Spécifique DE… / Spécifique À… (2 de 2)

 

Est-ce que cela se dit?…

(2)

 

Dans le précédent billet, je me suis demandé si l’analyse que j’avais faite en 2002 de l’emploi de spécifique… ― analyse qui m’avait amené à ne pas inclure cet adjectif dans mon ouvrage sur l’emploi des prépositions ― tient toujours la route. Il m’a semblé que oui. N’étant toutefois pas un régent, je ne peux vous imposer ma façon de voir. Mais avant de changer d’idée, en supposant qu’il le faille, j’aimerais pouvoir répondre à certaines questions concernant l’emploi de cet adjectif. Questions que l’on ne se pose pas nécessairement, mais dont les réponses pourraient m’aider à mieux cerner le problème. À y voir plus clair, pourrait-on dire. Voir pourquoi certains disent que spécifique peut se construire avec une préposition; pourquoi cette préposition peut aussi bien être À que DE; pourquoi ces deux prépositions ne sont pas interchangeables; depuis quand on utilise ces deux constructions. Et bien d’autres. Je m’y suis donc mis et voici ce que cela a donné.

Complément du nom?

Si, dans l’odeur spécifique du cuir neuf, le substantif cuir est bien, comme je le crois, complément du nom odeur, il est une autre question à laquelle on ne pense pas nécessairement et dont la réponse pourrait me faire changer d’idée ou me conforter dans mon analyse : comment se construit le complément du nom en français? Fort probablement que vous ne vous êtes jamais posé la question. Et ce, pour une raison fort simple, elle ne se pose pas. La réponse est trop évidente : le complément du nom se construit avec DE. Essayez pour voir. Moi, si je m’y mets, voici ce que cela donne : la règle de grammaire, la clé du mystère, la porte du bureau, la lame de l’épée, un signe de tête, un roman de Bazin, un panier de fraises, etc.

Puisque, dans l’odeur spécifique du cuir neuf, le substantif cuir est précédé de la préposition DE, il a théoriquement tout ce qu’il faut pour être complément du nom. Soit. Toutefois cela ne démontre pas qu’il en est un, mais seulement qu’il peut en être un.

Et si jamais une autre préposition pouvait jouer le même rôle que DEÀ, par exemple. Voyons ce qu’en dit Maurice Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., # 346) :

La préposition qui joint au nom le complément déterminatif est le plus souvent DE; ce peut aussi être… À, autour, en, envers, contre, par, pour, sans, etc. 

C’est donc dire que, si spécifique est suivi de la préposition À, cette dernière pourrait, en théorie, introduire un complément du nom. En théorie seulement, car, même si une telle construction est admise par Grevisse, elle ne reçoit pas pour autant un accueil favorable. Il la dit, selon les cas, provinciale, familière, populaire, voire même archaïque (1). Autant d’adjectifs dont la connotation est plutôt péjorative. Rien donc pour en promouvoir l’utilisation! D’ailleurs vous n’oseriez jamais dire la performance remarquable à un acteur ni la voiture rutilante à mon ami… La préposition À qu’on trouve parfois après spécifique pourrait donc difficilement introduire un complément du nom. Ne serait-ce pas la raison pour laquelle on ne dit pas : l’odeur spécifique au cuir, mais bien l’odeur spécifique du cuir?… Que cuir est bel et bien complément du nom?… Il me semble que poser la question, c’est y répondre.

Pourtant spécifique À… se rencontre assez souvent. Nettement moins toutefois que spécifique DE(2) Deux fois moins, en fait! Par exemple, des effets spécifiques À une politique; cet effet pourrait être spécifique AUX autubules rénaux; la référence devrait être spécifique À l’article 23(1)(c); une nouvelle réglementation spécifique AUX aliments importés; cette critique, sans être spécifique AU référendum, le concerne aussi.

 Même si, dans ces exemples, l’emploi de À peut, à mes yeux du moins, paraître douteux, inapproprié, est-il pour autant fautif? Aurait-on pu (ou aurait-on dû) remplacer À par DE? S’il s’agit réellement d’un complément du nom, il faudrait répondre OUI, car un tel complément n’est introduit par À que très rarement et dans quelques cas seulement. Si on répond NON, c’est que la préposition À n’a pas la même fonction que le DE dans L’odeur spécifique DU cuir… Se pourrait-il alors que le À introduise autre chose qu’un complément  du nom? Un complément d’adjectif, par exemple? Voyons voir.

Complément de l’adjectif?

             Se pourrait-il que je me sois à ce point gouré dans mon analyse? Que cuir, dans l’odeur spécifique du cuir, soit non pas complément du nom odeur mais plutôt complément de l’adjectif spécifique? Que le DE soit de fait commandé par l’adjectif? N’est-ce pas ce que l’on sous-entend quand on dit qu’un adjectif se construit avec telle ou telle préposition?… Si tel était le cas, cela reviendrait à dire qu’un complément d’adjectif pourrait, lui aussi, être introduit par DE. Est-ce seulement possible?… Voyons ce qu’en dit Le Bon Usage (11e éd., # 358) :

Le complément de l’adjectif est introduit, dans la plupart des cas, par une des prépositions À ou DE : il peut l’être aussi par avec, dans, en, envers, par, pour, sur, etc. 

Voilà qui est clair mais, aussi, embarrassant. S’il est théoriquement possible que cuir soit complément de l’adjectif, le problème se complique drôlement. Si DE peut introduire les deux types de complément, comment être sûr de la nature grammaticale de cuir dans l’odeur spécifique du cuir? Est-ce un complément du nom, comme je le crois, ou un complément de l’adjectif? Comment distinguer l’un de l’autre? Voilà une question plus que pertinente. Une question qui, de fait, se pose chaque fois qu’un adjectif est suivi d’un DE + nom. Comme dans les exemples suivants :

  • L’assemblée annuelle des copropriétaires
  • L’interprète féminine de l’année
  • La tenue tardive d’une réunion
  • Un être avide de pouvoir
  • Une remarque digne d’un diplomate
  • Un regard pétillant de malice
  • La réaction typique d’un fédéraliste
  • La performance remarquable de cet élève
  • Le comité international de la Croix-Rouge
  • La concentration sanguine de testostérone
  • Un enfant beau de profil

Y avez-vous vu des compléments d’adjectif? Si oui, comment vous y êtes-vous pris pour les reconnaître?…

Disposeriez-vous de critères « objectifs » qui permettent de les distinguer? Si oui, quels sont-ils? Moi, je n’en ai pas trouvé. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Pour les différencier, chacun doit donc s’en remettre à sa propre analyse. Ce que vous avez fort probablement fait avec les exemples que je viens de vous proposer. C’est, à coup sûr, ce que moi j’ai fait avec cuir dans L’odeur spécifique du cuir neuf. N’empêche que mon analyse pourrait être erronée. Ne serait-ce qu’en raison de certaines sources (parmi lesquelles ne figure toujours aucun dictionnaire) qui prétendent que spécifique peut se construire avec DE, et aussi avec À. Mais qui me dit que ces sources n’en ont pas, elles aussi, fait une analyse erronée?… Sur quoi se basent-elles pour crier haut et fort que ces deux constructions peuvent s’utiliser?… Difficile à dire, car elles se contentent de l’affirmer. Sans plus.

Spécifique À… ou DE  Des constructions admises ou non dans la langue?

            Les dictionnaires courants ne donnent, nous l’avons déjà dit, aucun exemple de construction avec la préposition À. Et dans les seuls exemples d’emploi avec DE  (l’odeur spécifique du cuir neuf  [NPR] et l’odeur spécifique du formol [Larousse]), on peut difficilement dire que cette préposition est commandée par l’adjectif. Elle introduit plutôt un complément du nom. Et dans les Dictionnaires d’autrefois, on ne trouve ni spécifique DE… ni spécifique À… Que penser alors de l’emploi actuel de ces deux constructions?…

Il se trouve, nous l’avons aussi déjà dit, des ouvrages qui admettent formellement ces deux constructions. Par ex. le Trésor de la langue française informatisé (TLFi); la Banque de dépannage linguistique (BDL) de l’OQLF; TermiumSoit. Mais sur quoi se basent-ils donc pour affirmer que spécifique se construit aussi bien avec DE qu’avec À? Sur l’USAGE?… Peut-être. Mais l’USAGE est-il vraiment toujours roi en la matière? Combien de gens, par exemple, utilisent le verbe débuter comme v. tr. direct alors qu’il était et est toujours intransitif? Du moins, jusqu’à nouvel ordre! Ce n’est pas parce que bien des gens utilisent une tournure, une construction inhabituelle, que cette dernière acquiert ipso facto ses lettres de noblesse. Car, si tel était le cas, les professeurs n’auraient plus leur raison d’être… Pendant combien de temps, une construction douteuse ― pour ne pas dire « fautive » ― peut-elle être utilisée avant d’être admise dans la langue? Est-ce qu’un demi-siècle vous paraîtrait trop long? Bien malin qui pourrait répondre. Mais il y a plus…  L’usage de combien de personnes? Euh… Le TLFi est-il plus crédible parce qu’il nous fournit UNE citation d’auteur par préposition (3), alors que les deux autres sources ne présentent que des exemples créés de toutes pièces ou glanés ici et là?… De plus, qui nous dit qu’une source n’a pas tout simplement fait du repiquage?… Qu’elle admet les deux constructions parce que telle autre source, en qui elle a confiance, le fait?…

Depuis quand utilise-t-on spécifique À… et spécifique DE…?

Ce ne peut être que depuis peu, étant donné que les dictionnaires d’autrefois sont muets sur le sujet et que les dictionnaires d’aujourd’hui sont plutôt réservés : ils donnent certes un exemple d’emploi de spécifique DE… mais ils ne vont pas jusqu’à dire que l’adjectif se construit avec cette préposition. Nuance importante, s’il en est une. Est-ce vraiment depuis peu?… Comment en être sûr?…  Ngram Viewer pourrait nous aider à y voir clair. Cette application linguistique, proposée depuis 2010 par Google, permet « d’observer l’évolution de la fréquence d’un ou de plusieurs mots ou groupe de mots à travers le temps [de 1500 à 2008] dans les sources imprimées. » N’est-ce pas précisément ce que l’on veut savoir? Alors…

Que nous révèle donc cette application?

Ce qui suit n’aura de sens que si vous avez sous les yeux le graphique généré par Ngram Viewer. Cliquez ICI pour y accéder. Ce graphique nous dit :

  • Que la fréquence d’utilisation de spécifique DE… a, de tout temps, été supérieure à celle de spécifique À
  • Que la fréquence de spécifique À… était presque nulle jusqu’à tout récemment.
  • Que c’est à partir des années 1960 que spécifique À… commence à être utilisé pour la peine, comme on dit chez-nous (ailleurs on dirait passablement), et que cet emploi s’est par la suite accru rapidement. Chose étonnante, cette forte augmentation touche également la construction spécifique DE Et d’égale façon, car les deux courbes sont presque parallèles. Cela laisse à entendre qu’à partir du milieu du XXe siècle, utiliser l’adjectif spécifique (suivi d’un À ou d’un DE) est soudain devenu in (i.e. à la mode); que l’on s’est mis à qualifier de spécifique ce qu’auparavant on qualifiait peut-être différemment. De nos jours, tout semble pouvoir être dit spécifique! Et cette liberté que tout un chacun s’accorde d’utiliser un mot n’est pas sans risque. La clarté du discours peut en souffrir. Rappelez-vous le cas de selfie, dont le sens varie selon l’utilisateur. (Voir ICI.) Et ce n’est pas le seul. Je pense, par exemple, à épicène et paradigme, deux mots qui ont connu, eux aussi, à partir du milieu du XXe siècle, une augmentation d’emploi comparable à celle de spécifique. [Voir ICI pour épicène et ICI pour paradigme.]   Deux mots dont le sens varie selon l’utilisateur (4).  Pourquoi ne pourrait-on pas en dire autant de spécifique?…
  • Qu’avant 1960 la construction avec DE… était nettement plus importante que celle avec À. Pourtant, les dictionnaires de l’époque n’en faisaient aucunement mention. Les exemples répertoriés par Ngram Viewer à l’appui de ces données sont parlants. En voici quelques-uns, tirés au hasard :
  1.  (1740) « examiner la pesanteur spécifique de tous les corps qui pésent plus que l’eau »; (Source)
  2. (1758)  […] nous ne pouvons avoir aucune certitude générale, pendant que notre idée spécifique de l’homme ne renferme point cette constitution réelle qui est la racine…; (Source) ;
  3. (1804) Cette plante « porte le nom spécifique de Phaseolus semi-erectus. »; (Source)
  4.  (1826) la chaleur spécifique de ce métal. (Source)

De toute évidence, l’emploi que l’on faisait de spécifique à cette époque ne se compare pas à celui qu’on en fait de nos jours. Le DE n’avait rien à voir avec l’adjectif qui le précèdait. C’est d’ailleurs ce que les Dictionnaires d’autrefois disait, sans toutefois le dire carrément : « ne se dit guère qu’en ces phrases : Différence spécifique. Vertu spécifique. Qualité spécifique. Remède spécifique. Pesanteur ou gravité spécifique. » Autrement dit, il s’utilisait de façon absolue. Sans complément!                    

Comment interpréter ces résultats?

Il ne faut pas faire dire aux données fournies par Ngram Viewer autre chose que ce qu’elles disent. Personne ne voudrait être l’instigateur d’une nouvelle légende linguistique. Ce que cette application nous fournit, c’est le nombre d’occurrences de spécifique suivi de l’une ou l’autre de ces prépositions, indépendamment de la raison de leur proximité. Autrement dit, le fait qu’une préposition suive un adjectif ne signifie pas que ces deux mots entretiennent entre eux un lien grammatical; que l’adjectif commande telle ou telle préposition. Ngram Viewer nous indique seulement le nombre de cas de juxtaposition de ces deux mots. Et rien d’autre.

Si les Dictionnaires d’autrefois ne disent rien de l’emploi de spécifique DE, même si ces deux mots sont parfois utilisés l’un à la suite de l’autre dans des textes de l’époque, c’est certainement parce que, selon eux, la préposition DE n’est pas commandée par l’adjectif spécifique. Pas plus, devrais-je dire, que ne le sont, dans les extraits suivants (5), les prépositions dans, en, avec, entre, parmi, pour :

  • Il n’y a aucune preuve spécifique dans ce cas-ci.
  • Ressource génétique pour la diffusion moléculaire spécifique dans des cellules et des régions du SNC.
  • Comment dire spécifique en arabe?
  • Vous n’avez pas de projet spécifique en vue.
  • Cumuler l’allocation de solidarité spécifique avec d’autres revenus.
  • Étude de l’adhésion spécifique entre surfaces fluides à l’aide de matériaux biomimétiques.
  • Sélection de cellules présentant des traits spécifiques parmi un groupe de cellules génétiquement différentes.
  • Offrir un menu spécifique pour les athlètes.
  • concours spécifique pour l’accès au cycle d’étude d’ingénieur

Ces prépositions ne font que suivre l’adjectif spécifique. Sans aucun lien grammatical, est-il besoin de le préciser. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec À et DE? La question se pose, me semble-t-il.

Les ouvrages qui admettent formellement les constructions spécifique À… et spécifique DE… (le TLFi, la BDL et Termium) ont, eux, arrêté leur choix. C’est ce que j’en conclus quand je lis :

  • « L’adjectif spécifique signifie  » qui est particulier à une espèce ou à une chose ». Il peut être construit avec la préposition de ou à. » (BDL)
  • « L’adjectifspécifique signifie « qui est propre à une espèce ou à une chose, et à elle seule », « qui présente une caractéristique originale et exclusive ». Selon le sens, il peut se construire avec la préposition de ou à ». (Termiun)  

Pour moi, « se construire avec » est synonyme de faire partie de, être intimement lié à… Autrement dit, spécifique et la préposition qui le suit forment un tout, indissociable, parce que cet adjectif commande l’emploi de la préposition en question.

Les exemples cités par ces sources sont-ils convaincants?

Un exemple se veut, par définition, la démonstration de ce qui est avancé. Le contraire serait surprenant, vous en conviendrez. Pourtant, certains des exemples présentés me font tiquer.   Surtout ceux qui servent (ou devraient servir) à illustrer l’emploi de spécifique DE…  J’ai l’impression, à tort ou à raison, que l’on confond « être suivi de… » et « commander l’emploi de… ».  Je m’explique.

Quand je lis les exemples suivants : Le sens spécifique d’un terme; les caractéristiques spécifiques d’une chose; la propriété spécifique d’attirer les mouches; les bienfaits spécifiques d’une plantele goût spécifique du cèpe, je peux très facilement faire sauter l’adjectif, sans que la présence de la préposition DE ne devienne subitement inexplicable. — Ce qui serait le cas si DE était commandé par spécifique. — Je peux tout aussi facilement remplacer l’adjectif par sa définition : « qui n’appartient qu’à cette chose » et arriver à la même conclusion : la préposition n’a rien à voir avec l’adjectif. Elle sert à introduire un complément du nom. Voyez par vous-mêmes.

  • Les bienfaits spécifiques d’une plante Les bienfaits d’une plante qui n’appartiennent qu’à elle seule.
  • L’amanite tue-mouches a la propriété spécifique d’attirer les mouches… L’amanite a la propriété d’attirer les mouches, propriété qui n’appartient qu’à elle seule….
  • Un effet secondaire spécifique d’un type de médicament Un effet secondaire d’un type de médicament, effet qui n’appartient qu’à lui seul.

On peut faire le même exercice avec les autres exemples fournis et arriver à la même conclusion. Peut-on alors vraiment dire que spécifique se construit avec DE? J’en doute fort.

Mais il y a encore plus intrigant, comme on dit chez-nous (ailleurs on dirait : mystérieux, bizarre). Comparez ces deux exemples fournis par Termium : des effets spécifiques à une politique et un effet secondaire spécifique dun type de médicament. Pourquoi spécifique commande-t-il À dans le premier exemple et DE dans le second?… Serait-ce que ces deux prépositions sont interchangeables? Qu’un adjectif peut se construire avec deux prépositions différentes tout en ayant le même sens?

Spontanément je dirais NON. Mais cela n’est pas une démonstration, c’est une affirmation. À la mode des régents, est-il besoin de le rappeler. La chose serait possible toutefois si le sens de spécifique n’était pas celui que Termium et la BDL, entre autres, lui attribuent, à savoir « qui est propre à une espèce ou à une chose, et à elle seule ». Soit. Mais quels autres sens pourrait-il avoir alors?

Les synonymes de spécifique

Quand, au cours d’une conversation, l’adjectif spécifique vous vient tout à coup à l’esprit, vous ne vous demandez pas si un autre adjectif ne ferait pas mieux l’affaire, ne serait pas plus pertinent, plus juste. Il vous vient à l’esprit. Vous l’utilisez. Point, à la ligne.

Se rabattre sur spécifique à la première occasion, ne serait-ce pas signe d’un manque de vocabulaire?… Possible. Si tel était le cas, quel pourrait donc être cet adjectif que l’on remplace allègrement, depuis le milieu du XXe siècle, par spécifique, et ce, sans se demander si l’adjectif rend bien l’idée que l’on veut exprimer? Pour le savoir, il suffit de s’y mettre. Étant donné que d’autres ont déjà fait ce travail, pourquoi ne pas profiter de leur labeur? Voyons ce qu’ils en disent.

Dans l’ouvrage de Henri Bénac (Dictionnaire des synonymes, Librairie Hachette, Paris, 1956), l’adjectif spécifique brille par son absence. Un oubli?… L’absence de synonyme?…  Je ne saurais dire. Chose certaine, si tel était le cas en 1956, il n’en est plus de même de nos jours.

  • Termium, par exemple, nous dit « Selon le sens, […] il a comme synonymes les adjectifs caractéristique, propre, particulier, déterminant, essentiel, principal, fondamental, typique, significatif, majeur. »
  • La BDL, pour sa part, nous dit : « On lui préférera, selon le contexte, les adjectifs précis, clair, explicite, exact, juste, concis, détaillé, déterminé ou formel
  • Le Grand Druide des synonymes, (Éditions Québec Amérique inc., Montréal, 2001), nous propose : caractéristique, déterminant, distinctif, particulier, propre, spécial, typique. Soutenu sui generis.
  • Ceux qui ne jurent que par Internet sont les grands gagnants. J’ai trouvé un site où l’on propose encore plus de synonymes, 16 pour être plus précis : caractéristique, déterminé, différentiel, distinct, distinctif, ethnique, idiopathique, individuel, irréductible, original, particulier, précis, représentatif, spécial, sui generis, topique.  Vous avez donc l’embarras du choix.

Ces adjectifs sont-ils interchangeables? Est-ce que, par exemple, principal peut remplacer caractéristique? Est-ce que concis peut remplacer détaillé? Est-ce que irréductible peut remplacer idiopathique? NON. C’est dire que spécifique n’a pas toujours le même sens; que l’utilisateur de l’adjectif lui attribue le sens qu’il croit que cet adjectif possède, mais qui n’est pas nécessairement celui que son lecteur lui attribuera d’emblée (6). Cet adjectif n’aurait le sens que les dictionnaires lui attribuent que s’il employé de façon absolue, comme dans « Nous mettrons en place des mesures spécifiques pour protéger cette espèce menacée. »

Devant un emploi aussi abusif de spécifique, il y a lieu de se demander si la langue n’y perd pas au change. La question se pose, mais le fait est indéniable : spécifique est utilisé à toutes les sauces.

D’où nous vient donc cette manie?

De l’anglais, diront certains. Il faut savoir que l’anglais a le dos large. On lui impute souvent la responsabilité de nos travers linguistiques. Et ce, sans autre forme de procès. Surtout quand le mot français ressemble, à s’y méprendre, au mot anglais. C’est précisément ce que fait Étiemble, cité par Paul Dupré.. Il dit à propos de spécifique dans facteurs d’attirance spécifique :

Cela est inadmissible : ainsi employé en français, spécifique n’est qu’un vulgaire américanisme calqué sur specific, lui-même n’étant qu’un mot là-bas aussi flou, aussi usé que chez nous formidable ou sensass!

Ce serait donc un américanisme de mauvais goût, foi d’Étiemble!… Un faux ami, quoi! (faux ami : terme d’une langue étrangère qui présente une ressemblance graphique ou phonique avec un terme de la langue maternelle, mais ne possède pas le même sens)! En voici quelques exemples :  to demand ≠  demander; anxious ≠  anxieux; actually ≠  actuellement; pamphlet ≠  pamphlet,etc… Ne serait-ce pas aussi le cas de specific et spécifique?…

Dupré est moins catégorique. Selon lui, « spécifique comme synonyme de particulier est tout à fait abusif ».

Non seulement l’USAGE a-t-il fait fi de ces commentaires, qui datent d’avant 1972, mais il a pris l’habitude, à tort ou à raison, de lui adjoindre, de lui coller la préposition À ou DE. L’USAGE peut-être, mais pas les dictionnaires courants. Eux, se font toujours tirer l’oreille. À tort ou à raison.

Admettons, pour les besoins de la cause, que c’est sous la pression de l’anglais que le français emploie si fréquemment l’adjectif spécifique. Comme en font preuve les deux extraits suivants tirés d’un documentaire (traduit). récemment présenté à la télévision, sur le travail des contrôleurs aériens :

  • « le but est de s’assurer que les avions ont des distances spécifiques entre eux »;
  • « même si parfois ce jargon [celui que parlent entre eux le pilote et le contrôleur] peut paraître à lui seul une langue spécifique ».

Un bon traducteur aurait sans doute dit : « le but est de s’assurer que les avions gardent entre eux les distances réglementaires »; ou encore « même si parfois ce jargon peut être considéré comme une langue en soi ». Faut-il en conclure que le phénomène traduction serait le grand responsables d’un tel abus? La chose est possible, car quel équivalent français vous vient à l’esprit quand vous entendez ou que vous lisez  specific? La réponse saute aux yeux, c’est spécifique.

Ceux qui tiennent mordicus à incriminer l’anglais appelleront à la barre la construction anglaise specific TO... (7) Mais cela ne vaudrait que dans le cas de spécifique À…! La construction spécifique DE…., elle, qu’a-t-elle à voir avec l’anglais? Là, on est à court d’arguments : le Merriam-Webster ne fournit aucun exemple d’emploi de specific OF…; pas plus d’ailleurs que The BBI Dictionary of English Word Combinations (1997).

Pourquoi de nos jours construit-on spécifique tantôt avec À, tantôt avec DE?

Pourquoi ne peut-on pas utiliser indifféremment À et DE? Ne serait-ce pas parce que cela dépend du sens que vous attribuez mentalement à cet adjectif? Ce qui revient à dire que vous l’utiliseriez en lieu et place d’un autre adjectif qui a, selon vous, le même sens et qui, lui, commande telle ou telle préposition. Si cet adjectif que vous avez en tête — mais que vous n’utilisez pas — est « caractéristique », vous vous sentirez obligé d’employer DE, car caractéristique À ne se dit pas. Si, par contre, c’est « propre » ou « particulier » qui correspond à l’idée que vous voulez exprimer, vous emploierez spontanément la préposition À, car propre DE ne se dit pas. Pas plus que particulier DE. Simple, n’est-ce pas? Oui, mais qu’arrive-t-il si le lecteur perçoit dans l’adjectif spécifique que vous utilisez non pas l’idée de caractéristique mais plutôt celle de propre?… Il ne pourra qu’être décontenancé par votre choix de préposition. Votre choix lui paraîtra choquant. N’allez pas penser que choquant est ici un « vulgaire américanisme », un calque de shocking. Je l’utilise dans son sens vieilli : « Qui étonne désagréablement » (NPR dixit). Ce que les apparences peuvent être trompeuses parfois! N’est-ce pas?

CONCLUSION

Que conclure au terme de ce long parcours? Dois-je considérer que spécifique se construit bel et bien avec une préposition et que cette dernière peut être À ou  DE et qu’à ce titre il me faudra l’inclure dans la nouvelle édition de mon ouvrage sur les prépositions?…

Je n’aime pas l’idée d’y préciser que spécifique se construit avec une préposition quand aucun dictionnaire courant n’accepte une telle construction. — Et ce, même si je reconnais qu’un dictionnaire n’est pas une Bible. — Et la construction avec DE me semble la plus problématique des deux, car ce DE, dans les exemples cités par les dictionnaires, sert plutôt à introduire un complément du nom. C’est dire que la simple juxtaposition de la préposition DE et de l’adjectif ne traduit pas nécessairement l’existence d’un lien grammatical. Dans le cas de spécifique À, la situation est différente : un complément du nom n’est plus introduit par cette préposition. On pourrait alors dire que spécifique se construit avec À, si, et seulement si,  le sens que l’on attribue à cet adjectif n’est pas celui que lui reconnaissent les dictionnaires, à savoir «qui est propre à une espèce ou à une chose, et à elle seule ».

Dans la prochaine édition de mon ouvrage sur les prépositions, j’inclurai donc l’adjectif spécifique et y indiquerai que certains l’utilisent suivi de la préposition À ou DE. Mais je prendrai soin d’y ajouter une remarque précisant que cette préposition n’est pas nécessairement commandée par cet adjectif; que le choix de la préposition correspond en fait à celui qu’exige le synonyme que le rédacteur a en tête, par ex. caractéristique DE, propre À; et aussi que spécifique peut être suivi d’une de ces deux prépositions, sans que cette dernière soit commandée par l’adjectif en question.

Question de me dédouaner aux yeux des puristes.

Question de mettre en garde les laxistes.

Bref, si vous voulez être compris sans difficulté par vos interlocuteurs ou vos lecteurs, pensez-y à deux reprises avant d’employer spécifique. Vous devriez peut-être lui préférer un adjectif plus approprié, plus juste. Sauf si ce que vous voulez exprimer signifie bel et bien : « propre à une chose et à elle seule ».

Maurice Rouleau

(1)   « La préposition À devant le complément déterminatif servait aussi, par continuation d’un usage qui remonte au bas latin, à marquer la possession : Fille AD un compta de Rome la ciptet (Alexis, 42) ― Le filz AL rei Malcud (Rol. 1594).― Et fille A un duc d’Alemaigne (Floire et Blancheflor, 2151). Il nous reste quelques traces de cette construction, devenue provinciale ou très familière : la bête à bon Dieu, la barbe à papa, c’était un bon ami à moi. (Le Bon Usage, 11e éd., # 347)

« À marquant la possession se trouve dans quelques locutions figées : la bête à bon Dieu, le denier à Dieu, la vache à Colas (= le protestantisme), la barque à Caron, la vigne à mon oncle (= une mauvaise excuse, une mauvaise défaite). ― Cet emploi de À, qui est un archaïsme, est fréquent dans la langue populaire : il se rencontre aussi dans l’usage familier : Un fils à papa. Le champ à Jean-Pierre. ― Seriez-vous point le fils à Jean? (A. France) ― C’est le fils à Lemarié! (R. Bazin)… C’étaient de petites actrices, ou des maîtresses d’amis à mon père, ou des amies à mon père. (P. Léautaud). (Le Bon Usage, 11e éd., # 2275)

(2)  Si l’on en croit les données brutes de Google, obtenues le 2 nov. 2016, spécifique À… serait deux fois moins utilisé que spécifique DE… : 29,8 millions contre 62,8 millions. Ces fréquences ne disent toutefois rien sur le rapport qui existe entre l’adjectif et la préposition. Elles ne sont que le reflet de la fréquence de la juxtaposition de ces deux mots. Et de rien d’autre.

Mais ces données sont-elles fiables, crédibles? Il faudra bien qu’un de ces jours je m’y attarde, car nombreux sont ceux qui font référence aux fréquences observées sur ce site, sans nécessairement en saisir toute la portée. Moi, y compris.

(3)  Spécifique deLes caractères de la durée sont ceux des processus structuraux et fonctionnels qui sont spécifiques D‘un certain type d’organisation.  (CARREL,L’Homme, 1935, p. 209).

        Spécifique àNous aurons à nous demander si et comment les effets spécifiques À ces régimes se retrouvent dans les comportements de l’économie dominante.  (PERROUX, Écon. XXe s., 1964, p. 51).

(4)  Quand, dans un texte, je rencontre les mots épicène ou paradigme, je ne suis jamais certain du sens que le rédacteur leur attribue, sauf quand il prend soin de préciser le sens qu’il lui donne. Voici quelques exemples d’emploi de ces deux mots.

ÉPICÈNE

  • Le masculin l’emporte sur le féminin en orthographe. Cette différence peut être effacée par le langage épicène.
  • Dans ce document, le masculin est utilisé à titre épicène.
  • La rédaction épicène, c’est l’art de rédiger des textes qui donnent une égale visibilité aux femmes et aux hommes, tout en préservant une facilité de lecture.
  • bouquin au personnage épicène. 

PARADIGME

  • Au fait, qu’est-ce qu’un paradigme ? Le mot vient du grec paradeigma qui signifie « modèle » ou « exemple ».
  • Du grec paradeigma, paradigme désigne « Ensemble de connaissances généralement admises à une époque donnée par la communauté scientifique et formant un corpus théorique. »
  • Le paradigme depuis 25 ans est de garantir l’isolement de ces tribus, explique M. Walker.
  • Kuhn a énoncé une théorie du paradigme dans laquelle il tente de distinguer entre deux acceptions de ce concept. « Le terme paradigme est utilisé dans deux sens différents.
  • La recherche qualitative/interprétative épouse le paradigme interprétatif, en particulier l’approche naturaliste, en tentant de comprendre les phénomènes à l’étude à partir des significations que les acteurs de la recherche leur donnent dans leur milieu naturel.
  • En France, depuis 1945, nous pouvons opposer en sociologie deux périodes ( Marcel Gaucher parle de basculement de paradigme) distinctes et même opposées dans leur façon de penser la sociologie…
  • Spécialiste de Zhuang Zi et de la philosophie chinoise, Jean-François Billeter nous invite dans ce petit ouvrage à une réflexion féconde et profonde, à un « changement de paradigme« .

(5) Les fréquences d’occurrence de l’adjectif spécifique suivi d’une préposition autre que À et DE (en date du 4 déc. 2016) ne sont pas négligeables :

  • « spécifique EN » :              497 000
  • « spécifique ENTRE » :         77 000
  • « spécifique AVEC » :         304 000
  • « spécifique PARMI » :         26 100
  • « spécifique DANS » :         466 000
  • « spécifique POUR » :         754 000

(6)  Voici des exemples fournis par la BDL, où l’adjectif spécifique a été remplacé par un adjectif moins passe-partout, plus pertinent :

  1. Le ministre a reçu comme mandat spécifique formel de réviser les lois et règlements touchant l’accès à l’information.
  2. Nous ne sommes pas au courant de la raison spécifique exacte de son congédiement.
  3. Cette disposition de la loi n’est pas suffisamment spécifique explicite.

(7)  Avez-vous idée de l’évolution de la fréquence d’emploi de specific TO… au cours des siècles?  Si vous voulez la connaître, cliquez ICI.  N’êtes-vous pas surpris de voir que specific TO est n’est pas aussi vieux qu’on pourrait le croire; que son utilisation croissante rappelle étrangement celles de spécifique À et de spécifique DE? Moi, oui.

Ces données sont difficilement compatibles, me semble-t-il, avec que l’idée spécifique À… est le calque de specific TO.  Mais passons.

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9 commentaires pour Spécifique DE… / Spécifique À… (2 de 2)

  1. ChL dit :

    Merci de cet article. Personnellement, dans le doute, j’utilise effectivement des adjectifs plus précis, propre à, particulier de etc. Permettez moi cependant trois remarques : la première concerne les complèments de nom, pour lesquelles la construction avec à est avérée dans coffre à jouets ou pelle à tarte par exemple ; parmi vos exemples, celui de un enfant beau de profil, votre démonstration ne tient pas – profil ne saurait être complément du nom enfant – ; enfin, l’utilisation de l’italianisme par contre est proscrite, me semble-t-il, et l’usage lui fait préférer en revanche. Mais pour l’essentiel, c’est un régal que de vous lire.

    • rouleaum dit :

      Monsieur,

      Je vous remercie de votre commentaire.

      Vous dites utiliser propre à et particulier DE. Moi, j’utilise propre à, mais particulier à.

      Voici mon commentaire à propos de vos trois remarques :
      1- Le complément du nom introduit par À existe — je ne crois pas l’avoir nié —, mais ce n’est pas la forme courante. Il faut faire un effort pour en produire un avec À, mais aucun effort pour en produire avec DE.
      2- Je n’ai jamais dit que enfant était complément du nom dans « Un enfant beau de profil ». Bien au contraire. C’est un des 11 exemples où vous deviez décider si le nom suivant la préposition DE est un compl. du nom ou un compl. de l’adjectif. Je n’ai donc fait aucune démonstration. Soit dit en passant, l’analyse que vous en faites est correcte. Y a-t-il d’autres cas de compl. d’adjectif?
      3- Vous m’apprenez quelque chose concernant par contre. J’ignorais que son emploi était critiqué, car, au Québec, il s’utilise couramment (Voir ce qu’en dit l’Office québécois de la langue française http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4258). J’ai donc fouillé dans mes dictionnaires et voici ce que j’ai trouvé.
      a) Dans le Petit Robert 2017 :
      Loc. adv. (parfois critiqué) PAR CONTRE : au contraire, en revanche. ➙ mais. Le magasin est assez exigu, par contre il est bien situé (cf. En compensation).

      b) Dans le Larousse:
      Par contre loc. adv. = au contraire. Naguère critiqué, par contre est désormais admis dans le registre courant.
      RECOMMANDATION
      Dans l’expression soignée, en particulier à l’écrit, préférer en revanche, au contraire, du moins, en fonction du contexte.

      La question que je me pose est la suivante : Qu’a donc de si répréhensible la locution « par contre » pour qu’on nous conseille de l’éviter? J’aimerais bien savoir.

      • ChL dit :

        Merci. Effectivement mon clavier est allè plus vite que ma pensée en ce qui concerne l’adjectif particulier, mais je me demande s’il n’est pas possible de réfléchir au cas où spécifiques et ses synonymes sont attributs : « tel usage est particulier à telle langue »… bref, exactement comme dans l’exemple de par contre, les francophones ont une langue vivante dont il ne faut vraiment proscrire, à mon avis, et selon les niveaux de langue en cause, que les constructions grammaticales prêtant à confusion, ce qui n’est pas le cas de par contre. Cordialement.

        Christian Lévêque

  2. le gauchiste dit :

    Je me permets de donner un exemple, car finalement, si vous n’abordez ce qui me semblait évident (peut-être à tort) seulement à la fin, je trouve que le sens de l’odeur spécifique du cuir a bien un sens différent de l’odeur spécifique aux cuirs. Car je ne sais pas si les définition de « caractéristique de » et « propre à » suffisent bien distinguer.
    Tel que je le comprends :
    – Le premier est indéniablement une odeur de cuir. On pourrait même dire que telle essence d’arbre à une odeur spécifique de cuir : ça sent le cuir.
    – Le second ne sent pas le cuir, car si l’odeur est spécifique au cuir, il peut s’agir d’une odeur que l’on retrouve essentiellement dans le cuir, mais n’évoque en rien le cuir (peut-être l’odeur de tannerie par exemple). Par exemple : l’odeur spécifique à ce vignoble (ne sent pas le vin, mais peut-être l’amande ou un fruit rouge).

    Autre point plus secondaire, car il ne chamboule pas votre démonstration : dans l’utilisation de Ngram Viewer, il aurait été judicieux d’inclure aussi spécifique au, aux, des. Si « spécifique de » s’est développé à partir des années 50, « spécifique des/du » a toujours été relativement constant.

  3. le gauchiste dit :

    Merci pour votre réponse détaillée. Je vais me permettre d’expliquer à nouveau le premier point de ma remarque.
    Spécifique du cuir : complément du nom
    Spécifique au cuir : complément de l’adjectif
    – Le complément du nom définit l’odeur. L’odeur EST celle du cuir. Car c’est la fonction du complément du nom. On ne décrit rien d’autre qu’une odeur de cuir. N’importe qui ayant déjà senti du cuir dirait « mais c’est bien une odeur de cuir ». Il ne chercherait pas plus fine analyse.
    – Le complément de l’adjectif nous dit en quoi l’odeur est spécifique. L’odeur appartient au cuir certes), mais n’est peut-être pas celle du cuir, précisément. Cela pourrait venir de sa teinture, de sa tannerie, de celui qui le porte (car le cuir garde des odeurs). Une personne ayant déjà senti du cuir pourrait plutôt dire « c’est une odeur chimique » car sentant les produits de tannerie « spécifiquement utilisés pour » le cuir.

    Je vais allonger un peu la phrase pour que l’exemple soit plus parlant :
    – Ce vin a l’odeur spécifique du cuir. > je reconnais du cuir dans l’odeur du vin. L’information est complète.
    – Ce vin a l’odeur spécifique au cuir. > on aimerait en savoir plus, parmi les odeurs du cuir, laquelle suis-je censé retrouver ?

    J’admets volontiers que mon interprétation est simplement intuitive. Surtout que vous avez démontré que l’utilisation est relativement récente. Mais c’est de cette façon que je l’utiliserais.
    Pour aller plus loin « l’odeur spécifique au cuir » me semblerait même un peu « frustrant », car j’attendrais plus de détail sur l’odeur. « l’odeur spécifique du cuir » n’attise pas ma curiosité plus que cela.

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