Nouvelle orthographe et trait d’union (1 de …)

 

L’emploi du trait d’union

– 1 –

La problématique

 

Qui ne s’est jamais demandé, ne serait-ce qu’une fois, si tel ou tel mot s’écrit avec ou sans trait d’union? Par exemple, sauriez-vous écrire sans faute(s) les trois locutions suivantes : au dessous, en dessous et par dessous? Ou encore à travers champ, dans le champ, en plein champ et sur le champ? Vous en tireriez-vous mieux avec autrement dit, c’est à dire et cela veut dire, qui sont, vous en conviendrez, trois façons d’exprimer la même idée?

Si vous ne pouvez répondre sans hésitation à ces questions, c’est que l’emploi du trait d’union vous pose problème. Et quand cette question vous revient trop souvent à l’esprit, vous vous mettez à rêver d’une langue qui serait moins compliquée.

C’est ce qui serait apparemment arrivé, en 1989, à Michel Rocard, alors premier ministre, sous François Mitterand. Il n’a pas fait que rêver, il a agi. C’est ce que je comprends dès les premières lignes du « Rapport » intitulé Les rectifications de l’orthographe :

 « Dans son discours du 24 octobre 1989, le Premier ministre [Michel Rocard] a proposé à la réflexion du Conseil supérieur [de la langue française] cinq points précis concernant l’orthographe :

  •  le trait d’union;
  •  le pluriel des mots composés;
  •  l’accent circonflexe;
  •  le participe passé des verbes pronominaux;
  •  diverses anomalies.

C’est sur ces cinq points que portent les présentes propositions. »

La petite histoire ne nous dit pas si ces préoccupations sont bien celles de Michel Rocard et non celles de quelqu’un de son entourage, qui les lui aurait soufflées à l’oreille. Cela a peu d’importance, tout compte fait. Ce qui importe, c’est que, de par son autorité, il demande au Conseil, qui se fera aider d’experts en la matière, de se pencher sur ces cinq points.

Si j’avais été appelé comme expert, j’aurais d’abord voulu savoir, précisément, ce qui chicote (ailleurs on dira tracasse, chiffonne) le premier ministre en ce qui a trait à  l’emploi du trait d’union. Sinon je serais incapable de répondre adéquatement à sa requête. Mais je n’ai pas réussi à lire ce discours dans le texte, qui fournissait peut-être de précieuses indications.

Ceux qui ont été sollicités pour le faire doivent en savoir plus, car, dans la lettre de présentation de ce fameux Rapport, on y lit quelque chose qui s’en rapproche. Ce ne sont évidemment pas les mots du premier ministre lui-même, mais ceux de Maurice Druon, rédacteur de ce rapport. Voici donc comment le Conseil perçoit son mandat :

« En installant, en octobre dernier, le Conseil supérieur ici assemblé, vous le chargiez, entre autres missions, de formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français, d’y apporter des rectifications utiles et des ajustements afin de résoudre, autant qu’il se peut, les problèmes graphiques, d’éliminer les incertitudes ou contradictions, et de permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques. […]

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous nous avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

Les experts proposent donc des changements ou, si vous préférez, des rectifications, des ajustements, des retouches, des aménagements. Vous avez le choix du terme. Des changements qui s’imposent, car il y a eu « évolution de l’usage » (c’est du moins ce qu’ils affirment); des changements qui permettent « un apprentissage plus aisé et plus sûr [du français] » (ça, c’est ce qu’ils souhaitent). Autrement dit, il sera dorénavant possible, grâce à ces changements, de ne plus faire des fautes dans l’emploi, entre autres, du trait d’union. Ou, pour être plus réalistes, d’en faire moins que par le passé. Soit. Mais avant d’aller plus loin…

Définissons les termes.

Comme son nom l’indique, le trait d’union sert à unir deux mots. La Palice n’aurait pas dit mieux, vous en conviendrez. Ces mots ainsi reliés forment un tout, une nouvelle unité, et non plus une simple suite de mots que le hasard a mis l’un après l’autre [ce qu’en grammaire on appelle un « groupe syntaxique libre »]. Et la grammaire distingue deux types d’unités exigeant un trait d’union : les unités lexicales (arc-en-ciel, demi-douzaine, grand-parent…) et les unités grammaticales (Soyez-en sûr, dites-le-lui, répliqua-t-elle, allez-vous-en…). Je ne m’intéresserai ici qu’aux unités lexicales, comme l’a d’ailleurs fait le Conseil supérieur. Si les experts se limitent à ces unités, est-ce parce que, à leurs yeux, les unités grammaticales ne posent pas problème? On pourrait le croire, car ils sont muets sur le sujet. Mais a-t-on déjà vu des régents de la langue justifier leurs décisions?…  Chose certaine, la faute y est possible, là comme ailleurs (1).

Comment définit-on trait d’union? C’est l’élément graphique, en forme de petit trait horizontal, qui sert à joindre deux mots, de manière inséparable. Sauf en fin de ligne, voudront ajouter certains.

Ce petit trait que l’on place en fin de ligne, après la première partie d’un mot —  pour indiquer que la seconde partie, faute d’espace, est reportée à la ligne suivante —, porte aujourd’hui le nom officiel de tiret. Mais on l’appelle abusivement trait d’union, nous dit le Petit Robert. (2)

Quel genre de faute agace donc le premier ministre?

S’agit-il d’une surutilisation ou d’une sous-utilisation du trait d’union? Autrement dit, en met-on trop souvent un là où il n’en faut pas ou l’omet-on trop souvent là où il en faut un? Ou est-ce un joyeux mélange des deux?… J’espère que les experts se sont posé la question avant de proposer quoi que ce soit, car cette information est cruciale. Fondamentale. En effet, comment envisager résoudre adéquatement un problème si, au départ, le problème est mal défini?…

Si, vérification faite (en supposant que tel est bien le cas), il s’agit d’une surutilisation, la proposition devrait, selon toute logique, consister à en mettre un là où, en 1990, l’usage n’en voulait pas. Cette proposition serait doublement pertinente. Elle serait 1- plus respectueuse de la façon de faire (il ne faut pas oublier qu’il y a apparemment eu évolution  de l’usage); 2- garante d’une réduction du nombre de fautes (elle rendrait l’apprentissage de la langue plus aisé et plus sûr). Dans le cas contraire, celui d’une sous-utilisation, on devrait— pour les mêmes raisons — proposer de l’enlever. Nous verrons plus tard ce qu’ont décidé les experts.

Comment expliquer qu’apparemment on utilise si mal le trait d’union?

Pour une raison fort simple : on ne sait ni quand ni surtout pourquoi on doit l’employer.

Nous avons tous appris, à la dure, pour ne pas dire bêtement, qu’il y a des mots qui s’écrivent avec trait d’union; d’autres, sans trait d’union. Soit. Mais sauriez-vous dire pourquoi?… Moi, pas. Peut-être y arriverai-je en fouillant. Rien n’est toutefois assuré.

Voyons d’abord ce que nous en dit la grammaire.

Maurice Grevisse, dans son Bon Usage (11e éd., 1980), se contente de préciser quand « on met un trait d’union » (art. 229-240) et quand « on ne met pas de trait d’union » (art. 241-243). Une telle liste ne peut que refléter l’usage en vigueur au moment de la publication de cette grammaire. Mais un quart de siècle plus tard, qu’en est-il?

En 2008, André Goosse, dans son Bon Usage (14e éd.) aborde le sujet d’une manière différente. Il se risque à dire pourquoi, mais son propos est loin d’être convaincant. Son exposé est « émaillé » de :

  • il est logique d’écrire… mais…;
  • les dictionnaires ne sont pas toujours cohérents…;
  • il faut reconnaître que les justifications ne sont pas toujours très nettes…;
  • la tendance est à l’agglutination…;
  • mais caprices de l’usage…;
  • il n’est pas facile d’expliquer pourquoi…

Vous aurez compris, tout comme moi, que vouloir justifier la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre constitue une mission impossible. S’il y a autant d’exceptions, c’est que l’explication ne tient pas la route.

Qu’est-ce qui, d’après vous, différencie coffrefort de château fort… (il s’agit pourtant dans les deux cas d’un moyen de protection); c’estàdire de autrement dit… (deux façons de dire la même chose)? Et ce n’est pas tout. Qu’est-ce qui différencie pardessous de en dessous…; quatrevingts de quatre cents…; arcenciel de arc de triomphe…; faceàface de nez à nez…; antiscientifique de antisportif?… Vous ne le savez pas? Moi non plus. Je suis pourtant tenu, tout comme vous, de les écrire comme le prescrit le dictionnaire. Sinon, je me fais taper sur les doigts.

Et pourquoi, dans d’autres cas, ai-je le choix? Pourquoi puis-je écrire indifféremment entretemps et entre temps (disparition du trait d’union sans soudure), extraterrestre et extraterrestre (disparition du trait d’union avec soudure) ou encore faittout et faitout (disparition du trait d’union et d’une lettre avec soudure)? Comme on peut le constater, ce ne sont pas les cas d’espèce qui manquent.

Soit dit en passant, les graphies officielles dont je fais ici état sont celles que le Petit Robert admet en 1990, année de parution de Rapport, celles que les experts ont pour mission de « rectifier ».

Vous aurez certainement compris qu’il n’y a rien à y comprendre. Qu’au moment d’écrire un mot, qui exige peut-être un trait d’union, seule votre mémoire peut être appelée en renfort. Que, si vous ne faites pas d’erreur, ce n’est pas parce que vous êtes plus intelligent qu’un autre, c’est parce que votre mémoire est meilleure que celle d’un autre. Bref, que Paul Valery avait bien raison d’écrire, en 1936, dans Variétés III :

« L’absurdité de notre orthographe, qui est, en réalité, une des fabrications les plus cocasses du monde, est bien connue. Elle est un recueil impérieux ou impératif d’une quantité d’erreurs d’étymologie artificiellement fixées par des décisions inexplicables. »

L’absurdité était peut-être bien connue en 1936, mais, de toute évidence, elle ne dérangeait personne. Comment expliquer autrement qu’on n’ait rien fait? J’ai parfois l’impression que les régents se complaisent dans toutes ces irrégularités, exceptions, contradictions, certains allant même jusqu’à proclamer que ce sont elles qui font du français une si belle langue! Heureusement, je ne suis pas tenu de les croire. Apparemment Michel Rocard n’y croit pas lui non plus. Sinon il n’aurait pas demandé au Conseil supérieur de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage. Ce que le Conseil ignorait peut-être, c’était l’ampleur et la complexité de la tâche qui les attendaient.

Mais avant de changer quoi que ce soit (dans ce cas-ci, l’emploi du trait d’union), il me paraît essentiel de savoir pourquoi il en est ainsi (dans ce cas-ci, pourquoi il faut l’employer). Sinon la solution risque fort de poser, elle aussi, un problème! Le risque de faire des fautes, que l’on veut voir disparaître, serait toujours là. Autrement dit, on ferait du surplace (ou surplace?).

Quant à faire quelque chose, faisons-le bien. Essayons donc, dans la mesure du possible, de savoir ce qu’il en est de l’emploi, tant ancien que nouveau, du trait d’union. Ainsi équipés, nous saurons mieux résoudre le problème posé.

  • Quand le trait d’union est-il apparu dans la langue?

 Il y a de cela fort longtemps. Il en est déjà fait mention, en 1694, dans Le Dictionnaire de l’Académie française (1ère éd.). Sous un autre nom toutefois : « On appelle aussi, Tiret, Un trait de plume […] dont on se sert aussi à joindre, ou à diviser les mots […]. »

  • Quel usage en fait-on à l’époque?

Difficile à dire, à brûlepourpoint. Est-il possible que la présence d’un trait d’union dans tel mot ou son absence dans tel autre traduisent des stades différents d’évolution de leur graphie? Se peut-il que tout mot aujourd’hui composé d’au moins 2 éléments ait fait son apparition dans la langue en tant qu’« éléments syntaxiques libres », et que l’emploi de ces derniers se soit, en raison de sa fréquence accrue, figé et qu’on ait cristallisé ce figement par l’insertion d’un trait d’union entre ses éléments? C’est une hypothèse qui mérite considération. On pourrait même aller jusqu’à se demander si, dans certains cas, ce trait d’union ne serait tout simplement pas disparu comme par enchantement, ce qui aurait donné naissance à des mots dont la valeur des éléments qui les composent n’est plus perçue (3). Schématiquement cela donnerait :  par toutpar-toutpartout. Ou encore : long temps →  long-tempslongtemps. Pour vérifier cette hypothèse, je fouille donc dans le DAF (1êre éd., 1694) et y trouve matière à réflexion.

Certains mots s’écrivent en 1694 comme en 1990, ou presque :

  • arrière-ban                        id.                         
  • bas-relief                            id.
  • bec-de-corbin                    id.
  • belle-mère                          id.
  • court-bouillon                   id.
  • icy-bas [sic]                       id.  (avec deux i)
  • passe-droit                        id.
  • passe-pied                         id.
  • prié-dieu [sic]                   id.  (sans accent)
  • quatre-vingt-deux           id.
  • quatre-vingts                   id.
  • remue-ménage                id.

Certains autres voient leur graphie changer avec le temps.

Pour vous simplifier la tâche, je les regroupe en fonction de la modification subie. Je présente, sur une même ligne, d’abord la graphie d’antan, puis la graphie admise, en 1990, par le Petit Robert.

Ajout d’un trait d’union pour combler l’espace :

  • au dessous                     audessous
  • au dessus                       audessus
  • face à face                      faceàface                                       
  • pas d’âne                        pasd’âne
  • brusle pourpoint          brûlepourpoint

Ajout d’une espace et d’un trait d’union :

  • audelà                             audelà
  • blancmanger                 blancmanger
  • coupejarret                    coupejarret
  • gardemanger                gardemanger
  • crèvecoeur                     crèvecoeur
  • pardessus                       pardessus

Disparition de l’espace avec soudure des éléments :

  • courte pointe                 courtepointe
  • par tout                          partout
  • sur tout                           surtout

 Disparition du trait d’union et soudure des éléments :

  • aussitost                          aussitôt
  • bientost ou bientost      bientôt
  • clairvoyant                     clairvoyant
  • desenrhumer                  désenrhumer  
  • longtemps                        longtemps
  • passe-partout                 passe-partout
  • passeport (4)                  passeport
  • platfond ou plafond     plafond

Disparition du trait d’union sans soudure des éléments :

  • coupdepied                     coup de pied
  • toutàfait                          tout à fait
  • trèsbon (5)                       très bon.

La séquence des changements survenus au cours des siècles n’est pas, contrairement à ce que je pensais, la même dans tous les cas. L’emploi du trait d’union est aussi aléatoire en 1694 qu’il l’est en 1990.  Mon hypothèse de départ (espace → trait d’union → soudure) est donc à rejeter. Elle ne tient pas la route.

Le premier ministre avait donc raison de demander au Conseil, aidé par des experts, de se pencher sur les difficultés que pose l’utilisation du trait d’union et de proposer des solutions qui en simplifieraient l’usage.

Reste à savoir si ce qu’ils ont proposé répond bien à la problématique soulevée.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Je voudrais ici tester vos connaissances sur l’emploi du trait d’union dans les unités grammaticales, celles sur lesquelles le Conseil supérieur ne s’est pas penché. Par exemple, écririez-vous :

  • a) « Tenez vous le pour dit »;
  • b) « Tenez vousle pour dit»;
  • c) « Tenezvous le pour dit»; ou
  • d) « Tenezvousle pour dit»?

[J’utilise ici le tiret au lien du trait d’union pour mieux mettre en évidence les différences.]

Vous aurez certainement rejeté les choix a) et b), car vous avez appris que l’impératif commande l’emploi du trait d’union entre le verbe et son complément, si ce dernier est un pronom personnel. On doit écrire : Prenez ces livres, mais Prenez-les; Protégez cet enfant, mais Protégez-le.

Vous aurez aussi rejeté le choix c), car vous avez appris que, si l’impératif est suivi de deux pronoms personnels compléments, on met également un trait d’union entre les deux pronoms. On écrira donc : Diteslemoi ou Rendeznousles.

 La seule formulation acceptable serait donc d) : « Tenezvousle pour dit ». Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai utilisé serait et non pas est, comme vous vous y attendiez. Tout simplement parce que le Petit Robert n’autorise plus cette façon d’écrire. Et ce, depuis 1993, année de parution du premier Nouveau Petit Robert. Et 25 ans plus tard, on trouve toujours, à l’entrée TENIR : Tenez vousle pour dit! Il y aurait donc effectivement eu évolution de la langue! À mon insu…

Me faut-il donc respecter cette nouvelle façon de faire?… Pour ne pas me faire taper sur les doigts, je devrais m’y sentir obligé. Mais au risque de passer pour une forte tête, je ne m’y plierai jamais. Pour une raison fort simple : dans le Petit Robert, à l’entrée DIRE (et non à l’entrée TENIR), je trouve — et ce, depuis 1967 —  ce que la grammaire m’a appris : Tenezvousle pour dit!

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un dictionnaire le dit que cela est vrai. Un autre dictionnaire pourrait dire le contraire. Et pire, ce n’est pas parce que tel dictionnaire le dit à un endroit particulier que cela est vrai. Il arrive qu’il dise le contraire ailleurs. Assez troublant, n’est-ce pas? On ne consulte pourtant pas son dictionnaire pour trouver des erreurs, mais bien pour savoir la bonne façon de faire. Le dictionnaire est censé refléter l’USAGE, i.e. l’utilisation faite par la majorité et non par un lexicographe inconnu, qui croit que SA façon de faire est LA bonne!

Un dernier mot…

Ceux dont le sens d’observation est aiguisé auront remarqué que, dans Diteslemoi et Rendeznousles, l’ordre des pronoms est inversé. La grammaire veut pourtant que le C.O.D. (obj. direct) précède le C.O.I. (obj. indirect). Il faudrait donc dire Rendez-les-nous, comme on dit Dites-le-moi. Mais l’USAGE semble, selon Grevisse, privilégier l’ordre inverse. Une exception. Une de plus!

Qu’en est-il dans le cas qui nous intéresse? Selon Grevisse (11e éd, 1980, # 1064, N.B. -1), « Tiens-le-toi pour dit est, semble-t-il, plus fréquent que Tiens-toi-le pour dit. » Ah bon!… Il appelle même à la barre R. Martin du Gard, A. Gide, Ph. Hériat… Dans la 14e éd. du Bon Usage, parue en 2008 [#683, b), 1°], André Goosse renchérit en disant : « il y a du flottement dans l’usage. »  Vous êtes donc libres de choisir la forme qui agacera le moins votre oreille.

(2)  Dire, comme le Petit Robert, que tiret est utilisé Abusivt pour désigner Trait d’union, reflète un point de vue moderne. Autrefois, c’était plutôt l’inverse.

En 1694, le mot tiret désignait deux réalités, que l’on distingue aujourd’hui, mais qu’on ne distinguait pas alors. Dans la 1ère édition de son dictionnaire — et ce, jusque dans la 5e éd. —, l’Académie française appelle tiret « un trait de plume qu’on fait au bout de la ligne pour la terminer, ou dont on se sert pour joindre ou pour diviser les mots. »  RENVOI

Le terme trait d’union ne fera son apparition dans le DAF qu’en 1835. Non pas en tant que mot-vedette, mais à l’entrée tiret, où l’on peut lire : « Dans ce sens, les grammairiens disent plus ordinairement Trait d’union, et les imprimeurs Division. »

Parle d’abus, comme le fait le Petit Robert, c’est laisser entendre que son emploi en ce sens serait malvenu, inapproprié. De fait, cela pose problème. Un problème qui n’est pas toujours apparent. Supposons que, sur une ligne, vous ayez l’espace voulu pour écrire seulement la première partie d’un mot (disons : contre…), vous devrez mettre la seconde partie (disons : révolutionnaire) sur la ligne suivante. Quel nom donneriez-vous au petit trait horizontal que vous aurez mis à la fin de la ligne? Tout dépend…

Si ce mot s’écrit contrerévolutionnaire, le petit trait horizontal sera un tiret, mais s’il s’écrit contre-révolutionnaire, ce sera alors un trait d’union. Cela n’est pas problématique en soi, j’en conviens. Mais force est de reconnaître que le trait d’union mis en fin de ligne ne nous renseigne absolument pas sur la bonne graphie de ce mot. Si vous avez assez d’espace pour mettre ce mot sur la même ligne, lui mettriez-vous un trait d’union?  C’est là qu’il est important de savoir si le petit trait horizontal mis en fin de ligne est un vrai trait d’union ou un vrai tiret! Cela se verrait d’emblée si, comme le veut, semble-t-il, la typographie, ces signes étaient de longueur différente. Mais, en pratique, tel n’est pas le cas. D’où la difficulté de connaître la bonne graphie d’un mot trop long pour être sur une même ligne.

(3) Il est des mots dont la valeur des éléments qui entrent dans leur composition n’est plus perçue. Difficile dans ces conditions de présumer qu’ils ont peut-être déjà exigé un trait d’union. J’en veux pour preuve : gendarme, plafond et sourire.

Le mot gendarme est formé de deux éléments :  gens et d’armes. Des éléments bien connus, mais pas nécessairement apparents dans ce mot. Le S de gens est disparu, de même que l’apostrophe que l’on trouve dans darmes. Sans oublier le S de armes. De plus, gendarme désigne une seule personne alors que gens désigne un groupe de personnes. Tout est là pour qu’on ne puisse percevoir comment ce mot a été formé.

Dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy, le terme gensdarme(s) n’est pas consigné. On trouve par contre gensdarmée et gendarmée, ce dernier étant l’entrée principale, i.e. celle où l’on trouve la définition. Il serait tentant de penser que la disparition du S s’est accompagnée du changement de sens dont j’ai fait mention ci-dessus. Mais tel n’est pas le cas : gendarmée, ou gensdarmée, désigne une « Troupe de gens d’armes » et non une seule personne. On voit apparaître gendarme, au tout début du XVIIe siècle, plus précisément en 1606, dans le dictionnaire de Nicot, et ce mot n’a plus subi de modification par la suite.

Dans les deux autres mots, à savoir plafond et sourire, la valeur des éléments qui les composent est encore plus obscure.

Sachant que plafond désigne la « Surface horizontale qui limite intérieurement une salle dans sa partie supérieure » (Petit Robert dixit), on ne peut qu’être surpris de lire l’origine qu’en donne ce dictionnaire : étym. platfons 1546 ◊ de plat et fond.

Comment expliquer la présence de fond si la chose désignée se trouve dans la partie supérieure de la pièce? Que je sache, fond désigne la partie inférieure, et non supérieure, d’un contenant. Est-ce l’étymologie qui est fausse, ou bien la définition du terme? La question se pose, vous en conviendrez. La discordance tient au fait que, aujourd’hui, on définit l’objet en question, le plafond, d’un point de vue opposé à celui qui avait cours anciennement. Voyez comment, en 1694, (DAF, 1ère éd.), on définissait plafond : « Lambris qui couvre le plancher d’ enhaut [sic] d’ une chambre ». Le plafond appartenait donc à la pièce du haut et non à celle du bas. Tout est clair maintenant, mais pas évident, sans explication(s).

Et que dire de sourire? Ce mot s’écrivait sousrire en 1694. Et était défini de la façon suivante : « rire doucement et sans éclat ». C’était un rire disons… étouffé. Sur une échelle d’intensité, cette réaction se situe sous le rire. C’était donc un sousrire. Cette disparition du S de sous s’observe dans bien d’autres mots. Pensez seulement à soupeser, soulever, souligner, soumettre. Cette pratique ne s’est toutefois pas généralisée. Allez savoir pourquoi. Il y avait en 1694, et il y a encore aujourd’hui, beaucoup de mots qui non seulement ont gardé le S de sous, mais se sont enrichis d’un trait d’union (ex. sous-alimentation, sous-bois, sous-utilisation). Ne me demandez pas pourquoi.

D’après Goosse (Bon Usage, 14e éd., # 109), l’agglutination des éléments d’un mot composé s’explique par le fait que les usagers ne perçoivent plus la valeur des éléments qui le composent. Est-ce vraiment le cas?… Il me semble plus logique de penser que c’est l’agglutination qui empêche l’usager de percevoir la valeur des éléments qui entrent dans sa composition. Et non, l’inverse. Mais passons!

(4)  De nos jours, le nom du document délivré par les autorités pour permettre le passage de certaines frontières s’écrit passeport. En 1694 (DAF, 1ère éd.), il s’écrivait passe-port. Il aurait donc, depuis, perdu son trait d’union. Soit. Mais qu’en était-il auparavant? Étonnamment, en 1606, Jean Nicot nous dit qu’il s’écrivait comme il s’écrit aujourd’hui, passeport. Et avant cela, il s’écrivait passeporte (Droit qu’on payait pour passer une porte; cédule qui certifiait l’acquittement de ce droit). C’est ce que nous apprend le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, de F. Godefroy.

Ce serait donc les Immortels qui, en 1694, l’auraient affublé d’un trait d’union. Et ils ne reviendront sur leur décision qu’en 1835 (DAF, 6e éd.).

Passeporte (XVe s.)  → Passeport (1606)  →  passeport (1694-1834)  →  passeport (1835-…)

(5)  De nos jours, voir trèsbon ainsi écrit ne peut qu’étonner. Mais, en 1694, c’est la norme, celle qu’impose l’Académie, dans la  1ère éd. de son dictionnaire :

« TRES   Adverbe, qui denote le superlatif, & se joint avec un nom, avec un participe, ou avec un autre adverbe. Bon, meilleur, tresbon. sage, plus sage, tressage. assuré, tresassuré. tresconnu, tresestimé. vaillant, plus vaillant, tresvaillant, tresbien […]»

Et cette norme a la vie dure. En 1835, dans la 6e éd. du DAF, elle est encore de mise. Il faudra attendre Littré (1873) pour que l’on reconnaisse enfin que l’USAGE a changé (l’Académie n’est jamais à l’avant-garde, à ce chapitre, cela est connu). Voici ce qu’il dit de l’adverbe très :

« Particule qui marque le superlatif absolu, et qui se joint à un adjectif, à un participe et à un adverbe ; on unit ces deux mots par un trait d’union ; du moins c’est l’usage du Dictionnaire de l’Académie. Une campagne très agréable. Il est très estimé et très aimé. Cela lui arrive très rarement. »

À partir de cette année-là, ce n’est plus l’Académie qui dicte la règle. Elle est dépassée par l’usage. La fréquence de très-bon tombe en chute libre au profit de très bon. Ngram Viewer l’illustre d’ailleurs brillamment (Voir ICI).

Pourquoi a-t-on anciennement mis un trait d’union après très?

Jean Nicot, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne [1606 ] nous l’explique. Le français utilise plus pour exprimer le comparatif et le plus ou très pour exprimer le superlatif (instruit, plus instruit, le plus ou très instruit). Contrairement au latin qui, lui,  fait appel à une terminaison différente (Doctus; Doctior, Doctissimus). Mais pour ne pas trop s’éloigner du latin, le français a, semble-t-il, décidé de souder les deux éléments : tresdocte. Soit. Mais pourquoi ne pas en avoir fait autant avec le comparatif et avoir écrit plusdocte?… Peut-être parce que plus avait acquis déjà une plus grande autonomie. On disait déjà à l’époque :  Je lui en demande plus qu’à nul autre. Ou encore : il ne travaille plus ici). L’explication est peut-être là… Qui sait?

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4 commentaires pour Nouvelle orthographe et trait d’union (1 de …)

  1. Rose dit :

    C’est tellement riche et complet comme ressources, merci bcp Maurice pour cet article que j’ai adoré! Rosa

  2. Gilles Colin dit :

    Pour le Dicthographe où je collectionne un maximum de mots, je constate que la tendance générale est de ne garder le trait d’union que s’il facilite la compréhension pour viser à l’agglutination, notamment pour le vocabulaire technique, sauf si la graphie est implantée durablement. Mais les graphies coexistent coexistent souvent au sein d’un même ouvrage, fût-il de référence.
    Je reste persuadé que la solution est de faciliter les recherches en continuant à collecter les mots et les graphies afin de permettre les comparaisons et de faciliter les choix.
    Félicitations pour la qualité de votre réflexion.

  3. Françoise Blanchin dit :

    « Pardessus » existe tout de même encore de nos jours où il désigne un « vêtement qu’on met sur [par-dessus] les autres pour se garantir du froid ou de l’humidité » (Wiktionnaire).
    Votre raisonnement est bien fouillé et passionnant, mais est-ce vraiment nécessaire d’aller fouiner dans les origines de, par exemple sourire ou gendarme, tellement ancrés dans notre langue qu’ils en sont des mots à part entière ? L’histoire des mots est certes intéressante, très intéressante même, mais pour ceux qui ont l’amour de la langue. Ceux qui ne l’utilise que comme un outil, ou les élèves qui apprennent, ont pour objectif de bien écrire le français, c’est tout. Le trait d’union ne pose problème que dès lors nous sommes confrontés aux nouveaux mots, récemment formés ou venus d’ailleurs. Et puis, une « faute » de tiret est-elle si grave qu’elle en serait éliminatoire aux examens ? N’y-a-t-il pas des urgences plus urgentes ? Comme par exemple les concordances de temps, les emplois des participes passés ou encore les pluriels des adjectifs de couleurs… Comme la liste est loin d’être exhaustive, il y a à faire !!!
    Passez une belle journée.

    • rouleaum dit :

      Ce qu’il y a à faire! Vous avez bien raison. Ce n’est pas sans raison que j’ai intitulé mon blogue : la langue et ses caprices ou les caprices de ceux qui la régentent.

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