Docteur  ou  Médecin (2 de 3)

 

Are you a real doctor or just a Ph. D.?

(2)  

 

Quand j’ai commencé à fouiller ce problème, j’espérais trouver réponse à deux questions :

  • depuis quand utilise-t-on le terme docteur pour désigner un simple médecin?
  • pourquoi en est-on venu à lui attribuer ce sens?

Dans un précédent billet,  j’ai montré que c’est au début du XIXe siècle qu’on commence à utiliser ainsi ce terme. Du moins, si l’on en croit ce que l’Académie française en dit dans la 6e édition de son dictionnaire (DAF, 1835).

Avant 1835 – avant, parce qu’un dictionnaire est nécessairement en retard sur l’USAGE –, le terme docteur désigne essentiellement celui « Qui est promu dans une Université au plus haut degré de quelque Faculté ». En plus de docteur en théologie et docteur en droit, qui illustrent bien la définition, le DAF ajoute deux autres exemples : docteur en médecine et son synonyme docteur-médecin. À cette époque, un docteur en médecine, c’est donc un médecin qui a poursuivi ses études jusqu’à l’obtention d’un doctorat en la matière, tout comme ont dû le faire le docteur en théologie et le docteur en droit. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie.

L’Académie nous dit également, toujours en 1835, que « DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin ».

C’est la réponse que je cherchais. La réponse à ma première question.

Il me reste maintenant à trouver la réponse, si réponse il y a, à ma deuxième  question : pourquoi lui avoir attribué ce sens?

J’aimerais d’abord attirer votre attention sur la façon dont, en 1835, le dictionnaire de l’Académie (DAF) informe ses lecteurs du nouvel emploi de docteur : « DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin […] ». Vous ne pouvez pas ne pas avoir noté la présence des deux adverbes. Les Académiciens ne les ont pas mis là par inadvertance. Du moins, j’ose l’espérer. Ils doivent savoir qu’un adverbe est un mot invariable qui modifie un autre mot, dans ce cas-ci, un verbe.  Voyons l’incidence qu’a chacun d’eux sur le sens de cette courte phrase.

Quelquefois

Cet adverbe nous apprend que cette façon de dire n’est pas courante. Qu’elle ne fait pas encore partie des habitudes langagières des locuteurs francophones de l’époque. Seules quelques personnes l’utilisent ainsi. Mais qui sont ces personnes qui se permettent quelquefois une telle liberté? L’histoire ne le dit pas. Tout ce que le DAF nous dit, c’est que cet emploi est familier. Sans plus. – Nous reviendrons sur ce point. –  Chose certaine, cette façon de dire n’est peut-être qu’occasionnelle, mais elle a suffisamment de poids pour mériter une place dans le DAF! Le poids du nombre?… Certainement pas, sinon on n’aurait pas utilisé cet adverbe. Le poids de la supériorité, de l’autorité de ces quelques personnes?… L’histoire ne le dit pas, mais on peut toujours le penser.

Absolument

En 1835, l’Académie définit cet adverbe de la façon suivante : « En termes de Grammaire, Prendre, employer un mot absolumentEmployer sans complément un mot auquel il est plus ordinaire d’en donner un, ou qui est susceptible d’en avoir un ».

Les dictionnaires l’utilisent aussi dans ce sens. Par exemple, obéir, verbe transitif indirect, se construit, de nos jours, avec à (obéir à qqn), mais il peut s’employer sans son complément, i.e. Absolt, comme le fait Sartre dans la phrase suivante : « Il est toujours facile d’obéir, si l’on rêve de commander ». Chose importante à ne pas oublier, qu’il soit ou non accompagné de son complément, ce verbe a toujours le même sens : « Se soumettre aux ordres de quelqu’un, et les exécuter ».

Quand les Immortels nous disent : « DOCTEUR se dit quelquefois absolument… », ils nous signalent donc l’absence du complément qu’un francophone de l’époque s’attend à lire ou à entendre après docteur. Et ce qu’il s’attend à trouver c’est en médecine (s’il pense à docteur en médecine) ou médecin (s’il pense à docteur-médecin). C’est ce que la présence de cet adverbe nous dit. Ou plutôt, devrait nous dire. Je m’explique.

Il y a, dans « DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin », ou bien quelque chose qui m’échappe, ou bien quelque chose qui leur a échappé. Utilisé correctement, cet adverbe ne devrait-il pas nous faire comprendre que « docteur se dit absolument pour Docteur en médecine »? Mais une telle formulation est tellement redondante que absolument s’utilise généralement seul. Nul n’est besoin de préciser le mot manquant. Tous le connaissent, c’est celui que tout un chacun attend. Mais l’Académie, elle, se permet d’ajouter  pour Médecin. Ce faisant, la phrase devient bancale, car il y a contradiction dans les termes : le mot auquel il manque quelque chose n’a plus le même sens! Il en serait bien autrement si l’adverbe absolument n’y était pas. Voyez par vous-mêmes : Docteur se dit quelquefois pour Médecin. » Ainsi formulée, cette phrase nous dit que docteur est parfois utilisé non pas dans son sens originel (médecin qui a obtenu un doctorat), mais dans le sens, inhabituel, de simple médecin. Clairement, les Académiciens se sont emmêlé les pinceaux. Et de belle façon! Ils confondent emploi absolu et néologisme de sens. De la part d’Académiciens, ce n’est pas fort!

Cette nouvelle façon qu’avaient quelques personnes d’utiliser le terme docteur s’est généralisée au point que, de nos jours, elle fait partie de nos habitudes langagières. On s’est habitués à utiliser ainsi le titre de docteur sans se rendre compte que celui que l’on appelait de la sorte ne méritait pas ce titre, car il n’était pas titulaire d’un vrai doctorat.

Et c’est là que se pointe la seconde question qui me turlupine : Pourquoi avoir attribué à docteur un nouveau sens? Était-ce vraiment nécessaire? Ainsi posée, cette question soulève tout le problème de la néologie, non pas de forme,  mais bien, dans ce cas-ci, de sens.

Néologisme de sens

Pourquoi accorder un nouveau sens à un mot déjà existant? Pourquoi, par exemple, attribuer à bombe, en plus de son sens originel, le sens de Casquette hémisphérique des cavaliers ou encore de Atomiseur (aérosol)? Tout simplement parce que notre langue n’a pas le mot voulu pour désigner une nouvelle réalité, et que le locuteur ne juge pas utile d’en créer un (1). Soit. Mais, de toute évidence, tel n’est pas le cas ici. Le terme médecin existait déjà en 1835, année où l’on a commencé à attribuer à docteur le sens de médecin. En fait, il existait depuis déjà 200 ans! Alors…

Si ce n’est pas un manque de mot qui a mené à la création de ce néologisme (de sens) ni l’apparition d’une nouvelle réalité, il doit y avoir une autre motivation. Mais laquelle? Difficile à dire, car les dictionnaires n’en soufflent mot. À moins que cela ne soit dit à mots couverts… Voyons voir.

D’après le DAF de 1835 :

« DOCTEUR se dit quelquefois absolument pour Médecin. Consulter son docteur. Docteur, que pensez-vous de mon état? Ce sens et les deux suivants sont familiers. […] »

Que veulent dire les Académiciens d’alors par familier? Pour le savoir, il suffit de consulter leur propre dictionnaire :

Terme familier, expression familière, se disent aussi d’Un terme, d’une expression qui ne sont pas assez respectueux, eu égard aux personnes à qui ou devant qui l’on parle.

J’en comprends qu’un terme familier, c’est un terme qui s’emploie dans une conversation courante, entre connaissances, entre copains, pourrait-on dire, mais qu’on évite dans les relations avec ses supérieurs. Par exemple, il serait familier d’utiliser TU en s’adressant à son premier ministre. Ce serait lui manquer de respect. Mais cela ne le serait pas si je m’adresse à un ami.

Étant donné que l’exemple fourni par le DAF est : « Docteur, que pensez-vous de mon état? », que dois-je en conclure? Qu’à l’époque c’est la façon habituelle, familière (donc irrespectueuse) – c’est l’Académie qui le dit – de s’adresser à son médecin… Disait-on à cette époque : « Docteur, que penses-TU de mon état? »? J’en doute. Où se termine donc la familiarité à cette époque? Euh… Les Académiciens auraient-ils utilisé l’adjectif familier à mauvais escient? Rien ne leur est impossible. Rappelez-vous ce qu’ils ont fait avec absolument.

Je comprendrais qu’à l’époque un médecin dise à son patient : « Je vais consulter le docteur Untel à ce propos. » Comme ce dernier est un collègue du médecin traitant, la familiarité associée à une telle appellation s’expliquerait facilement. Et le docteur en question ne pourrait être qu’un médecin qui détient un doctorat.  – C’est ce que docteur signifiait à l’époque. – Je comprendrais également que le patient dise à ses parents, à ses amis, que son médecin traitant va discuter de son cas avec le docteur Untel. Il n’aurait fait alors que répéter ce que son médecin lui aurait dit. Sans se douter qu’il attribue au mot docteur un sens différent. Et le commun des mortels aurait pris l’habitude d’appeler docteur tout médecin

Autrement dit, le médecin utiliserait docteur de façon absolue (il sous-entend : docteur en médecine); le patient, pour sa part, lui attribue un nouveau sens (il sous-entend : médecin). Ainsi pourrait s’expliquer cette dérive sémantique. Tout cela n’est, vous l’aurez compris, que pure spéculation de ma part.

Pourquoi un médecin utiliserait-il le raccourci docteur plutôt que la forme longue docteur en médecine ou docteur-médecin? Autrement dit, pourquoi l’utiliserait-il absolument?

  • Serait-ce pour éviter un pléonasme? NON. De nos jours, on pourrait faire appel à une telle explication. Personne ne dit aujourd’hui docteur-médecin, parce que c’est redondant. Au même titre que l’est monter en haut. Monter suffit. Docteur aussi! Mais pas à cette époque-là.
  • Serait-ce alors par souci d’économie dans l’expression? Fort probablement. En effet, pourquoi, si l’on veut se faire comprendre de tous, utiliser plusieurs mots quand un seul suffit pour désigner une même réalité? Le verbiage n’a pas sa place dans une communication efficace! Pourquoi, par exemple, parler d’un « long siège, avec ou sans dossier, sur lequel plusieurs personnes peuvent s’asseoir », quand on peut dire la même chose en recourant à un seul mot : BANC? La question ne se pose même pas. Il en est de même dans le cas qui nous intéresse. Il est plus court de dire docteur que docteur en médecine ou docteur-médecin. Mais…

L’apposition dans docteur-médecin

N’aurait-il pas été préférable (ou plus conforme au fonctionnement de la langue) d’utiliser l’appellation médecindocteur plutôt que docteurmédecin, qui était, au dire des Immortels, synonyme de docteur en médecine?… Reformulons la question en termes plus généraux : comment fonctionne l’apposition en français? J’utilise le mot apposition, parce que médecin est bel et bien mis ici en apposition à docteur.

Pour en savoir plus sur le sujet, je consulte Le Bon Usage, de Maurice Grevisse (11e éd., 1980). Cette grammaire m’informe que :

L’apposition est un nom, ou un pronom, ou un infinitif, ou une proposition, qui se joint à un nom pour indiquer, comme le fait une épithète, une qualité de l’être ou de la chose dont il s’agit… L’apposition désigne toujours le même être, le même objet, le même fait ou la même idée que le nom qu’elle complète; elle est comparable à l’attribut, mais le verbe copule est absent. (# 341) 

L’apposition suit d’ordinaire le mot ou les mots qu’elle complète. (# 342)

On ne peut, me semble-t-il, être plus clair. D’ailleurs, à bien y penser, il n’y a là rien de bien nouveau. Ne dit-on pas couramment président-directeur général?… Personne ne s’aventurerait à dire directeur général-président. Ce sont deux fonctions qui, pour utiliser les termes de Grevisse, sont exercées par le même être. Cette construction s’explique fort simplement : la fonction de directeur général est secondaire (subordonnée, subalterne) à celle de président. Pour parler comme Grevisse, c’est une qualité de l’être. Grammaticalement parlant, directeur général joue le rôle d’un attribut sans copule (sans verbe être). C’est le président [qui est] directeur général. Et non, le directeur général [qui est] président. Et à ce titre, cet attribut suit le nom qu’il complète. Voilà ce que nous dit Grevisse. S’il en est ainsi, c’est qu’en français on détermine avant de qualifier (2). C’est la façon normale de faire. C’est la NORME, dira-t-on. Mais…

Mais si l’on applique le même raisonnement à docteur-médecin (avec ou sans trait d’union), force est de reconnaître que cette construction n’est pas normale. Qu’il y a quelque chose qui cloche. Rappelez-vous qu’avant 1835, docteur en médecine désigne « Celui qui est promu, dans une université, au plus haut degré de quelque faculté. » C’est donc un médecin qui devient docteur et non un docteur qui devient médecin. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le DAF. Alors quand un nom est accompagné d’une autre nom mis en apposition, le premier est un générique et le second un spécifique. Lequel de médecin ou de docteur est vraiment le générique? La question ne se pose même pas. C’est médecin, car un docteur en médecine est obligatoirement un médecin, mais un médecin n’est pas nécessairement un docteur en médecine. À cette époque, du moins. Si les Immortels avaient bien maîtrisé la notion d’apposition, ils auraient compris qu’ils mettaient la charrue avant les bœufs, qu’ils mettaient le spécifique avant le générique, que la construction normale devrait être médecin-docteur. Mais ils n’ont pas vu cette incongruité. Ou peut-être qu’ils n’ont pas voulu la voir. Qui sait? Et l’USAGE de cette construction anormale s’est par la suite imposé (3). N’y a-t-il pas meilleure garantie de bien parler que de s’en référer aux Académiciens, même quand ils errent?…

Fort heureusement pour nous, les Académiciens n’ont pas toujours été aussi inconséquents. Ils n’ont rien trouvé à redire à femme médecin : elle est femme avant d’être médecin. C’est toujours cela de gagné. Il faut dire qu’avant 1835 une femme médecin, ça n’existait pas. Les portes des facultés de médecine leur étaient interdites. Et ce, aussi bien en Europe qu’en Amérique (4). Alors la tentation d’admettre médecin femme ne pouvait empêcher les Académiciens de dormir en paix ni d’errer. – Leur vertu ne traduisait-elle qu’un manque de tentation!… – Est-il besoin de rappeler que si vous devez consulter un médecin spécialiste des yeux, vous consulterez un médecin ophtalmologiste. Et non pas un ophtalmologiste médecin. Et ce, parce qu’il est médecin avant d’être ophtalmologiste. Pourtant, dans le cas de docteur-médecin, l’USAGE en a voulu autrement.

Si l’on hésite à accepter comme explication la méprise des Académiciens sur ce qu’est une apposition, sur le fait qu’ils mettent le spécifique avant le générique – ce qui leur fait accepter docteur-médecin au lieu de médecin-docteur –, quelle autre explication pourrait être envisagée? S’agirait-il d’une apocope?…

D’une… quoi?

D’une apocope. Ah bon!… Apocope est le terme technique que la langue a créé pour désigner un phénomène assez courant, à savoir la disparition d’une ou plusieurs syllabes à la fin d’un mot (5). Pensez seulement à automobile, baccalauréat, camelote, cinéma, dactylographie, décaféiné, discothèque, homosexuel, météorologie, technologique, transatlantique, etc.  Phénomène qui n’intéresse pas que les noms communs. Même les noms propres y passent. Pensez à Paul-André qui devient P.-A.; Thomas qui devient Tom; Matthieu, ou Matthew, qui se transforme en Matt; Yanouchka, en Yanou, etc. Tout comme M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, vous recourrez régulièrement à des mots construits par apocope. Ignorer ce mot ne fait pas de vous une personne au vocabulaire réduit. Ce terme n’est en fait utile que si l’on veut parler du fonctionnement de la langue et non de l’utilisation que vous et moi en faisons couramment. Si je l’utilise ici, c’est qu’il m’évite de recourir à une périphrase.

Se pourrait-il que docteur-médecin soit devenu tout simplement docteur par apocope? Difficilement démontrable.

Mais peu importe le mécanisme qui a fait qu’on a utilisé docteur pour désigner un simple médecin, l’USAGE, lui, s’est établi.

Un USAGE aveugle?…

Cet USAGE n’est toutefois pas aveugle au point d’ignorer totalement cette incongruité. Il ne fait que la masquer. Je m’explique.

Pour éviter d’avoir à admettre qu’on a fait fausse route en appelant docteur celui qui ne l’est pas – il ne détient pas de vrai doctorat –, on a cherché un moyen d’éviter de perdre la face. Et quelle meilleure façon de corriger une incongruité que d’en rajouter une! Comme si deux erreurs se transformaient systématiquement en vérité! Au même titre qu’en mathématiques deux négatifs donnent un positif ( 2 x3 = + 6).

La logique voudrait pourtant qu’on appelle docteur celui qui détient un doctorat. Soit. Mais comme votre docteur n’a pas fait d’études de troisième cycle, il a fallu, pour justifier le titre qu’on lui attribue, lui en créer un, sur mesure. On a donc créé le doctorat de premier cycle! Il fallait le faire, n’est-ce pas? Qu’il y ait contradiction dans les termes (doctorat et premier cycle) ne semble pas peser lourd dans la balance. Ce nouveau diplôme (créé je ne sais quand, par je ne sais qui) vient s’ajouter aux trois autres doctorats connus (6).

La dérive sémantique, qui fait dire à docteur autre chose que ce que le mot devrait, s’est étendue : on fait subir le même sort à doctorat. C’est ce qu’on appelle être conséquent dans son inconséquence… Mais je douterais fort que cette inconséquence aille jusqu’à faire apparaître un baccalauréat de troisième cycle. Avoir un baccalauréat, c’est plutôt banal; avoir un doctorat, c’est autre chose.

Question de prestige?

Pourquoi a-t-on pris l’habitude d’appeler docteur celui qui n’en est pas un? Dire, comme je l’ai lu récemment, que, dans certains pays, ce titre est octroyé par courtoisie et habitude sociale aux médecins (Source),  n’est pas une réponse. C’est un constat. Rien de plus. Ce que je cherche à savoir, tout comme mon correspondant d’ailleurs, c’est pourquoi les gens ont, pour ainsi dire, pris l’habitude de manifester de la courtoisie envers les médecins. Et envers eux, seulement. Serait-ce en raison du prestige associé au titre de docteur? La question se pose. Et si tel est le cas, qui en est l’initiateur? Le médecin ou le patient? Nulle part il n’en est fait mention.

Au début du XIXe siècle, quand on a commencé à donner du « docteur » à un simple médecin, ce dernier s’est-il opposé à ce qu’on lui attribue ce titre, qu’il ne méritait pas? L’histoire ne le dit pas. Il savait pourtant ce qu’était un doctorat, lui qui n’avait pas étudié assez longtemps pour en obtenir un… Mais, se faire appeler docteur est, qu’on le veuille ou non, plus prestigieux que se faire appeler Monsieur, appellation réservée au commun des mortels. Son ego s’en trouvait flatté. Pourquoi s’y opposer alors?… Je suis en train de spéculer, vous l’aurez deviné.

Ouvrons une parenthèse.

Je me rappelle encore les yeux rieurs de mes parents quand je leur ai dit que j’envisageais de m’inscrire à la faculté de médecine; et leur triste mine quand je leur ai appris que j’avais finalement choisi d’aller en sciences… À l’époque, dans la société québécoise, il y avait deux classes : le peuple et l’élite. Et l’élite était formée de médecins, d’avocats, de notaires… et de curés! Se faire appeler docteur (Dr), maître (Me) ou encore M. le curé plaçait le titulaire dans une catégorie à part. Tous vous reconnaissaient comme faisant partie de la « crème de la société », formule très en vogue à l’époque, formule qui, fort heureusement, n’a plus cours.

En choisissant la faculté des sciences, je venais de me condamner à ne pas faire partie de la « crème de la société », ce que mes parents avaient toujours souhaité pour moi. À moins que ce ne soit, tacitement, « pour eux-mêmes ». L’histoire ne le dit pas.

Fermons la parenthèse.

On aurait pu ne pas déroger à la pratique qui veut que celui qui, après des études de premier cycle, a acquis les compétences voulues pour exercer sa profession, se voie décerner un diplôme de bachelier, comme cela est le cas, par exemple, pour un avocat ou un pharmacien. Il n’y a rien de déshonorant à cela. Ces derniers n’en sont pas moins appréciés pour autant. Mais on ne l’a pas fait. Sans doute ne voulait-on pas contrecarrer l’USAGE!…  L’usage qui voulait que l’on appelle docteur celui qui avait l’équivalent d’un baccalauréat… en médecine!

Le prestige associé à ce titre se perçoit d’ailleurs à la réaction des médecins quand ils voient qu’un détenteur d’un vrai doctorat se fait appeler « docteur ». Comme si ce titre leur est réservé!

D’où leur vient donc cette certitude?… L’Office des professions y serait-il pour quelque chose?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)    Il peut arriver qu’un nouveau mot fasse son apparition dans la langue sans raison apparente, sans besoin réel. Je pense à challenge, anglicisme, qui, en Europe, sert à désigner soit une compétition (un challenge de rugby), soit un défi (un challenge à relever).

Comme pour s’excuser d’admettre cet anglicisme dans sa nomenclature, le Petit Robert nous dit que ce mot n’est pas un véritable anglicisme. Il est emprunté à l’ancien français chalenge « débat, chicane ». D’où la « Recommandation officielle : chalenge, défi », que mentionne ce dictionnaire.

Par ancien français, il faut comprendre le français qui se parlait avant 1606, car aucun des Dictionnaires d’autrefois ne mentionne ce mot. On le trouve par contre dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy (tome 2, p. 40).

C’est se donner beaucoup de peine, me semble-t-il, pour justifier cet emprunt, dont le besoin réel ne se faisait aucunement sentir, défi et compétition faisant déjà très bien l’affaire. Mais passons.

(2)   En français, on détermine avant de qualifier. C’est la raison pour laquelle il faut dire « élection présidentielle truquée » et non pas « élection truquée présidentielle ». Ou  « président américain imprévisible » et non « président imprévisible américain ». Ces exemples m’ont-ils été inspirés par l’actualité et/ou par la grammaire?… Je vous laisse deviner.

(3)  Mettre la charrue avant les bœufs n’est pas normal, mais cela se rencontre à l’occasion. Pensez seulement à CIO, Comité international olympique (Voir ICI.)  La construction normale, celle où l’on détermine avant de qualifier, devrait être COI (Comité olympique international), car le comité est olympique avant d’être international. D’ailleurs ne dit-on pas Comité olympique canadien? Tout comme on dit Comité olympique algérien, Comité olympique françaisComité olympique allemand.  Mais l’USAGE en a voulu autrement dans le cas de CIO. Et ce sigle est tellement bien implanté dans les habitudes langagières qu’il est là pour y demeurer. Nous n’avons qu’à mémoriser cette incongruité. Cette autre, devrais-je dire.

(4)  En France, c’est en 1875 qu’une université a, pour la première fois, octroyé le diplôme de docteur en médecine à une femme (Source);  En Suisse, c’est en 1874 (Source).

Aux États-Unis, c’est en 1849 (Source); au Canada, en 1883 (Source); au Québec, en 1900 (Source).

(5)  En langue, il n’y a pas que la fin d’un mot qui puisse être escamotée. Le début peut aussi l’être. On parle alors d’APHÉRÈSE. En voici quelques exemples :  omnibus, barbichon, autocar, locomotrice.

(6)  Avant l’apparition du doctorat de premier cycle (dit parfois « professionnel » ou « d’exercice ») dont l’obtention n’est pas liée à un travail de recherche mais à l’aboutissement d’un premier cycle de formation universitaire, qui conduit à l’exercice d’une profession, dans le domaine de la santé, il y avait 3 types de doctorat :

  • Le doctorat (dit parfois « de recherche ») : qui est l’aboutissement d’un travail de recherche scientifique original, suivi de la rédaction d’une thèse et de sa soutenance devant un jury académique. Dans certaines universités, on décerne plutôt un Ph.D. (Philosophiae Doctor).
  • Le doctorat d’État: qui est conféré à la suite de la réalisation de plusieurs travaux de recherches au cours d’une carrière de chercheur (diplôme qui n’existe pas au Québec; qui n’existerait apparemment plus en France).
  • Le doctorat honoris causa (dit parfois « honorifique ») : qui est décerné par une université ou une faculté à une personnalité éminente, en reconnaissance de sa contribution dans un domaine particulier de l’activité humaine.

 

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13 commentaires pour Docteur  ou  Médecin (2 de 3)

  1. Mazeron dit :

    Le roman d’Anthony Burgess « Le Docteur est malade » résonne avec votre article. Dans ce livre, un docteur en linguistique (donc un vrai docteur, si l’on peut dire), désemparé par sa maladie, essaie d’être enfin pris au sérieux par ses médecins (ou ses docteurs ?) en faisant valoir son diplôme. Mais cette tentative est vaine.

    • rouleaum dit :

      Merci beaucoup de cette information.

      Voilà un roman qu’auraient intérêt à lire tous ceux qui sont intéressés à cette dérive sémantique.

  2. Marcovic Myckaël dit :

    Bonjour M. Rouleau, « se voie décerner » ? « par contre » ? et pourquoi pas par pour ? Sinon, j’apprécie toujours autant vos articles. Il n’y a vraiment que les estrangers pour défendre autant la langue françoise. 😉 >

    • rouleaum dit :

      J’imagine que vous auriez préféré lire « se voit décerner ». Je me suis posé la même question en rédigeant ce blogue. Quand un tel problème se pose, je trouve toujours un moyen détourné pour y répondre. Dans ce cas-ci, je l’ai résolu en remplaçant ce verbe par recevoir qui fait au subjonctif : qu’il reçoive (indicatif : il reçoit). Comme le subjonctif me semblait tout naturel, j’ai mis « qu’il se voie décerner ». Peut-être ai-je eu tort.

      Pour ce qui est de « par contre », là, j’ai quelques difficultés à m’expliquer votre interrogation. Peut-être êtes-vous de ceux qui, selon le Petit Robert, en critiquent l’emploi : Loc. adv. (parfois critiqué) PAR CONTRE : au contraire, en revanche. ➙ mais. Le magasin est assez exigu, par contre il est bien situé (cf. En compensation).
      Le Larousse en ligne, lui (ou par contre) ne porte aucun jugement de valeur sur cette construction.

      Pour ce qui est de « pourquoi pas par pour », là, je donne ma langue au chat.

      Juste pour vous taquiner, pour être en harmonie avec les graphies estrangers et françoise que vous utilisez, je me serais attendu à voir defendre et non défendre. L’accent n’est en fait apparu qu’à la fin du XVIIIe siècle.

  3. Anne dit :

    Je doute que l’on ait donné du « docteur » à des médecins qui n’en étaient pas, personnellement. L’origine du raccourci « docteur » pour « médecin » est peut-être à chercher du côté d’une réglementation de la profession qui aurait exigé un doctorat. Je ne connais pas l’histoire de la profession, mais autant que je sache, en France, la soutenance d’une thèse de doctorat est la dernière étape de la formation des médecins.

    • rouleaum dit :

      Tout dépend du sens que l’on donne aux mots. Et du moment, dans l’histoire, où ces sens sont apparus. Le doctorat que l’on donne au médecin, après des études de premier cycle, date de quand exactement?
      Et la thèse, dont vous faites état, est-elle de même niveau que la thèse défendue par un doctorant? Je me rappelle une thèse soumise, à Alfort – si ma mémoire ne me joue pas de vilains tours -, qui avait pour sujet les animaux comme éléments architecturaux des cathédrales. On appellait cela une thèse soumise pour l’obtention d’un doctorat en médecine vétérinaire!!!

  4. Mireille Pilotto dit :

    Étant rédactrice-réviseure professionnelle, je lis vos articles avec grand intérêt. Dans celui sur les faux docteurs — entendre, nos médecins, y compris ceux qui sont devenus politiciens… –, j’ai toutefois eu la surprise de relever deux erreurs :
    1. Une contradiction entre l’explication dans le texte et celle dans la note de bas de page, qu’heureusement vous contredisez (pourquoi pas « contredites » ? sujet potentiel d’une autre chronique !) par un exemple correct :
    S’il en est ainsi, c’est qu’en français on détermine avant de qualifier (2). C’est la façon normale de faire. […]
    (2) En français, on qualifie avant de déterminer. C’est la raison pour laquelle il faut dire « élection présidentielle truquée » et non pas « élection truquée présidentielle ».
    2. Un infinitif fautif : En choisissant la faculté des sciences, je venais de me condamner à ne pas faire partie de la « crème de la société », ce que mes parents avaient toujours souhaiter pour moi. Vous vouliez écrire souhaité, bien entendu.
    C’est tout, pour le reste l’explication est limpide. Bravo pour votre esprit linguistique inquisiteur et tenace !

  5. Bonjour Monsieur Rouleau. Vos deux chroniques sur cette question (et j’attends l’autre avec impatience) ne pouvaient pas mieux tomber dans mon cas. Je viens d’annoncer sur LinkedIn, la programmation de Tradinter, complétée par deux capsules vidéos (vous pouvez les visulasiser à tradinter.org). Je m’y présente en utilisant le titre de Docteure étant donné que je suis titulaire d’un doctorat en linguistique. J’ai eu droit à des commentaires d’une professeure en traduction, qui jugeait que je commettais un impair.

    • rouleaum dit :

      Il m’est bien difficile de répondre à cette question, car, comme je l’ai mentionné dans ce billet, j’ignorais jusqu’à tout récemment cette distinction entre feu et défunt.
      Ce qu’il y a de particulier dans l’extrait de l’état civil auquel vous faites référence, c’est que les deux adjectifs s’y trouvent presque juxtaposés, appliqués à deux personnes différentes. Cela me porte à croire que la distinction est ici faite.

      Il serait donc correct, sans garantie toutefois, de dire que Madame est morte avant Monsieur. Sans plus. Depuis combien de temps? Impossible de le savoir.

      Maurice Rouleau

  6. Drovicha dit :

    Rédactrice-réviseure !
    Docteure !
    Professeure !
    Mesdames, pour rester logiques et fermes sur vos principes, il ne manque plus que vous disiez et écriviez « traducteure » et « rédacteure-réviseure ».
    Allez, juste un dernier petit effort pour le bien de notre langue.

    • rouleaum dit :

      Je saisis mal le sens de votre intervention.

      Dois-je y voir de l’ironie, du sarcasme?

      Préconisez-vous la forme traducteure en remplacement de traductrice? Et rédacteure au lieu de rédactrice?
      Votre suggestion concerne-t-elle tous les mots en -teur qui font au féminin -trice? Si tel est bien le cas, j’apprécierais lire une argumentation, un peu plus élaborée. Et non seulement une formulation lapidaire.

      Et ce changement que vous semblez proposer serait pour le « bien de notre langue »!

      Qu’entendez-vous par « le bien » de notre langue? Ce qui vous plaît? Ce qui ne vous plaît pas irait contre la langue?…

      J’aimerais bien comprendre.

  7. Drovicha dit :

    Un peu que je me moque !
    Quand je lis que la rédactrice-réviseuse se dit « rédactrice-réviseure » (sic), je lui suggère implicitement d’aller jusqu’au bout, et de se dire rédacteure-réviseure.
    Même raisonnement, mais destiné à une autre commentatrice, « docteure » (sic) en linguistique, pour « traducteure ».

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