Spécifique DE… / Spécifique À… (1 de 2)

 

Est-ce que cela se dit?…

(1)

 

Une bonne amie à moi me dit avoir lu que spécifique se construit apparemment aussi bien avec À qu’avec DE. Je sens dans sa voix une interrogation. Elle se demande sans doute ― ou me demande-t-elle, mine de rien ― si ces constructions sont récentes, car il n’en est fait mention ni dans mon ouvrage sur l’emploi des prépositions en français, intitulé « Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec? » (2002), ni dans Le prépositionnaire (2003), de Françoise Bulman. L’adjectif spécifique n’y figure tout simplement pas!… Pas plus d’ailleurs que dans des ouvrages un peu moins récents, tels que Est-ce à ou de? (1959), d’Émilie Lasserre, ou encore Quelle préposition? (1977), de Maurice  Grevisse. Aurait-on oublié de l’y inclure ou aurait-on jugé qu’il ne devait pas y être?… Seuls les auteurs de ces ouvrages sauraient dire. Comme  je suis l’un d’eux, je me sens tacitement interpellé. De façon d’autant plus urgente que je suis à mettre la dernière main à sa deuxième (ou seconde) édition, qui paraîtra en 2017, sous un nouveau titre : Le Rouleau des prépositions. (1)

Comment être sûr que spécifique admet les prépositions À et DE? Comment être sûr que, si j’utilise l’une ou l’autre, je ne me ferai pas taper sur les doigts par mon réviseur? Autrement dit, est-ce que cela se dit?

Étant donné que la problématique soulevée ici concerne bien plus que le seul adjectif spécifique, je vais profiter de ce cas particulier pour élargir le débat, pour ratisser un peu plus large.

Est-ce que cela se dit?

Poser la question, c’est admettre implicitement que cela peut ne pas se dire; qu’en français il pourrait y avoir une bonne et une mauvaise façon de faire. Si tel est le cas, où est consignée cette bonne façon? Qui décide que telle ou telle façon est bonne? Que telle ou telle autre est mauvaise? Cette bonne façon peut-elle, avec le temps, devenir mauvaise? (2) Ou inversement, une mauvaise peut-elle devenir bonne? (3) Se pourrait-il que la bonne façon varie selon la source consultée? (4) Si tel est le cas, qui faut-il croire?…

La double construction,  spécifique DE et spécifique À, me sert ici de point de départ ou, si l’on préfère, de prétexte.

Pouvons-nous utiliser la langue comme bon nous semble?

NON. En théorie, du moins. Tous les professeurs de français vous le diront. Faut dire que leur opinion est fortement biaisée. Car, si tel était le cas, ils se retrouveraient sur-le-champ sans emploi. Mais trêve de balivernes!

Ce que les professeurs de français  font, et ont toujours fait, c’est nous apprendre à nous exprimer correctement, à l’oral comme à l’écrit, à utiliser les mots de la bonne façon. Il n’est donc pas question que quelqu’un prétende que c’est SA façon à lui de faire qui est la bonne ― sauf si c’est un régent ou quelqu’un qui se considère tel ―, car cela reviendrait à dire qu’il y a autant de bonnes façons que de locuteurs! Tous savent que tel n’est pas le cas. Nous l’avons déjà vu, une langue, c’est un

« ensemble de sons (langue parlée) et de signes (langue écrite ou gestuelle) conventionnels,  codifiés peu à peu par l’usage, qui constitue un système d’expression et de communication commun à un groupe social (communauté linguistique). »

Les mots conventionnels, codifiés, usage, groupe social indiquent clairement qu’il y a une façon de faire qui doit être respectée, sinon la communication devient impossible. Et pour désigner cette réalité, on utilise le mot NORME, forme francisée du mot latin norma, qui signifie « Règle, loi, modèle ».

Qu’entend-on aujourd’hui par NORME?

C’est le Larousse  qui, d’après moi, donne la meilleure définition, celle qui est la plus immédiatement compréhensible par le commun des mortels, dont je suis :

  1. Système d’instructions définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue si on veut se conformer à un certain idéal esthétique ou socioculturel. (La norme se confond alors avec le « bon usage ».)

  2. Moyenne des divers usages d’une langue à une époque donnée. (La norme correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue.)

Autrement dit, la NORME, c’est ce qui, dans la langue, constitue la façon, la plus généralement reconnue, de prononcer les mots, de les écrire et de les associer. Pour un professeur, la norme, c’est LA « bonne » façon de dire et d’écrire, la seule et unique façon de faire, celle que lui pratique et « professe ». À défaut de quoi, l’élève se fait reprendre, se fait dire qu’il a commis une « faute ». Et ce que le professeur dit n’est évidemment pas discutable : lui, connaît (ou est censé connaître) la norme.

Où trouver cette NORME?

Quand, dans le dictionnaire Larousse, je lis que la norme se confond alors avec le « bon usage », je ne peux m’empêcher de penser à la fameuse grammaire de Maurice Grevisse ― reprise par son gendre André Goosse ― dont le titre est précisément Le Bon Usage. C’est donc dans la grammaire qu’on devrait trouver LA bonne façon de faire, relativement aux seuls aspects de la langue qui ressortissent à son domaine, cela va sans dire.

Quand je lis que la norme correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue, comment puis-je ne pas penser aux dictionnaires, ces ouvrages qui se veulent les dépositaires de la langue, de celle que parle un groupe donné? Ce sont eux les dépositaires de l’USAGE. Du moins, de ce que chacun d’eux considère comme l’USAGE!

Quel serait donc la bonne façon ― celle qu’admet la NORME ― d’utiliser l’adjectif spécifique…?

Cet adjectif doit-il s’employer seul? Ou, commande-t-il l’emploi d’une préposition? Et le cas échéant, de quelle préposition peut-il s’agir? Est-ce À, DE, EN, PAR, POUR, SUR ou AVEC?

            Le Bon Usage n’en souffle mot. Ce problème ne serait donc pas d’ordre  grammatical. Ou s’il l’est, il ne mérite pas qu’on s’y attarde. Soit. Et les dictionnaires, eux?… Ici, il faut faire une distinction entre dictionnaires d’autrefois et dictionnaires d’aujourd’hui.

Dans les Dictionnaires d’autrefois, [regroupement d’ouvrages parus entre 1606 et 1935], spécifique n’est jamais utilisé autrement que de façon absolue, c’est-à-dire sans complément. On y lit même que spécifique « ne se dit guère qu’en ces phrases : Différence spécifique. Vertu spécifique. Qualité spécifique. Remède spécifique. Pesanteur ou gravité spécifique. » Cet adjectif est donc sémantiquement complet. Il dit tout ce qu’il a à dire, sans aide, sans complément. C’est du moins la lecture que j’en fais. Tout comme belliqueux dans Pierre est belliqueux, mais pas comme enclin dans Pierre est enclin… Enclin à quoi, se demande-t-on inévitablement?

Qu’en disent les dictionnaires d’aujourd’hui? Le Petit Larousse 2012 et le Petit Robert 2017, par exemple? Dans le premier, on ne l’utilise que de façon absolue (ex. nom spécifique), exactement comme dans les Dictionnaires d’autrefois. Toutefois, dans sa version en ligne, on y trouve un autre exemple : L’odeur spécifique du formol. Dans le Petit Robert, l’adjectif est utilisé soit de façon absolue (ex. Différence spécifique), soit suivi d’un syntagme prépositionnel (préposition +  régime) : L’odeur spécifique du cuir neuf. Il n’en faut pas plus pour que certains s’imaginent, à tort ou à raison, que spécifique se construit avec DE. Et uniquement avec cette préposition, car on ne trouve aucune trace de spécifique À

L’emploi de spécifique a donc changé avec le temps. Il ne s’utilise plus uniquement de façon absolue comme autrefois; il peut, à l’occasion, être suivi d’une préposition et cette préposition est toujours DE. C’est ce que les dictionnaires nous disent. Ou du moins, c’est l’interprétation qu’on peut en faire. Au point que certains vont même jusqu’à condamner l’emploi de À, parce que le dictionnaire n’en fournit aucun exemple… (5) Ont-ils raison ou tort?… C’est à voir.

Vous aurez remarqué que j’ai écrit « être suivi d’une préposition » et non pas « commander une préposition ». Il y a, entre ces deux énoncés, une énorme différence. Avant de dire que spécifique commande l’emploi de DE, il me faut pouvoir répondre à une question beaucoup plus fondamentale : Se peut-il que la préposition DE n’ait rien à voir avec l’adjectif qui la précède? Dans le cas qui nous intéresse, se peut-il que la préposition DE ne soit pas commandée par spécifique? Qu’en fait elle introduise le complément du nom qui précède l’adjectif, dans ce cas-ci odeur?… Voyons voir.

Si je dis L’odeur agressive du formol ou encore L’odeur agréable du cuir neuf, est-ce que l’emploi de la préposition DE est commandé par l’adjectif? NON. Dans ces deux exemples, la préposition DE n’a rien à voir avec l’adjectif, elle ne s’y trouve que par accident. Ce DE introduit en fait un complément du nom. C’est « l’odeur du formol » qui est agressive; c’est « l’odeur du cuir neuf » qui est agréable. Alors… pourquoi n’en serait-il pas de même dans L’odeur spécifique du cuir neuf (ou L’odeur spécifique du formol)? Une construction identique ne devrait-elle pas appeler une conclusion identique?… Pour moi, cela est d’autant plus évident que spécifique signifie « Propre à une chose et à elle seule ». Dire L’odeur spécifique du cuir, c’est dire que le cuir a une odeur qui le caractérise, qui le distingue de tous les autres, qui lui appartient en propre. C’est « l’odeur du cuir » qui est spécifique. Le DE, contenu dans l’article contracté DU, ne doit rien à l’adjectif en question. C’est sans doute la raison pour laquelle, dans les dictionnaires d’autrefois, il n’est jamais dit que spécifique se construit avec DE. Chose certaine, c’est la raison pour laquelle moi, je ne l’ai pas inclus dans mon ouvrage publié en 2002. Ce n’était donc pas un oubli de ma part, mais une décision réfléchie.

Qu’en sera-t-il dans la nouvelle édition, qui sortira en 2017?… Il est encore trop tôt pour le savoir. D’autres aspects de la question sont encore sans réponse. Et ils doivent  être clarifiéS pour que je puisse prendre une décision bien éclairée.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1)  Cette édition sera bien différente de celle que vous pouvez consulter actuellement en ligne, sous le même nom.

(2)  Dans Le Bon Usage (11e éd., # 1375), on peut lire : « Nombre de verbes aujourd’hui intransitifs ou transitifs indirects étaient autrefois transitifs directs ou vice versa. »  Ex. Il pouvait leur empêcher le passage (Vaugelas) ne se dit plus aujourd’hui; il faut dire défendre ou interdire qqch à qqn. Ce qui était « bon » est donc devenu « fautif »!

(3)  Il fut un temps où il était interdit de parler de mesures drastiques. Seul un remède pouvait être ainsi qualifié. Drastique au sens de draconien était un anglicisme. Donc, à proscrire (du moins au Québec). Il fallait dire des mesures draconiennes. Aujourd’hui, on admet, sans restriction, des mesures drastiques. Ce qui était « fautif » est donc aujourd’hui « bon »!

 (4)  J’ai déjà publié un billet sur les divergences entre Le Petit Larousse et Le Petit Robert, ouvrages pourtant censés décrire le même USAGE. Voir ICI.

(5)  Que penser de l’absence, dans les dictionnaires courants (Le Petit Larousse 2012 et Le Petit Robert 2017) d’un mot ou d’un exemple d’emploi d’un mot? Doit-on en conclure qu’il ne s’utilise pas parce que les mots qu’on peut employer se doivent d’y être? Certains le pensent. D’autres, pas.

Les mots familiarisation et zoothérapie, par exemple, font certainement partie de votre vocabulaire actif, celui auquel vous recourez spontanément quand le besoin se fait sentir. Nul besoin de consulter votre dictionnaire, car vous savez comment les écrire et vous en connaissez le sens. Mais si jamais vous aviez un doute sur la graphie de l’un d’eux ou sur son sens exact, n’iriez-vous pas consulter votre dictionnaire, comme on vous l’a appris dans votre jeunesse?…  Et que trouveriez-vous? Absolument rien. Ni l’un ni l’autre ne s’y trouvent. Et pourtant vous les utilisez sans crainte de vous faire taper sur les doigts. Alors… tirez la conclusion qui s’impose.

Le terme zoothérapie a déjà eu sa place dans Le Petit Larousse, celui de l’an 2000, par exemple. Mais les rédacteurs de ce dictionnaire ont depuis jugé qu’au sens qu’on lui attribuait alors (celui de Médecine vétérinaire), ce terme n’était plus utilisé du tout, qu’il n’avait plus sa place dans leur ouvrage. D’où, j’en suis presque sûr, son absence de l’édition de 2012. Soit. Mais ces mêmes rédacteurs ― on pourrait en dire autant de ceux du Petit Robert ― ne connaissent-ils pas l’« approche qui utilise la présence d’un animal pour aider les personnes souffrant de difficultés diverses à améliorer leur condition ou à augmenter leur qualité de vie et leur confort »? Ils le devraient pourtant. C’est le sens que les usagers d’aujourd’hui attribuent au terme zoothérapie. Mais ce terme n’y figure pas. Que le dictionnaire soit en retard sur l’USAGE n’est que normal. Il faut qu’un mot soit utilisé avant qu’on dise qu’il s’utilise. Mais pendant combien d’années doit-on attendre avant de voir le dictionnaire rattraper l’USAGE? Zoothérapie fait pourtant partie de mon vocabulaire actif depuis bien des années et il n’est dans aucun dictionnaire.  C’est dire que condamner l’usage d’un mot, d’une construction parce que le dictionnaire n’en fait pas mention est une décision qui ne tient tout simplement pas la route. Que certains réviseurs se le disent!

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4 commentaires pour Spécifique DE… / Spécifique À… (1 de 2)

  1. Danielle Arsenault dit :

    Bonjour Monsieur Rouleau!
    Je ne sais plus quoi faire avec « exclusif à »…
    J’ai beau fouiller les dictionnaires, tenter de m’aligner les neurones, je les retrouve entortillés. Sans plus aucune ressource pour trancher.
    Dans une phrase comme « Offre exclusive aux membres de la Fadoq », je m’en sors en me disant que « à » est commandé par « offre ». Mais dans la phrase « Cette offre est exclusive aux membres de la Fadoq », je suis salement coincée.
    « Exclusif à », est-ce sémantiquement viable?

    • rouleaum dit :

      Je comprends votre désarroi.

      Votre façon de poser le problème me laisse entendre que votre difficulté varie selon que l’adjectif en question joue soit le rôle d’une épithète (offre exclusive), soit celui d’un attribut (offre est exclusive). Mais cette question se pose-t-elle vraiment?… Cette question se pose aussi dans l’odeur spécifique du cuir et l’odeur qui est spécifique du cuir. Ne faudrait-il pas dire : qui est spécifique au cuir?…
      Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le NPRobert ne donne aucun exemple de exclusif suivi d’une préposition. L’adjectif est toujours utilisé de façon absolue, i.e. sans complément. Tout comme spécifique, d’ailleurs.
      Quand vous dites Offre exclusive aux membres de la Fadoq, la préposition À ne dépend pas de offre, mais bien du verbe sous-entendu « faite » ou « réservée » : offre réservée aux membres de la Fadoq. Je comprends exactement la même chose dans : l’offre qui est réservée aux membres… Épithète ou attribut n’a rien à voir.

      Le tout tient, je crois, au fait qu’on attribue à cet adjectif un sens différent de celui que fournit le dictionnaire (on peut en dire autant de spécifique).

      La solution à votre problème consiste, je crois, à utiliser un adjectif autre que exclusif, réservant l’emploi de ce dernier à des contextes où il dit bien ce qu’il veut dire.

      C’est clairement un autre adjectif dont il faut se méfier.

      J’espère que cela répond à votre interrogation.

      • Bonjour,

        Je vous remercie infiniment d’avoir répondu aussi rapidement!

        Votre réponse m’éclaire. Il me reste maintenant à trouver les arguments qui sauront convaincre l’équipe de marketing de mon client…

        Merci encore!

        Danielle

  2. L’art de joindre l’utile et l’agréable! Bravo!

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