Aquamation et Hydrolienne

La Néologie en marche

(2-a)

 

Dans le précédent billet, je me suis demandé pourquoi aquaponie et hydroponie ne sont pas interchangeables, pourquoi ils ne sont pas synonymes. Qu’est-ce qui y différencie aqua– de hydro-, deux éléments ― l’un latin, l’autre grec ― ayant pourtant le même sens, pour que, placés devant le même suffixe (-ponie), les deux mots qui en résultent n’aient pas la même signification? J’y ai avancé une explication qui est certes défendable mais loin d’être évidente : aqua-, contrairement à hydro-, ne serait pas le préfixe que l’on pense, mais plutôt le raccourci de aquaculture.

Cette fois-ci, je m’attarde sur deux nouveaux mots formés respectivement, eux aussi, des préfixes aqua– et hydro-, à savoir aquamation et hydrolienne. Deux mots que l’on peut qualifier de néologismes, car ils sont absents du NPR 2010. Le Larousse en ligne ne mentionne que hydrolienne.

Selon toutes apparences, aquamation est formé de la jonction de aqua et de –mation; hydrolienne, de hydro– et de –lienne.

Dans ces deux mots, aqua– et hydro– veulent-ils dire eau? Ou ont-ils des sens différents comme dans hydroponie et aquaponie? Que dire des terminaisons –mation et –lienne? Sont-elles des suffixes au sens propre du terme? Si oui, quel sens ajoutent-elles en tant qu’éléments de formation (ou formants) au radical du mot qu’elles complètent? Ces « présumés » suffixes  sont-ils productifs? Autrement dit, dans combien de mots les retrouve-t-on?…  J’examinerai ces deux mots successivement.

AQUAMATION

Ce mot est-il vraiment formé du radical aqua– et du suffixe –mation? À première vue, on pourrait le croire, car bien d’autres mots du dictionnaire se terminent par               -mation. Dans le NPR 2010, on trouve affirmation, déformation, exhumation, programmation, sublimation, transformation, et bien d’autres encore. Au total, 57. Le fait qu’autant de mots se terminent par –mation suffit-il pour que cette terminaison soit ce que l’on appelle un suffixe? Et qu’ainsi elle confère un sens particulier au mot qu’elle contribue à former? Encore là, on pourrait le penser, mais il faut se méfier de ces premières impressions qui semblent incontestables.

Si vous prêtez une attention particulière à ces substantifs, vous verrez qu’ils désignent tous une action ou, à l’occasion, par extension de sens, le résultat de cette action. Et qui dit action dit verbe. Qui ne voit pas dans affirmation l’action d’affirmer ou l’énoncé par lequel on affirme? Dans déformation, l’action de déformer; dans exhumation, celle d’exhumer; dans programmation, celle de programmer, etc.? Personne, j’en suis sûr. Qui n’a pas non plus noté que chacun de ces verbes se termine par –Mer?… Personne, j’en suis également sûr. Sachant que les verbes de première conjugaison se terminent par –er, le m en question ne peut appartenir qu’au radical du verbe et non à la terminaison du substantif correspondant. Autrement dit, le vrai suffixe est –ation et non –mation (1). Suffixe d’ailleurs très productif en français (2).

Revenons donc à nos moutons. Plus précisément à aquamation. Compte tenu de ce qui vient d’être dit, il faudrait que aquamation désigne l’action d’aquamER ou son résultat. Euh… Vous connaissez ce verbe?… Moi, pas. Je ne l’ai jamais vu, ni entendu, encore moins utilisé. Pas plus d’ailleurs que  crémation ne désigne l’action de crémER ou son résultat.

Si aquamer n’existe pas, on est alors en droit de se demander d’où vient ce m placé entre les formants aqua– et –ation.  Serait-ce une « consonne de liaison »? Ou s’y trouve-t-il pour une raison peut-être défendable, mais assurément obscure? Voyons voir.

A- Une « consonne de liaison »?

Ce m serait-il une « consonne de liaison », le pendant, pourrait-on dire, d’une « voyelle de liaison?  Étant donné qu’une telle voyelle « s’ajoute dans certaines conditions entre deux éléments de formation […], entre les deux éléments d’un composé […], pour rendre la prononciation plus aisée ou prévenir des altération [sic] phonétiques. (Mar. Lex. 1933) » [Voir ICI,  à l’entrée liaison], pourquoi ne pourrait-on pas attribuer le même rôle au m de aquamation et ainsi en faire une « consonne de liaison »?

Cette idée n’est pas aussi saugrenue qu’elle le semble à première vue, mais j’ai quelques difficultés à y croire et, à plus forte raison, à en faire la promotion. Mes réticences tiennent en trois questions :

  • Pourquoi, durant mes études, ne m’a-t-on parlé que de « voyelles de liaison », plus particulièrement du o et du i (3), mais jamais de « consonnes de liaison »?
  • Pourquoi avoir choisi un m? Toute autre consonne aurait tout aussi bien pu faire l’affaire (4).
  • Pourquoi ne pas avoir tout simplement élidé l’un des deux a (aqua– ou –ation) pour former aquation? Ne disait-on pas autrefois « la amie », qui, par élision d’un a, est devenu « l’amie »?… Si on l’a fait entre deux mots, pourquoi ne pas l’avoir fait, à plus forte raison, entre deux éléments de formation? Je me le demande… sans toutefois pouvoir y répondre.

Que désigne réellement aqua–  dans aquamation?

Est-ce celui que l’on retrouve dans aquatique, dans aquarelle, dans aquarium ou celui qui figure dans aquaponie (Voir ICI)? Difficile à dire sans savoir ce que ce mot signifie. Mais comme il ne figure pas encore dans le dictionnaire, il faut, pour en connaître le sens, se rabattre sur l’emploi qu’on en fait ou la définition qu’on en donne à l’occasion. Tout en gardant à l’esprit, la dérive possible du sens que chaque utilisateur peut, dans de telles circonstances, lui attribuer. Bien involontairement, cela va sans dire. Et ce, tant et aussi longtemps que la notion ne sera pas bien campée dans le dictionnaire (5).

À propos de dérive

Une dérive est d’autant plus probable que la notion sous-jacente relève d’un domaine de spécialité mal maîtrisé par le commun des mortels (ici le domaine scientifique). Dans les textes que j’ai lus sur l’aquamation, j’en ai vu, pourrait-on dire, de toutes les couleurs. Aussi bien en anglais qu’en français.

L’eau aurait, si l’on en croit certaines sources, une nouvelle propriété qu’aucun livre de chimie ne documente : celle de brûler un cadavre!… Cette propriété, une fois démontrée hors de tout doute, méritera certainement à son découvreur le prix Nobel de chimie. Mais ce n’est pas demain la veille… Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que ce n’est pas parce qu’on le dit qu’une chose est nécessairement vraie. En voici quelques exemples.

  • «  L’aquamation, contrairement à la crémation, n’utilise pas le feu pour consumer le corps, mais plutôt l’eau. (Voir ICI)  Ce serait donc l’eau le grand responsable! Au même titre que le feu! OUF!…
  • Dans le processus d’aquamation, « c’est l’eau plutôt que le feu qui est utilisé pour retourner le corps à Mère Nature. »

Qui ne s’y connait pas en science pourrait fort bien gober cela. Ou pire encore, le répéter. Voire (ou voire même) en faire une traduction littérale, sans savoir ce qui se cache derrière ce mot. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas ce qui s’est produit ici. Voyez par vous-mêmes.

  • « Aquamation International has an outstanding level of achievement in researching and developing innovative water cremation. » (Voir ICI)
  • « Nouveau procédé écologique : L’aquamation, [c’est] La crémation par l’eau »  (Voir ICI)

Et de fil en aiguille, ou d’une dérive à l’autre, on génère d’autres incongruités :

  • « Ce procédé [aquamation] est couramment utilisé pour éliminer des déchets animaux, et récemment développé à usage funéraire pour l’homme et les animaux de compagnie avec une optique écologique, se rattachant à d’autres pratiques funéraires d’inhumation en eau plus ou moins anciennes. » (Voir ICI)

Mieux vaut entendre cela qu’être sourd, j’en conviens. Mais il y a des limites à ne pas dépasser. Quand on sait qu’inhumer veut dire « Mettre en TERRE (un corps humain), avec les cérémonies d’usage », comment peut-on parler d’inhumation en EAU? Inhumer aurait-il acquis récemment un nouveau sens?… N’y a-t-il pas là abus de langage?  Ce n’est d’ailleurs pas le seul exemple. En voici un autre.

  • « C’est dans une maison funéraire de la ville américaine de Saint-Petersbourg, en Floride, que l’entreprise britannique, Resomation Limited, a installé son tout premier dispositif permettant la liquéfaction d’un corps, présentée comme une alternative écologique à l’inhumation et à la crémation. » (Voir ICI)

Le fait que cette phrase provienne des Techniques de l’ingénieur  ne lui confère-t-il pas ipso facto une grande crédibilité? Ne dit-on pas, sur la page d’accueil du site en question, que « Techniques de l’ingénieur est la base de référence des bureaux d’études et de conception, des directions techniques, de la R&D, de la recherche et de l’innovation industrielle. »? Comment peut-on, après avoir lu cela, douter de ce qui s’y trouve? Difficile, n’est-ce pas?  Loin de moi l’idée de contester les données scientifiques et techniques qu’on peut y lire, mais ce n’est pas parce que c’est un ingénieur qui le dit que c’est obligatoirement bien dit. La langue peut fort bien lui avoir fourché. C’est, me semble-t-il, ce qui est arrivé ici, avec le mot liquéfaction. Je m’explique.

Liquéfier signifie : faire passer un solide ou un gaz à l’état liquide. Quand on chauffe une barre de chocolat (solide), elle fond, elle devient liquide. Quand on refroidit de l’hélium (gaz), il devient liquide. Dans les deux cas, il n’y a eu que transfert de chaleur (apport ou retrait). Il en est de même du processus inverse. Si on laisse le chocolat fondu se refroidir, il redevient le délice solide que l’on connaît. Si on laisse l’hélium liquide se réchauffer, il redevient le gaz qu’il était. Il n’y a, encore là, qu’un simple transfert de chaleur. Autrement dit, il y a eu changement d’état mais pas changement de nature. À remarquer que, dans ces phénomènes, il n’est jamais question d’eau. C’est d’ailleurs ce qui m’a fait froncer les sourcils quand j’ai lu, dans Techniques de l’ingénieur, que « le dispositif permet la liquéfaction d’un corps… »!

Mais si le processus fait intervenir de l’eau, quel terme utilise-t-on? Quand une substance (solide, liquide ou gazeuse) disparaît dans l’eau, on parle de dissolution. Et non de liquéfaction. Si vous mettez du sucre dans une tasse d’eau, le sucre disparaît. Il se dissout. Si l’on fait barboter de l’air dans un aquarium, c’est qu’on veut, en y dissolvant de l’air, fournir aux poissons l’oxygène nécessaire à leur survie.  Maintenant, si vous faites évaporer l’eau que contient la tasse, vous retrouvez, inchangé, le sucre que vous y aviez mis. Si vous chauffez l’eau de l’aquarium, l’air qui y est dissous en sort et se retrouve, inchangé, dans l’atmosphère. Le sucre est resté sucre; l’air est resté air. Autrement dit, il n’y a eu, encore ici, que changement d’état et non changement de nature.

Qu’en est-il dans le cas d’une aquamation?   

Si jamais vous décidiez de vous débarrasser de votre belle-mère (une fois morte, il va sans dire) non pas par inhumation ni par crémation, mais bien par aquamation, ne craignez rien. Elle ne réapparaîtra pas, inchangée, une fois l’eau évaporée. Autrement dit, dans le processus d’aquamation, il y a non seulement changement d’état mais aussi changement de nature. Vous ne retrouveriez de votre belle-mère, une fois l’eau évaporée, que les éléments solubles qui la constituaient. Il y a donc plus qu’une simple dissolution. Il y a décomposition du corps en ses éléments constitutifs. Il est donc inapproprié de parler de liquéfaction d’un cadavre. Il y a là abus de langage. Encore une fois.

Qu’est-ce donc qu’une aquamation?

Aquamation est le terme utilisé pour désigner une « pratique funéraire recourant au procédé physico-chimique d’hydrolyse alcaline mis en œuvre en phase aqueuse. La matière des corps est réduite en ses composants organiques et minéraux essentiellement solubles. » C’est la meilleure définition que j’ai trouvée.

Ce n’est donc pas l’eau en tant que telle qui est responsable de la disparition du cadavre, mais bien plutôt les agents alcalins qu’on y a ajoutés (par ex. de la soude, de la potasse). L’eau n’est en fait que le milieu, ou phase, dans lequel le processus a lieu. Et dans laquelle se retrouvent finalement les parties solubles du cadavre. Une fois l’opération terminée, l’eau est rejetée dans les égouts; et les éléments dissous retournent à la Terre.

Pourquoi alors, en français, avoir décidé d’utiliser le terme aquamation pour désigner ce processus? Pour une raison fort simple, c’est le terme qui est utilisé en anglais. On l’a tout simplement emprunté, sans se demander si ce terme était bien construit, s’il était bien motivé, autrement dit s’il y avait une « Relation naturelle de ressemblance entre le signe et la chose désignée ». Faut dire que l’absence de « motivation » n’est pas ce qui empêche le commun des mortels de dormir en paix.  Ce n’est pas non plus une condition sine qua non pour qu’un terme soit admis dans la langue. Il suffit de se rappeler ce qu’on a dit du mot, ou substantif, en tant que signe linguistique (Voir ICI) :

  • À l’origine, tout substantif désigne un objet par une qualité particulière, qui le caractérise, mais qui ne lui est pas spécifique.

  • Cette qualité n’est ni essentielle ni dénominative, car le nom n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image.

Il est donc difficile, dans ces conditions, de condamner l’utilisation du terme aquamation, car l’élément aqua– fait référence au fait que le processus a lieu en phase aqueuse (une des caractéristiques du processus). Soit. Mais on ne sait toujours pas d’où vient  –mation

B- Le m de aquamation serait-il là pour une raison obscure, mais défendable?

Autrement dit, se pourrait-il que aquamation soit un mot-valise? C’est à voir.

En linguistique, on appelle mot-valise tout « mot composé d’éléments qui souvent sont non signifiants, car ils ont, tous ou en partie, subi une troncation, assez importante parfois pour qu’ils soient méconnaissables. Prenons la finale -glais. Elle n’a aucune existence propre; elle ne participe à la formation d’aucun mot; elle n’a aucun sens. Pas plus d’ailleurs que fran-!… Vous unissez ces deux éléments non signifiants, et vous obtenez franglais, qui lui est signifiant.

Cette façon de procéder ― assez spéciale, il faut le reconnaître ― n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Je pense, par exemple, aux termes créés pour désigner, au fur et à mesure qu’on en découvre, les particules élémentaires de la matière : deutON, mésON, neutrON, piON, kaON, hadrON… Sans oublier le tout petit dernier, le bosON, le boson de Higgs, dont la démonstration expérimentale a valu à François Englert et Peter Higgs, le prix Nobel de physique, en 2013. Tous ces termes se terminent par -on,  qu’on aurait emprunté à électrON. Cette consonance** commune signale l’appartenance de ces divers éléments à une même famille, celle des particules élémentaires. Je pense aussi à génome, qui viendrait de « gène » et de chromosome***. On n’a donc fait appel qu’à 3 des 4 lettres de vrai formant de ce mot (à –ome et non à –some), ce qui lui enlève toute signification. Quant à protéome, il serait formé, d’après le NPR, à partir de protein et genome. On pourrait en dire autant des mots que connaissent bien les linguistes : phonème, lexème, morphème, graphème, monème, qui appartiennent tous à la même famille . Soit dit en passant, cette appartenance à une famille n’est pas une condition essentielle pour que le mot formé soit un mot-valise. Il suffit de penser à cultivar, formé, selon le NPR, de culti et variété; à motel, emprunté directement de l’anglais, qui l’a formé à partir de motor et hotel  (ou de motor et hotel); ou encore à hydrocution, formé de hydro- et électrocution.

 ** Pourquoi faut-il écrire consonance avec un seul N quand consonne en prend deux? Serait-ce que ces deux mots n’ont pas la même origine? Je vous laisse deviner.

*** Chromosome vient du grec khrôma « couleur » et sôma « corps », du fait « qu’il absorbe électivement certaines matières colorantes. »

Cette façon de faire, contrairement aux apparences, ne concerne pas que des mots techniques. La langue générale y recourt à l’occasion. Je pense, par exemple, à cochonceté, qui vient, selon le NPR, de cochon et de méchanceté ou encore à divortialité qui vient, selon la même source, de divortium (étymon de divorce) et nuptialité.

Revenons à nos moutons. Est-ce que la construction de aquamation répond à la définition d’un mot-valise? Chose certaine, la présence du second élément mation nous porte à le croire, car il est non signifiant. Dans ce cas, de quel mot pourrait-il venir? Sachant qu’on donne parfois la même consonance à de nouveaux mots, pour signaler qu’ils appartiennent à une même famille, il y a fort à parier que –mation est une partie, non signifiante, de crémation.  En effet, l’aquamation est, au même titre que la crémation ou encore l’inhumation, une façon de disposer d’un cadavre. Une façon nouvelle.  D’où un nouveau mot, dont le sens n’est  toutefois pas immédiatement appréhendable.

Aurait-on pu choisir un autre mot que aquamation? Un mot qui soit plus facilement compréhensible? Peut-être. Dans le prochain billet, je me pencherai sur ses synonymes ou quasi-synonymes que j’ai rencontrés dans mes lectures.

HYDROLIENNE

Ce mot est composé de deux éléments : hydro– et –lienne. Il devrait donc être possible de saisir le sens de ce mot en examinant ces deux éléments. Idéalement du moins. Hydro– pourrait signifier eau, mais –lienne?…  Là, c’est moins évident. Cet élément n’entre, en tant que suffixe, dans la composition d’aucun autre mot contenu dans le NPR. De plus, il est impossible de lui trouver un sens. Cet élément est donc non signifiant.

Une telle construction n’est pas sans rappeler celle de aquamation. Se pourrait-il que hydrolienne soit lui aussi un mot-valise? Si tel est le cas, –lienne proviendrait d’un mot dont on aurait enlevé une partie et qui, de ce fait, serait devenu méconnaissable. Soit, mais quel serait donc ce mot?

Dans le NPR 2010, j’en ai trouvé trois qui pourraient être candidats : julienne (de Jules ou Julien, nom d’une personne), tyrolienne (de Tyrol, nom d’une région) et éolienne (de Éole, nom du dieu des vents). [À remarquer que dans ces trois mots le suffixe est –ienne (féminin de –ien) et non –lienne.] Lequel de ces trois mots se cacherait sous la finale –lienne qui, par troncation, serait devenu méconnaissable?

Compte tenu que, dans ce mode de formation des mots, la finale est souvent choisie en fonction de la consonance des autres mots de la même famille, et que hydrolienne désigne un  dispositif capable de convertir une forme d’énergie en une autre forme, le candidat idéal, en fait le seul candidat possible, serait éolienne.

Mais, direz-vous, l’homme utilise la force de l’eau (hydro-) depuis des siècles. Le moulin à eau ne date pas d’hier. Ne l’utilisait-il par exemple pour moudre le grain (obtenir de la farine), pour écraser les graines oléagineuses (obtenir de l’huile)? D’où vient donc le besoin de créer ce nouveau mot, si la technique est si ancienne? Voyons voir.

Dans les moulins d’antan, l’homme exploitait soit l’énergie potentielle de l’eau (le fait que l’eau se déplace verticalement : une chute d’eau) soit son énergie cinétique (le fait que l’eau se déplace horizontalement : marée) pour actionner des meules, par exemple. Autrement dit, il convertissait l’énergie hydraulique, potentielle ou cinétique, en énergie mécanique. Soit, mais n’est-ce pas ce qui se produit avec une hydrolienne? Au lieu d’actionner des meules, l’eau n’actionne-t-elle pas une turbine. Où est donc la différence? Elle se situe en aval. Dans un moulin à eau, l’énergie mécanique est utilisée directement (pour produire de la farine, de l’huile). Dans un hydrolienne, l’énergie mécanique (la rotation de la turbine) doit, avant d’être utilisée directement, subir une autre transformation. Elle doit être  convertie en énergie électrique. De là, le besoin d’un nouveau mot. Et c’est hydrolienne qu’on a choisi. Mot dont le sens n’est pas aussi apparent qu’on le voudrait parce qu’il serait, tout comme aquamation, un mot-valise.

Maurice Rouleau

(1) N’allez toutefois pas penser que, dans tout mot se terminant par –mation, la terminaison est obligatoirement –ation. Vous feriez une grossière erreur. À preuve, dans somation, on retrouve intégralement le mot grec ma « corps ». Quant à himation, c’est un emprunt direct du grec ίμάτιον (imation). Au fait, pourquoi alors lui avoir ajouté un h?  Mieux vaut ne pas se poser la question.

(2)   Dans le NPR 2010, on ne trouve pas moins de 1654 mots se terminant par –ation. Ces derniers font partie des 2490 mots se terminant par –ion.

(3)   On m’a appris que la voyelle de liaison est un o quand le formant initial est d’origine grecque et un i quand il est d’origine latine. C’est ce que je répondais quand on m’interrogeait sur le sujet. Les exemples qui venaient appuyer une telle affirmation étaient on ne peut plus convaincants : graphologie (grec-grec), mellifère (latin-latin), génocide (grec-latin), régicide (latin-latin). J’étais alors trop jeune pour mettre en doute le bien fondé d’une telle affirmation. Mais, si l’on osait me répéter cela aujourd’hui, je serais en mesure d’apporter plus d’un contre-exemple (i.e. exemple qui illustre le contraire de ce qu’on veut démontrer), réel ou apparent : thermostat (grec-grec ou latin-latin);  australopithèque (latin-grec); pédagogie (grec-grec), mais pédophilie (grec-grec); cancérigène ou cancérogène; taxinomie ou taxonomie… Ou encore, ébulliométre (latin-grec), granulométrie (latin-grec), gustométrie (latin-grec)…

Comme vous pouvez le voir, il y aurait beaucoup à dire. Mais je vais passer mon tour, cette fois-ci.

(4)   Que dire du S dans académiSable?  Cet adjectif ne vient-il pas, nous dit le NPR,  de académie, auquel on aurait ajouté le suffixe –able? Difficilement contestable. Difficilement contestable également le fait que la prononciation du mot formé de ces deux éléments (académie/able) est facilitée par l’ajout d’une « consonne de liaison », en l’occurrence un S?  Pourquoi pas une autre consonne?

Mais un tel suffixe s’ajoute normalement à un verbe et il signifie alors « qui peut être » (ex. achetable, récupérable, aimable). Le verbe académiser ne figure pourtant dans aucun dictionnaire courant… Alors…

(5)   Ce n’est pas parce qu’un mot se retrouve dans un dictionnaire que la définition qu’on en donne est obligatoirement exacte. J’ai déjà abordé ce sujet dans un article (section B-1-2-A) publié dans L’Actualité langagière. (Voir ICI.) 

 

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6 commentaires pour Aquamation et Hydrolienne

  1. schtroumpf grognon dit :

    Himation : ἱμάτιον commence par un esprit rude, le h est donc parfaitement justifié.

    Consonance : Littré écrivait « consonnance » avec deux n.
    http://www.littre.org/definition/consonnance

    • rouleaum dit :

      Je vous remercie de ces précisions.

      À l’œil nu, je ne distinguais pas, dans mon vieux dictionnaire grec, le iota portant un esprit rude de celui avec un esprit doux. Il m’a fallu recourir à une loupe pour y arriver. Et effectivement, il y a une différence entre le iota initial de idioma (qui a donné idiome) et celui de imation (qui a donné himation). À l’avenir, j’utiliserai ma loupe. Toutefois Word ne me permet pas de les reproduire. Vous vous avez pu le faire. Comment vous y êtes-vous pris?

      Il est vrai que Littré écrivait consonnance avec deux N, mais ce que vous ne dites pas c’est qu’il se demandait pourquoi l’Académie écrivait consonnance avec deux N, et dissonance avec un seule N? Aurait-on voulu corriger cette « incongruité » en lui enlevant un N? Ce qui semble tout à fait possible. Je dirais même : tout à fait approprié. Pourquoi alors ne pas avoir été conséquent et l’avoir également enlevé à consonne? Mystère et boule de gomme. Il faut savoir que les régents sont assez souvent myopes; ils ne voient pas très loin. Rappelez-vous la justification de la nouvelle graphie de nénuphar qui devient nénufar (Voir http://wp.me/p18WCN-lP). Les régents n’ont pas vu que camphre souffrait du même mal et, aurait dû lui aussi être « rectifé ». C’est ce que j’appelle avoir la vue courte.

  2. schtroumpf grognon dit :

    ἱμάτιον : Internet est parsemé de textes en grec ancien. Il suffit de faire un copié-collé de l’iota surmonté de l’esprit rude.

    consonnance : Je voulais montrer que la graphie du mot a varié au cours du temps. Il ne faut pas essayer de trouver une logique dans le nombre d’n.

  3. schtroumpf grognon dit :

    Et j’avais oublié…

    pédagogue : L’a est présent dans le grec παιδαγωγός. Pour moi, le second élément vient d’ἀγωγεύς « guide ».

    • rouleaum dit :

      Ce que vous dites est vrai et j’en étais conscient. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai ajouté, juste avant l’énumération, réel ou apparent.

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