Nouvelle orthographe et trait d’union (2 de …)

L’emploi du trait d’union

-2-

La solution proposée par les experts

 

Nous l’avons vu précédemment, l’emploi du trait d’union dans les unités lexicales constituerait, selon certains observateurs — dont Michel Rocard —, un véritable casse-tête (ailleurs on dira puzzle). On trouverait, semble-t-il, un trait d’union là où on ne l’attendrait pas; on ne le trouverait pas là où, selon toute vraisemblance, on devrait le trouver. La règle censée gouverner son emploi serait donc très malmenée. Ou bien parce qu’on ne la connaît pas, ou bien parce qu’elle est tellement alambiquée qu’une faute nous attend à tous les coins de rue. Faute que les experts ont pour mission de faire disparaître. Soit. Mais…

Combien de ces mots seraient, dans la pratique courante, mal écrits?

Nulle part il n’en est fait mention. Pourtant, la réponse à cette question est de toute première importance. Elle nous dirait si le problème soulevé est mineur ou majeur; s’il mérite qu’on s’y attarde ou pas. Étant donné que les experts ont autre chose à faire que de s’occuper de foutaises, je veux bien admettre, sans preuve** toutefois, que ce nombre est important.

** On me pardonnera, je l’espère, cette faute intelligente. Le Petit Robert écrit sans preuves!

Si jamais le nombre de mots en cause était en réalité limité, toute solution qu’on pourrait proposer ne changerait pas grand-chose. Elle calmerait certes les esprits de ceux qui sont troublés par ce problème, mais elle ne réduirait pas, de façon significative, le nombre de fautes que l’on dit observer. Or, c’est précisément le but de toute cette opération. Rappelez-vous, les experts cherchent la solution qui permettra « un apprentissage plus aisé et plus sûr » du français.

La petite histoire ne nous dit toutefois pas comment les experts s’y sont pris pour arriver à la solution qu’ils proposent.

De fait, que proposent-ils?

Après y avoir réfléchi, les experts ont proposé un changement fort simple, changement qu’ils ont résumé, au début de leur Rapport, en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »

Un tel énoncé — et surtout l’exemple cité — ne peut que ravir ceux qui souhaitent une simplification de l’orthographe. Et j’en suis. Porte-monnaie s’écrira dorénavant sans trait d’union, tout comme portefeuille, qui s’écrit ainsi depuis 1798 (DAF, 5e éd.) (1). Soit. Mais…

Que penser réellement de cette proposition?

Devrait-on l’accepter sans mot dire, uniquement parce que ce sont des connaisseurs ou de gens que l’on croit tels qui l’ont formulée? Devrait-on la défendre bec et ongles? Certains s’y sentent obligés. Moi, pas. Ce n’est pas parce que certains endossent, peut-être même aveuglément, cette proposition; que d’autres font des pieds et des mains pour qu’elle devienne la « norme » et qui crient victoire chaque fois qu’un ouvrage, dictionnaire ou autre, s’y soumet, que je dois en faire autant, que je dois me transformer sur-le-champ en un béni-oui-oui. Ce n’est tout simplement pas dans ma nature. À moins que ce ne soit une déformation professionnelle.

Avant de vous dire ce que je pense de cette proposition — je n’aime pas travailler pour rien —, je dois m’assurer que la solution proposée correspond bien aux attentes du premier ministre. Et là-dessus, aucun doute n’est possible. Michel Rocard, dans sa réponse à Maurice Druon, rédacteur du Rapport, le dit clairement :

« Je vous remercie pour ce rapport limpide, qui correspond exactement à la demande que j’avais faite au Conseil. »

On peut difficilement être plus explicite, vous en conviendrez. Et un peu plus loin :

« Sur le trait d’union, sur les accents et trémas, sur le pluriel des mots composés et des mots empruntés, sur l’harmonisation des familles de mots présentant aujourd’hui des contradictions, vous avez réussi à mettre au point des solutions simples, modérées et acceptables par tous. »

Bref, ce Rapport comble d’aise le premier ministre. Les experts ont bel et bien répondu à ses attentes. Du moins, c’est ce qu’il dit. Mais, en tant qu’homme politique, peut-il dire le contraire? J’en doute fort. Je me demande même s’il a lu ce Rapport au complet. Je ne peux évidemment pas répondre à sa place. Je me contente de poser la question. Car, si  je me mets dans la peau d’un premier ministre, i.e. de quelqu’un de très occupé — même en dehors des périodes de crise —, la lecture, complète, d’un tel rapport ne constituerait pas pour moi une priorité. Je ferais ce que bien d’autres font : je sauterais directement aux conclusions. Autrement dit, j’irais à l’essentiel. Et l’essentiel, on le trouve, au début de ce Rapport, dans un encadré intitulé Résumé. Et ce qu’on y lit, à propos du trait d’union, c’est ce que j’ai mentionné plus haut : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). » Rien de plus.

Étant donné que cette courte phrase est tirée du Rapport lui-même, et non d’un quelconque compte rendu (ou compterendu, selon le Petit Larousse), elle ne peut que refléter fidèlement l’opinion des experts. Personne ne se risquerait à penser que les experts n’ont pas tout dit. Sauf peut-être… moi. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

Cette proposition est-elle assez convaincante pour que je l’endosse sans réserves (ou sans réserve) ? Certains le penseront.  Moi, pas.

C’est en tant que simple utilisateur — je ne suis rien d’autre; surtout pas un linguiste —, que je vais vous dire ce que je pense de cette recommandation, sous sa forme résumée, la seule que les gens pressés vont lire ou que les prosélytes voudront  de préférence utiliser.

La façon d’analyser un problème est inévitablement modulée par les expériences de vie de chacun, expériences qui laissent immanquablement des traces, certaines étant plus importantes que d’autres. Dans mon cas, il en est au moins deux qui me suivent partout, qui conditionnent ma façon de voir les choses. Même si ces événements sont en soi tout à fait insignifiants, ils n’en constituent pas moins, pour moi, des événements qui ont influencé ma façon de penser et d’analyser. Les voici.

  • J’ai déjà moi-même entretenu ma pelouse et ma rocaille. Puis un jour, je réalise — Je sais. Je sais. Son emploi est critiqué par le Petit Robert (2). — que cette tâche prend trop souvent trop de mon temps. Trop, c’est trop, n’est-ce pas? Ce temps, je pouvais et surtout je voulais l’utiliser plus judicieusement. Je fais donc appel à une entreprise qui s’affiche experte en entretien paysager. Rapidement, une équipe de travailleurs se pointe chez moi pour faire ce que je ne voulais plus faire et qu’eux, experts, se faisaient un plaisir, bien rémunéré, de faire à ma place.

Et ils le font en deux temps trois mouvements. Faut dire qu’ils sont quatre à le faire et qu’ils sont mieux équipés que je le suis. Comme c’est la première fois que je fais appel à leurs services, il n’est que normal que je veuille vérifier la qualité de leur travail. Je pourrai par la suite leur laisser la bride sur le dos. Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu’il restait, ici et là, des touffes de gazon; qu’on n’avait pas passé le coupe-bordure le long du trottoir et de la rocaille. On avait même fait un peu de zèle : on avait taillé la haie, même si je ne leur avais pas demandé, mais d’un seul côté! On m’avait pourtant assuré qu’on ferait du bon travail — un travail d’experts —, mais le résultat est déplorable. C’est, à mes yeux, un travail mal fait parce que, entre autres, vite fait. Faire un bon travail exige qu’on y mette le temps qu’il faut. J’ai appris cette journée-là, et de façon magistrale, à ne pas me fier à l’idée que les gens se font d’eux-mêmes. J’ai appris à évaluer l’arbre à ses fruits et non à ceux qu’il est censé donner.

  • J’ai déjà voulu acheter de la margarine de marque Nuvel. Sur l’étiquette, bien en évidence, on pouvait lire : huile Canola & Olive oil. Comme l’huile d’olive avait et a toujours la cote, le fabricant a intérêt à signaler au consommateur que son produit en contient. Ce dernier sera ainsi plus enclin à l’acheter. Jusque-là, rien à redire. Mais tout consommateur, non averti, croira que cette margarine contient autant d’huile de canola que d’huile d’olive (50-50), la grosseur des caractères ayant à ses yeux, sans qu’il s’en rende nécessairement compte, une valeur sémantique. Mais dans les faits, qu’en est-il?

En petits caractères – cela va sans dire –, on peut lire : Fait de 83 % d’huile de canola, 10 % d’huile d’olive, 7 % d’huiles végétales (3). C’est loin du 50-50, que j’avais imaginé! Mais il n’y a rien de faux dans ce qui est affiché : cette margarine contient bel et bien de l’huile d’olive et de l’huile de canola. Et il n’est dit nulle part qu’elles y sont en proportions identiques. Si c’est ce que le consommateur en déduit, il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il n’a qu’à lire attentivement l’étiquette. Mais il ne le fait généralement pas, car il va à l’épicerie pour acheter quelque chose et non pour lire quelque chose. C’est donc lui qui est, ici, pris en défaut. Il faut quand même reconnaître que le publicitaire a misé sur la crédulité du consommateur moyen, sur sa grande facilité à croire sur une base fragile. Moi, pour une raison inconnue, — peut-être avais-je, cette fois-là, un horaire moins chargé — j’ai voulu en savoir plus, avant d’acheter cette margarine. Je lis donc au complet l’étiquette. Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en petits caractères, que j’avais tout faux!

J’ai donc appris cette journée-là à ne pas me fier aux apparences; elles sont souvent trompeuses. Que ce qui n’est pas clairement dit (ou qui est dit en petites caractères) est souvent plus important que ce qui est clairement dit (ou qui est dit en gros caractères), car la vérité peut prendre bien des formes. Surtout quand on veut amener quelqu’un à croire quelque chose ou à modifier ses habitudes. Ce que cherche effectivement à faire le fabricant de cette margarine.

Que dois-je donc penser de la proposition mise de l’avant par les experts pour simplifier l’emploi du trait d’union, proposition qu’ils ont, pour le lecteur pressé, résumée en une courte phrase : « Un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille). »? Me voilà parti.

Dans cette recommandation, trois mots retiennent tout particulièrement mon attention, des mots qui sont, vous allez le constater, lourds de conséquences. Ce sont certain, soudure et comme.

1- Un  certain  nombre de mots

Si Michel Rocard demande au Conseil supérieur d’examiner comment l’usage du trait d’union peut être rendu plus simple, plus régulier, c’est qu’il est convaincu que, trop souvent, les gens en font un mauvais usage; que ce mauvais usage agace au plus haut point ceux qui ont une excellente mémoire. Et ce que les experts disent clairement — ils ne font pas que le laisser entendre—, c’est qu’uniquement certains mots sont visés.

Pourquoi uniquement certains mots? Que sous-tend l’emploi de cet adjectif? Les experts veulent-ils nous dire :

  • Qu’il y a certains mots que les usagers écrivent presque toujours mal et que le changement proposé ne concerne qu’eux… Si tel est le cas, j’aimerais bien les connaître pour ne plus faire de faute(s).
  • Que leur recommandation ne touche qu’un certain nombre de mots même si beaucoup d’autres mériteraient le même traitement… Si tel est le cas, j’aimerais encore plus les connaître.

Il est vrai que le premier ministre a convenu, au départ, que sa demande excluait « toute idée de réforme de notre orthographe ». Donc l’intervention des experts se devait d’être modérée. Ils ne devaient pas tout chambouler. Cette contrainte force donc les experts à y aller mollo. Ils n’ont pour ainsi dire pas le choix. Ils ne « rectifieront » donc que certains mots. Et c’est à eux que revient l’ingrate tâche de concilier les deux composantes de la requête : simplifier sans tout chambouler. Michel Rocard leur a, selon moi, refilé une patate chaude. À eux, maintenant, de résoudre la quadrature du cercle.

Mais en lisant leur recommandation, une question me vient aussitôt à l’esprit : est-il assuré qu’une fois cette « recommandation » admise et appliquée par tous, l’emploi du trait d’union ne posera plus problème? Je réponds NON. Sans hésitations (ou sans hésitation).

Le problème sera toujours le même. Les gens continueront à faire des fautes, car ils devront, encore et toujours, se demander s’il faut ou non mettre un trait d’union à tel ou tel mot, la différence étant que les mots qui posent problème ne seront plus nécessairement ceux qui, en 1990, étaient problématiques. Autrement dit, on ne fait que déplacer le problème. Rien d’autre. Étant donné que seuls certains mots ne commanderont plus l’emploi du trait d’union, il faudra, comme cela était le cas auparavant, se rappeler ceux qui dorénavant perdront leur trait d’union, suite à l’application de cette recommandation, et ceux qui le conserveront… On n’a vraiment pas simplifié la langue. On n’a fait que changer quatre trente-sous pour une piastre  (façon toute québécoise de dire que c’est du pareil au même).

Nous verrons plus tard comment les experts s’y sont pris (quels mots ont retenu leur attention) et surtout si, comme le pense (ou le dit) le premier ministre, ils se sont bien acquittés de leur tâche.

2- [Remplacer] le trait d’union par la  soudure

Les experts nous proposent donc de rectifier la graphie de certains mots, en enlevant le trait d’union qu’ils exigeaient et en soudant les deux mots qu’il unissait.

Ils excluent donc, si l’on en croit leur résumé, toute autre intervention qui aurait également pu permettre d’atteindre l’objectif visé, celui de simplifier l’apprentissage de la langue. Par exemple…

Ils auraient pu décider que les deux graphies (avec et sans trait d’union) seraient dorénavant admises; que l’on pourrait écrire, sans se le faire reprocher, rondpoint ou rond-point; intraveineux ou intra-veineux; précité ou pré-cité; superléger ou super-léger, etc. En 1990, ne peut-on pas indifféremment écrire contre-vérité/contrevérité, porte-mine/portemine, infrasonore/infra-sonore? Pourquoi ne pas généraliser le principe? Ce serait, me semble-t-il, la solution rêvée pour qu’il n’y ait plus de faute(s). Sauf que les experts n’ont pas retenue cette solution. Peut-être était-elle trop simple. L’ont-ils au moins envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu décider d’en mettre aux groupes de mots qui forment, sémantiquement parlant, une unité : magazine-photo au lieu de magazine photo (ne doit-on pas déjà écrire roman-photo ou safari-photo?); chou-de-Bruxelles au lieu de chou de Bruxelles (ne doit-on pas déjà écrire chou-fleur, chou-rave, chou-navet?). La présence du trait d’union indiquerait à coup sûr une unité lexicale. Mais les experts n’ont pas retenu cette autre solution. L’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ils auraient pu également décider d’en mettre systématiquement un (ou de l’enlever systématiquement) à tous les mots composés dont l’élément préfixé serait disons… une préposition. On pourrait ainsi écrire entre-couper au lieu de entrecouper (n’écrit-on pas déjà s’entre-déchirer?); en contre-bas au lieu de en contrebas (n’écrit-on pas déjà en contre-haut?). Ou encore écrire sur-alimenter au lieu de suralimenter (n’écrit-on pas déjà sur-place?).  Cette solution aurait l’avantage d’éliminer les exceptions qui embêtent tant de gens. Il n’y aurait plus qu’une seule règle à appliquer. Une règle fort simple à mémoriser :  il faut mettre un trait d’union dans tous les mots dont l’élément préfixé est une préposition. Point, à la ligne. Ce serait une façon fort ingénieuse de simplifier l’apprentissage de la langue. Mais cette solution n’a pas plu aux experts. Trop systématique, peut-être. Mais l’ont-ils seulement envisagée? L’histoire ne le dit pas.

Ce que je peux dire, par contre, c’est ce sur quoi ils ont jeté leur dévolu pour simplifier la langue, sans la chambouler. Ils proposent — sans justifier quoi que ce soit — d’enlever le trait d’union et de le remplacer par une soudure.

Pourquoi avoir choisi cette solution-là et rejeté les autres (en supposant qu’ils les ont réellement considérées)? Pourtant, le savoir nous permettrait de mieux évaluer la pertinence de leur recommandation. Mais à l’impossible, nul n’est tenu.

Leur recommandation est claire, elle consiste uniquement à remplacer le trait d’union par une soudure. Elle ne laisse place à aucune autre possibilité. Quand je me vois obligé de tirer une telle conclusion, l’histoire de la margarine Nuvel me revient immanquablement à l’esprit : y aurait-il quelque chose ailleurs qui viendrait restreindre la portée de cette recommandation, telle qu’elle est résumée? Nous verrons plus loin qu’effectivement c’est le cas.

3-  portemonnaie  comme  portefeuille

Cet exemple, choisi par les experts, illustre à merveille la « rectification » proposée. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr. Porte-monnaie perd son trait d’union. Il s’écrira, après soudure, en un seul mot. Tout comme portefeuille! Soit. Mais…

Mais les experts avaient-ils une raison particulière de choisir ce mot comme exemple? Pourquoi n’ont-ils pas opté pour porte-billets, terme qui désigne une réalité plus proche du portefeuille que du porte-monnaie? La question se pose. Du moins, je me la pose.

La leçon que m’a apprise la margarine Nuvel me revient, encore une fois, à l’esprit : y a-t-il là quelque chose qui n’est pas clairement dit et qui devrait l’être? La réponse est OUI : porte-billets, contrairement à porte-monnaie, ne perd pas son trait d’union; il ne fait pas partie des « certains mots » auxquels les experts ont décidé de l’enlever. Ah bon!… Porte-billets n’est donc pas visé par cette « rectification »! Pourquoi donc? Soit dit en passant, ce mot n’est pas le seul à échapper au couperet du Conseil supérieur.

Je me suis demandé, voilà de cela quelques années, pourquoi ces experts font de certains mots composés de porte- + nom des exceptions (Voir Ici). Ne souhaite-t-on pas pourtant — c’est le Grand Vadémécum qui le dit à la page 3 — que « les générations présentes et futures […] se débarrassent ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions, anomalies injustifiées, qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué »? Comment peut-on oser prétendre se débarrasser des exceptions si, du même coup, on en rajoute? Les experts devaient pourtant nous simplifier la vie, mais, dans la pratique, ils nous la compliquent encore plus.

Au lieu de se demander, comme on le faisait autrefois, si tel mot exige ou non un trait d’union, il faudra à l’avenir se demander en plus si tel mot fait maintenant partie de ceux qui n’en prennent plus. La problématique est, il faut bien le reconnaître, restée exactement la même. Ce n’est pas ce que j’appelle simplifier l’apprentissage de la langue.

Voyons concrètement ce que cela peut représenter. Supposons que j’écrive le substantif bon à rien sans trait d’union (C’est un bon à rien). Je continuerai donc  à l’écrire ainsi, car la « rectification » ne le concerne pas du tout. Mais si je crois qu’il s’écrit avec trait d’union (C’est un bon-à-rien), sa graphie sera-t-elle changée? Euh…! Tout dépend s’il fait partie des mots « rectifiés ».

On peut se poser la même question à propos de contre la montre, utilisé comme substantif. S’écrit-il avec ou sans trait d’union? S’il s’écrit contre-la-montre, devrai-je dorénavant l’écrire contrelamontre? Et que dire de coude à coude? Selon le Petit Robert, en tant qu’adverbe, il s’écrit sans trait d’union : travailler coude à coude. En tant que substantif, il s’écrit avec traits d’union : des coude-à-coude fraternels. Devrai-je bientôt écrire coudeàcoude?

Serai-je un jour obligé d’écrire arcenciel, béniouioui, bouteentrain, chefd’œuvre, entredeuxguerres, fourretout, gagnepain, grandmaman, millepatte, quatrevingts, surlechamp?  Impossible de répondre à cette question sans connaître les mots visés par la recommandation des experts. Il n’y en a qu’un certain nombre… Soit. Mais quels sont donc ces mots « rectifiés »?… Et pourquoi uniquement eux?

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Si, pour savoir depuis quand portefeuille s’écrit sans trait d’union, vous consultez les Dictionnaires d’autrefois, vous croirez, tout comme moi, que c’est depuis au moins 1694.

La présence de portefeuille (sans trait d’union) est bel et bien signalée dans la 1e éd. du DAF (1694). Et comme on peut s’y attendre, dans les 5e, 6e et 8e éditions. L’Académie semble n’avoir jamais écrit ce mot autrement. Mais, après une seconde lecture, plus attentive, quelque chose attire mon attention, ou plutôt l’absence de quelque chose : le site Dictionnaires d’autrefois ne signale pas la présence de portefeuille dans la 4e éd. du DAF (1762), édition qui pourtant figure parmi les ouvrages répertoriés sur ce site. Comment expliquer cette absence? L’aurait-on tout simplement oublié, par mégarde? Ou l’aurait-ton écrit différemment? Comment l’aurait-on alors écrit? Forcément avec un trait d’union : porte-feuille. Je ne vois pas d’autre possibilité. Vérification faite, c’est bel et bien cette graphie qui se trouve dans la 4e éd. du DAF, d’où son absence dans les résultats obtenus quand je tape portefeuille. Il y a donc eu changement de graphie entre 1694 et 1762! À remarquer, dans l’édition de 1762, tous les mots formés de porte + nom s’écrivent avec un trait d’union. Porte-feuille ne fait donc pas exception.

Mais comment expliquer cette valse graphique? En 1694, on écrit portefeuille; en 1762, on change pour porte-feuille; dans l’édition suivante, la 5e, parue en 1798, on revient à portefeuille. Que s’est-il donc passé entre 1694 et 1762? Pour le savoir, je consulte la 3e (1740) du DAF. J’y trouve là aussi porte-feuille. Je poursuis en consultant la 2e édition du DAF (1718). Et rebelote… Ce serait donc à partir de 1718 que portefeuille aurait fait l’acquisition d’un trait d’union, puisqu’en 1694, selon les Dictionnaires d’autrefois, il s’écrivait portefeuille. Le mot portefeuille se serait donc écrit porte-feuille (avec trait d’union) uniquement entre 1718 et 1762! Euh!…

Comment expliquer ce double changement de graphie en un si court laps de temps? — En langue, un siècle, c’est court.  — Je me mets alors à fantasmer, ou phantasmer (graphie encore admise en 1990) : se pourrait-il que portefeuille se soit écrit porte-feuille, même dans la 1ère éd. du DAF? Autrement dit, que l’information fournie par Dictionnaires d’autrefois soit erronée? Ce serait le comble, vous en conviendrez. Mais qui sait?…

Pour ne pas être à l’origine d’une « fake news » — pour utiliser un terme fort à la mode par les temps qui courent; avant, j’aurais dit : légende linguistique —, je décide de m’en assurer. Ce que je croyais improbable, voire même  impossible, est avéré. Dans la 1ère éd. du DAF, je trouve, à mon grand étonnement, porte-feuille et non pas portefeuille. Il y a effectivement erreur sur le site Dictionnaires d’autrefois, erreur que je ne peux absolument pas expliquer. Cela démontre que pratiquer le doute systématique, comme je le fais depuis belle lurette par déformation professionnelle, n’est pas que du luxe. C’est une habitude à prendre. Encore plus pressante de nos jours, est-il besoin de le préciser.

(2)  Le Petit Larousse nous dit : Au sens de « comprendre, prendre clairement conscience de qqch », réaliser est un calque de l’anglais to realize, aujourd’hui passé dans l’usage courant.

Le Petit Robert, lui, a toujours critiqué cet emploi et le critique encore en 2018. Je m’étonne toujours de lire ce genre de remarque dans le Robert, quand on sait le nombre d’anglicismes qu’il accueille régulièrement dans ses pages. Je me demande, par exemple, ce que tchatter (ou chatter) peut bien avoir que n’a pas réaliser, pour qu’on l’accepte sans commentaire. Sans même préciser clairement son origine. Mais passons!

(3)  Soit dit en passant, dans cette margarine, il n’y a pas que 7 % des huiles qui soient végétales. Cette margarine es végétale à 100 %. Le colza (ou canola) est une fleur à graines oléagineuses, et l’olivier, un arbre à fruits oléagineux. À quel monde apparteinnent donc les graines et les fruits? Au monde végétal. C.Q.F.D.

P-S. — Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous  abonner est la solution idéale.

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6 commentaires pour Nouvelle orthographe et trait d’union (2 de …)

  1. Dahan Lucien dit :

    Que pensez-vous du mot DIFFÉRENT (Je sais cinq différentes langues, nous venons de trois différents pays, Il a deux différentes femmes…).

    • rouleaum dit :

      Je vous reviendrai sur ce point particulier.

    • Fauchez dit :

      Bonjour,
      votre question suppose que vous voyez dans les emplois cités une faute de logique, un pléonasme: en effet, deux langues, deux femmes sont nécessairement différentes. Si l’épithète est employée sans numéral, en revanche, on peut comprendre qu’elle insiste sur la variété: « J’écoute différentes musiques: jazz, classique, variété… »/ « J’écoute des musiques différentes: jazz, classique, variété… » Voici ce que dit le CNRTL:
       » Usuel, au plur. et antéposé avec valeur d’adj. indéf., exprimant la différence dans la pluralité.
      a) [Le syntagme nom. est précédé de l’art. déf., qui marque qu’il est pris dans la totalité de son extension possible] Synon. certains, divers, plusieurs, variés.On y crie dans les rues [de Constantinople] les différents crus de fontaine (T’Serstevens, Itinér. esp.,1963, p. 259):
      4. Les nuances qui distinguent les mœurs, les usages, les habitudes, dans les différentes parties de la France, voilà ce qu’il est important de connaître et de comparer, quelquefois pour l’amusement, et plus souvent même pour l’instruction de la capitale. Jouy, L’Hermite de la Chaussée d’Antin,t. 5, 1814, p. 8.
      5. L’allée commune a été instituée pour permettre aux différents locataires des divers jardins d’arriver chacun au sien sans traverser celui des autres… Karr, Sous les tilleuls,1832, p. 236. »
      Cordialement, TF

      • rouleaum dit :

        Malgré toute ma bonne volonté, je n’arrive pas à vous suivre. Je ne vois pas de quelle question vous parlez. J’utilise couramment la forme interrogative.

        Pourriez-vous être plus explicite pour que je puisse apprécier à sa juste valeur votre commentaire?

        • Fauchez dit :

          Bonjour,
          mille excuses, je répondais à la question initiale posée par M. Dahan, mais j’ai cliqué sur l’onglet qui succédait à votre propre réponse,
          cordialement, TF

  2. Gilles Colin dit :

    Vous avez raison de souligner que l’on n’a jamais fait évoluer la langue française par des contraintes et des opprobres. Ce n’est pas en imposant telle ou telle graphie que l’on aide à s’exprimer. Je constate souvent que s’il y a un doute ou simplement un choix entre des graphies, beaucoup choisissent un autre mot.
    Pour en revenir aux rectifications de l’orthographe, l’avantage de la soudure préconisée est la complémentarité avec la recommandation pour écrire le pluriel des noms composés (préposition-nom ou verbe-nom).
    Cordialement.

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