La langue française et ses caprices

Qu’est-ce qu’une faute?  (1)

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La faute en français…

(paraître / paraitre)

(1)

L’autre jour, je trouve sous ma porte une note laissée par mon petit-fils. Il était venu me rendre visite sans s’annoncer. Sa note se lisait comme suit : « Papi, ça parait que tu vas mieux, va falloir prendre un RV pour te voir? LOL »

En lisant cela, je n’ai pu m’empêcher de me dire : « Moi, à son âge, je ne faisais plus de fautes. »

Le lendemain, quand je le revois, je lui signale —avec les meilleures intentions du monde — qu’il avait oublié de mettre l’accent circonflexe sur le verbe; qu’il faut écrire paraît et non parait. Je lui disais, en d’autres mots, qu’il avait fait une faute.

Et lui — avec des intentions aussi bonne que les miennes, j’imagine — me dit : « Voyons, papi, ça ne s’écrit pas comme ça. C’est toi qui fais une faute. » Je n’en croyais pas mes oreilles. Me faire dire, à mon âge, que je fais des fautes! Moi, qui, durant je ne sais combien d’années, ai eu la langue comme gagne-pain!… Et devant mon air étonné, il s’empresse de me montrer une note de son professeur où, par un heureux hasard, le verbe paraitre est écrit sans accent. J’en reste bouche bée. Je n’y comprends rien. Je m’empresse de téléphoner à la directrice de l’école pour signaler le mauvais exemple que je venais de voir. « Un instituteur, lui dis-je, ne devrait jamais faire de faute. Cela crée inutilement de la confusion dans l’esprit des jeunes. » Ce qu’elle me répond me désarçonne (pris au sens figuré, contrairement à Paul de Tarse sur le chemin de Damas, qui, lui, le fut au sens propre; du moins c’est ce qu’on m’a dit). Dans la Liste orthographique à l’usage des enseignants et des enseignantes, où figurent les 3000 mots que l’élève doit savoir écrire correctement à la fin de son primaire, le ministère de l’Éducation a inclus le verbe paraître, qu’il est permis d’écrire avec ou sans accent circonflexe. « Nouvelle orthographe oblige », me dit-elle! Elle ajoute que la graphie que j’utilise est l’ancienne graphie (je préfère graphie à orthographe (Voir ICI); que la Nouvelle Orthographe (puisqu’il faut l’appeler par son nom) veut que ce verbe s’écrive sans accent. La directrice s’empresse d’ajouter que je ne dois toutefois pas m’inquiéter inutilement, car les deux graphies sont tolérées. Ce que je m’empresse de vérifier. Et effectivement, paraître se voit attribuer deux graphies, avec et sans accent. J’y note également la présence, à côté de paraitre, du sigle OR, pour Orthographe Recommandée. Autrement dit, même si paraitre est la graphie recommandée, l’écrire avec un accent n’est pas encore considéré comme une faute. Du moins, tant que le ministère ne changera pas d’idée. « C’est un moindre mal. », me dis-je. Alors, quand j’ai revu mon petit-fils, je lui ai dit qu’il peut toujours écrire paraitre sans accent, mais que je ne fais pas de faute quand je lui en mets un. Je ne voulais surtout pas qu’il s’imagine que je ne sais pas écrire…

Cette anecdote m’a amené à m’interroger sur la notion de faute en langue. Moi, je ne fais pas de faute en écrivant ça paraît; mon petit-fils ne fait pas de faute, lui non plus, en écrivant ça parait. Mais quand j’ai vu ce que mon petit-fils avait écrit, j’étais convaincu qu’il en faisait une. Et lui en pensait autant en voyant que je l’écris paraît. Comment expliquer que la faute, ou forme fautive, ne soit pas la même dans les deux cas?…

À y regarder de plus près, je me rends compte que mon petit-fils et moi avons du mot faute la même notion, et ce, même si son application donne des résultats contraires. Pour lui comme pour moi, une faute, c’est un « manquement à la règle ». Chacun déclare qu’il y a faute s’il y a « écart entre ce qui doit et ce qui est ». Ce qui doit est évidemment ce qui nous a été enseigné; ce qui est, c’est l’usage que les autres en font. L’apparent désaccord entre mon petit-fils et moi tient essentiellement à la nature de « ce qui doit ». Moi, j’ai appris qu’on doit écrire paraître; lui, a appris qu’on doit — ou plutôt qu’on peut… — écrire paraitre. Autrement dit, tout écart à ce que chacun de nous a appris constitue obligatoirement une faute aux yeux de l’autre.

On a donc « recommandé » de changer la graphie de ce verbe, « on » désignant les experts que Michel Rocard, premier ministre sous F. Mitterand, a, en 1989,

« sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

C’est ce qu’on peut lire, au 8e paragraphe de la lettre de présentation du Rapport, signée Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française et président du groupe de travail.

Qu’a donc de répréhensible l’ancienne façon de faire — celle que moi j’ai apprise— pour qu’on sente le besoin de lui faire des retouches? Moi, en bon chien de Pavlov (Voir ICI),  je n’y vois rien de bien répréhensible. Mais, ce n’est pas moi que Michel Rocard a mandaté. Alors…

D’après ces experts, l’usage que moi je fais de la langue aurait évolué. Et, de toute évidence, je ne m’en suis pas rendu compte… Eux, oui. Ce que ces experts proposent serait donc le nouvel usage! Ah bon!… Je me demande ce que peuvent bien lire ces experts pour faire un tel constat?

D’après ces experts, leurs « retouches » rendraient l’apprentissage du français plus aisé et plus sûr. C’est ce qu’ils disent, mais la preuve reste à faire.

Qu’a donc de spécial le verbe paraître pour qu’on veuille le retoucher?

Pour le savoir, j’aurais pu consulter mon petit Bescherelle — de son vrai nom Le Nouveau Bescherelle 1- L’Art de conjuger 12 000 verbes (édit. Hurtubise, 1980) — que je me suis procuré à l’époque parce qu’on le présentait comme une « nouvelle édition entièrement remise à jour ». Et qu’en tant que traducteur, je devais, moi aussi, être « à jour ». Je constate toutefois que la nouveauté dont on faisait état consistait dans l’ajout de certains verbes, récemment apparus dans la langue, et l’élimination de certains autres, devenus désuets. La conjugaison des verbes, elle, n’était pas modifiée du tout. J’avais donc fait un achat inutile. Un autre, devrais-je dire (Voir ICI).  Mais passons! Il y avait alors 82 façons différentes de conjuguer un verbe! Combien en reste-t-il depuis que les experts y ont mis leur nez? Suffisamment moins pour dire que l’apprentissage du français est plus aisé, plus sûr?…  C’est à voir.

De nos jours, il est plus pratique, si l’on veut connaître les particularités de la conjugaison d’un verbe, de consulter le Petit Robert, dans sa version électronique. À l’entrée paraître, on peut lire : [paʀɛtʀ] verbe intransitif (conjugaison 57). En cliquant sur conjugaison, on voit apparaître toutes les formes conjuguées de ce verbe. On constate alors que le i de paraître est mis en rouge à certains endroits. Plus précisément, à la troisième personne du singulier de l’indicatif présent (il paraît) et à toutes les personnes du futur simple (je paraîtrai, etc.) et du conditionnel présent (je paraîtrais, etc.). Partout ailleurs, l’accent brille par son absence. Si l’on a mis ces i en rouge, c’est précisément pour attirer notre attention sur cette particularité. Particularité qu’il nous faut respecter si nous ne voulons pas faire de faute.

Devant ce constat, une question me vient immédiatement à l’esprit. Pourquoi ce verbe possède-t-il un accent circonflexe à l’infinitif, si, dans sa conjugaison, on ne doit l’employer que très rarement? Ou inversement, pourquoi ne pas mettre d’accent partout si l’infinitif en prend un?…

Quand j’étais jeune, on m’a appris que le i des verbes en –aître ne prend un accent circonflexe que devant un t. Grâce à ce moyen mnémotechnique, la conjugaison des verbes en –aître (et aussi en –oître) n’a plus jamais eu de secret pour moi. Je n’ai plus jamais fait de faute en utilisant ces verbes. Vous aurez remarqué qu’on m’a enseigné quoi faire, mais pas pourquoi je dois le faire. Seulement devant un t; surtout pas devant un s. Preuve s’il en fallait une qu’on a, encore une fois, fait de moi un chien de Pavlov. On m’a conditionné à ne mettre un accent que si je vois apparaître un t après le i. En toutes autres circonstances, je dois m’en abstenir. Rien de bien compliqué, n’est-ce pas? Et pourtant…

Et pourtant, la nouvelle orthographe vient bousculer mes habitudes langagières. Si je veux écrire sans faire de faute, je dois me méfier de mes anciens réflexes… Je dois oublier ce que j’ai appris. Ce qui autrefois était une faute pour moi n’en est plus une… pour mon petit-fils.

Il faut savoir que la façon d’écrire un mot n’est pas, EN SOI, bonne ou mauvaise. Si on la qualifie ainsi, c’est qu’à un moment donné quelqu’un a décidé qu’il n’y avait qu’une bonne façon de faire, toute autre devenant, par le fait même, mauvaise. Autrement dit, employer cette dernière constituerait une faute.

Quand a-t-on décidé que paraître s’écrirait avec un accent? Qui l’a décidé? Sur quelle base s’appuie cette décision?… Je n’ai jamais trouvé réponse à ces questions. Et ce, pour une raison fort simple : en langue, on ne fournit jamais d’explication. On se contente d’un simple énoncé, qui ne tolère aucune objection. Du genre : la règle veut que… ou ce mot s’écrit…  Mais, moi, je veux en savoir un peu plus.

Depuis quand le verbe paraître prend-il un accent?

Quand je cherche la réponse à une telle question, je commence toujours par consulter les Dictionnaires d’autrefois.  Et dans le cas qui nous intéresse, la première occurrence relevée de ce verbe se trouve dans le dictionnaire Littré, publié en 1875 (plus précisément entre 1872 et 1877).  C’est dire que, depuis presque 150 ans, on doit, pour ne pas faire de faute, écrire ce verbe comme l’écrivait Littré, i.e. avec un accent circonflexe.

Littré est-il l’inventeur de cette graphie? La réponse à cette question ne se trouvera nulle part. On peut toutefois obtenir une réponse en posant la question différemment : ce verbe existait-il avant Littré? La réponse est OUI. Vous le trouverez dans la 6e éd. du DAF, parue en 1835. Mais dans aucune autre édition parue avant cette date.

Comment expliquer qu’aucun dictionnaire paru avant 1835 n’en fasse mention? Difficile à dire. Mais sachant que l’accent circonflexe signale souvent la disparition d’une lettre et que cette dernière est souvent un S (ex. forêt ↔ forestier; hôpital ↔ hospitalier), je me suis demandé si son ancienne graphie ne serait pas paraistre. Hypothèse intéressante, certes, mais fausse. Aucune trace de paraistre ni dans les Dictionnaires d’autrefois, ni dans les différentes éditions du DAF. Ce verbe devait donc, avant 1835, s’écrire d’une autre façon. Mais comment?

C’est Littré qui me met sur la piste. À l’entrée paraître, verbe qui tire ses origines, aux dires du Petit Robert, du latin parere, il est dit que « l’ancienne langue avait dérivé directement du latin parere le verbe paroir […] » La présence du o dans paroir m’amène à penser que c’est peut-être dans cette direction que je devrais chercher réponse à ma question. Qu’avant 1835 paraître s’écrivait peut-être partre. Qui sait? En langue, rien n’est impossible. Il ne me restait qu’à vérifier cette hypothèse. Et j’ai tapé dans le mille.

Dans l’édition précédente du DAF (la 5e, parue en 1798), je découvre non seulement la graphie du verbe dont j’anticipais l’existence, à savoir partre, mais aussi sa prononciation :

« PARTRE.  (On prononce Parêtre.) Être exposé à la vue, se faire voir. »

Est-ce à dire que, dans l’édition suivante [la 6e, parue en 1835], les Académiciens ont modifié la graphie de ce verbe (paroîtreparaître) pour qu’il y ait parfaite correspondance entre sa graphie et sa prononciation? Rien ne nous empêche de le penser. C’est ce que j’appelle écrire au son… Pourtant, écrire au son est condamné par les bien-pensants, ces gens aux idées conformistes. Mais ici on se permet une petite incartade, un petit écart de conduite. Que certains n’hésiteraient pas à considérer comme une faute… Mais passons!

Poursuivant dans la même ligne de pensée, je découvre, sans difficulté, que le verbe paroître tient bel et bien son accent de la disparition du S du verbe Paroistre, que j’ai retracé dans les deux premières éditions du DAF (1694 et 1718).

Pour ce qui est de 1986 (DAF, 9e éd.) à 2017, on verra plus loin la position adoptée par l’Académie. Et aussi par les dictionnaires courants.

Ce bref rappel historique nous fait aisément comprendre que, même si la notion de faute est restée inchangée, la forme que prend le mot fautif, elle, peut varier dans le temps. Une forme acceptée, i.e. respectant la NORME, peut parfois devenir « anormale » ou fautive. Et inversement.

Mais où trouver cette NORME, i.e. l’usage valorisé comme « bon usage »?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

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