Docteur  ou  Médecin (1 de 2)

Are you a real doctor or just a Ph. D.?

(1)

 

Telle est la question qu’un jeune étudiant, nouvellement inscrit à la faculté de médecine de l’Université de Pittsburg (Pa, USA), a osé poser à son professeur d’anatomie, dès le premier cours . Voulait-il être certain de la qualité de l’enseignement qu’il était sur le point de recevoir, qualité qui ne pouvait être assurée, semble-t-il, que par un vrai docteur et non par un simple Ph. D.? Ou voulait-il tout simplement savoir comment s’adresser à lui « correctement », ne pas lui donner un titre qu’à ses yeux il ne méritait pas? L’histoire ne le dit pas, mais elle est véridique. Elle m’a été rapportée par mon maître de thèse, alors professeur à cette même université.

Si, d’entrée de jeu, je rapporte cette anecdote, c’est qu’elle illustre à merveille le problème qui m’a été récemment soumis : pourquoi utilise-t-on docteur quand on s’adresse à un simple médecin et monsieur quand on s’adresse au détenteur d‘un vrai doctorat? Si mon correspondant me pose la question, c’est, j’imagine, parce qu’il a cherché et n’a pas trouvé réponse à sa question. Ma mission était dès lors toute tracée : fouiller le problème.

N’allez pas croire que je veux faire campagne contre cette façon de faire. Elle est trop ancrée, à tort ou à raison, dans les habitudes langagières, au Québec comme ailleurs, pour espérer l’infléchir. Je ne suis pas un Don Quichotte, je choisis mes batailles. Cela ne m’empêche toutefois pas de me poser des questions :

  • Le terme docteur a-t-il toujours eu les deux acceptions qu’on lui connaît?
  • Si non, quelle était son acception originelle?
  • Pourquoi lui en aurait-on attribué une seconde?
  • Ce changement répondait-il à un besoin impératif?
  • Serait-il le résultat d’une pression populaire ou d’une pression de caste?
  • Quand cela se serait-il produit?…

Et je me pose le même genre de question à propos de médecin. Commençons donc par ce dernier.

Sens du mot médecin

De nos jours, tous s’entendent pour dire qu’un médecin, c’est une « personne qui, après obtention d’un diplôme sanctionnant une période déterminée d’études, est habilitée à exercer la médecine ». Soit. Mais en a-t-il toujours été ainsi?…

Il semble bien que oui. Dans leur tout premier dictionnaire, paru voilà de cela plus de trois cents ans (DAF, 1ère éd., 1694), les Académiciens tenaient essentiellement le même propos : « Qui fait profession d’entretenir la santé & de guerir les maladies ».

Ce substantif désigne donc encore aujourd’hui ce qu’il désignait autrefois. Mais peut-on en dire autant de docteur?… Voyons voir.

 Sens du mot docteur

De nos jours, on désigne par ce terme, au sens propre et non figuré,

1) Toute personne qui a obtenu le plus haut grade conféré par une université (i.e. un doctorat) : Docteur en droit. Docteur ès lettres. Docteur en théologie;

2) Toute personne qui, après obtention d’un diplôme sanctionnant une période déterminée d’études (en France, le doctorat en médecine) est habilitée à exercer « la médecine ou la chirurgie » (Le Petit Robert 2017).

Soit dit en passant, pourquoi ajouter chirurgie, quand on sait que, pour être chirurgien, il faut d’abord être médecin? Mais passons! Ce terme a donc aujourd’hui deux sens. Mais en a-t-il toujours été ainsi?…

La réponse est non. Dans la première édition de son dictionnaire (DAF, 1ère éd., 1694), l’Académie française ne lui en attribue qu’un :

Qui est promeu dans une Université au plus haut degré de quelque Faculté. Docteur en Theologie. Docteur en Droit…, Docteur en Medecine

 À cette époque n’était donc appelé docteur en médecine que celui qui avait fait des études avancées (en médecine), des études « 3e cycle ».

 C’est donc dire qu’entre 1694 et aujourd’hui le terme docteur a pris du galon. De monosémique qu’il était au départ, il est avec le temps devenu bisémique. Soit. Mais depuis quand et surtout pourquoi?… Demandons-nous d’abord depuis quand. Nous aborderons le pourquoi dans le prochain billet.

A- « Depuis quand…?

Si l’on se donne la peine de lire attentivement la définition que les Immortels donnent du terme docteur dans les différentes éditions de leur dictionnaire, i.e. de 1694 à nos jours, on note des changements qui, comme nous allons le voir, ne sont pas anodins. « Tout est dans le détail », diront certains. « Le diable est dans les détails », diront plutôt ceux qui se réclament de Nietzsche.

Voyons donc ce qu’il en est.

C’est en 1835, dans la 6e édition de son dictionnaire, que l’Académie apporte les premiers changements à cette définition. Aux exemples habituels d’emploi du mot docteur (Docteur en théologie. Docteur en droit. Docteur en médecine), elle ajoute Docteur-médecin. Elle nous dit, sans le dire carrément, que docteur-médecin et docteur en médecine sont synonymes, puisqu’ils illustrent une seule et même acception : celui qui a complété ses études de 3e cycle (en médecine). Cet ajout en apparence anodin prendra toute son importance dans le prochain billet.

L’Académie y apporte également un autre changement, celui-là moins subtil, qui se lit comme suit :

« DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin. Consulter son docteur. Docteur, que pensez-vous de mon état? »

À remarquer que, dans ces deux derniers exemples, il n’est plus question de ce qu’est un docteur, mais bien de ce que fait ce docteur : il pratique la médecine. C’est dire que ce docteur n’a quelquefois rien à voir avec celui qui détient un diplôme de 3e cycle, car il n’est que médecin! C’est du moins ce que les mots disent.

Si les Immortels prennent soin d’ajouter l’adverbe quelquefois, c’est que cette façon de faire n’est pas courante. Quelques-uns seulement utilisent docteur au sens de médecin. Il y a là, me semble-t-il, un changement majeur qui s’amorce, changement qu’on peut formuler de deux façons différentes : 1- on commence à appeler docteur celui qui n’en est pas un, car tous les médecins de l’époque n’ont pas un doctorat (diplôme de 3e cycle); 2- on commence à appeler docteur celui qui pratique la médecine, alors que le droit de pratique vient avec l’obtention de la licence, degré qui est entre celui de bachelier et celui de docteur. Pour en savoir plus, consulter La vie médicale aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, de Paul Delaunay (Paris, 1935).

En 1935, donc un siècle plus tard, plus précisément dans la 8e édition de leur dictionnaire, les Immortels font ce qu’ils n’avaient pas fait dans le 6e édition. Ils y  définissent formellement ce qu’ils entendent par « docteur médecin (ou par ellipse, Docteur) : Celui qui professe la médecine et aussi la chirurgie, après avoir acquis le grade de docteur », docteur étant toujours, à l’époque, défini par ces mêmes Académiciens comme le titulaire d’un doctorat, ou diplôme de 3e cycle. Un « docteur qui soigne », c’est donc un médecin qui a poursuivi ses études jusqu’à l’obtention d’un vrai doctorat! C’est un médecin qui est, en plus, docteur (en médecine). On peut difficilement dire le contraire.

Ça, c’était 1935. Mais a-t-on, depuis lors, apporté d’autres modifications? Évidemment.

Dans l’édition courante du DAF (9e éd., 1985-…), la définition de docteur se présente maintenant comme suit :

  1. Anciennt. Celui qui enseignait une doctrine religieuse ou philosophique […]

  2. Personne qui est promue dans une université au grade le plus élevé.Docteur en droit. Docteur en médecine. Docteur ès lettres, ès sciences. Docteur en théologie, en droit canon. Elle est docteur en pharmacie.

  3. SpécialtDocteur en médecine ou, ellipt., docteur, personne titulaire du doctorat d’État en médecine. Consulter un docteur. Aller chez le docteur.

J’ai mis en rouge les changements que je juge pertinents.

En 2, les Académiciens enlèvent l’exemple Docteur en médecine. Auraient-ils enfin « réalisé » que cet exemple illustre mal l’acception qu’ils attribuent à ce mot? Autrement dit, qu’un docteur en médecine ne détient pas un doctorat, grade le plus élevé que décerne une faculté? Il semblerait bien que oui. Mieux vaut tard que jamais, pourrait-on dire. Mais ne nous réjouissons pas trop vite, car…

Pour compenser cette exérèse (comme disent les médecins), ils font de docteur en médecine une acception en soi. C’est l’acception 3. Ce faisant, les Académiciens semblent reconnaître formellement qu’un docteur en médecine n’est pas un vrai docteur; qu’il ne détient pas un doctorat, au sens propre du terme, à savoir un diplôme de 3e cycle. Mais là où ça se gâte, du moins selon moi, c’est quand ils ajoutent que le « docteur en médecine » est titulaire d’un doctorat d’État en médecine. Là, je ne les suis plus. Mais pas du tout.

Tous ceux qui ont un certain âge ou un âge certain (à vous de choisir) vous diront que, dans leur temps (pas si lointain), le doctorat d’État — qui n’a jamais existé au Québec — s’obtenait après le doctorat de 3e cycle. Selon l’Académie, ne pourrait donc être appelé docteur (en médecine) que celui qui détient à la fois un doctorat de 3e cycle et un doctorat d’État! OUF!…  Ne s’appelle pas docteur qui veut!, semble-t-il. La barre est de plus en plus haute.Ce qu’il est bardé de diplômes ce médecin que je consulte pour un problème de santé! Du moins, si l’on en croit les Académiciens. Mais pas le commun des mortels.

Pourquoi ont-ils ajouté doctorat d’État?… Seraient-ils à ce point déconnectés de la réalité? Ignoreraient-ils vraiment ce qu’est un doctorat d’État?  Ils n’avaient pourtant qu’à consulter leur propre dictionnaire. S’ils l’avaient fait, ils auraient vite compris qu’ils commettaient une bourde. Voyez par vous-mêmes ce qu’ils disent du terme doctorat :

« Grade de docteur. Doctorat d’État. Doctorat d’université. Doctorat de troisième cycle. Une thèse de doctorat. Doctorat ès lettres, ès sciences. Doctorat en droit. Spécialt. Diplôme nécessaire à l’exercice de la médecine et d’autres professions de santé, telles que la chirurgie dentaire, la médecine vétérinaire. »  (DAF, 9e éd., 1985-…)

Un docteur ne détient pas un doctorat d’État, quoi qu’en dise les Académiciens à l’entrée docteur. Ces derniers auraient-ils confondu doctorat d’État et diplôme d’État? Tout porte à le croire.

Devant un tel constat, force est de reconnaître que l’Académie n’est pas infaillible, que ce n’est pas parce qu’elle dit quelque chose que cela est nécessairement vrai. Pourtant sa principale fonction, d’après l’art. XXIV des Statuts de l’Académie, est bel et bien de :

« travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et la science1.»

1 « Article essentiel qui formule la raison d’être de l’Académie, lui prescrit sa mission et fonde son autorité. »

Bref, la confusion dans les termes dont nous venons de faire état aurait vu le jour en 1835. C’est en effet dans la 6e éd. de son dictionnaire que l’Académie consigne que docteur est quelquefois utilisé pour désigner un simple médecin, même si, à l’époque, docteur désigne celui qui détient un diplôme de troisième cycle. Puis le quelquefois disparaît… comme par enchantement! Et cette confusion dans les termes est encore là un siècle plus tard. On y définit toujours docteur (en médecine) comme le détenteur d’un doctorat (diplôme de 3e cycle). Ce ne sera que dans la 9e éd. de leur dictionnaire (1985-…) que les Immortels modifieront la définition de docteur. Ils y distinguent clairement le titulaire d’un vrai doctorat (diplôme de 3e cycle) de celui qui détient un doctorat en médecine. Mais ils ajoutent à la confusion en disant que ce dernier est titulaire d’un Doctorat d’État. Allez savoir pourquoi.

Pourtant, un dictionnaire ne devrait-il pas être le reflet de l’USAGE? C’est ce que j’ai toujours pensé, mais ce qu’on dit à propos de docteur, dans le DAF, m’amène à ne plus être aussi catégorique. Fort heureusement les dictionnaires courants sont nettement plus près à la réalité, moins déconnectés du vrai monde… Moins, mais pas absolument, comme nous le verrons bientôt.

 

Maurice Rouleau

P.-S. Dans un prochain billet, je vais tenter de comprendre pourquoi il y a eu, et qu’il y a toujours, confusion dans les termes, confusion à laquelle participent même les universités.

Advertisements
Cet article a été publié dans Choix des mots, Sens des mots. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Docteur  ou  Médecin (1 de 2)

  1. Richard dit :

    Article toujours aussi intéressant sur cette étrangeté de la langue française.
    Par contre Nietsche est un philosophe allemand dont la sonorité « che » de son nom s’orthographe « sche » en allemand 😉

    • rouleaum dit :

      J’ai fait une recherche sur Internet de Nietsche, et l’on m’a dirigé vers ce site où ce nom est orthographié de la façon dont je l’ai écrit.

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Nietzsche.

    • rouleaum dit :

      Ce matin, je relisais encore une fois votre commentaire, car je sentais que qqch n’allait pas, sans pour autant pouvoir mettre le doigt sur le problème.
      Mon esprit s’était attardé à l’absence du Z dans le nom que vous aviez écrit, alors que le problème soulevé concernait l’absence du S dans le nom que moi j’avais écrit. Vous aviez tout à fait raison.
      Mille excuses.
      Je viens de faire la correction.

  2. Nikole dit :

    Et Ph. D., ça veut dire quoi ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s