Intelligent et Biométrique

 

Attachez vos tuques!

Les smartphones biométriques s’en viennent!

La néologie en marche

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Vous l’ignoriez peut-être, mais on nous annonce la fin des cartes de crédits et même celle des passeports, et leur remplacement par le smartphone biométrique. Et ce, d’ici l’an 2030.  Aussi bien dire que c’est pour demain. Il n’en fallait pas plus pour me faire réagir.

Vous vous doutez bien que ce n’est pas le recours à cette technologie qui me titille, mais bien plutôt les mots utilisés pour en parler. Le téléphone, que l’on dit aujourd’hui intelligent (!!), deviendra biométrique (!!)

INTELLIGENT

Il est aujourd’hui possible de se prendre en photo en utilisant son téléphone intelligent, ou smartphone comme on dit plus couramment en France.

Ce téléphone n’a d’intelligent que le nom, du moins au sens qu’on attribuait à cet adjectif il n’y a pas si  longtemps [avant 1993], à savoir, en parlant d’une personne,  « qui a la faculté de connaître, de comprendre; qui est doué d’intelligence ». Ou en parlant d’une chose : « qui dénote de l’intelligence » (un visage intelligent, une réponse intelligente ». Quand on sait que, par intelligence, on entend « l’ensemble des facultés mentales permettant de comprendre les choses et les faits, de découvrir les relations entre elles et d’aboutir à la connaissance conceptuelle et rationnelle »  et qu’on entend dire d’un téléphone qu’il est intelligent, il y a de quoi être soufflé. Cet adjectif a, de toute évidence, pris du galon. Il n’a plus le seul sens qu’on lui connaissait.

Cela semble s’être produit en 1993. Dans le Nouveau Petit Robert (NPR) paru cette année-là, à l’entrée intelligent, on note un changement. Un ajout, devrais-je dire. Cet adjectif s’utiliserait également « PAR EXTENSION ». On ne précise toutefois pas le sens qu’il faut alors lui attribuer; on ne fait que citer en exemple cette phrase : « une cité intelligente”  équipée de réseaux câblés, monétique, informatique, etc. » (Le Point, 1989).  À remarquer que le journaliste a eu la délicatesse de mettre cet adjectif entre guillemets, signalant ainsi à ses lecteurs qu’il en faisait un usage particulier. Le NPR attribue en plus à cet adjectif un sens qui relève de l’informatique : « Qui possède des moyens propres de traitement et une certaine autonomie de fonctionnement par rapport au système informatique auquel il est connecté. Un terminal intelligent. » Cette définition n’est pas, selon moi, marquée du sceau de la limpidité. J’ai nettement l’impression, peut-être à tort, qu’on y définit non pas intelligent mais bien terminal intelligent. Soit dit en passant, cette définition, plutôt alambiquée, se retrouve inchangée, d’édition en édition, et ce,  jusque dans cellle de 2010! Les rédacteurs du Robert devaient donc en être très satisfaits! Ce qui n’est toutefois pas mon cas. Je préfère, et de loin, celle que le Petit Larousse en donnait  déjà en l’an 2000. Jugez par vous-mêmes : « Se dit d’un bien dont la maintenance ou le fonctionnement sont assurés par un dispositif automatisé capable de se substituer, pour certaines opérations, à l’intelligence humaine. »

Il n’y a pas à se surprendre de voir apparaître en 1993 ce nouvel emploi de l’adjectif intelligent, car on parlait déjà à ce moment-là d’intelligence artificielle (I.A.). Ce terme, traduction littérale de artificial intelligence, créé en 1956, aurait même, paraît-il, vu le jour avant la chose!

On désigne par I.A. la « partie de l’informatique qui a pour but la simulation de facultés cognitives afin de suppléer l’être humain pour assurer des fonctions dont on convient, dans un contexte donné, qu’elles requièrent de l’intelligence ». Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est l’intelligence pour un informaticien. Le fait qu’un ordinateur travaille plus vite ou encore plus longtemps sans se fatiguer n’est pas ce que j’appellerais « être intelligent ». Prétendre que Deep Blue  est « intelligent » parce qu’il a pu tenir tête à Kasparov, c’est oublier qui a programmé ce superordinateur qui, comme tous les autres, fonctionne en simple code binaire. Mais passons.

L’adjectif intelligent ne serait-il pas galvaudé?

Pour le savoir, rien de tel que de relever des occurrences d’emploi. Voici des exemples de ce que, de nos jours, on qualifie sans vergogne d’« intelligent » :

De nos jours, tout semble pouvoir être dit intelligent. Mais sauriez-vous dire pourquoi on les qualifie ainsi? Est-ce que, par exemple, le siège d’auto et le soutien-gorge le sont pour la même raison?…  Ou encore, le papier d’emballage et le téléviseur?…  Moi, j’en serais bien incapable.

Ne les dit-on pas  intelligents simplement parce qu’ils font plus que ce que anciens modèles faisaient ? Qu’il suffit qu’ils fassent appel à une technologie plus avancée pour qu’ils deviennent, du fait même, intelligents!

C’est un peu ce que dit le Petit Robert 2017, en définissant Intelligent de la façon suivante : « Dont le fonctionnement est assuré en partie par un dispositif automatisé ». Vous aurez certainement remarqué la grande différence entre cette définition et celle fournie de 1993 à 2010. On semble avoir les idées plus claires. Qu’une action se fasse automatiquement ― ce qui, biologiquement, est l’équivalent d’un réflexe ― relèverait donc de l’intelligence!… Une forme d’intelligence plutôt élémentaire, est-il besoin de le préciser. Non seulement élémentaire, mais aussi passagère! Saviez-vous que ce qui est dit « intelligent » un jour ne le sera pas toujours? L’intelligence, sous sa forme « artificielle », se perd avec le temps, semble-t-il! C’est du moins ce qu’on en dit :

As machines become increasingly capable, facilities once thought to require intelligence are removed from the definition. For example, optical character recognition is no longer perceived as an exemplar of « artificial intelligence » having become a routine technology. Capabilities currently classified as AI include successfully understanding human speech, competing at a high level in strategic game systems (such as Chess and Go), self-driving cars, and interpreting complex data.(Voir ICI.)

La néologie est vraiment en marche!

BIOMÉTRIQUE

Quiconque s’y connaît un tant soit peu en français pourrait, sans difficulté, dire que biométrique signifie « relatif à… », « qui a rapport à… » ou encore « qui concerne la biométrie. » Ce n’est pas très révélateur, j’en conviens, mais c’est la façon dont la majorité des adjectifs sont définis dans le dictionnaire. Une telle définition nous renvoie obligatoirement au substantif correspondant.

Qu’est-ce donc que la biométrie? La première fois que j’entends ce mot, c’est dans les années 60. Un des cours que je dois suivre à la faculté des sciences est ainsi intitulé. D’entrée de jeu, notre professeur nous apprend que la biométrie, c’est la « science qui applique aux êtres vivants les méthodes statistiques et le calcul des probabilités ». On allait donc apprendre à analyser statistiquement des caractéristiques mesurables (-métrie) relevées chez tout être vivant (bio). Le mot le dit, n’est-ce pas?

Jusqu’à tout récemment, la biométrie n’était pour moi rien d’autre que cette science. Et pas seulement pour moi. En 2004, le NPR ne lui reconnaît toujours que ce seul sens. Alors apprendre qu’un smartphone biométrique se pointe à l’horizon est pour le moins déboussolant. Clairement, biométrie a acquis, à mon insu, une nouvelle signification. Cela se serait produit tout récemment (entre 2005 et 2009), car, dans le NPR 2010, on attribue à ce mot non pas une, mais bien deux acceptions :

  1. [l’ancienne] Science qui étudie à l’aide des mathématiques les variations biologiques à l’intérieur d’un groupe déterminé. Biométrie et anthropologie, et évolution.
  2. [la nouvelle] Analyse des caractéristiques physiques d’une personne (voix, traits du visage, iris, empreintes digitales…), uniques et infalsifiables. La biométrie permet d’identifier un individu.

La seconde acception, en tant que « acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existent déjà dans la langue » (Voir ICI.) constitue ce qu’on appelle un néologisme de sens.  Et immanquablement, la même question me revient à l’esprit :  

Ce néologisme était-il nécessaire?

Il ne faut pas être fort en thème pour voir que les deux notions décrites, l’ancienne et la nouvelle, ne sont pas du même ordre, que leurs domaines d’application ne sont pas comparables. Dans le premier, on étudie statistiquement TOUT ce qui est vivant (bio-), aussi bien animal que végétal; dans le second, une partie seulement du monde vivant : UNE PERSONNE, et aucune considération statistique n’est invitée à la fête. Dans le premier, on étudie les traits communs à TOUS les membres d’un groupe déterminé; dans le second, uniquement ceux qui caractérisent UN individu, c’est-à-dire ceux qui permettent de l’identifier.

Autrefois, le dossier d’identification d’un individu se limitait à diverses mensurations (Voir ICI.)  et à deux photos, l’une de face et l’autre de profil. Puis, peu de temps après, les empreintes digitales sont venues s’ajouter. Ces dernières ont vite supplanté en efficacité tous les autres relevés. L’ensemble de ces données constituait ce qu’on appelait alors le signalement anthropométrique. [Anthropométrie désigne la « Technique de mensuration du corps humain et de ses diverses parties. »]

Avec le temps, la technologie a évolué. Elle a permis de mettre en évidence d’autres paramètres qui appartiennent en propre à une personne, et qui ont remplacé les mensurations. Par exemple, la forme du visage ou de la main, la cartographie thermique, les motifs de l’iris, l’ADN, la voix, etc. Étant donné que ces nouveaux paramètres remplissent la même fonction que les anciens, on se serait attendu ce qu’on les désigne du même nom. ―Les automobiles n’ont pas changé de nom parce qu’elles peuvent de nos jours fonctionner à l’électricité. ― Mais tel n’est pas le cas. Ce ne sont plus des données anthropométriques mais bien des données biométriques. Le préfixe bio- a remplacé anthropo– pour dire HOMME! Même l’étymologie commence à souffrir de la modernité…

Est-ce que le fait d’utiliser de nouveaux paramètres pour, dans ce cas-ci, identifier une personne justifie qu’on qualifie ces données différemment? Que l’on recoure à un néologisme de sens? Je n’en suis pas sûr. Il est vrai que, de nos jours, on ne mesure plus le corps de la personne. Les mensurations ne font plus partie du signalement d’un individu. Certains pourraient voir là la raison du changement d’adjectif, du remplacement de anthropométrique par biométrique. Mais c’est oublier que biométrie est composé, tout comme anthropométrie, d’un élément qui vient du grec -metron, qui signifie « mesure ». Alors, pourquoi donner un nouveau nom à une ancienne réalité, sur la seule base que l’on fait appel à une nouvelle technologie pour obtenir les données pertinentes? Veut-on faire chic? Veut-on paraître moderne, plus « de son temps »? Ou veut-on faire accroire qu’on a  inventé quelque chose de nouveau?… Je ne saurais dire.

Ce cas est-il unique? Reste à voir. Dans un prochain billet peut-être…

Maurice Rouleau

(1)   Dans ma jeunesse, on parlait de  ballon-panier et non de basketball, terme encore utilisé en certains endroits.  On parlait également de ballon-volant et non de volleyball, terme que l’on rencontre encore en certains endroits.

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Un commentaire pour Intelligent et Biométrique

  1. Ricoxy dit :

     
    L’adjectif « intelligent » appliqué aux objets appelle deux remarques :
     
    1. les objets et produits issus des techniques modernes sont de plus qualifiés d’intelligents (vêtements, voitures, maisons, téléphones, etc.). C’est-à-dire qu’on attribue à des objets inanimés une qualité spécifiquement humaine ou, à la rigueur, animale : l’intelligence. Du « vivant plaqué sur du mécanique » ?
     
    2. Par contre, le cerveau humain est de plus en plus souvent comparé à un ordinateur, les systèmes de pensée à un logiciel, la mémoire à un disque dur, les liaison neuronales (synapses) à un câblage, etc.
     
    D’un côté donc, on humanise la matière, d’un autre côté on robotise l’humain. Cette inversion est, selon nous, signe de mort.
     
    Я @ R
     

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