Aquamation / Cryomation / Résomation, etc.

La néologie en marche

(2-b)

Que faire de la dépouille mortelle d’un être cher?

 

La question en titre s’est toujours posée, car, dès sa naissance, tout être vivant est condamné à mourir. Du moins, dans l’état actuel des connaissances. La science nous aide certes à prolonger le plaisir ou la souffrance, c’est selon, mais elle n’est pas encore parvenue à faire de la mort autre chose que ce qu’elle est : une issue inévitable.

Quand le moment fatidique arrive, les survivants sont pris avec un cadavre, dont ils doivent se départir. Pour ce faire, l’homme a, de tout temps, fait preuve de beaucoup d’imagination, aidé en cela par ses croyances ou par les circonstances.

Par exemple, les Égyptiens procédaient à la momification de leurs morts avant leur mise en sarcophage (1). Les Indiens pratiquaient, et pratiquent encore de nos jours, l’incinération, à la suite de quoi les cendres étaient dispersées. Au Tibet, des moines sont chargés par la famille du défunt de procéder au dépeçage du cadavre avant de le donner à manger aux vautours . Du temps de la traite des esclaves, les capitaines des négriers se débarrassaient des esclaves morts pendant le voyage en les jetant à la mer.

Les sociétés occidentales modernes recourent plutôt à l’inhumation [de in– : dans   et de –humus : terre]. C’était, jusqu’à tout récemment, la pratique la plus courante. Pour ne pas dire l’unique pratique autorisée. Mais, depuis quelques années, les anciennes manières de procéder refont surface, sous des allures plus modernes. Par exemple, il est aujourd’hui possible de se débarrasser d’un être cher en le jetant à la mer, même s’il est mort sur terre. C’est le genre de service qu’offre, sur la côte Est des États-Unis, la New England Burials at Sea. Il est également possible de faire brûler le corps. De façon plus « écologique » qu’en Inde, cela va sans dire. Dans des conditions respectueuses de l’environnement! On parle alors de crémation [du latin crematio, de cremare « brûler »]. Cette pratique a fait apparaître ou réapparaître des mots comme crématoire, crématorium. Mais on parle plus volontiers d’incinération [de in– et de cinerare, de cinis « cendre »] que de crémation. Cela pourrait s’expliquer par la connotation péjorative associée à crématoire (les fours crématoires, de funeste mémoire); ou encore par l’inexistence du verbe correspondant. Je m’explique. On peut vouloir être incinéré, mais il est impossible de vouloir être « crémé, crématé ou crématisé ». L’anglais, lui, a un verbe pour dire la chose :  to cremate signifie to reduce (as a dead body) to ashes by burning; mais pas le français. Du moins pas encore.

Et, depuis quelques années, on peut se départir de la dépouille d’un être cher en recourant à de nouveaux procédés. Je pense à l’aquamation, la bio-crémation, la résomation ou encore la cryomation et la promession. Tous ces termes sont, vous vous en doutez bien, des néologismes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’y intéresse.

 Aquamation

Nous avons vu ce qu’il en est de aquamation. C’est le terme qui a été créé pour désigner une « pratique funéraire recourant au procédé physico-chimique d’hydrolyse alcaline mis en œuvre en phase aqueuse. La matière des corps est réduite en ses composants organiques et minéraux essentiellement solubles. » Dit en termes clairs : on dépose le corps du défunt dans une solution chaude (93 °C) d’agents alcalins (p.ex. de la soude ou de la potasse) constamment en mouvement. Et on laisse le temps faire son œuvre, ce qui prend plusieurs heures. La combinaison du mouvement de l’eau, de sa température et de son alcalinité accélère le processus de décomposition et de dissolution des tissus. La réaction chimique responsable de ce phénomène est l’hydrolyse alcaline (ou HA).

Nous avons aussi vu que le terme aquamation venait de la jonction de aqua– et du raccourci de crémation. Autrement dit, que aquamation est un mot-valise.

Au vu des avantages que procure l’élimination d’un cadavre par HA plutôt que par crémation, l’industrie s’y est intéressée, car la clientèle ne manquera jamais. Et qui dit industrie, dit concurrence. Qui dit concurrence, dit démarquage. Et pour se démarquer, rien de tel qu’une appellation qui différenciera une entreprise de ses concurrentes.

 Comment la concurrence parle-t-elle de l’hydrolyse alcaline?

Autrement dit, sous quel autre nom désigne-t-on la HA? J’en ai trouvé deux : bio-crémation et résomation, formes francisées des mot anglais biocremation et resomation.  (Voir ICI.)

Biocremation

La description de ce qu’est une biocremation ne laisse aucun doute possible sur le caractère synonymique de ce terme. Voyez par vous-mêmes :

Biocremation converts tissue and cells of the human body into a watery solution of micromolecules, leaving the bone structure of mineral compounds, such as calcium and phosphates.

Une biocrémation, c’est donc exactement la même chose qu’une aquamation. Sous un nom différent.

Pourquoi avoir créé un nouveau terme? Un terme dont la composition ne peut que laisser perplexe quiconque s’y connaît un peu en français. En effet, il ne s’agit aucunement d’une crémation, même si on le dit [Également appelée la bio-crémation, l’aquamation est un nouveau procédé de crémation bien plus écologique que la méthode traditionnelle.].  Quant à l’élément bio-, qui signifie « relatif à la vie », sa présence est déroutante. Que je sache, on n’enterre ni n’incinère des gens vivants, sauf parfois quand il y a règlements de compte. Pourquoi alors y ajouter bio-?… La seule explication qui me vienne à l’esprit ― et ce n’est que pure spéculation de ma part ―, serait que, de nos jours, tout ce qui est bio- est plus socialement acceptable. Ceux qui pourraient avoir quelque réticence à accepter qu’on procède à une crémation (qui n’en est pas une, vous le savez) se laisseraient plus facilement convaincre si le procédé était dit bio. C’est du moins ce que je lis entre les lignes dans l’énoncé  suivant : « Since biocremation is not a combustion process, it is environmentally friendly and does not produce toxic gases or air pollutants. » Il y a là de quoi convaincre tous ceux qui se disent écolos.

Il n’en demeure pas moins que ce terme est très mal construit, car il ne dit pas ce qu’il laisse entendre. Et ce n’est pas parce que l’anglais utilise biocremation que le français doit en faire autant.  Mais tous ne partagent pas mon point de vue.  À preuve, TERMIUM  +  qui donne comme équivalents de biocremation les termes : hydrolyse alcaline ET biocrémation (ou bio-crémation). (Voir ICI.) Ou encore, qui propose comme équivalents de biocremated remains les termes restes bio-crématisés ** ou restes de bio-crémation (uniquement avec trait d’union!). (Voir ICI.)

** Le participe passé d’un verbe qui n’existe pas!

Resomation

Resomation is a dignified and respectful water based alternative to burial and cremation with clear environmental benefits.

Cette simple phrase promotionnelle nous met déjà au parfum. Certains vont même jusqu’à qualifier ce procédé de green cremation! Et ce, même s’il ne s’agit pas d’une crémation.

Résomation et aquamation sont, malgré leur dissemblance graphique, des termes qui désignent une même réalité. Les deux procédés reposent sur  une HA.

D’où vient donc le besoin de recourir à un nouveau mot? Du besoin de se démarquer de ses concurrents. Et là, je n’invente rien, comme vous le constaterez très bientôt. Ce qui différencie l’aquamation de la résomation, c’est que la première se fait à pression normale, alors que la seconde se fait à haute pression. Cette différence de pression fait que la réaction peut se produire à une plus haute température (entre 150 et 180 °C au lieu de 93 °C) ― elle prend donc moins de temps ― sans qu’aucune vapeur ne s’échappe de la solution, une solution n’entrant pas en ébullition à cette pression.

Comment mettre en valeur, auprès de ses clients potentiels, cette légère différence dans le procédé? En utilisant un nouveau mot, qui laissera entendre qu’il s’agit d’une autre façon de se départir du corps d’un être cher. Mais quel sera donc ce mot? L’entreprise qui fabrique l’équipement nécessaire à cette opération s’est mise à la tâche et a arrêté son choix sur RESOMATION, terme que l’on a francisé en lui ajoutant un accent aigu. Soit. Mais comment lire ce mot? Comment, à partir de ses deux éléments de formation, savoir ce qu’il désigne? J’y vois bien la finale –mation, qui existe déjà dans aquamation, mais que dire de réso? Que vient-il faire là? Mystère et boule de gomme.

Voulant à tout prix savoir ce qu’il en est,  je décide de m’informer auprès de l’entreprise écossaise. Voici la réponse que Sandy Sullivan m’a faite. Nul besoin de vous dire qu’elle comble mes attentes.

Dear Maurice,

Thank you for your interest.

As the founder of Resomation® it was myself that chose the name.

There were numerous aspects I wanted cover including being unique, having a relationship to the process, available as a .com domain and be trademark possible and sound “appropriate” for the process.

You are right to some degree on the …mation part albeit not 100%.

The thought process started with the UK Cremation Societies 1874 Declaration which I quote the latter relevant part of:

“…….we desire to substitute some mode which shall rapidly resolve the body into its component elements, by a process which cannot offend the living, and shall render the remains perfectly innocuous. Until some better method is devised we desire to adopt that usually known as cremation”.

As a scientist resolve seemed a good word for the process action and in addition to …mation from Cre.. mation, Resomation seemed a great fit. When searched at the time on Google it did not even exist!!! A new word was born. » […]

Voilà pour la petite histoire!

Je dois admettre que, sans l’aide de Sandy Sullivan, je ne serais jamais parvenu à lire correctement ce mot. Comme je le soupçonnais, il s’agit bel et bien d’un mot-valise, i.e. formé d’éléments non signifiants. Ce qui complique la chose dans ce cas-ci, c’est que l’un des mots tronqués qui entrent dans sa composition est non seulement un verbe anglais, mais un verbe qui, selon le Merriam-Webster Dict., ne s’utilise plus au sens étymologique qu’il a ici [obsolete :  dissolvemelt / Middle English, from latin resolvere to unloose, dissolve]. Ce qui, vous vous en doutez bien, ne fait qu’augmenter l’opacité (2) déjà connue des mots-valises.

Cryomation

Voici comment l’industrie présente ce procédé :

unique, 21st century, environmentally cleaner alternative to traditional cremation and burial.  (Voir ICI.)

L’empreinte publicitaire dans ce message n’échappera à personne. Mais en quoi consiste donc la cryomation? Ce mot est-il parlant? Oui,en partie, à la condition de savoir que cryo– est un « Élément, du grec kruos « froid ». Fort de ce que l’on sait des termes aquamation et résomation, la finale –mation ne devrait plus avoir de secret pour vous. C’est, encore là, la raccourci de cré-mation même si, comme vous le savez, il ne s’agit aucunement de crémation.

            Une cryomation se fait en plongeant le corps dans de l’azote liquide (- 196 °C). Qui ne se rappelle pas l’expérience, faite par son professeur de sciences qui, après avoir plongé, dans de l’azote liquide, pendant quelques minutes, un tissu animal ou végétal (par ex. de la peau de poulet ou une fleur), l’en ressort dur comme pierre et archifragile et le transforme en fines particules, simplement en le frappant délicatement? Si on plonge le corps d’un être cher dans de l’azote liquide, l’effet est le même : le corps  se retrouvera, après avoir été placé sur une table vibrante, en fines particules. À l’exception évidemment de ce que la médecine moderne y aura introduit : prothèses articulaires, stimulateurs cardiaques, obturations dentaires, etc.

Ouvrons ici une parenthèse.

            Il ne faudrait pas confondre cryomation et cryogénisation. Après cryomation, il ne reste du corps que de fines particules, dont on peut disposer de diverses façons (conservation dans une urne, dispersion dans la nature, etc.). Par contre, si l’on procède à une cryogénisation, c’est qu’on veut conserver le corps et non le faire disparaître. Dans l’espoir de pouvoir, dans un avenir plus ou moins lointain, le ramener à la vie! Pensez seulement à la conservation, dans de l’azote liquide, des spermatozoïdes utilisés depuis fort longtemps en insémination artificielle. Ou encore, celle plus récente des ovules et même des embryons. La cryomation fait partie des pratiques funéraires, mais assurément pas la cryogénisation.

Que penser du mot cryogénisation?

Ce mot dit-il ce qu’il laisse entendre? J’ai des réserves, pour ne pas dire de gros doutes. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que cryogénisation désigne l’action de cryogéniser. Mais que dit le NPR de ce verbe? Qu’il vient de cryogénie. Soit. Mais le suffixe –génie qui vient du grec –geneia  signifie « production, formation ». Il serait donc normal de penser que cryogéniser signifie « produire du froid ». Et cryogénique, « qui produit du froid ». Au même titre que allergénique signifie qui produit des allergies; glycogénique, « qui produit du glycogène »; thermogénique, « qui produit de la chaleur ». Soit, mais on attribue à cryogéniser le sens mystérieux de « Conserver à très basses températures (des tissus vivants) ». Une question me vient immédiatement à l’esprit : quelle différence dois-je faire entre cryogénisation et cryoconservation? Ce dernier ne signifie-t-il pas lui aussi « Conservation des tissus vivants » (NPR dixit)? Ce serait donc des synonymes! À mon humble avis, cryogénisation est de trop, compte tenu de son étymologie douteuse. D’ailleurs la fréquence d’emploi de ces deux termes va dans ce sens : celle de cryoconservation est nettement supérieure à celle de cryogénisation. (Voir ICI.)   

Fermons la parenthèse.

Promession

Il est fort probable que le terme promession ne vous dise rien. Soyez rassuré, vous n’êtes pas le seul. C’est une nouvelle façon de se départir de la dépouille d’un être cher. Nouvelle? Du moins, en apparence! On insiste, dans la publicité, sur son aspect écologique :

Promession is one of the forty promising green industries recommanded by UNESCO as an eco-friendly burial. There is neither air nor water pollution during the process.

Si vous cherchez à en savoir plus sur ce procédé, vous ne serez pas en terre inconnue, car cette « alternative écologique à la crémation » consiste à plonger le cadavre dans de l’azote liquide, etc. Autrement dit, une promession, c’est exactement la même chose qu’une cryomation. Sous un nom différent.

Ce procédé, imaginé par une scientifique suédoise, Susanne Wiigh-Mäsak,  doit apparemment son nom à « la promesse de faire revenir à la terre celui qui a émergé de la terre». OUF!…

Que penser du terme promession?

Le suffixe ion s’ajoute normalement à un verbe, car il désigne une action, ce qui est le propre d’un verbe. Mais ici, tel n’est pas le cas. On l’a exceptionnellement  ajouté à un substantif! Pour en faire un autre substantif, qui désigne une action. Assez original comme procédé néologique, vous en conviendrez. Serait-ce une façon particulière à la langue suédoise de créer de nouveaux termes?… Chose certaine, ce n’est pas un procédé courant en français. Mais cela n’empêche pas les promoteurs d’utiliser ce terme. On va même jusqu’à dire d’un corps qui a subi une  promession  qu’il a été « promessié** »!

** Le participe passé d’un autre verbe qui n’existe pas!

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les entreprises sont très créatives quand vient le temps de faire la promotion de leurs produits. La néologie n’a aucun secret pour eux… Le fruit de leur imagination, par contre, en a pour le commun des mortels dont je fais partie.

Maurice Rouleau

(1)   D’où vient que l’on utilise sarcophage pour désigner un cercueil alors que, étymologiquement parlant, ce substantif signifie  qui mange de la chair [σάρξ,  σαρκός (sarcos) : chair de l’homme ou des animaux; et φαγειν (phagein) : manger]? L’étymologie me joue ici un vilain tour…

(2)  Il faut être fin limier pour dégager le sens à donner, par exemple, à monétique : de monétaire et informatique, ou encore à smombie, que Jean-Paul Colignon fait dériver  de smartphone et  de zombie (variante de zombi). Dans le dernier cas, la troncation est vraiment poussée à la limite de l’intelligible.

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