Étymologie de… dîner

 

Son étymologie est…

fiable ou non?

 

Si l’on vous demandait de donner l’étymologie du mot dîner, que diriez-vous? Je ne serais pas surpris que vous répondiez : « Je ne le sais pas, car l’étymologie n’est pas ma tasse de thé ». Et il n’y a pas aucune honte à cela. On ne peut pas tout savoir. Mais si l’on insistait, où tenteriez-vous de trouver la réponse? « Dans un traité d’étymologie », direz-vous. Soit. Mais ce n’est pas le genre d’ouvrage qui trône sur la table du salon ou qui traîne sur la table de nuit. Et si par hasard vous avez tel ouvrage , vous devrez sans doute le dépoussiérer avant de le consulter, car ce n’est pas le genre d’ouvrage que l’on utilise tous les jours. À moins que la connaissance de l’étymologie ne soit devenu pour vous un jeu, que vous jouez seul ou avec vos enfants! Alors, là, c’est différent.

À défaut d’avoir sous la main un tel ouvrage, où seriez-vous susceptible de trouver la réponse? Dans votre dictionnaire de langue?… Même s’il n’est pas dans la nature d’un dictionnaire courant de fournir ce genre d’information, le Petit Robert le fait de façon systématique depuis toujours, i.e. depuis 1967. Le Petit Larousse, lui, à l’occasion seulement.

Que nous disent donc ces dictionnaires?…

Que dîner vient de disjunare, verbe latin qui signifie rompre le jeûne ou cesser de jeûner (1). Voilà qui est pour le moins inattendu. Tout repas quel qu’il soit, le souper compris, ne rompt-il pas un jeûne? Un jeûne d’une durée variable, certes, mais tout de même un jeûne.

Devant l’unanimité des rédacteurs de ces ouvrages sur les origines de dîner,  aucun doute ne semble permis. L’étymologie fournie ne peut qu’être vraie, même si elle me paraît étonnante.

Étant donné que le jeûne le plus long est celui qui va du soir au matin, le sens de « rompre le jeûne » s’appliquerait mieux, me semble-t-il, au premier repas de la journée. Comment expliquer alors que ce « Repas qu’on fait le matin avant le disner » ait été appelé déjeuner (avant 1694, desjeuner quelquefois desjuner)?  D’où vient donc ce mot? Quel sens lui donne-t-on?

Les dictionnaires courants parlent, encore là, d’une même voix. Son étymon (mot attesté ou reconstitué, qui donne l’étymologie d’un autre mot) est disjunare (2). Exactement le même que celui attribué à dîner! La belle unanimité de ces dictionnaires nous force presque à les croire sur parole. Mais ne trouvez-vous toutefois pas étonnant que deux mots différents désignant deux réalités distinctes proviennent d’un seul et même étymon?… Moi, oui.

Et ce qui est encore plus étonnant, c’est ce qu’un correspondant vient de m’apprendre à propos du terme dîner. Son étymologie n’aurait rien à voir avec la rupture d’un jeûne! Ce terme viendrait, selon sa source (v. plus loin), du latin desinere, qui signifie « discontinuer son travail ». Voilà qui est fort intéressant! Et surtout très pertinent, même si l’on peut se demander comment s’est fait le passage de desinere à dîner. En effet, la journée de travail commençant au lever du jour, il faut obligatoirement « interrompre son travail » pour prendre son repas du midi. La logique le veut. Si l’étymon en question est bel et bien desinere, comment expliquer que les dictionnaires courants n’en sachent rien?… À moins qu’ils le sachent, mais n’en disent rien. Peut-être ont-ils, après analyse, rejeté cette hypothèse. Qui sait?…

Voyons ce qu’un dictionnaire de spécialité, le Dictionnaire étymologique de la langue française, d’Oscar Bloch et Walther von Wartburg (8e éd., 1989, 682 pages), dit de déjeuner :

 « Lat. pop. Disjejunare, devenu ensuite dejunare, propr. « rompre le jeune »… d’où prendre le premier repas de la journée. Au moyen âge le verbe présentait en outre aux formes non accentuées le radical disn– (avec un i mal éclairci), d’où est issu un deuxième verbe disner,  XIIe s., qui avait le même sens que déjeuner. Quand, par suite de changements dans les habitudes, le premier des deux principaux repas quotidiens a été reculé, à une époque qu’il est difficile de déterminer exactement [], la langue a réservé déjeuner pour un petit repas au lever et dîner pour le repas du milieu du jour. »

Si l’on en croit ces spécialistes, disner et desjeuner désignaient autrefois le même repas, celui du matin! Et ce sont les utilisateurs (l’USAGE) qui auraient pris l’habitude d’appeler déjeuner le premier repas de la journée et dîner celui du milieu du jour. Voilà de quoi accréditer l’étymologie fournie par les dictionnaires courants pour qui ces deux verbes ont le même étymon, mais des sens différents. La boucle est bouclée, diront certains. Mais le sceptique que je suis se demande si elle l’est vraiment.

Elle pourrait l’être à la condition que l’on rejette du revers de la main l’hypothèse que disner viendrait de desinere. Mais pour quelle raison l’ignorerions-nous? Ne mériterait-elle pas quelques considérations, compte tenu de la logique qui se cache derrière elle? Voyons voir.

D’où mon correspondant tient-il cette étymologie?

Sa source est le Dictionnaire étymologique de la langue française à l’usage de la jeunesse, ouvrage en deux tomes, rédigé par L. F. Jauffret et paru en 1798-1799, dans lequel (page 180, Tome premier) il est dit que le terme dîner désigne le « Repas qu’on fait au milieu du jour, autrefois disner, qui vient du latin desinere, discontinuer son travail ». Rien de plus.

Cette étymologie devrait, semble-t-il, rallier tout le monde. Peut-être…  mais j’ai quelques difficultés à l’admettre sans réserve. Aussi intéressante qu’elle puisse être, elle est trop inattendue pour ne pas être suspecte, à mes yeux.

Quelle crédibilité faut-il donc accorder à cette source, à cet auteur, à cet étymon?

  • Le titre de cet ouvrage indique clairement quel est le lectorat visé : la jeunesse. Chacune des entrées devrait donc y être formulée de façon concise et facilement compréhensible par un jeune. Ce dernier cherche une réponse précise, une réponse qui le satisfera. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il consulte son dictionnaire; il est certain, lui, d’y trouver la vérité (3). Et ce que Jauffret dit de l’origine de dîner ne peut que le combler. La réponse, très courte, ne laisse planer aucun doute : déjeuner vient de… et non viendrait de… Quant à savoir si cette information est crédible, c’est une autre histoire, que nous examinerons plus loin.
  • Son auteur, F. Jauffret, est avocat de formation. C’est par la force des choses qu’il abandonne la pratique du droit. Pour gagner sa croûte, il devient journaliste, vulgarisateur scientifique, anthropologue, fabuliste et aussi, à ses heures, étymologiste! Rien ne semble être au-dessus de ses forces. C’est un touche-à-tout, un Jack of all trades, comme on dit en anglais. Rien ne nous indique toutefois qu’il a fait des études particulières en langue, encore moins en étymologie. Ce serait donc un autodidacte. Il n’y a là rien à redire, sauf que son autorité en étymologie est mal assurée. Ce qu’il écrit ne serait-il que du repiquage d’autres ouvrages? Difficile à dire.

Au fait, qu’est-ce que Jauffret dit du terme déjeuner? Fait-il ce que font les dictionnaires courants, i.e. lui attribuer le même étymon qu’à dîner?… Surprise! Ce terme, tout comme souper, ne figure pas dans son dictionnaire. Comme si seule l’étymologie de dîner posait problème!…

  • Un ouvrage paru en 1798-1799. Voilà donc de cela près de 225 ans! Les connaissances en étymologie ont certainement, depuis lors, fait de grands progrès. Une source plus récente serait, j’imagine, plus crédible. Un ouvrage comme celui de Bloch et von Warthurg, par exemple. Cet ouvrage fait autorité en la matière; il en est rendu, en 1988, à sa 8e édition! Mais, nous l’avons vu ci-dessus, ce dernier ne dit absolument rien de desinere!… C’est à croire que cette hypothèse ne leur plaisait pas. Ou qu’ils n’en avaient jamais entendu parler! Ce qui me semble difficile à croire. Mais passons!
  • Dîner vient de desinere, qui signifie discontinuer son travail. Le sens attribué à l’étymon est, comme je l’ai dit précédemment, trop évident pour ne pas me paraître suspect. En effet, comment a-t-on pu jusqu’alors ignorer son existence? Pourquoi a-t-il fallu attendre l’arrivée d’un non-spécialiste pour que cet étymon soit enfin débusqué? Euh… Tout m’invite à fouiller un peu plus le sujet.

Je consulte donc le dictionnaire latin-français du philologue Félix Gaffiot.  J’y apprends que le verbe desino (desinere) signifie : laisser, cesser, mettre un terme à. Ce qui prend fin n’est toutefois pas précisé. Tout peut cesser d’être. À preuve, Gaffiot donne comme exemple mirari desino (Cicéron) « je cesse d’admirer »; desino in exemplis (Sénèque)  « je termine par des exemples ». Dire, comme le fait Jauffret, que ce verbe signifie interrompre son travail, c’est forcer la vérité, c’est en faire une interprétation… disons un tantinet intéressée. À moins qu’il ne l’ait repiquée d’une autre source. Desinere devient, entre ses mains, un verbe élastique, un verbe dont le sens varie, selon toute apparence, en fonctions de ses besoins. Ce qui, à mes yeux, est difficilement acceptable.

Bref, ce que Jauffret dit de dîner est, d’après moi, à prendre avec des pincettes.

Quel serait donc le véritable étymon de dîner?

Si dîner peut difficilement venir de disjunare (rompre le jeûne), étymon proposé par les dictionnaires courants ou encore par celui de Bloch et von Wartburg, ou de desinere (interrompre son travail), proposé par Jauffret, quel serait donc son véritable étymon? En supposant évidemment qu’on puisse lui mettre la main au collet. Je reprends donc ma chasse à l’étymon.

L’ouvrage le plus complet que j’ai pu trouver sur la question est le Dictionnaire d’étymologie française d’après les résultats de la science moderne, du philologue belge Auguste Scheler (1888, 3e éd.). Il y passe en revue 10 étymons qui ont déjà été proposés (4). Celui qu’il privilégie est decœnare, qui, après avoir emprunté les formes decenaredesnaredisnare, aurait donné le mot que l’on connaît aujourd’hui : dîner. Et ce n’est pas tout…

Scheler nous fait en plus la preuve – du moins le prétend-il –  que dîner et déjeuner ne proviennent pas d’un seul et même mot, contrairement à ce qu’en disent les dictionnaires courants. Selon lui,

« notre déjeuner actuel (anc. desjeüner), tout en coexistant avec desjuner et disner est autrement fait : il vient de des et de jeün et signifie :  » faire qu’on ne soit plus à jeun  » ».

C’est la cerise sur le sundae, comme on dit au Québec (sur le gâteau comme on dit ailleurs).

Mon objectif était de découvrir le véritable étymon du terme dîner. Car celui que nous donnent les dictionnaires courants (disjunare) ne me convainc réellement pas. Pas plus d’ailleurs que celui que mon correspondant m’a fait découvrir (desinere). Quant à celui que Scheler privilégie, à savoir, decœnare, sa transformation en dîner n’est pas évidente. Sans doute suis-je trop suspicieux. Mais je n’y puis rien; je suis ainsi fait.

Quel serait donc le véritable étymon de dîner?… Je dois donner ma langue au chat, car, malgré tous mes efforts, je n’ai rien pu trouver qui soit concluant. Plus je fouille, plus je m’y perds. Par exemple, Gilles Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française  [p. 479, tome premier], nous en propose quelques autres que Scheler ne mentionne même pas. On le fait dériver soit du latin diurnium, soit de l’allemand dischen ou encore de l’italien desinare. C’est ce dernier que privilégie Ménage.

Certains ouvrages auront beau dire de façon péremptoire que tel mot est l’étymon de dîner, il s’en trouvera d’autres qui, tout aussi péremptoirement, diront que c’est tel autre. Et comme vous avez pu le constater, ce ne sont pas les candidats qui manquent…

Qui croire, alors?… Je vous le demande. Moi, je ne le sais pas.

Maurice Rouleau

 

(1)  Étymologie de dîner

  • « étym. fin xie « prendre le repas du matin » ◊ latin populaire °disjunare « rompre le jeûne » (Le Petit Robert) :
  • « bas latin disjejunare, cesser de jeûner, devenu disjunare » (Le Petit Larousse)

(2)  Étymologie de déjeuner

  • « étym. desjeûner « rompre le jeûne » fin xiielatin populaire °disjunare, d’abord disjejunare » (Le Petit Robert) 
  • «  latin disjejunare, rompre le jeûne » (Le Petit Larousse)

(3)  Voir mon article « Mon rapport au dictionnaire »  (partie 1 et partie 2), paru dans l’Actualité terminologique.

(4)  Pour ceux que cela intéresserait, voici in extenso ce que Auguste Scheler dit de ce terme (p. 156) dans son dictionnaire :

DÎNER, anc. disner, disgner, cligner, it. desinare, disinare, prov. disnar, dirnar, dinar. Voici les étymologies diverses qui, à ma connaissance, ont été mises en avant sur ce mot. 1. grec δειπνεĩν devenu d’abord diner, puis, par l’épenthèse d’un s, disner.— 2. Dignare Domine,  » daigne, Seigneur! « , commencement d’une prière de table ; cette étymologie s’est surtout accréditée par l’orthographe digner. — 3. Decimare, manger à la dixième heure; on allègue pour justifier cette origine le vfr. noner, goùter, et quant à la permutation m-n, on pourrait au besoin s’appuyer de l’it. decina, dizaine, dérivé de decem4. Desinare, p. desinere, cesser de travailler. — 5. Dis-jejunare, donc le même original que celui de déjeuner. C’est l’opinion de Mahn. Enfin, 6. decœnare, d’où decenare, desnare, disnare ; pour la formation, cp. decima, desme, disme, dîme; L. buccina, it. busna; cp. surtout cecinus., primitif du vfr. cisne (cygne). La dernière étymologie, patronnée par Diez et Pott, est celle qui se recommande le plus parmi celles passées en revue jusqu’ici. Toutes les formes diverses citées plus haut s’en déduisent facilement, sans sortir des règles de la romanisation. Elle s’appuie surtout de l’existence, dans l’ancienne langue et dans les patois, d’un verbe analogue, signifiant goûter, faire collation; c’est reciner) aussi receigner, rechiner, rechigner, erchiner), qui dérive de re-cœnare (d’où BL. recinium, merenda). On rencontre encore en italien pusignare, faire un repas après le souper, qui est évidemment le L. post-cœnare. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la forme disnare est celle qui remonte le plus haut, l’s est par conséquent radical et essentiel ; on trouve au IXe siècle (Gloses du Vatican) : disnavi me ibi, disnasti te hodie; dans Papias on lit : jentare disnare dicitur vulgo. Le préfixe dans decœnare a la même valeur logique que dans devorare, depascere, etc. — Aux six étymologies consignées ci-dessus, il y en a quatre nouvelles à ajouter dans cette nouvelle édition, à savoir : 7. Storm (Rom., V, 177) admet un type *discœnare, calqué sur disjejunare, d’où discenare, dissenare, disinare, disnare. — 8. Suchier (Ztschr., I, 429) propose pour primitif discus, table, en moy. lat. = table à manger, d’où discinare, etc.—9. Rönsch (ib., 418) : escare, escinare, deescinare (cp. l’expression ail. ab-füttern), descinare, etc. — Toutes ces explications ont leur pour et leur contre. Voy. mon Anhang, au Dictionnaire de Diez, p. 717. — 10. En dernier lieu, Gaston Paris (Rom., VIII, 95) développe longuement l’équation disner dis + junare. Cette forme junare était usuelle en lat. populaire à côté de jejunare et a donné vfr. juner, qui n’est nullement une contraction de jeüner = jejunare. A côté de juner existait aussi desjuner (concurremment avec desjeüner), qui dans le principe, en se conjuguant, prenait dans les formes à terminaison accentuée le thème contracté disn. Ce phénomène verbal, bien connu des romanistes, a fait qu’il a subsisté dans la suite deux verbes distincts desjuner et disner, disant la même chose et dont l’un seul est parvenu aux temps modernes ; car il ne faut pas perdre de vue que notre déjeuner actuel (anc. desjeüner), tout en coexistant avec desjuner et disner (dont il était synonyme) est autrement fait : il vient de des et de jeün et signifie :  » faire qu’on ne soit plus à jeun « . L’étymologie exposée ici est on ne peut plus correcte dans ses moindres détails (Tobler l’a sanctionnée sans réserve); il ne restait plus que la signification foncière « déjeuner, prendre le premier repas * » à justifier. Or, G. Paris a démontré, par d’abondantes citations, que c’était bien là, et que c’est encore, dans beaucoup de patois, le sens vrai et exclusif du mot diner. D’ailleurs, déjà Papias (XIe siècle) porte : «jentare disnare dicitur « , et le proverbe suivant n’en fait pas moins foi : « Lever à six, dîner à neuf, souper à six, coucher à neuf, fait vivre d’ans nonante-neuf. » —Espérons que, par ce dernier avis, la cause est finalement jugée. – Il est encore digne de remarque que diner s’employait dans la langue d’oïl, avec l’acception active donner à dîner, et qu’on disait, au lieu de dîner, prendre son repas, se dîner (voy. la phrase latine citée plus hàut). Il en était de même de déjeuner. L’anc. forme digner p. disner est analogue à vfr. regne p. resne (rêne). — Dérivés du verbe dîner : dîner, subst.; dineur, dînette, dînée, après-dînée.

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