Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

 

Dans ma jeunesse, j’ai été, comme tout bon francophone, soumis assidûment à l’épreuve de la dictée. Ce test permettait à l’instituteur de vérifier qu’il n’avait pas failli à sa tâche, qu’il avait bel et bien appris à ses élèves à écrire sans faire de fautes. Par ricochet, ce test permettait à l’élève de constater qu’il faisait des progrès en français, qu’il faisait de moins en moins de fautes quand il écrivait. Donc un test doublement utile…

Puis… cette pratique est, pour ainsi dire, tombée un peu en désuétude.

Fort heureusement, elle a, diront certains, regagné ses lettres de noblesse. Du moins, durant un certain temps. Et ce, grâce principalement à Bernard Pivot. Qui ne se rappelle pas de ses fameuses dictées, télévisées, qui en ont fait baver plus d’un de 1985 à 2005? Malgré cela, le grand public en raffolait. Et ceux qui remportaient la palme se voyaient portés aux nues. Ils le méritaient, car ils s’étaient donné tant de mal pour mémoriser toutes les bizarreries de la langue, et ce, bêtement. — Je vous laisse choisir le sens à donner à cet adverbe : 1) d’une manière bête, stupide; 2) tout simplement. Mais passons! —  N’allez pas penser que Pivot est celui qui a créé ce genre d’épreuve. Que non! Il y a un avant, un pendant et un après Pivot. (1)

S’il en est ainsi, c’est qu’en français l’orthographe est, et a toujours été, « une véritable religion d’État ». François de Closets a même sous-titré son ouvrage Zéro faute (Éditions Mille et une nuits, 2009) : L’orthographe, une passion française. D’autres, moins révérencieux, n’hésiteraient pas à la qualifier d’obsession française. Mais passons!

Je disais donc que, dans ma tendre enfance, apprendre à écrire correctement faisait partie de la routine pédagogique. Encore aujourd’hui, mais de façon bien différente. Et le terme pour désigner la bonne façon d’écrire un mot, celui que l’instituteur utilisait et utilise toujours, c’est ORTHOGRAPHE. On nous apprenait donc l’orthographe en nous faisant faire des dictées.

Au primaire, nous sommes trop jeunes pour contester quoi que ce soit. Nous n’avons pas encore développé notre esprit critique. Nous sommes, pour ainsi dire, de vraies éponges. Nous absorbons tout ce qu’on nous enseigne sans nous poser de questions, trop heureux d’augmenter nos connaissances. Et, par la suite, de faire preuve auprès des autres d’un certain savoir. D’ailleurs nous allons à l’école pour apprendre et non pour contester.

Le questionnement ne vient que plus tard. Chez certains, il ne vient jamais, car la langue n’est pour eux qu’un simple outil et non un objet de réflexion. Mais ceux qui voudraient bien s’y adonner – ils sont de plus en plus rares, car l’étude du latin et du grec ne fait plus partie des matières enseignées – ne manquent pas de remarquer la présence (ou la persistance, c’est selon) de nombreuses bizarreries. Je vais dans ce billet m’attarder à quelques-unes d’entre elles.

 ORTHOGRAPHE

Voyons ce que le Petit Robert nous dit de ce mot :

Orthographe : (étym. 1529; ortografie xiiielatin orthographia, mot grec; cf. ortho- et -graphie)  « Manière d’écrire un mot qui est considérée comme la seule correcte ».

On peut difficilement être plus clair : ce mot a été emprunté au latin qui l’avait lui-même emprunté au grec [du grec ὀρθόϛ (droit, correct) et γραφειν (écrire)].

Ce dictionnaire nous en dit même plus : au XIIIe s., ce mot s’écrivait ortografie (sans h et sans ph). Étonnant, n’est-ce pas?… Pas vraiment, diront ceux pour qui la langue française n’est qu’une boîte à surprises (comprendre : truffée d’exceptions).

On renvoie ensuite le lecteur à chacun des éléments constitutifs de ce mot : « cf. ortho- et -graphie ». Là, il n’y a rien d’étonnant. Personne de nos jours n’écrirait graphie avec un f ni ortho sans h. Que je sache, du moins. Mais me faire dire d’aller voir ces deux éléments de formation quand on vient de me dire que ce mot s’écrivait ortografie me surprend un peu. Un peu?… NON. Mes méninges s’affolent. De nombreuses questions tourbillonnent dans ma tête.

  1. Pourquoi le mot latin orthographia, une fois admis dans la langue (i.e. en ancien français), a-t-il perdu — apparemment au XIIIe siècle — son premier h et converti son ph en f?
  2. Pourquoi ortografie a-t-il, plus tard, récupéré sa forme d’origine, autrement dit celle qu’avait son étymon latin? [Étymon = Toute forme attestée ou reconstituée dont on fait dériver un mot.]
  3. À quelle époque orthographie a-t-il perdu son i pour devenir orthographe, tout en désignant la même réalité?
  4. Est-ce que cette transformation a sonné le glas de orthographie? Autrement dit, est-ce que orthographie est disparu à jamais de la langue française?
  5. À l’entrée orthographe, le Petit Robert nous dit que le « trouble d’acquisition de l’orthographe» s’appelle dysorthographie. Ce mot viendrait donc, selon toute apparence, de dys– et de –orthographie. Est-ce possible?

Comme une question en appelle souvent une autre…

  1. Comment expliquer que le Petit Robert, depuis toujours, définisse ainsi le mot dictée : « Exercice scolaire consistant en un texte lu par l’enseignant et que les élèves s’efforcent d’écrire avec l’orthographe correcte »? Existerait-il l vraiment une mauvaise façon d’écrire correctement?… (2)
  1. Pourquoi, au lieu d’orthographe, ne pas utiliser graphie étant donné que ce mot désigne la « manière dont un mot est écrit », sans plus? On serait alors en droit de la qualifier de bonne ou de mauvaise, de correcte ou d’incorrecte. Et ce, sans choquer l’« entendement » de qui que ce soit.

Vous avez pu le constater, l’utilisation des termes orthographe, orthographie, dysorthographie et graphie soulève, chez moi du moins, de nombreuses questions. Nous allons donc essayer de nous y retrouver. Dans la mesure du possible, évidemment. Pour ce faire, il faut remonter dans le temps. Et surtout s’assurer que les faits et arguments présentés tiennent la route. Sinon, on bâtit sur des sables mouvants.

Le mot ortografie existait-il vraiment au XIIIe siècle?

C’est du moins ce que nous dit le Petit Robert. Pour m’en assurer – je suis né Thomas et mourrai Thomas –, je vérifie si le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de Fréderic Godefroy, l’atteste. Effectivement, on y trouve ortografie. Mais ce que ne dit pas le Petit Robert – et qu’il aurait peut-être dû dire –, c’est que la graphie de ce mot  n’était pas à cette époque clairement établie. Le Petit Robert aurait tout aussi bien pu choisir orthographie, orthografie ou encore ortographie, autres formes relevées par F. Godefroy. Avec le sens que l’on donne de nos jours à orthographe. Mais, pour une raison inconnue et surprenante, il a privilégié ortografie!

Fait à signaler : le mot orthographe, quelle que soit sa forme, n’a pas été relevé par Godedroy. Ce ne sera que beaucoup plus tard que ce mot apparaîtra dans la langue. En fait, ce serait, d’après mes recherches, au XVIIe siècle. Autrement dit, deux siècles plus tard.

Pourquoi une telle variété de forme?

À cette époque, l’instruction n’était pas de rigueur. Encore moins les dictées. Du moins je le présume. Les gens écrivaient donc au meilleur de leurs connaissances. Aujourd’hui certains diraient, avec mépris, qu’ils écrivaient au son. Comme si « écrire au son » était péché! Ceux-là ne se sont certainement jamais demandé qui, de l’orthographe ou de la prononciation, a vu le jour en premier. Ni ce qu’en disent les Académiciens d’aujourd’hui quand ils parlent de la raison d’être de leur institution. Voyez par vous-mêmes :

La première édition de ce Dictionnaire (1694) répond à la mission fixée à l’Académie et témoigne d’un souci de compromis entre l’« ancienne orthographe », influencée par l’étymologie, et une orthographe fondée sur la parole et la prononciation, que prônent les réformateurs du temps.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie.

L’Académie française viendra mettre de l’ordre dans tout cela. Du moins, le souhaitait-on. (Voir ICI.) Mais l’ortografe a dû prendre son mal en patience : l’Académie française ne sera fondée par Richelieu que deux siècles plus tard, plus précisément en 1635.

Ouvrons ici une parenthèse.

Le mot latin orthographia a, au XIIIe s., nous dit le Robert, perdu son premier h et converti son ph en ?       Orthographia       ortografie!

Cette transformation n’est pas sans me rappeler que la Nouvelle Orthographe a, en 1990, réservé le même sort à nénuphar. Il faut dorénavant l’écrire nénufar (Voir ICI). La raison en est fort simple, nous disent les régents : seuls les mots d’origine grecque ont le droit de s’écrire avec ph, et nénufar n’a rien de grec. Soit. Mais ortho et graphia ne sont-ils pas, eux, d’origine grecque [ὀρθόϛ (ortho-) et γραφειν (graphein)]? Alors pourquoi avoir écrit ortografie?… Autres temps, autres mœurs, diront les uns. Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, diront les autres.

Fermons la parenthèse.

Qu’en dit alors l’Académie?

Dans la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF), parue en 1694, orthographie brille par son absence. Il en est de même de toute autre forme sous laquelle ce mot existait en ancien français. Comme si orthographie, ou ses « bessons », ne s’utilisait pas, ou ne s’utilisait plus! C’est du moins ce qu’on pourrait penser.

Pourtant, les Immortels consignent, dans ce même dictionnaire, le verbe orthographier avec le sens que tout un chacun lui attribuerait sans hésitation : « Escrire les mots correctement. Il a appris à orthographier. il orthographie bien. comment orthographiez-vous ce mot-là? »

Si orthographier désigne l’action d’écrire correctement, quel est donc le substantif correspondant, celui qui désigne « la manière d’écrire les mots correctement »? Cela ne devrait-il pas être pas orthographie? C’est ce qu’en conclurait tout être normalement constitué. Il pourrait appeler à la barre plusieurs témoins. Pensez aux substantifs correspondant** aux verbes suivants**  : calligraphier, cartographier, cinématographier, dactylographier, photographier, radiographier, sténographier, télégraphier, typographier… Tous ces substantifs se terminent par –graphie. Tous, sauf celui correspondant au verbe orthographier. Le substantif « officiel » de ce dernier, c’est orthographe. Pas orthographie.

** (Pour la distinction entre participe présent et adjectif verbal, voir ICI)

Cette exception, est-elle le fait des Académiciens? Autrement dit, est-ce que ce sont eux qui en ont décidé ainsi ou n’ont-ils fait que consigner l’USAGE? Pour le savoir, il me faudrait pouvoir consulter des ouvrages publiés bien avant 1694, ce qui n’est pas une mince tâche.

La source la plus ancienne que j’ai sous la main, c’est le dictionnaire de Jean Nicot, « Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne », publié en 1606.  Cet ouvrage ne mentionne pas ce mot.  Tout comme l’ouvrage de Dominique Bouhours « Doutes sur la langue française », publié en 1674.

En 1680, par contre, César-Pierre Richelet l’inclut dans son dictionnaire, mais il l’écrit ortographe, tout en le définissant comme il se doit :

Art d’écrire les mots correctement. [Une bonne ortographe. Aprendre l’ortographe. Savoir l’ortographe (3). Vaugelas Remarques. »

Sa façon d’écrire ce mot respecte-t-elle l’USAGE? Nous n’avons aucune raison d’en douter, d’autant plus qu’il s’en réfère à Vaugelas, une autorité en la matière, un membre de l’Académie française. Qui oserait alors prétendre le contraire? Et conséquent avec lui-même, Richelet utilise le même préfixe orto– pour former le verbe, qu’il nous présente en deux graphies : 1) celle qui est attendue, ortographer; 2) celle qui est inattendue mais qui va s’imposer, ortographier. Voyez par vous-mêmes ce qu’il en dit:

ORTOGRAPHIER, ORTOGRAPHER. Il faut dire ortographier et non ortographer, Vaugelas, Remarques. C’est écrire correctement & ne pas manquer à l’ortographe. [Ortographier un mot comme il faut.]

Ici encore, Richelet fait appel à Vaugelas. Donc, en apparence, rien à redire. Mais à y regarder de près, tel n’est pas le cas. Il emprunte à Vaugelas uniquement ce qui lui convient, c’est-à-dire le dernier élément de formation, -graphier. Pour ce qui est du premier, il en fait à sa tête. Voyez ce que Vaugelas a réellement écrit dans ses Remarques sur la langue française, en 1647 :

Quoy qu’en Grec et en Latin, on die orthographia, nous disons pourtant orthographe, et quoy que nous disions orthographe, nous ne laissons pas de dire orthographier, et non orthographer. Au reste, orthographe est féminin, une bonne orthographe. Quelques-uns escrivent la dernière syllabe phe ou fe, comme Philosophe, et Philosofe; mais je voudrais tous-jours escrire orthographe, et Philosophe, avec ph.

Vaugelas, vous l’aurez noté, n’utilise pas le préfixe orto– mais bel et bien ortho-. Pourquoi Richelet, qui se réclame de Vaugelas, lui a-t-il enlevé son h? Serait-ce que l’USAGE n’est plus en 1680 ce qu’il était en 1647, c’est-à-dire du temps de Vaugelas? La chose est possible. Mais en 1704, donc près de 25 ans plus tard, l’Académie se prononce en faveur de Vaugelas. Voici d’ailleurs ce qu’elle dit dans son ouvrage Observations de l’Académie françoise sur les « Remarques » de M. de Vaugelas :

Cette Remarque a esté approuvée tant pour dire orthographier et non orthographer, que pour le genre du mot orthographe (4) et pour la manière de l’écrire.

L’Académie a parlé. Il ne nous reste plus qu’à obéir.

L’orthographe d’un mot peut-elle être qualifiée de « correcte »?

                 J’ai signalé au début de ce billet que le Petit Robert, à l’entrée dictée, ne se gêne pas pour qualifier le terme orthographe de correcte. Comme s’il pouvait exister une orthographe incorrecte

Si je me fie au sens du préfixe ortho– (du grec orthos « droit », et fig. « correct »), celui-là même auquel le Petit Robert renvoie son lecteur, il y a déjà, dans orthographe, l’idée de « correct ». Parler d’orthographe correcte serait donc un pléonasme, du genre « prévoir à l’avance » ou « monter en haut ». Pire encore, parler de mauvaise orthographe constituerait un contresens ou un non-sens (je vous laisse le choix du terme) : il y aurait donc une mauvaise manière d’écrire correctement un mot! OUF…! À moins qu’on ait voulu associer « deux mots de sens contradictoires pour leur donner plus de force expressive »! [On appelle cela, en stylistique, faire usage d’un « oxymoron ».] Personnellement, j’en doute. Mais qui peut en être sûr?…

Il ne faudrait pas penser que cette curieuse association de mots est le fait du Robert. Que non! Les Académiciens parlaient déjà, en 1694, — vous avez bien lu : en 1694 — de bonne et de mauvaise orthographe :

ORTHOGRAPHE. s. f.   L’ Art & la maniere d’escrire les mots correctementEnseigner l’orthographe. il sçait l’orthographe. il manque à l’orthographe. bonne orthographe. mauvaise orthographe.

D’après les exemples cités, on fait dire à orthographe, sans le dire formellement dans la définition, deux choses contradictoires :

  1. Manière d’écrire un mot qui est considérée comme la seule correcte;
  2. Manière dont un mot est écrit, sans plus, puisqu’elle peut être bonne ou mauvaise.

Cette contradiction dans les termes a dû, un jour, être signalée aux Académiciens, car, dans la 4e édition de leur dictionnaire (parue en 1762), ils en modifient la définition. Leur solution à cette incohérence est fort simple : ils font dire en plus à orthographe ce que veut dire graphie. Voyez par vous-mêmes comment ils présentent la chose : « L’Art & la maniere d’escrire les mots correctement » devient, en 1762, « L’art & la manière d’écrire les mots d’une Langue ». La contradiction s’est envolée. Quel coup de génie! Et ce double sens, on le retrouve encore dans le Petit Robert. C’est donc dire qu’en rencontrant le terme orthographe, le lecteur n’est jamais sûr du sens que l’auteur lui a donné. Quel progrès!…

Qu’est-il advenu du terme orthographie?

L’Académie, dans la 1ère édition de son dictionnaire (DAF, 1694), admet orthographié et orthographe, mais pas orthographie. Qu’est-il arrivé à ce dernier? Est-il vraiment sorti de l’USAGE?… On pourrait le penser étant donné qu’il n’y figure pas.

Il faudra attendre la 4e édition du DAF, parue en 1762, pour l’y voir apparaître. Mais avec un sens bien particulier. On le présente comme un terme spécialisé, un terme d’architecture : « La représentation de l’élévation d’un bâtiment. L’orthographie de ce bâtiment est fort régulière et fort fidèle. » Il est donc impossible de confondre orthographe et orthographie, l’un et l’autre désignant des choses tout à fait différentes. Si c’est ce que les Académiciens disent! Mais une autre question me vient immédiatement à l’esprit. Si la façon (ou substantif) d’écrire correctement se dit orthographe et l’action (ou verbe) correspondante, orthographier, quel verbe faudrait-il utiliser pour désigner l’action de tracer une « représentation de l’élévation d’un bâtiment »? Orthographier serait, à ne pas en douter, le candidat idéal, celui qui respecte la façon normale de faire dériver un nom du verbe correspondant (ou l’inverse)? Rappelez-vous : télégraphietélégraphier; cartographiecartographier; calligraphiecalligraphier; photographie photographier, etc. Oui, SAUF que orthographier, de par le sens qu’on lui a donné, n’a rien à voir avec orthographie! Il n‘y a donc, en français, aucun verbe pour désigner cette action. Il y a là ce qu’on appelle un vide terminologique. La langue française s’en trouve-t-elle diminuée pour autant? Tout dépend du besoin réel d’un tel mot. Pour que le manque de ce verbe soit ressenti comme un problème, il faudrait que le substantif orthographie soit d’un usage courant. Mais est-ce bien le cas? Voyons ce qu’il en est.

D’abord selon les dictionnaires courants.

Orthographie figure dans le Petit Robert, depuis 1967. Mais il est absent du Petit Larousse, et ce, depuis au moins l’an 2000 . Qui, du Robert ou du Larousse, décrit le mieux l’USAGE de ce mot?(5)  Si je lis correctement entre les lignes, je dirais que ces deux ouvrages partagent le même point de vue, point de vue qu’ils ont toutefois exprimé de façon fort différente.

Dans le Petit Robert 2017, on attribue à orthographie les marques d’usage suivantes : « (1838**) Mod. Géom. Rare ». La rareté d’emploi de ce mot est exprimée de façon explicite, même si cette évaluation est une évaluation au pif (Josette Rey-Debove dixit). Dans le Larousse, elle l’est également, mais de façon implicite : ce mot est si rarement utilisé qu’il ne mérite pas une place dans le dictionnaire (c’est du moins la lecture que j’en fais).

** Cette datation (date à laquelle le sens ou l’emploi d’un mot a été attesté) me paraît pour le moins suspecte. Les rédacteurs du Robert semblent ignorer que ce mot figurait dans la 4e édition du DAF, parue en 1762!  C’est donc 1762 qu’il faudrait lire ici et non pas 1838. Mais passons!

Puis selon des relevés statistiques.

Ceux qui, comme moi, veulent connaître la fréquence d’utilisation d’un mot en fonction du temps recourent généralement à l’outil de recherche linguistique Ngram Viewer. Même si les résultats fournis ne sont pas à prendre au pied de la lettre —  ils expriment plutôt une tendance —, ils n’en sont pas moins, dans le cas présent, très convaincants (Voir ICI).

Le terme orthographie est si peu utilisé que sa présence dans le Petit Robert, qui se veut un dictionnaire courant, semble déplacée. Il aurait sa place par contre dans un dictionnaire historique. Mais passons! Et l’absence en français du verbe correspondant à un mot rare ne peut donc pas être ressentie comme un défaut. Autrement dit, on ne souffre pas de son absence. Seule la logique paraît en souffrir!

Que penser de dysorthographie?

Se pourrait-il que le Petit Robert ait conservé le terme orthographie dans sa nomenclature —  mot qu’il qualifie d’ailleurs de rare (vieilli ou vieux serait sans doute plus approprié) — uniquement parce qu’on le rencontre dans dysorthographie? La question se pose, parce celui qui veut cerner le sens d’un mot qui lui est inconnu a souvent tendance à le décomposer en ses différents éléments de formation : dys- (préfixe exprimant l’idée de difficulté, de manque, utilisé surtout en langue médicale) et -orthographie. Mais une telle explication ne tient pas la route. En effet, compte tenu de la définition que les dictionnaires courants donnent du terme dysorthographie, à savoir « Trouble dans l’acquisition et la maîtrise des règles de l’orthographe (en l’absence de déficiences intellectuelles) », il serait inapproprié de renvoyer le lecteur à un terme qui n’a en fait rien à voir avec la façon d’écrire un mot. Une question se pose : se pourrait-il que dysorthographie soit mal construit? Que ce devrait plutôt être dysorthographe? À première vue, on serait porté à le penser. Mais avant d’aller plus loin, il serait de mise de jeter un coup d’œil aux substantifs dont le préfixe est dys-. Ils ne sont pas légion. Le Petit Robert nous en fournit 44. Qui, soit dit en passant, relèvent tous du domaine de la médecine, ou plus généralement de la biologie.

De ce nombre, 39 se terminent par –ie. Ce suffixe est d’un emploi presque systématique, quand le préfixe est dys-, les cinq exceptions étant dysfonction**, dyshidrose, dysménorrhée, dysmorphose et dyspnée. Pourquoi donc? Parce que la présence du suffixe –ie dans un mot commençant par dys– (et dans d’autres aussi : accalmie, acrimonie, acrophobie) désigne un état (un trouble). C’est donc dire que dysorthographie est composé, non pas de deux éléments (dys– et –orthographie), mais bien de trois éléments : dys-, –orthographet –ie.

Ce mot est donc bien construit. Malgré ses apparences trompeuses.

Pourquoi ne pas tout simplement utiliser graphie?

La question est, à mes yeux, plus que pertinente. D’autant plus que le mot que l’on privilégie, à savoir orthographe, a deux sens. Il faut donc, quand on rencontre ce terme dans un texte, déterminer le sens qu’il faut lui attribuer. Ne veut-il dire « façon d’écrire un mot » uniquement si on lui accole une épithète qui le contredit (mauvaise orth.) ou qui est redondant (bonne orth.)? La compréhension d’un texte contenant ce terme exige, de la part du lecteur, un moment de réflexion. Sa lecture ne peut qu’être ralentie, le temps de déchiffrer le sens que l’auteur lui a attribué en rédigeant son texte.

Cette ambiguïté n’existe pas avec le terme graphie. C’est pourquoi, depuis 1990 — en fait, depuis que l’on parle de « Rectifications de l’orthographe —, je n’utilise plus ce terme. Je recours systématiquement à graphie. Lui, est monosémique. Et en plus, beaucoup plus court. Je ne peux tout simplement pas me faire à l’idée de parler de « rectification de l’orthographe ». J’aurais l’impression de déconner. Comment pourrais-je rectifier ce qui est correct? Pour y parvenir, il me faudrait oublier que orthographe ne veut pas dire ce que ses éléments de formation (ortho- : correct; -graphein : écrire) lui font dire. La langue évolue, dira-t-on. Soit. Il faudrait alors cesser de recourir à l’étymologie pour expliquer le sens des mots.

Maurice Rouleau

(1)    Des concours d’orthographe, il en existait bien avant Pivot. En 1971, Joseph Hanse et ses coll. ont lancé, en Belgique, les Championnats d’orthographe.

Dans le sillage de Bernard Pivot, on voit apparaître au Québec, La Dictée des Amériques    (épreuve internationale d’orthographe de la langue française, tenue de 1994 à 2009) et, à partir de 1991,  La Dictée P.G.L.,  (Paul Gérin-Lajoie).

En France, Jean-Pierre Colignon a pris la relève de B. Pivot, mais à une échelle plus modeste (municipale et non nationale ni internationale) (Voir ICI).

(2)   Une anecdote me revient tout à coup en mémoire :

  • Martin, dit l’institutrice, comment écris-tu le mot accès?
  • A-x-è-s
  • FAUX, dit-elle. La bonne réponse est…
  • Vous ne m’avez pas demandé la bonne réponse, madame, vous m’avez demandé comment, MOI, je l’écris.

      Martin était capable, lui, de faire la distinction entre façon d’écrire et bonne façon d’écrire!

Ou son pendant anglais :

  • Glenn, how do you spell crocodile?
  • K-R-O-K-O-D-I-A-L
  • No, that’s wrong.
  • Maybe it is wrong, but you asked me how I spell it.

(I Love this child.)

(3)     En voyant ortographie, ainsi écrit, on pourrait penser qu’il s’agit d’une coquille. Mais tel n’est pas le cas. Richelet écrit toujours ortho sans h.  À preuve, le mot vedette ortodoxie!

(4)     Tous les mots se terminant par –graphe sont masculins. Tous, SAUF orthographe qui, lui, est féminin. Comme si en décrétant que le terme désignant l’art d’écrire correctement, qui était originellement orthographie (n.f.) et qui est devenu orthographe (n.f.), les régents l’avaient dépouillé de son i, mais pas de son genre!

Étant donné que le suffixe -graphe dans ce mot ne sert à désigner ni une personne (ex. biographe), ni un instrument (ex. télégraphe), il ne semble pas à sa place. C’est plutôt –graphie qu’on devrait y trouver. Littré, dans son dictionnaire (paru entre 1872 et 1877), en est bien conscient. Doublement conscient, pourrait-on dire, car il intervient à deux reprises. 1) À l’entrée orthographie, il exprime un souhait, qui ne se réalisera jamais : « Ancien synonyme d’orthographe, qu’il conviendrait de reprendre. 2) À l’entrée orthographe, il considère cet emploi comme « fautif » :

Le terme grec [orthographia] signifie qui écrit bien; il dérive de deux mots qui indiquent droit et écrire; l’art d’écrire correctement qui en français donne orthographie. C’est donc un usage bien fautif qui a dit orthographe, au lieu d’orthographie, surtout si l’on remarque que, dans tous les composés du grec, graphe signifie le savant, et graphie l’art : un géographe et la géographie, un hydrographe et l’hydrographie. Cette faute paraît appartenir au XVIe siècle.

(5)    Cette différence de contenu n’est pas pour moi une surprise. J’ai déjà abordé ce sujet (Voir ICI).

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Un commentaire pour Orthographe / Orthographie / Dysorthographie / Graphie

  1. William ROBRECHT dit :

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