Qu’est-ce qu’une faute?  (2 de 3)

 

La faute en français…

Où trouver la NORME?

(2)

 

Nous l’avons vu, il y a faute chaque fois que, pour s’exprimer, quelqu’un ne fait pas comme on lui a enseigné. Car ce qu’on enseigne, c’est la bonne façon, celle qu’on utilise normalement.  D’où le terme de NORME. Et tout ce qui s’en éloigne est rejeté, dit incorrect ou fautif. Et cette bonne façon de faire, on la valorise en lui donnant le nom de bon usage. Parler de bon usage, c’est comme parler de norme.

  • Où se trouve la norme, i.e. la bonne façon d’écrire un mot?

Dans ma jeunesse, quand je me risquais à demander comment écrire tel ou tel mot, on me disait d’aller voir dans mon dictionnaire. J’ai vite compris que c’est là que se trouve LA vérité; que le dictionnaire fait foi de tout en matière d’écriture. Et il en est encore de même de nos jours. C’est du moins ce qu’on dit.

Voilà de cela quelques lustres, un étudiant me déclare, du haut de ses 20 ans, qu’écrire aéroclub (sans trait d’union) est une faute. Foi de son Petit Larousse! La seule graphie qui y est effectivement consignée est aéro-club. C’est donc pour lui LA façon d’écrire ce mot. Sa décision est irrévocable, sans appel : écrire aéroclub est fautif. Ce qu’il ignore toutefois, c’est que le Petit Robert, lui, l’écrit avec ou sans trait d’union. Je le lui fais donc remarquer. Pas le moins du monde décontenancé, l’étudiant me rétorque : « Pourquoi devrais-je me conformer au dictionnaire que, vous, vous utilisez? Mon Larousse n’est pas bon? » Il se demande – et me demande du même coup dans ses propres mots – à quel dictionnaire il doit faire confiance, le Petit Larousse ou le Petit Robert (Voir ICI).  Sa réaction s’explique aisément. Je viens de détruire tout ce en quoi il a cru pendant 20 ans. Je viens de lui dire que son Larousse n’est pas, contrairement à ce qu’il croit, une Bible! Sa belle assurance vient d’être « déboulonnée ». On lui aurait donc menti durant toutes ces années!… Difficile à admettre, vous en conviendrez.

Si je me suis permis de lui faire remarquer cette particularité, c’est qu’on m’avait déjà fait la leçon, à moi aussi. Une leçon que je n’ai jamais oubliée.

Il m’est arrivé, durant un cours, de dire  à un étudiant, du haut de mes cinquante ans, qu’écrire sans détours, comme il le fait, ne respecte pas la norme, façon polie de dire qu’il commet une faute. Je me fais fort de détenir la vérité, car, tout comme lui, j’ai au préalable consulté mon dictionnaire, mon Petit Robert. C’est de là que vient ma belle assurance. En fait, je m’aventure, sans le savoir, sur un terrain miné. Il est vrai qu’à l’entrée détour on donne sans détour, mais j’ignore ce qu’un autre étudiant est sur le point de me mettre sous le nez. Ce dernier me dit, avec une certaine joie mal dissimulée, qu’à l’entrée carrément, dans ce même dictionnaire, sans détours est écrit avec un s. Euh!… Cette journée-là, j’apprends grâce à un étudiant que, pour justifier ce que je crois être la bonne graphie, je ne dois plus, mais plus jamais, dire: « Va voir dans ton dictionnaire. » D’ailleurs, l’étudiant aurait pu m’en apprendre autant en se référant à trois autres entrées où sans détours est également écrit avec un s, à savoir ambages, chemin et façon. La leçon qu’on venait de me donner m’a même forcé à revoir en profondeur le rapport que j’entretenais avec mon dictionnaire.

La question qui se pose alors est la suivante : sur quoi s’est donc basé celui qui, en 1990, a décrété, à l’entrée détour, que sans détour s’écrit sans s? Je dis décrété, parce que la possibilité qu’il puisse s’écrire avec un s n’est même pas évoquée par ce rédacteur, contrairement à ce qu’on trouve à l’entrée reproche, où deux possibilités sont offertes, à savoir  sans reproche(s). Il ne se base certainement pas sur l’USAGE, car d’autres rédacteurs du même dictionnaire lui en mettent un. Ce qu’il nous fournit, c’est plutôt SON usage. Tout comme les rédacteurs des autres entrées se basent sur LEUR usage. Y a-t-il beaucoup de rédacteurs de dictionnaires qui imposent leur façon de faire plutôt que la façon de faire de la majorité, que l’on appelle norme et que le dictionnaire est censé répertorier? J’ose espérer que non, car la fiabilité du dictionnaire, en tant que reflet de l’USAGE, serait sérieusement compromise. Cela signifierait que ce n’est pas parce que le dictionnaire le dit qu’il faut le dire! Assez dérangeant comme conclusion, vous en conviendrez.

Soit dit en passant, dans le Petit Robert 2017, on trouve encore sans détours aux mêmes entrées. SAUF à chemin. Le mot détour y est maintenant au singulier.  Pourquoi donc  uniquement là?… Il semblerait que le réviseur de cette entrée a jugé que celui qui avait précédemment écrit sans détours avait fait une faute! Que c’est SA façon à lui d’écrire, et elle seule, qui est LA bonne… D’où son intervention. Autrement dit, lui, ne fait pas de faute… les autres, oui. OUF!…

Il n’y a pas que les réviseurs du Petit Robert qui se croient détenteurs de la vérité. Ceux du DAF (dict. de l’Académie) aussi. Voyez par vous-mêmes :

  • DAF, 8e éd. (1935) Parler sans détour, sans aucun détour.
  • DAF, 9e éd. (1986) Parlez-moi sans aucun détour, sans détoursfranchement.

L’usage aurait-il changé entre 1935 et 1986? À moins que ce soit le réviseur…  Qui sait? Il y a lieu, je crois bien, de se poser de sérieuses questions sur la prétendue NORME que le dictionnaire est censé répertorier. Mais passons!

Revenons au verbe paraître dont il a été question dans le précédent billet. Quelle est la bonne façon de l’écrire? Quelle est la NORME?

Quelle graphie trouve-t-on dans les dictionnaires courants, ceux que consulte monsieur Tout-le-monde? L’ancienne (paraître) ou la nouvelle (paraitre)? Je m’attends, étant donné que la Nouvelle orthographe « recommande » — et ce, depuis 1990 — la disparition de l’accent, à ce que les deux graphies soient consignées, et que la graphie paraitre soit reconnue pour ce qu’elle est vraiment, à savoir une « recommandation ». À ma grande surprise, tel n’est pas le cas.

Devrais-je m’étonner de voir le Petit Robert 2017 ne mentionner que l’ancienne graphie? Pas vraiment, car il est généralement admis que le Robert est plus puriste que le Larousse. (Je ne suis pas certain qu’il en soit encore ainsi. Mais passons!) Quant au Petit Larousse, il mentionnait déjà, en 2014, les deux graphies. Là encore, rien de bien surprenant, car on m’a toujours dit que le Larousse était plus près de l’usage que du bon usage. Pourtant, j’ai eu une surprise en consultant le Petit Larousse 2017, dans sa version Maxipoche (i.e. un gros format de poche! Un oxymoron, de toute évidence.) Je n’y trouve qu’une seule graphie. Pas la nouvelle, mais bel et bien l’ancienne! Qu’a-t-on fait de la nouvelle? Euh…! Non seulement y a-t-il des différences entre les maisons d’édition (Robert vs Larousse), mais il y en a également entre les différents formats publiés par une même maison d’édition (Petit Larousse vs Maxipoche). Clairement, il devient de plus en plus difficile de savoir à quel dictionnaire faire confiance pour connaître la bonne façon d’écrire un mot,  celle qu’on est autorisé à utiliser.

Et l’Académie, qu’en dit-elle?

Un petit malin m’a déjà dit qu’il ne pouvait absolument pas considérer le DAF (dict. de l’Acadmie française) comme un dictionnaire courant, étant donné qu’il s’écoule presque 50 ans entre chaque édition. En un demi-siècle, la langue, ou l’USAGE, a le temps de changer. L’édition sur laquelle travaillent présentement les Immortels, la 9e, est sur leur table de travail depuis 1986! Et  ils en sont rendus, d’après la version informatisée, au verbe RENOMMER (1)

Malgré la réserve de ce petit malin — que j’endosse pleinement —, je tiens quand même à savoir ce que l’Académie en dit, car…

Car, dans le Rapport publié en 1990 et intitulé « Les rectifications de l’orthographe », il est écrit, de la plume même du secrétaire perpétuel de l’Académie française, Maurice Druon :

« Pour ces motifs, et à quelques réserves près, minimes, que le Conseil supérieur a bien voulu prendre en compte, l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil. Et elle est disposée à les mettre en application dès la publication du 6e fascicule de son dictionnaire, l’an prochain. »

L’an prochain, c’était donc en 1991. Nous sommes bientôt rendus en 2018. Les Académiciens ont donc eu amplement le temps de s’y mettre. Voyons s’ils ont tenu parole.

À l’entrée paraître, ils n’admettent qu’une seule graphie, l’ancienne :

PARAÎTRE  v. intr. (se conjugue comme Connaître).

Et à connaître, on lit :

CONNAÎTRE  v. tr. (je connais, il connaît, nous connaissons).

C’est dire que, selon eux, pour respecter la norme, il faut écrire il paraît, comme on écrit il connaît. Ils passent sous silence le fait que la Nouvelle Orthographe, qu’ils ont, est-il besoin de le préciser, approuvée à l’unanimité, « recommande » la disparition de l’accent circonflexe! On pourrait même, à la limite, interpréter leur attitude comme un désaveu de leur « approbation ». N’étaient-ils pas censés les « mettre en application dès la publication du 6e fascicule », i.e. dès 1991? On l’aurait cru, mais, si on relit attentivement le paragraphe cité, on se rend compte que l’Académie est disposée à les mettre… et que disposé à signifie « avoir l’intention de » et non « s’engager à… »  Peut-être verrons-nous apparaître le verbe paraitre dans la prochaine édition. Mais je ne pourrai certainement pas le vérifier. Je ne tiendrai pas encore 50 ans!

Certains, comme nous l’avons mentionné précédemment, n’acceptent comme bon que ce qui figure dans leur dictionnaire. C’est leur droit, même si leur point de vue est discutable. Mais il en existe d’autres qui voient le problème sous un autre angle, qui n’est en fait que le corollaire du précédent. Ils prétendent qu’il y a  faute quand on utilise un mot qui ne figure pas dans le dictionnaire. Le leur, évidemment. En voici deux exemples qui n’ont malheureusement rien de fictif.

  • Voilà de cela quelques lustres, une réviseure — ailleurs on préfère utiliser réviseuse —, professionnelle par surcroît, intervient dans un texte parce que le traducteur, un de mes poulains, a utilisé neutropénique pour désigner une personne chez qui on a diagnostiqué une neutropénie. Comme ce mot ne figure ni dans son Petit Robert, ni dans son Petit Larousse (ce qui n’a rien d’étonnant, car c’est un terme technique) ni surtout dans son (unique!) dictionnaire médical, cette réviseure décrète qu’il y a faute. À ses yeux, le traducteur a utilisé un barbarisme, ce qui est impardonnable. Elle remplace donc le substantif neutropénique par personne en neutropénie! OUF!… Ce que cette réviseure ignore, c’est qu’elle corrige ce qui lui semble être une faute — mais qui n’en est pas une — par une faute avérée, une faute d’idiomaticité. En effet, aucun médecin n’utilise « patient en neutropénie ». En langue médicale, la substantivation d’un adjectif, i. e. sa transformation en nom, est pratique courante. Et le nom qui en résulte n’a nullement besoin de figurer au dictionnaire pour être d’USAGE. Toute personne qui souffre de neutropénie est dite neutropénique. Point, à la ligne. Cette réviseure travaillait pourtant dans le domaine pharmaceutique. Elle aurait donc dû savoir. Mais, pour elle, le dictionnaire est la source de toute vérité. Il prime même l’USAGE. Au grand dam du révisé. Et au discrédit de la réviseure.
  • Voilà de cela quelque quinze ans, un collègue d’université, linguiste de profession, me signale, bien gentiment par ailleurs, que j’utilise, dans mon ouvrage sur les prépositions, un mot que le dictionnaire ne reconnaît pas. Je comprends de sa remarque que j’ai fait quelque chose de mal, que j’ai péché contre la langue. Le mot en question est appréhendable, au sens évident de « qui peut être appréhendé » (2). Je n’avais pas cru nécessaire de m’assurer de la présence de ce mot dans le dictionnaire avant de l’utiliser, puisque je savais que le verbe appréhender au sens de « saisir par l’esprit » y figure depuis belle lurette. Soit dit en passant, appréhendable n’y figure toujours pas en 2017; cette fois-ci, j’ai vérifié.

Sa remarque m’a certes surpris, mais pas décontenancé. Peut-être aurais-je dû me sentir coupable d’avoir ainsi péché contre la langue, mais je n’avais pas, et n’ai toujours pas, la culpabilité facile. J’entends par là qu’avant de reconnaître une faute – et j’en fais, je ne suis pas infaillible –, il faut qu’on m’en convainque. Et que les arguments utilisés soient irréfutables. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on me dit que j’ai fait une faute, que je me transforme sur-le-champ en un béni-oui-oui.

Chaque fois que les circonstances m’amènent à me remémorer cette anecdote, je me mets à fantasmer (pourquoi pas phantasmer?). J’essaie d’imaginer la réaction qu’aurait cet ex-collègue si, aujourd’hui, par un curieux hasard, il tombait sur cette phrase que j’aurais pu écrire : « Ma familiarisation avec la zoothérapie ne date pas d’hier ». Je ne serais pas surpris qu’il n’ait rien à redire, qu’il n’y voie que du feu. Pourtant… ni familiarisation ni zoothérapie ne se trouvent dans le Petit Robert 2017! Cela, il ne le sait fort probablement pas! Aurait-il condamné l’emploi de appréhendable en se basant uniquement sur le fait que, si lui ne l’utilise pas,  l’utiliser est fautif? J’ose espérer que non. Mais qui sait?

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans le dictionnaire qu’il faut se priver de l’utiliser, surtout s’il est bien construit. Et utiliser un tel mot ne constitue pas de facto une faute. On devrait aussi enseigner cela, me semble-t-il.

  • Où se trouve la bonne façon de construire une phrase?

Quand, dans ma jeunesse, j’avais un quelconque doute sur la construction d’une phrase, sur l’emploi d’un temps de verbe, sur l’accord de tel mot, etc., on me disait d’aller voir dans ma grammaire. Le message ne pouvait être plus clair : la grammaire fait foi de tout; c’est là que se trouve LA vérité. Et il en est encore de même aujourd’hui. Pensez seulement au titre de l’ouvrage de Maurice Grevisse : Le Bon Usage. Certains vont même jusqu’à prétendre que ne se dit ou ne s’écrit que ce qu’on y trouve, car y est répertoriée la bonne façon de faire, le bon usage, ce bon usage étant celui des bons auteurs. Encore faudrait-il savoir ce qui fait qu’un auteur est un bon auteur. Suffit-il de respecter la règle énoncée par Grevisse?… Nous verrons plus loin que tel n’est pas le cas.

Ouvrons ici une parenthèse

Autrefois c’était la grammaire qu’on consultait. Aujourd’hui, c’est plus souvent la Toile. Il est plus rapide de consulter un forum de discussions, par exemple, (Voir ICI)  que consulter sa grammaire, surtout si c’est Le Bon Usage. Et la réponse obtenue ne laisse généralement pas le demandeur sur son appétit. Elle est souvent catégorique, par exemple, « Acheter de » is not French! » La personne qui répond ne se prend pas pour Grevisse, j’en suis certain, mais elle devient, aux yeux de celui qui pose la question, l’émule de Maurice Grevisse, i.e. l’autorité en la matière. Ce qui est fort contestable quand on voit les réponses fournies. Mais passons!

Je l’avoue sans gêne, je suis un « dinosaure » aux yeux des jeunes. Je crois plus au livre qu’à l’internet. Parce que le livre est le fruit d’une longue réflexion contrairement au  commentaire livré, sous l’impulsion du moment, par un internaute qui se sent interpellé par la question posée. La justification de sa réponse se résume assez souvent, sans que cela soit dit de façon claire et précise, à « Si je le dis, c’est que c’est bon! »

Fermons la parenthèse.

Si ce qu’on trouve dans Le Bon Usage est la bonne façon de faire, faut-il en conclure que faire autrement est une faute? Certains pensent que toute construction non validée par Grevisse (i.e. qui contrevient à la règle édictée par ce grammairien) ne peut pas être utilisée si l’on veut être considéré comme quelqu’un qui maîtrise sa langue. Est-ce défendable comme point de vue?…

Cela me rappelle une discussion que j’ai eue avec un bon ami à moi, à propos de l’emploi de la locution adverbiale plutôt… que. Discussion déclenchée par la phrase « De nos jours, le nocturne musical est plutôt lié au caractère romantique de la pièce qu’au moment de son exécution. » Il me semble — c’est le réviseur qui sommeille en moi qui parle — que cette formulation est disons « gauche ». Je subodore une faute. Ai-je raison ou tort? Pour le savoir, appelons à la barre un témoin crédible, un expert en la matière, Maurice Grevisse.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que nulle part, dans son Bon Usage, il n’est question de l’emploi de cette locution. Il n’y aurait donc pas de règle précise gouvernant son emploi. Est-ce à dire que chacun est libre de l’utiliser comme bon lui semble? Qu’en fait là où je crois voir une faute, il n’y en aurait pas? Pourtant… Je pense à deux autres formulations qui me paraissent nettement préférables, chacune d’elles ne nécessitant d’ailleurs qu’une intervention mineure.

  • Juxtaposer les éléments plutôt et que : « De nos jours, le nocturne musical est lié au caractère romantique de la pièce plutôt qu’au moment de son exécution ». Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative? Là est toute la question. Il ne faut jamais oublier qu’en révision il est interdit d’imposer ses préférences linguistiques.

Sans preuve à l’appui, cette intervention ne peut qu’être facultative. Je ne suis quand même pas l’autorité suprême en la matière pour la déclarer obligatoire. Intervenir ne serait donc pas justifié. Le faire reviendrait, comme je me plaisais à dire quand j’enseignais, à changer BB pour BB (i.e. bonnet blanc pour blanc bonnet), autrement dit à imposer mes façons de faire.

  • Déplacer plutôt après lié : « De nos jours, le nocturne musical est lié plutôt au caractère romantique de la pièce quau moment de son exécution» Soit. Mais comment justifier cette intervention? Est-elle obligatoire ou facultative?

Dans ce cas-ci, je suis sur un terrain moins mouvant. J’y vois une analogie avec la construction d’une autre locution adverbiale [non seulement… mais encore], dont parle Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980, # 2042-b). Il nous dit essentiellement que les deux segments de texte mis en opposition doivent suivre immédiatement chacun des éléments de cette locution adverbiale et, surtout, être de même nature grammaticale : Non seulement je lui ai téléphoné, mais je lui ai serré la pince; Un chrétien doit aimer non seulement ses amis, mais aussi ses ennemis.

En mettant lié avant plutôt, j’applique, mutatis mutandis, ce que Grevisse dit de la locution adverbiale non seulement… mais encore. Mon intervention serait donc justifiée. Mais je l’applique ici à une locution dont Grevisse ne parle pas.  Alors… suis-je vraiment justifié?…

Est-ce que le fait que Grevisse n’en fasse pas mention est suffisant pour m’interdire d’intervenir? Suffisant pour décider que cette intervention ne peut être que facultative, en aucun temps obligatoire? Autrement dit, suis-je légitimé d’intervenir, si Grevisse est muet sur le sujet? Tout dépend, je dirais, du caractère sacré que chacun attribue aux dires de Grevisse. Ou du caractère sacré que Grevisse attribue aux auteurs qu’il cite. Je m’explique.

Après avoir formulé une règle, Grevisse ajoute souvent une remarque, du genre : Cette règle ne paraît pas sûre; L’usage est indécis; Cette règle n’a rien d’absolu; On trouve aussi, mais beaucoup moins souvent; Des auteurs s’écartent parfois de cette règle, etc. Vous remarquez qu’il ne dit pas que ces auteurs font une faute. Ils ne font que s’écarter de la règle. Il aurait pu aussi dire : « De BONS auteurs s’écartent de cette règle. », mais il ne l’a pas fait. Pourtant, parmi les auteurs qui se permettent ce genre d’incartade, il y a, dans le cas de non seulement… mais encore, Maupassant, Colette, Brunot, Gide, Mauriac, Proust (3).  On s’entend généralement pour dire que ce sont de BONS auteurs. Et malgré cela, ils s’écartent de la règle en question. Le font-ils exprès? Veulent-ils faire un pied de nez à Grevisse? S’opposent-ils, à leur façon, aux contraintes que leur impose la grammaire? J’en doute, mais je ne saurais répondre pour eux.  Ils n’ont fort probablement pas vu le côté un peu étrange de la formulation choisie. Étrange à mes yeux, mais certainement pas aux leurs. Sinon ils auraient fait ce que dit la règle. On s’entend, personne ne fait une faute délibérément, Ni eux, ni moi, ni vous.

Moi, je n’aurais jamais écrit, comme Gide l’a fait dans Les faux-monnayeurs : « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » Cette phrase est mal construite. À mes yeux du moins. Sa compréhension m’exige une relecture. J’aurais plutôt écrit : « C’est là ce qui fait non seulement qu’il se défend si âprement, quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. »

Je n’aurais pas non plus écrit, comme Proust l’a fait dans À la recherche du temps perdu : Tome IV – Sodome et Gomorrhe : « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Cette phrase est encore pire que celle de Gide. Elle est très mal construite. À mes yeux du moins. J’aurais écrit : « Et selon moi, non seulement mon oncle Gilbert a eu mille fois raison de faire cette algarade, mais il aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » Je ne veux pas ici prétendre que Gide et Proust ne savent pas écrire. Mais pour le réviseur que j’ai déjà été — et qui sommeille toujours en moi — contrevenir à une règle de grammaire constitue une faute, peu importe l’estime que l’on peut porter au fautif. Prétendre le contraire équivaudrait à déclarer « grammaticalement acceptable » une construction qui contrevient à la règle, sur la seule base que cette construction « inhabituelle » est mentionnée dans le Bon Usage. Un de mes bons étudiants m’a déjà servi cette logique. Point n’est besoin de vous dire que ses efforts ont été vains. Il ne me serait jamais venu à l’esprit d’être moins exigeant envers un bon étudiant qu’envers un mauvais. J’aurais alors perdu toute crédibilité à leurs yeux. Et la dernière chose qu’un professeur souhaite perdre, c’est bien sa crédibilité.

Il est une question que certains qualifieraient de cornélienne, d’autres de tordue ou encore de problématique, une question qui, à ce moment-ci de la discussion, s’impose à moi de façon brutale : « Jusqu’à quel point une règle citée dans Le Bon Usage est-elle contraignante? »

La question que mon ami et moi débattions, à savoir si l’emploi de plutôtque dans la phrase en cause exige vraiment une intervention, n’est pas vraiment résolue. Car Grevisse n’en parle pas. Et l’analogie avec non seulement…mais encore, que je me risque à faire, n’est peut-être pas valable.

Est-ce à dire que ce qui n’est pas dans la grammaire n’est pas obligatoirement une faute? Certains, sans pour autant être laxistes ou permissifs, abonderont dans ce sens. D’autres s’y opposeront, car il leur faut des balises bien établies. Moi, je ne saurais dire avec certitude, car dire oui, ce serait admettre que tout ce qui se dit se trouve dans Le Bon Usage, ou inversement que tout ce qui ne s’y trouve pas ne se dit pas.

Alors… est-ce que je fais vraiment une faute si…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  « En mai 2015, quand l’écrivain [Dany Laferrière] est devenu le premier Haïtien et le premier Québécois à intégrer la prestigieuse assemblée d’immortels, ces derniers se penchaient sur les mots commençant par V. C’est toujours le cas, deux ans plus tard! » (LA PRESSE, 15 octobre 2017, section ARTS)

(2)  Voici le texte où j’ai utilisé le vilain adjectif appréhendable :

Les trois énoncés suivants – Monsieur X s’est suicidé à l’hôtel; Monsieur X s’est suicidé au souper; Monsieur X s’est suicidé à l’arsenic – ne posent aucun problème de compréhension même si la préposition à indique des rapports différents. Ces rapports sont immédiatement appréhendables. Dans le premier cas, la préposition désigne l’endroit, le lieu (à l’hôtel); dans le deuxième, le moment, le temps (au souper); dans le troisième, le moyen, l’instrumentalité (à l’arsenic).

(3)    Exemples cités par Maurice Grevisse : « Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s’était même endetté gravement. » (G. de Maupassant);  « L’attente est non seulement bénévole, mais elle est déjà récompensée. » (Colette)

Exemples cités par André Goosse : « Tomber dans ce défaut de proportion est non seulement une faute contre l’art, […] mais contre la méthode. » (F. Brunot);  « C’est là ce qui fait qu’il se défend si âprement, non point seulement quand on l’attaque, mais qu’il proteste même en chaque restriction des critiques. » (A. Gide)

Exemples cités par Jean-Paul Colin : « Le peuple juif se relève de son effroyable martyre non seulement dans un monde qui n’a pas désarmé à son égard, mais […] ses protecteurs d’autrefois semblent vouloir refermer devant lui les porte de la Terre promise. » (F. Mauriac); « Et selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille fois raison non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré. » (M.  Proust).

 

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11 commentaires pour Qu’est-ce qu’une faute?  (2 de 3)

  1. Philippe Riondel dit :

    Merci pour cette passionnante mise au point, Monsieur Rouleau.
    Mais puisque vous parlez de dents et de détours, dans le même ordre d’idées, François Hollande aurait-il dû parler des sans-dent ou des sans-dents? 🙂

  2. Benoît Brière dit :

    Le réviseur que je suis aurait accepté appréhendable (sur la base de la prégnance du suffixe -able) et zoothérapie (accepté par Antidote), mais j’aurais sans doute suggéré (c’est facile à dire, a posteriori) de remplacer « familiarisation » par « familiarité »; comme vous dites, ce n’est pas parce qu’un mot n’est pas dans les dictionnaires qu’il faut nécessairement le considérer comme une faute, et « familiarisation » est tout à fait bien formé, mais pourquoi user d’un « néologisme » (si c’en est un) quand il existe un mot déjà bien accepté ayant la même signification? Cela dit, même en suggérant la correction, je doute que j’aurais pensé: « C’est une faute! » Mais je me serais certainement dit que ma correction simplifiait et clarifiait la phrase, l’améliorait, au moins au niveau du style, sinon de la sémantique. Car le réviseur ne recherche pas que les fautes, il travaille aussi sur le style, il me semble. Mais on déborde ici du sujet de ce billet, alors je vais de ce pas me fermer le clapet, mais pas avant de vous remercier et de vous saluer.

    • Philippe Riondel dit :

      Familiarisation ne me fatigue pas, si le locuteur fait référence au processus par lequel il s’est familiarisé avec cette discipline. Familiarité renvoie davantage à son état de personne à qui la zoothérapie est aujourd’hui familière. C’est une question de point de vue du locuteur. Un peu comme s’il parlait de ses études en zoothérapie dans le premier cas, et de ses compétences actuelles dans le second. 🙂
      Cela dit, j’abonde dans le même sens que vous : les néologismes ne sont pas une plaie quand ils ne viennent pas remplacer par ignorance un mot existant et quand ils sont bien formés. .

  3. LMMRM dit :

    — Citation
    «Les néologismes ne sont pas une plaie quand ils ne viennent pas remplacer par ignorance un mot existant et quand ils sont bien formés.»

    — Commentaire
    Certes le mot «appréhendable» est correctement formé, mais, à ma connaissance, il s’agit d’un anglicisme obscur pour la plupart des lecteurs francophones. Pour cette raison et parce que des équivalents clairs existent en français, comme «compréhensible», «intelligible», etc., il ne me paraît pas défendable ni souhaitable.

    • Philippe Riondel dit :

      Je ne vois pas ce qu’appréhendable a d’obscur, personnellement.
      Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un mot ressemble à un mot anglais qu’on doit par principe l’excommunier ou crier à l’anglicisme. Les deux langues partagent une multitude de mots qui ne sont pas nécessairement des anglicismes ou des gallicismes, même s’ils sont probablement passés un jour d’une langue à l’autre. On ne peut toutefois pas exclure que des mots se soient formés parallèlement dans les deux langues, en réponse au besoin de nommer une même idée, à partir de racines communes, sans avoir nécessairement été importés dans un sens ou dans l’autre.
      Il me paraît également difficile, sous prétexte qu’il existe le mot apprehensible en anglais, de qualifier immédiatement appréhendable d’ anglicisme, quand il est dérivé du verbe bien français qu’est appréhender. Il faudrait pour cela avoir la certitude que le deuxième mot a été inspiré par le premier, ce qui n’est pas prouvé. Difficile dans ces conditions de parler d’anglicisme.
      En outre, l’adjectif ad hoc appréhendable n’a à l’évidence pas le même sens que compréhensible. La notion de comprendre est plus profonde que celle d’appréhender. Intelligible pourrait être un candidat intéressant, mais je l’associerais plus à la capacité de saisir un discours ou l’expression, la formulation d’un concept qu’au fait de saisir le concept lui-même. Appréhendable me paraît mieux adapté dans ce dernier cas.

  4. LMMRM dit :

    Ce commentaire semble avoir disparu, je le remets donc.

    — Citation
    «La Nouvelle Orthographe, [que les académiciens] ont, est-il besoin de le préciser, approuvée à l’unanimité

    — Commentaire
    Il n’y a jamais eu d’unanimité des Immortels, comme je crois l’avoir bien montré, mais un coup d’Etat conduit par Maurice Druon.
    Voir, entre autres, la leçon 118 ici:
    http://lesmediasmerendentmalade.fr/Courriels-a-l-elysee-et-autres-guitares-11.html
    Deux extraits:
    — Un article d’Emmanuel de Brantes (http://lesmediasmerendentmalade.fr/_images/Emm-de-Brantes.jpg) du Quotidien de Paris du 25 décembre 1990 montre que [des] Immortels ont été opposés à l’application de ce texte, comme D’Ormesson, Dutourd, Ionesco, Laurent, Rheims, et qu’on était loin de «l’unanimité» dont il est parlé dans «Les rectifications de l’orthographe» en page 4.
    Voir aussi cet article de Gérard Spitéri du Quotidien de Paris de décembre 1990:

    — Selon l’académicien Jean-Marie Rouart, Michel Déon, Félicien Marceau, Alain Peyrefitte et Claude Lévi-Strauss faisaient également partie des protestataires:
    http://www.parismatch.com/Actu/Societe/La-guerre-de-l-orthographe-n-aura-pas-lieu-922789#CS1-6

    — Citation
    «Les Académiciens ont donc eu amplement le temps de s’y mettre. Voyons s’ils ont tenu parle.»

    Mieux: «tenu parole».

  5. Arnal dit :

    Bonjour,
    Articles et commentaires toujours intéressants (il est toujours bon de remettre en question ses automatismes), bien que je n’aie pas la compétence nécessaire pour intervenir sur le fond. Aujourd’hui, je me permets d’intervenir sur la forme: « Je ne serais pas surpris qu’il n’ait rien à redire, qu’il n’y voit que du feu. » ; n’est-ce pas plutôt »qu’il n’y voie »?
    Bonne journée.

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