Aquaponie et Hydroponie

La néologie en marche

(1)

 

Faut-il obligatoirement créer un nouveau mot chaque fois qu’une nouvelle réalité fait son apparition?

OUI, diront certains, car ils ne se voient pas contraints d’utiliser une périphrase chaque fois qu’ils veulent parler de cette nouveauté. Ce n’est pas moi qui les en blâmerais. Bien au contraire. Daguerréotypie, par exemple, a été créé en 1839 pour désigner le procédé mis au point par Daguerre (Littré dixit); plus tard, il disparut au profit de photographie.

D’autres préféreront plutôt utiliser un mot déjà présent dans le dictionnaire et lui attribuer une nouvelle signification, ou acception. Bombe en est un parfait exemple. Ce mot a, depuis son apparition dans la langue, acquis bien des sens. ― On dit d’un tel terme qu’il est devenu polysémique. ― On l’utilise pour désigner un projectile rempli d’explosif, un générateur de rayons gamma, une personne particulièrement séduisante, la casquette hémisphérique des cavaliers ou encore un aérosol. C’est son contexte d’utilisation qui le désambiguïsera.

               En linguistique, pour désigner ces deux grands modes de formation des mots, on parle respectivement de néologie de forme (Voir ICI) et de néologie de sens (Voir ICI).

Mais que faire si la nouvelle réalité voit le jour dans un pays non francophone? Si le terme par lequel on désigne cette réalité n’est pas originellement français? Doit-on emprunter le terme utilisé dans la langue d’origine (ex. : challenge, provenant de l’anglais; spaghetti, de l’italien; baklava, du turc; kolkhose, du russe; souvlaki, du grec)?… C’est bien tentant, vous en conviendrez. C’est, à ne pas en douter, la loi du moindre effort. Mais ce n’est pas la seule solution. On peut aussi, comme cela a déjà été fait, franciser le mot étranger (ex. bulldog → bouledogue; riding-coat → redingote; beefsteak → bifteck). Ou tout simplement le traduire, bien ou mal (ex. : skyscraper → gratte-ciel; hot-dog → chien-chaud). Ou encore en créer un de toutes pièces, un qui ne doive rien à la langue d’origine (ex.  pipeline → oléoduc; software → logiciel; patch → timbre). Vous aurez sans doute remarqué que les exemples utilisés pour illustrer ces trois derniers procédés font appel à des mots anglais. Faut-il voir là autre chose qu’une pure coïncidence?… Peut-être pas… C’est à se demander s’il y a beaucoup de mots provenant d’une autre langue que l’anglais qui ont subi un tel traitement. Mais cela dépasse le cadre de cette étude.

 Si j’aborde à nouveau (ou de nouveau) la néologie, c’est que certains mots récemment apparus dans la langue présentent, à mes yeux, des particularités qui compliquent l’existence de celui qui cherche à en saisir le sens à partir de ses éléments de formation. J’irais jusqu’à dire que ceux qui ont des connaissances en étymologie sont défavorisés. Et eux seuls. Les autres? Ils doivent se contenter de mémoriser bêtement le sens de ces mots. Comme ils l’ont toujours fait.

Comme premier cas problématique,   je vous propose  Aquaponie / Hydroponie.

Je visitais récemment une pisciculture, à Saint-Morel, en Champagne-Ardenne. Son propriétaire me fait alors part de son rêve de profiter de son élevage de poissons pour faire pousser des légumes et petits fruits, les déjections des premiers servant d’engrais aux seconds. Une idée fort intéressante. Au cours de la conversation, je le vois manier les mots hydroponie et aquaponie aussi habilement que Cristiano Ronaldo, son ballon. Mais moi, je n’en ai pas la même maîtrise. Je trébuche à l’occasion; j’utilise parfois l’un pour l’autre. Ce qu’il ne faut pas évidemment pas faire, surtout pas devant un maître de la …ponie.

De retour chez moi, je repense à ces deux mots qui m’ont fait mal paraître et me demande comment il se fait qu’ils ne soient pas synonymes. En effet, aqua- (du latin), comme dans aquatique, ne veut-il pas dire eau? Hydro– (du grec), comme dans hydro-électricité, ne veut-il pas lui aussi dire eau? Personne ne dira le contraire. Pourtant, si j’ajoute -ponie à chacun de ces éléments, les deux mots alors formés n’auraient pas le même sens! Est-ce possible? Ma connaissance du latin et du grec est ici mise à rude épreuve. Comme j’aime toujours mieux vérifier avant de croire, je consulte mes dictionnaires. Je veux en savoir un peu plus sur ces mots. Depuis quand aquaponie et hydroponie existent-ils? Comment les définit-on? Quelle étymologie leur attribue-t-on?…

Clairement ce sont des néologismes : ils sont absents du NPR 2010 et du Larousse en ligne. Seul l’adjectif hydroponique s’y trouve, et ce, depuis seulement 1993, du moins dans le NPR. Verra-t-on hydroponique y apparaître  en tant que nom avant hydroponie? Qui sait? N’y trouve-t-on pas déjà les noms procréatique, confortique, connectique?… Pourquoi pas l’hydroponique? Quant à aquaponique, il ne figure toujours pas au dictionnaire. Il attend son tour! Sera-t-il seulement adjectif? Seul l’avenir nous le dira.

Hydroponique se dit de la « culture hors-sol de plantes terrestres » (1). Par « hors-sol », il faut comprendre que les plantes poussent  à la surface de l’eau (et non dans l’eau, comme le riz), retenues par un support généralement synthétique (plastique ou polystyrène), et que leurs racines baignent directement dans une eau enrichie d’éléments nutritifs (2). Mais comment en est-on arrivé à créer ce mot. Pourquoi ne pas avoir choisi aquaponique? Il aurait aussi bien fait l’affaire. L’étymologie nous serait-elle alors de quelque secours? Comme nous allons le voir, tel n’est pas le cas.

D’après le NPR 2010,  ce mot, apparu en 1951, viendrait ◊ de hydro et du latin ponere  « poser ». Il est vrai que –ponie ressemble à s’y méprendre à ponere, mais une simple ressemblance n’est pas un critère valable pour établir un mot comme étymon (mot dont on fait dériver un autre mot). Ponere est-il le véritable étymon? Difficile à dire, car hydroponique est le seul mot du NPR à avoir ce suffixe. Pour sa part,  Littré lui attribue le sens de travail! Assez différent de « poser », vous en conviendrez.  Qui donc a raison? Paul ou Émile? Robert ou Littré? Je ne saurais dire. Passons donc.

Pour désigner ce type de culture en milieu aqueux, on aurait dû choisir aquaponique, ne serait-ce que pour faire taire les puristes qui veulent que les éléments de formation d’un mot soient tous de même origine (tous grecs, tous latins). Mais on lui a préféré hydroponique, qui lui est composé d’un élément grec et d’un élément latin. Ce qui en fait un hybride. Ou, aux yeux des puristes, une horreur! Mais aujourd’hui on ne se formalise plus d’une telle union (3).

            Rejeté au profit d’hydroponique, aquaponique n’avait toutefois pas dit son dernier mot. Il réapparaît avec une nouvelle définition, qui ne peut qu’être déroutante, compte tenu de ses éléments de formation : aqua– et –ponie. En effet, on désigne, sous cette appellation, une « forme d’aquaculture intégrée qui associe la culture de végétaux en symbiose avec l’élevage de poissons ». Par symbiose, on entend le fait que les déjections des poissons servent d’engrais aux végétaux. (Voir ICI.)

La culture des végétaux, qu’elle soit hydroponique ou aquaponique, se fait pourtant exactement de la même façon. Ce qui les distingue, c’est la source des nutriments dont les plants ont besoin. Dans le premier cas, c’est l’HOMME qui les ajoute; dans le second, ce sont les POISSONS qui les fournissent. Comment expliquer alors la formation de ce mot pour désigner cette façon de cultiver, si peu différente en fait de l’« hydroponie »? Mystère et boule de gomme. Aqua– veut pourtant dire eau, tout comme hydro-! Alors…

À moins que aqua– ne soit pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le mot latin qui veut dire eau. Ah bon! Que pourrait-il être d’autre? Ne pourrait-il pas être le raccourci de aquaculture, qui lui signifie : Élevage d’espèces aquatiques (dont les poissons) en vue de leur commercialisation? Chose certaine, cela nous permettrait de comprendre qu’en culture aquaponique les poissons sont essentiels, ce qui n’est pas le cas en culture hydroponique. Mais est-ce bien le cas? On ne peut que spéculer. À défaut d’être démontrable, cette hypothèse a au moins le mérite d’être défendable.

Certains pourraient trouver cette hypothèse plutôt loufoque. Tirée par les cheveux, diraient d’autres. Soit. Chacun a droit à son opinion. Mais ce n’est pas parce qu’une explication semble loufoque qu’elle l’est pour autant. Donnons au moins la chance au coureur. Voyons ce qu’il en est vraiment.

Si l’on y regarde de près, on constate que ceux qui ont inventé le mot aquaponique n’ont pas vraiment fait preuve de créativité débridée. Ils n’ont même pas fait preuve de créativité tout court. Cette façon de créer un mot n’est certes pas très courante, mais elle n’est pas nouvelle. J’en veux pour preuve automobile/autoroute. Ces deux mots sont tellement bien ancrés dans nos habitudes langagières (on les utilise depuis une centaine d’années) que leur construction ne pose plus problème. Contrairement à aquaponique.

À son apparition dans la langue, automobile était un adjectif qui signifiait : « qui se meut (-mobile) par lui-même (auto-) ». Pouvait donc être dit automobile tout équipement muni d’un moteur propulsif. Littré donne comme exemple : barrages automobiles, autrement dit des barrages qui se ferment par eux-mêmes. Il s’utilise encore comme tel. Ne dit-on pas véhicule automobile? Ce n’est que plus tard que son emploi, de façon absolue, en tant que nom, s’est spécialisé pour ne plus désigner finalement qu’un véhicule routier mû par un moteur, à l’exclusion des véhicules utilitaires (camions, ambulances)  et de transport en commun (autobus).

Pour faciliter le déplacement des véhicules automobiles, on a construit des  autoroutes, mot qui daterait de 1927 (NPR dixit). Il est bien évident que, dans autoroute, auto- ne signifie pas « par lui-même ». C’est à ne pas en douter un raccourci de automobile. On lui a retranché son second élément de formation (automobile) (4). Autrement dit, l’élément auto– de automobile et celui de autoroute, malgré leur apparence morphologique, ne sont pas les mêmes. Ils n’ont pas du tout le même sens.

Se pourrait-il qu’il en soit de même dans le cas de aqua/ponique? Je serais porté à le croire. L’élément aqua– de aquaponique n’a rien à voir sémantiquement parlant avec celui de aquarelle ou de aquaplanage. Il pourrait par contre facilement être le raccourci par apocope de aquaculture. Et là, la présence obligatoire des poissons ferait partie de la définition du terme.

À moins que j’aie tout faux, c’est ce que je m’attends à voir quand ce mot fera son apparition dans le dictionnaire. Quant au sens du suffixe –ponie, le mystère persiste (5).

Même si l’on comprend mieux ainsi le sens de aquaponique, il n’en demeure pas moins qu’à première vue il ressemble à s’y méprendre à hydroponique et qu’il est facile d’utiliser l’un pour l’autre. C’est dire que l’étymologie pure ne suffit pas toujours, comme dans ce cas-ci, à dégager le sens d’un mot à partir de ses éléments de formation.

 

MAURICE ROULEAU

 

(1)   Si la culture en milieu aqueux se dit aquaponique, pourquoi la culture en terre ne se dit-elle pas géoponique (géo-, radical grec signifiant terre; ex. géologie)? Vous ne le saviez peut-être pas, mais ce mot a déjà existé. Le Littré (1872-1877) l’inclut dans sa nomenclature et lui attribue le sens suivant : « Qui a rapport à la géoponie», ce dernier signifiant « Travail, culture de la terre. Étymologie : Du grec, terre, et, travail.». Mais ces deux mots n’ont pas survécu.

(2)   À y regarder de plus près, la culture hydroponique ne se distingue pas, fondamentalement parlant,  s’entend, de la culture maraîchère. Dans les deux cas, on retrouve les mêmes participants : un végétal, un support et de l’eau contenant des nutriments. Techniquement ce qui les différencie, c’est leur ratio eau/support. Le sol qui sert de support en culture maraîchère est beaucoup plus présent que le panneau, insubmersible, de polystyrène généralement utilisé en culture hydroponique. Par contre, l’eau, en culture maraîchère, est peu abondante et en quantité variable (elle ne se trouve qu’entre les grains de sable) alors qu’elle est omniprésente en culture hydroponique.

(3)   D’après le NPR 1993, « Les mots savants [ce que sont assurément aquaponique et hydroponique] sont traditionnellement formés avec des radicaux latins (octogénaire) ou grecs (stéthoscope), parfois hybrides (monocle), ces derniers autrefois critiqués par les puristes. Aujourd’hui on va plus loin : un très grand nombre de mots mêlent le grec ou le latin au français, et ce modèle est de plus en plus productif (stratosphère, agroalimentaire, écomusée, hydrocarbure, narcotrafiquant, hélitreuiller, etc.). »

(4)  En linguistique, on parle plus volontiers de troncation. Quand un mot résulte de la suppression de l’élément final, (ex. vélocipède  → vélo;  télévision télé),  on parle d’apocope; quand il résulte de la suppression de l’élément initial (ex. busautobus; RicainAméricain; phagebactériophage), on parle d’aphérèse.

(5)   D’après le Merriam-Webster, le suffixe –ponics dans aquaponics signifierait « travail ». Exactement le sens que Littré lui attribue. À la différence du Littré, le M-W nous permet moyennant quelques recherches supplémentaires, d’en expliquer le sens. Il me serait possible de vous en faire le récit détaillé, mais cela dépasse de beaucoup le cadre de ce billet. Chose certaine, le point de vue du Littré me semble plus acceptable que celui du NPR, qui le fait venir du verbe latin ponere. Mais passons.

 

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4 commentaires pour  Aquaponie et Hydroponie

  1. Très intéressant. Ajoutons que, dans hydroponics, les deux éléments de formation viendraient du grec (selon le Canadian Oxford Dictionary)…

    • rouleaum dit :

      Bonjour Benoît,

      Je vous remercie de cette précision. Dans le Merriam-Webster, on ne précise pas que les éléments de formation viennent du grec. On dit seulement : hydr– + –ponics. Le Canadian Oxford Dictionary, que je n’ai pas sur mes rayons, serait donc plus riche en informations.

      Est-ce que ce dictionnaire irait jusqu’à fournir le sens de ce second élément, ou se contente-t-il de dire qu’il est d’origine grecque? Je vous avoue que le –ponique (ou –ponics) m’intrigue drôlement. Je ne devrais peut-être pas, mais je suis ainsi fait. Et comme on dit :« À mon âge, on ne me refera pas…»

  2. schtroumpf grognon dit :

    D’après l’Oxford English Dictionary, le second élément viendrait du grec « ponos », qui veut dire « travail (fatigant) ».

    Autres exemples où la connaissance des racines n’aide pas :

    En Europe, un hypermarché est plus grand qu’un supermarché, mais les préfixes latin et grec ont le même sens, « au-dessus ».

    Qu’est-ce que la pédofaune ? Si vous pensez, par analogie avec « pédophile » qu’il s’agit de la faune non adulte, vous vous trompez. Il s’agit de la faune du sol. Il y a deux racines grecques homonymes « pédo » de sens différents.

    • rouleaum dit :

      Je vous remercie de votre commentaire.

      Il est vrai que ponos, ou [πόνος, ου (ό)] signifie : peine, fatigue, travail fatigant. C’est la première acception que fournit l’Abrégé du dict. grec-français, de M.A. Bailly (Librairie Hachette, 1901). Mais ce nom a une deuxième acception, qui serait plus pertinente, à savoir « ce qui est produit par le travail ». On y précise même qu’au pluriel il signifie : fruits des travaux.

      Le hic, c’est que ponos semble n’avoir donné naissance qu’à un terme : géoponiques. Ce nom, d’après les informations trouvées, aurait été utilisé par des auteurs gréco-romains pour désigner des ouvrages traitant d’agriculture et d’élevage. (Voir ICI. https://fr.wikipedia.org/wiki/Géoponiques

      Et les mots hydroponique et aquaponique nous sont peut-être parvenus en passant par l’anglais. Je dis bien : peut-être.

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