peine, j’en ai découvert un qui fait de ognon l’entrée principale. Et de oignon, une entrée secondaire. C’est le Bescherelle, paru en 1856. Selon cet ouvrage, « La nécessité du i dans ognon n’est pas justifiée. » Bescherelle prend alors sur lui de le faire disparaître, sans se soucier de l’USAGE dont tout dictionnaire est censé rendre compte (3).

Le  Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, de Pierre Larousse, donne en entrée oignon ou ognon, mais jamais il ne fait usage, dans la description du terme, de la graphie ognon. Sans doute ne trouve-t-elle pas grâce à ses yeux. Pas plus d’ailleurs que l’étymon latin unio (4) que mentionnent diverses sources, dont le NPR. Ce faisant, ce dictionnaire tient-il compte de l’USAGE? Je n’en suis pas convaincu. Mais avec les années, cette double entrée a fait place à une entrée simple. Dans le Petit Larousse 2000, il n’y a plus que OIGNON. Dans le Larousse en ligne, on y précise même que ce mot s’écrit « Avec oi-, en dépit de la prononciation. » Alors… ce doit être cela l’USAGE, non?

  • Le CSLF lui redonne vie.

Tout comme Jésus a ressuscité Lazare, le CSLF décide de ressusciter ognon, qui était sorti de l’USAGE depuis belle lurette.

Les dictionnaires actuels de langue ont mis bien des années à inclure cette graphie dans leur nomenclature. Certains plus que d’autres. Par exemple, en 2010 (20 ans après la publication du Rapport du CSLF), le NPR n’admet toujours que oignon.

N’allez pas croire, à la lecture de ce billet, que je suis contre la Nouvelle Orthographe. Ce serait une grossière erreur. Je suis en faveur de la simplification de la langue française. J’ai trop buté sur ses anomalies, sur ses incongruités pour ne pas souhaiter les voir disparaître à jamais. Devoir écrire ognon plutôt que oignon ne me choque donc pas outre mesure.  Ce que, par contre, j’ai beaucoup de difficulté à accepter, c’est un travail… incomplet, pour ne pas dire bâclé. Je m’explique.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)   Mes parents prononçaient le p de cantaloup. Ils en faisaient même un mot féminin. J’ai donc appris à « manger de la cantaloup(e) ». Ce que je ne fais plus, rassurez-vous. Mal le prononcer et non en manger, s’entend.

(2)  M. Du Périer venait de perdre sa très jeune fille. Pour lui exprimer sa sympathie, Malherbe lui adresse alors un poème, qu’il intitule tout simplement « Consolation à Du Périer ». C’est dans ce texte qu’on peut lire :

Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, 
L’espace d’un matin.

(3)  Voici ce que Bescherelle dit de ognon (p. 692) :

« L’Académie et quelques autres lexicographes écrivent oignon. L’i, dit Ch. Nodier, ne se prononce pas, mais il sert à mouiller le g. Est-ce que dans notre langue moderne l’i est nécessaire dans grogner, gagner, montagne, dont l’ancienne graphie était groigner, gaigner, montaigne. La nécessité du i dans ognon n’est donc pas justifiée. Ce mot est dérivé du latin union, d’où s’est formé le français union. On a d’abord dit ounion, puis ougnion, oignon et enfin oègnon, comme quelques personnes prononcent migniature pour miniature. Cet i devant le g n’est donc qu’une véritable corruption, et il faut écrire avec tous les naturalistes ognon. »

Clairement Bescherelle n’a pas fait école.

(4)  «  L’explication que l’on donne ordinairement du latin unio, tirée de ce que le bulbe de l’oignon est unique, semble quelque peu forcée. Jamais un objet naturel n’est désigné par un substantif abstrait, et appeler l’oignon une union, parce qu’il est seul ou réuni serait une chose fort étrange en linguistique. »   p. 1288

 

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2 commentaires pour Oignon / Ognon (Nouvelle Orthographe) (1 de 2)

  1. Pixis dit :

    Bonjour
    J’admire votre savoir et suis très contente de recevoir par mail l’information de vos nouveaux billets.
    Le Conseil Supérieur de la Langue Française est un organisme… canadien qui dit-il sur son site
    « a pour mission de conseiller le ministre responsable de l’application de la Charte de la langue
    française sur toute question relative à la langue française au Québec.
    À ce titre, le Conseil
    donne son avis au ministre sur toute question que celui-ci lui soumet;
    saisit le ministre de toute question qui, selon lui, appelle l’attention du gouvernement.
    Pour l’accomplissement de sa mission, le Conseil peut
    recevoir et entendre les observations de personnes ou de groupes;
    effectuer ou faire effectuer les études et recherches qu’il juge nécessaires. »
    En quoi un organisme canadien (dont je respecte l’amour de la langue française) peut-il intervenir dans notre vie française de façon aussi impérative ?? Et en quoi l’Académie française prend-t-elle sans sourciller son avis pour argent comptant ?
    Avez-vous contact avec l’Académie française pour pouvoir argumenter avant qu’elle ne tranche de façon aussi… comment dire ? hasardeuse ? Ou lui demander sa propre argumentation pour avoir accepter ce changement ?
    Bien cordialement

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