Nouvelle orthographe et trait d’union (4 de …)

L’emploi du trait d’union

Quels sont donc ces mots qui voient leur graphie « rectifiée »?

– 4 –

              À défaut d’un document qui le confirme, je ne peux que présumer que le premier ministre Rocard a laissé aux experts le soin de choisir les mots composés qui devraient être « rectifiés » et qu’il ne leur a imposé aucune restriction sur les moyens à prendre pour y parvenir. Les experts devaient, pour ainsi dire, avoir le choix, le choix entre diverses possibilités. L’histoire ne nous dit toutefois pas s’ils ont choisi l’une d’entre elles ou s’ils ont tout simplement décidé de proposer celle qui spontanément leur est venue à l’esprit, s’imaginant que c’était la seule et unique façon de résoudre le problème. Vous vous rappelez certainement la recommandation sur laquelle ils ont jeté leur dévolu :

« Un  certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple :  portemonnaie comme portefeuille). »

Cette règle ne concerne donc qu’un certain nombre de mots composés. Des mots qui, en 1990, s’écrivent forcément avec trait d’union, mais qui devront, dans l’avenir, s’écrire sans trait d’union. Devrai-je dorénavant écrire abatjour, brisemottes, chauvesouris, dernierné, exvoto, fumecigarette, grosporteur, hommegrenouille, icecream, jupeculotte, kungfu, lavevaisselle, meaculpa, nordvietnamien, orangoutan, porteplume, quotepart, radiotaxi, sagefemme, taillecrayon, ultrachic, visàvis, waterpolo, yéyé…? Qui sait? Et cela pourrait n’être que la partie visible de l’iceberg!

Certaines de ces graphies vous sembleront acceptables; d’autres, moins. Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls. Même les experts semblent avoir eu des hautlecœur (ou hautlecoeurs?) en voyant ce qu’entraîne l’application de leur règle. Ils décident donc de n’intervenir que dans 5 cas particuliers (règles A1 à A5, selon le Grand Vadémécum). Sans évidemment nous fournir la raison de ces choix.

Il faut savoir que le premier ministre a fortement suggéré aux experts de ne pas tout chambouler. Ils se doivent donc de proposer des solutions « simples, modérées et acceptables par tous », nous dit le Rapport. Voyons si tel est bien le cas. Voyons si leurs interventions « modérées » font du français une langue plus facile à apprendre.

Règle A1

« [Le trait d’union est remplacé par la soudure] dans LES mots composés avec les préfixesprépositions contr(e)- et entr(e)-. »

Les experts décident de rectifier tous LES mots composés dont le premier élément, ou préfixe, est la préposition contre ou entre. Tous ces mots seraient si souvent mal écrits que leur graphie gagnerait à être « rectifiée ». Foi d’experts! (Facon différente de dire : ne cherchez pas la preuve.)

Ces mots devraient donc, si l’on applique cette règle à la lettre, s’écrire sans trait d’union. Par exemple,

  • contreattaque           →    contreattaque;
  • contre-plaqué            →    contreplaqué;
  • contre-la-montre      →    contrelamontre;
  • entre-égorger (s’)     →    entreégorger (s’);
  • entre-ligne                  →    entreligne;
  • entre-deux-guerres   →    entredeuxguerres.

Il n’y a pas à en douter, cette proposition simplifie vraiment l’apprentissage de la langue : LES mots dont l’élément préfixé est contre- ou entre- et qui sont affublés d’un trait d’union le perdent. Il s’agit forcément, je tiens à le répéter, de tous les mots en question, sinon les experts auraient assurément écrit dans des mots composés. Soit. Mais…

Mais à la lecture de cette règle, des questions se bousculent dans mon esprit.

–   Pourquoi n’avoir choisi que ces deux prépositions?

En 1990, il y en a pourtant d’autres qui font office de préfixe et qui commandent un trait d’union. Des mots comme après-ski, avant-hier, sans-emploi, sous-alimenté me reviennent. Les experts ont-ils seulement envisagé de les « rectifier »? Si oui, pourquoi ne l’ont-ils pas fait? Serait-ce que, parmi tous les mots préfixés d’une préposition, seuls ceux qui commencent par contre– et entre– seraient si souvent mal écrits que leur enlever le trait d’union diminuerait significativement le nombre de fautes commises? Certains pourraient le penser. Moi, pas.

En 1990, tous les mots commençant par sur- s’écrivent sans trait d’union, sauf surplace qui peut également s’écrire sur-place (Petit Robert dixit; mais pas Larousse en ligne). Ils échappent donc à cette règle, car on ne peut enlever un trait d’union qui n’existe pas (pas même à sur-place qui reste une exception). Mais on ne peut pas en dire autant des mots qui commencent par sous-, car eux s’écrivent tous avec trait d’union, ou presque [les deux seules exceptions sont : soussigné et soustraire [et ses dérivés : soustractif et soustraction] (1). Pourquoi alors les mots commençant par sous- ne sont-ils pas visés par cette règle? Pourquoi les experts ne veulent-ils pas leur enlever, à eux aussi, leur trait d’union? La question se pose, ne croyez-vous pas? Mais la réponse, on la cherche.

–    Dois-je comprendre que les mots construits avec d’autres prépositions sont toujours  bien écrits; qu’ils n’ont, eux, besoin d’aucune « rectification »?

Si tel est le cas, pourquoi les usagers ne feraient-ils de fautes qu’en écrivant des mots commençant par contre- ou entre-?… Cela signifie-t-il qu’ils auraient réussi à mémoriser bêtement les mots qui, ayant comme préfixe une autre préposition, exigent un trait d’union et ceux qui n’en exigent pas? Il m’est difficile de croire que l’emploi du trait d’union n’y soit pas problématique. Il y a, là comme ailleurs, un manque criant d’uniformité. Donc, un fort risque de faire des fautes. Des fautes que les experts, faut-il le rappeler, se devaient de « corriger »!

–     La faute, qui serait apparemment très souvent commise, consiste-t-elle en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union?

Autrement dit, a-t-on tendance [rappelez-vous, il y aurait eu évolution de l’usage!] à en mettre là où il n’en faut pas ou à ne pas en mettre là où il en faut?… Étant donné que les experts ne proposent qu’une seule solution, à savoir enlever le trait d’union, force m’est de conclure que la faute à corriger devrait être la même; que les usagers en feraient une sousutilisation. Même si cela n’est pas clairement dit ni surtout démontré. Il me faut donc croire sur parole.

–  Comment être sûr que la solution proposée est la bonne?

Si l’on ne sait pas, pour sûr, que la faute consiste en une surutilisation ou une sous-utilisation du trait d’union, il est impossible de dire que les experts ont solutionné (2) le problème, que le changement apporté répond bel et bien à l’évolution de l’usage. N’est-ce pas une des raisons invoquées pour solliciter des changements de graphie? D’ailleurs cette évolution est-elle réelle, i.e. documentée (3) ou simplement évaluée de manière empirique, i.e. au pifomètre, comme cela est trop souvent le cas en langue?…

–   Combien de mots composés de contre- ou de entre- exigent un trait d’union? Autrement dit combien de mots ainsi construits seront « rectifiés »? La majorité ou la minorité?

Si je me pose la question, c’est que les experts se doivent de respecter la consigne du premier ministre : ne pas tout chambouler. Leur solution se doit donc d’être « modérée ». À moins que j’aie tout faux, cela signifie pour moi que le changement ne touchera qu’un faible nombre de mots ainsi construits. Mais est-ce bien le cas?… Voyons voir.

Dans le Petit Robert 1990, sur un grand total de 131 mots commençant par la préposition contre-,

  • 76 s’écrivent avec trait d’union;
  • 51, sans trait d’union;
  • 4, avec ou sans trait d’union.

Il y en a donc 80 (76 + 4), soit 61 %, qui verront leur graphie « rectifiée ». La majorité!

Dans le cas des mots commençant par entre-, sur un grand total de 76, il y en a, toujours dans le même dictionnaire,

  • 23 qui s’écrivent avec trait d’union;
  • 52, sans trait d’union;
  • 1 seul avec ou sans trait d’union (entre-jambes ou entrejambes) (4).

Il y en a donc 24 (23 + 1), soit 32 %, qui verront leur graphie changée. La minorité!

Au total, cette règle touche 104 mots sur 207 (80 avec contre– + 24 avec entre-). Autrement dit, 50 %. Maintenant que l’on connaît les chiffres, peut-on vraiment parler d’une intervention « modérée »?… Je me pose la question, mais vous laisse y répondre. À moins que la modération ne s’applique qu’à l’ensemble des « rectifications » proposées et non à chacune d’elles considérée séparément. Qui sait?

L’apprentissage de la langue est-il vraiment simplifié? On pourrait répondre OUI. Mais seulement du bout des lèvres. Car il faudra toujours se rappeler que seuls LES mots composés des prépositions contre- et entre- perdent leur trait d’union; que ceux construits avec d’autres prépositions continueront de s’écrire, comme en 1990, avec, sans ou indifféremment avec ou sans trait d’union. Simple, n’est-ce pas? J’ai déjà vu mieux!

L’usage n’aurait donc évolué que dans le cas de ces ceux prépositions! J’aimerais bien en voir la démonstration. Une affirmation, même faite par des experts, ne me convainc pas. J’aimerais en avoir la certitude et non seulement l’impression. Mais à l’impossible, nul n’est tenu! Il me faut, encore une fois, croire sur parole.

–  Y a-t-il des exceptions à cette nouvelle règle?

La question ne devrait pas se poser, car la règle A1 dit clairement : « dans les mots composés » et non « dans des mots composés ». Soit. Mais j’ai appris à me méfier des apparences. Si vous ne vous rappelez pas la publicité de la margarine Nuvel, moi, je ne l’oublie plus.

Si, comme on le prétend, les usagers font souvent des fautes en écrivant les mots commençant par contre- ou entre-, c’est parce que certains de ces mots prennent un trait d’union et d’autres pas et que les usagers n’ont pas tous la mémoire voulue pour se rappeler ceux qui en exigent un. Et ce manque d’uniformité dans leur graphie n’est pas une création de l’esprit. Tous peuvent facilement le vérifier.

On doit, selon le Petit Robert de 1990, écrire obligatoirement

  • (sans trait d’union) :  contrebalancer, contrebas, contremarche, contrecoup                                                        entrecouper, entrebâiller, entretoise;
  • (avec trait d’union) :  contre-mur, contre-manifester, contre-haut (mais contrebas!),                                           contre-pied                                                                                                                                         entre-déchirer (s’), entre-égorger (s’), entre-tuer (s’).

Et on peut écrire indifféremment

(avec ou sans trait d’union) :  contre()fil, contre()pente, contre(-)vérité;                                                                                entre(-)dévorer (s’), entre()jambes.

Force est de reconnaître qu’écrire ces mots comme le dictionnaire nous l’impose (i.e. sans faire de fautes) tient presque du miracle. À moins d’avoir une mémoire d’éléphant ou… un dictionnaire à portée de main. Deux seraient de beaucoup préférables, car les dictionnaires ne tiennent pas toujours le même discours, même s’ils disent refléter le même usage (5).

Comment expliquer une telle variation dans la graphie de ces mots? Ceux qui, en 1990, n’ont pas de trait d’union en ont-ils déjà eu un? Ceux qui en ont un se sont-ils déjà écrits sans trait d’union? Si oui, depuis quand? Pourquoi certains mots peuvent-ils s’écrire indifféremment avec ou sans trait d’union et d’autres pas?… L’USAGE, sans doute, me direz-vous. Encore faudrait-il que les lexicographes s’entendent sur ce qu’est l’USAGE et surtout qu’ils nous disent comment ils l’établissent, car ils ne disent pas tous  la même chose (Voir ICI). Tout compte fait, peut-être vaut-il mieux ne pas leur poser la question…

Le premier ministre avait bien raison de vouloir qu’on y mette un peu d’ordre. L’uniformisation de la graphie de tels mots composés n’est clairement pas du luxe. Et les experts ont décidé d’uniformiser la graphie de tous ces mots en remplaçant leur trait d’union par une soudure. Ce qui à première vue semble tout à fait acceptable.

Passe encore que l’on doive dorénavant écrire sans trait d’union : contremanifester, contrehaut, contrefil, contrepente, contrevérité ou encore s’entretuer, s’entredéchirer, s’entredévorer, entrejambe (sans s, au singulier!), mais qu’il faille en faire autant avec contreattaque, contreindication, contreoffensive, contreut, s’entreaimer, s’entrgorger!… Là, c’est le comble, diront certains. Se pourraient-ils que ces derniers aient tort?… On pourrait le penser en voyant que cette rencontre un peu particulière de voyelles amène les experts à faire de ces mots une classe à part, i.e. des exceptions [qu’ils ont, faut-il le rappeler, mandat de faire disparaître!] :

 « Devant une voyelle, le e disparaît : contre + attaque = contrattaque»

Comme à l’habitude, les experts ne justifient pas leur décision. On ne peut que spéculer, même si « spéculer » veut dire : mettre dans la bouche de l’autre ce qu’il n’a jamais dit ou qu’il n’aurait peut-être même jamais dit. C’est, il faut bien le reconnaître, le risque que court celui qui décide d’une chose sans justifier son choix.

Disons que c’est « pour éviter que deux voyelles se suivent à l’intérieur (6) d’un mot ». Deux voyelles qui appartiennent à des syllabes distinctes, cela va sans dire, sinon le trait d’union n’aurait pas sa raison d’être. Mais qu’est-ce qui empêchent les experts de maintenir le trait d’union dans ce tels cas, d’en faire des exceptions d’un autre genre? Absolument rien. Mais ils se sentent obligés d’apporter une correction à un problème qu’ils viennent tout juste de créer. — Cela me rappelle le médecin qui prescrit un anti-acide (ou antiacide?) pour contrer l’effet indésirable d’un anti-hypertenseur (ou antihypertenseur??) déjà prescrit. — Les experts auraient pu tout simplement décider de ne pas enlever le trait d’union à ces mots. Mais ce n’est pas la solution qu’ils ont retenue.

Acceptons donc, sans nous poser plus de questions, de voir le e final de contre et de entresauter quand le second élément commence par une voyelle, quelle qu’elle soit. Il faudra dorénavant écrire : contrattaque, contrespionnage, contrindication, controffensive, contrut. Il en sera de même avec les mots commençant par entre-. Ce seront des exceptions à la règle A1, telle que formulée par les experts.

Cette façon de faire donne, j’en conviens, de curieux résultats. Mais les experts viennent-ils tout juste de l’inventer pour les besoins de la cause? On pourrait le croire, mais, avant de le proclamer haut et fort, il serait bon d’y regarder de plus près. Question de protéger ses arrières…

Le résultat :

Quelle ne fut pas ma surprise de constater, en fouillant le dictionnaire, que, dans certains mots connus et d’autres moins bien connus, le e final de contre– ou de entre– est, en 1990, déjà disparu sans crier gare et surtout sans que j’en aie pris conscience! Et aussi sans que l’on ait demandé la permission à des experts de le faire sauter. Pensez seulement à entracte (de entre- et acte), s’entraider (entre- et aider), entrapercevoir (de entre et apercevoir), s’entrobliger (de entre– et obliger), entrouvrir (de entre- et ouvrir), s’entraccuser (de entre- et accuser) ou encore à contralto (de contra-, contre et alto), contravis (de contre et avis). Autrement dit, il n’y a rien de nouveau dans la façon de faire que préconisent les experts. Soit dit en passant, avant de perdre le e final de leur préfixe, certains de ces mots s’écrivaient avec une apostrophe (ex. : entr’acte, s’entraider) comme cela est, nous l’avons déjà dit, encore le cas, en 1990, dans entr’ouvrir  et entrapercevoir. Les experts sont donc conséquents avec eux-mêmes. Dans ce cas-ci, du moins. Mais on ne peut pas en dire autant des Immortels, ces défenseurs patentés de la pureté de la langue, qui, dans la 8e édition du DAF (1935), n’ont modifié la graphie que de « certains » mots composés de entre(7). Personne n’a pensé leur demander pourquoi uniquement « certains »? Étrange, n’est-ce pas?

Cette disparition du e final de la préposition contre– ou entre– n’est pas la seule exception prévue à la règle A1. Il y en a une autre que les experts formulent de la façon suivante :

« Cette règle ne concerne pas LES mots composés de plusieurs éléments comme entre-deux-guerres, ou contre-la-montre (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). »

Que veulent donc dire les experts? Moi, je comprends que tous les mots composés de plus de deux éléments échappent à cette règle, à la condition toutefois qu’ils commencent par l’une ou l’autre des deux prépositions en question. Et seulement eux.

Étant donné que l’on ne cite que deux exemples, à savoir contre-la-montre et entre-deux-guerres, je ne peux résister à la tentation de me demander combien de mots ainsi construits échappent à la règle A1. Pour le savoir, je consulte donc le Petit Robert de 1990. Chose étonnante, je n’en trouve qu’un seul : entre-deux-guerres. Contre-la-montre n’y figure pas! Il n’y fera son apparition que dans l’édition de 1993 — donc 3 ans après la parution du Rapport! —, non pas en tant que mot vedette (mot faisant l’objet d’un article du dictionnaire), mais enfoui sous l’entrée montre!

Mais pourquoi, vous demandez-vous, avoir fait une exception de entre-deux-guerres (et par anticipation, de contre-la-montre)? Les experts nous fournissent, entre parenthèses, ce qui se veut une justification : (il ne s’agit pas de simples préfixes dans ces cas). Ah bon!… En lisant cela, mes neurones s’affolent.

Qu’est-ce qui fait que la préposition contre ou entre serait un simple préfixe dans certains cas (p. ex. dans contre-attaque, entre-ligne), mais pas dans d’autres (p. ex. dans contre-la-montre, entre-deux-guerres)? Difficile à dire, car rien de ce que je connais de la préposition — et j’en connais un peu — et de ce qu’on m’a appris du préfixe (nature, emploi, etc.) (8) ne s’accorde avec le contenu de la parenthèse.

Si je m’en remets à mon Bon Usage (11e éd., 1980), voici ce qu’on dit des mots composés :

« Parmi les éléments composants, il faut mentionner notamment les préfixes. Un préfixe est une particule (préposition ou adverbe) ou encore une simple syllabe qui, placée devant un nom, un adjectif, un verbe ou un participe, modifie le sens du mot primitif en y ajoutant une idée secondaire. » (Art. # 180)

« La préposition est un mot invariable qui sert ordinairement à introduire un élément qu’il relie ou subordonne, par tel ou tel rapport, à un autre élément de la phrase : Habiter DANS une chaumière… » (Art. # 2238)

Dans contre-la-montre ou entre-deux-guerres, le premier élément formant, i.e. contre- ou entre-, ne répond-il pas aux deux définitions qui viennent d’être données? Dans se heurter la tête contre le mur ou se faufiler entre deux voitures, les mots contre et entre sont bel et bien des prépositions. Dans contremarche et dans entrefilet, les éléments contre– et entre– sont des prépositions utilisées comme préfixes (autrement dit, ce sont de simples préfixes). Et l’ajout du deuxième élément, joint ou non au premier par un trait d’union, ne confère-t-il pas une idée secondaire à l’unité lexicale formée?… Il me semble bien que oui. Alors…

Qu’a donc contre- dans contre-performance que n’a pas contre– dans contrelamontre pour que les experts disent qu’il ne s’agit pas dans ce dernier cas d’un simple préfixe? Ou encore ce qu’a entre– dans entre-soi mais que n’a pas entre– dans entredeuxguerres?  J’aimerais bien qu’on m’explique.

Certains argumenteront que, selon Grevisse (# 180, cité ci-dessus), le deuxième élément composant ne peut être qu’un nom, un adjectif, un verbe ou un participe. Or, dans contre-la-montre, le deuxième élément n’est ni l’un ni l’autre; c’est un article. Contre ne pourrait donc pas, selon eux, être un simple préfixe, puisqu’il ne répond pas à la définition stricte donnée par Grevisse. Soit. Si cet argument tient la route, il faudra trouver une autre explication au maintien des traits d’union dans entre-deux-guerres, car deux est un adjectif. Un adjectif numéral certes, mais tout de même un adjectif. Il répond donc à la définition stricte du préfixe que donne Grevisse. Alors pourquoi le Grand Vadémécum nous dit-il qu’« il ne s’agit pas d’un simple préfixe dans ce cas-là »? Euh…

Et j’irais même plus loin. Pourquoi les experts ne veulent-ils pas modifier la graphie de entre-deux-guerres quand ils décrètent que celle de entre-deux le sera? Parce que, dans entre-deux-guerres, entre- n’est pas un simple préfixe, mais qu’il en est un dans entre-deux? OUF…! Mieux vaut entendre cela qu’être sourd!

Quelle autre explication pourrait-on envisager?

Si les experts avaient expliqué leur non-intervention dans entre-deux-guerres et la disparition du trait d’union dans entredeux, par le fait que la longueur du nouveau mot formé rend sa lecture pénible, j’aurais volontiers abondé dans leur sens. Imaginez seulement ce que deviendrait cette phrase de Montherlant : « Et c’est ainsi que le bonheursatisfactiondelavanité entre dans le bonheurquis’obtientsansqu’onypense, dont nous parlions tout à l’heure. »  si tous les traits d’union étaient remplacés par une soudure! Je vous le concède, c’est un cas extrême, un cas isolé qui tient plus de l’idiosyncrasie (fantaisie d’auteur) que de la norme. Mais il y en a d’autres, à échelle plus modeste, qui pourraient agacer tout autant. Imaginez-vous devoir écrire jenesaisquoi, dont la forme originelle je-ne-sais-quoi se trouve dans les dictionnaires courants!

Je comprendrais que les experts n’aient pas voulu voir réapparaître la scriptio continua, écriture caractérisée par l’absence de ponctuation, d’espaces et de séparation entre les mots ou les phrases. Elle est disparue voilà de cela plusieurs siècles, et personne ne s’en plaint. (Voir ICI.) Le blanc (ou espace), tout comme le trait d’union ou l’apostrophe, est généralement utilisé pour faciliter la lecture.

La difficulté de lire un mot composé de plus de deux éléments (9) n’est pas une création de l’esprit. Elle est bel et bien réelle. Mais elle ne devrait pas se limiter, comme le laissent entendre les experts, aux seuls mots dont le préfixe est contre– ou entre-. S’ils avaient regardé un peu plus loin que le bout de leur nez, ils auraient constaté qu’il en serait de même avec TOUS les mots composés de plus de deux éléments. Ils n’avaient qu’à penser à arcenciel, c’estàdire, potaufeu, vaetvient, sotl’ylaisse, meurtdefaim, visàvis, surlechamp... Mais ils ont, comme cela est souvent le cas, fait preuve d’interventionnisme à courte vue. Fort heureusement pour nous, dans ce cas-ci. Oui, mais…

Mais ce que vous ne savez sans doute pas, c’est que ces mêmes experts ont décidé de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train, pourtant formés de plus de deux éléments! Il faudra dorénavant écrire vanupied (sans s au singulier, même si la personne n’est pas unijambiste) et boutentrain (avec perte additionnelle d’un e). Qu’ont de spécial ces deux mots pour que leur graphie soit « rectifiée »? Mystère et boule de gomme. Y en a-t-il d’autres qui subissent incognito le même traitement?  Qui sait? Rien n’est impossible en langue.

Qu’ont donc va-nu-pieds et boute-en-train que n’ont pas, par exemple, arc-en-ciel, va-et-vient, sot-l’y-laisse, vis-à-vis?… Tout ce que je peux dire, c’est que ces deux mots composés [et d’autres peut-être] deviennent, en perdant leurs traits d’union, des exceptions. Ce qui contrevient au mandat que les experts se sont vu confier. Est-il besoin de le rappeler, ces derniers veulent (p. 3 du Grand Vadémécum) « se débarrasser ainsi de nombreuses irrégularités, exceptions et anomalies injustifiées » qui rendent l’apprentissage de l’écriture inutilement compliqué. Alors, prétendre simplifier la langue en lui ajoutant des exceptions ne constitue pas, à mes yeux, l’intervention du siècle.

Bref, la règle A1 ne simplifie pas la langue autant que les experts le prétendent, ni autant que le souhaite Michel Rocard.

Qu’en est-il des autres règles, les règles A2 à A5? Sont-elles aussi (peu) utiles à l’apprentissage de la langue?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Ceux qui seraient tentés d’y ajouter souscripteur, souscription, souscrire feraient bien de s’abstenir. Il est vrai que ces mots sont étymologiquement composés de sous, mais cette préposition a depuis perdu son S final. La disparition de ce S n’est pas un cas isolé. D’autres mots ont déjà subi le même sort. Depuis si longtemps d’ailleurs que l’on ne perçoit plus, ou difficilement, la présence de cette préposition. Pensez à souterrain, soubassement, soucoupe, soutasse. Sans oublier l’« ineffable » soutane! Je n’invente rien, voyez par vous-mêmes, ce qu’en dit le Petit Robert : étym. 1564; sottane 1550 ◊ italien sottana « jupe », de sottano « vêtement de dessous », de sotto « sous ». Si on le dit, c’est que ce doit être vrai…!

(2)   Je sais, Je sais, l’emploi de solutionner est critiqué par le Petit Robert, et ce, depuis 1967. Mais… il est accepté par le Larousse en ligne. Selon cette source :

« Le verbe solutionner, naguère critiqué, est très fréquent aujourd’hui dans l’expression orale courante. »

On y ajoute même, sans doute pour déculpabiliser son utilisateur, que :

« Solutionner n’est pas à proprement parler un barbarisme, car il est régulièrement formé sur solution, comme auditionner l’est sur audition, et additionner sur addition. Son usage se serait répandu à cause des difficultés que présente la conjugaison de résoudre. »

Si on le dit…

(3)  Je sais fort pertinemment qu’une occurrence ne fait pas loi. J’aimerais quand même porter à votre attention un cas — il y en aurait d’autres que je ne serais pas surpris — où l’évolution ne s’est pas faite par élimination du trait d’union, mais bien par addition. Et ce, après 1990!

En 1990, le Petit Robert nous dit, à l’entrée MESURE (I. 2°) : « Tailleur qui fait un vêtement aux mesures de son client, sur mesure(s). Fig. Sur mesure, spécialement adapté à une personne ou à un but ».

En 1993, année de publication du premier Nouveau Petit Robert, on voit apparaître le trait d’union :

« Vêtement aux mesures de qqn. Loc. Sur mesure, se dit d’un vêtement exécuté pour une personne en particulier. « On jurerait que ce costume est fait sur mesure » (Green). Subst. S’habiller en surmesure. Fig. Spécialement adapté à une personne ou à un but. Rôle sur mesure, spécialement bien adapté à la personnalité d’un comédien. Il faut un caractère sur mesure pour vivre avec lui. Subst. C’est du surmesure»

(4)   Pourquoi, en 1990, puis-je écrire indifféremment entre-jambes et entrejambes, si je dois obligatoirement écrire entrecuisse [sic] sans trait d’union? Parce que les régents en ont ainsi décidé et que leur décision est irrévocable! Comme je l’ai déjà dit, la logique et la langue font souvent mauvais ménage. Auprès de ceux qui en douteraient encore, je me permets d’insister : pourquoi dois-je écrire entrejambes, avec un S? Parce que, direz-vous, il faut avoir deux jambes pour pouvoir mettre quelque chose entre elles. C’est, à coup sûr, votre logique qui parle. Votre logique n’exigerait-elle pas, pour la même raison, que vous écriviez entrecuisses, avec un S? Évidemment, direz-vous. Mais entrecuisse s’écrit sans S, et ce, depuis au moins 1967. Ne me demandez pas pourquoi. Si vous n’avez pas assez de mémoire pour y avoir enregistré cette aberration, vous passerez pour quelqu’un qui ne maîtrise pas bien sa langue.

(5)   Dans le discours prononcé par Michel Rocard, le 24 octobre 1989, on peut lire :

« Il y a, d’autre part, des contradictions entres les dictionnaires. Un ouvrage récent vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire courant à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

L’ouvrage récent (récent en 1990) dont il question n’est pas identifié, mais je ne serais pas surpris que ce soit Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, publié deux années auparavant, soit en 1988, par le CILF (Conseil international de la langue française), présidé alors par Joseph Hanse. Soit dit en passant, l’harmonisation se fait toujours attendre… Trente ans plus tard! Êtes-vous étonnés? Moi, pas du tout.

(6)  Il y aurait beaucoup à dire sur la succession de deux voyelles en langue. Et conséquemment sur la pertinence de son maintien ou non, dans les mots où elle apparaît après disparition du trait d’union dans les mots composés. Mais cela nous mènerait trop loin.

Il faut savoir que la présence de deux voyelles successives [à l’intérieur d’un mot ou de part et d’autre d’un blanc] peut être :

  • non apparente à l’oral, mais obligatoire à l’écrit. Si vous dites : il est facile à déjouer, vous ne prononcez pas le e de facile (on le dit muet), mais vous devez l’écrire.
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (de part et d’autre d’un blanc). Voyez par vous-mêmes : « Il a effectué une importante enquête auprès de…» ou encore « Il y a eu entre eux une entente inespérée. »
  • apparente à l’écrit, mais imperceptible à l’oral. Je pense à des mots comme faute, tous, adieu, lait… S’il en est ainsi, c’est qu’à ces deux voyelles ne correspond qu’un seul son, autrement dit qu’elles font partie d’une même syllabe (ce qu’en langue on appelle un digramme) :
  • ei se prononce [ɛ] (edit ouvert) comme dans peine [pɛn], neige [nɛʒ]), veille [vɛj]; si le ei est suivi d’un n, il se prononce [ɛ̃] comme dans dessein. Le e est alors muet. Comparer la prononciation de dessin à celle de dessein.
  • eu se prononce [ø] comme dans peu, deux ou [œ] comme dans peur, meuble
  • non apparente à l’écrit comme à l’oral. Si tel est le cas, c’est qu’on fait l’élision de la première voyelle. La voyelle qui est élidée est alors, nous dit Grevisse (#133), remplacée par une apostrophe. Ex. : « L’élève, bien quissu dune famille moyenne, naurait jamais osé répondre ainsi. » N’aurait-on pas pu, dans les cas qui nous intéressent remplacer le e de contre– ou de entre– par une apostrophe? À ceux qui pourraient s’étonner d’une telle suggestion, il serait bon de rappeler qu’en 1990 il est encore permis d’écrire entr’apercevoir ou encore entr’ouvrir (Petit Robert dixit)! Alors…
  • apparente à l’oral comme à l’écrit (à l’intérieur d’un mot). Si tel est le cas, c’est qu’il y a hiatus, e. « succession de deux voyelles appartenant à des syllabes différentes… ». Par exemple, aorte, fluor, acuité, actualité, piano, lui. Vous devez prononcer séparément les deux voyelles qui se suivent.

(7)  Dans son Bon Usage (11e éd., # 135, 6°), Grevisse énumère les diverses catégories de mots où  l’élision est marquée par une apostrophe. La sixième se lit comme suit :

«  Dans entre, élément des cinq verbes s’entr’aimer, entr’apercevoir, s’entr’appeler, s’entr’avertir, s’entr’égorger. »

Il s’empresse de nous faire remarquer qu’on écrit toutefois sans apostrophe : entre eux, entre amis, entre autres, etc. Puis, immédiatement après, le Nota Bene (N.B.) suivant :

« L’Académie (8e édition du DAF), abandonnant, dans les mots suivants, l’apostrophe qui marquait la suppression de l’e final de entre, a soudé les éléments composants : s’entraccorder, s’entraccuser, entracte, s’entradmirer, entraide, s’entraider, entrouverture, entrouvrir. — On ne sait pas pourquoi elle n’a pas fait de même pour les cinq verbes ci-dessus. »

C’est ce que j’appellerais de l’inconséquence. Ou de l’« interventionnisme » à la petite semaine (i.e. qui ne résulte pas d’un plan d’ensemble, de prévisions à longue échéance) ou à courte vue (i.e. manquant d’ampleur et de pénétration). Ils interviennent sans évaluer la portée de leur décision. Ce qui, inévitablement, donne naissance à des exceptions. Des exceptions qu’il nous faut mémoriser pour pouvoir être comptés parmi ceux qui maîtrisent bien leur langue. Des exceptions, n’est-ce pas pourtant ce que les experts sont censés faire disparaître? Oui, mais…

(8)   Il y a lieu, ici, de faire remarquer la divergence des points de vue exprimés par Maurice Grevisse et André Goosse, sur l’autonomie du préfixe.

Grevisse (Le Bon Usage, 11e éd., # 180) nous dit :

« Certains préfixes, dits séparables, peuvent, en dehors de la composition, s’employer comme mots indépendants : à, avant, bien, contre, en, entre, mal, moins, non, par, plus, pour, sous, sur, sus.

D’autres, dits inséparables, sont empruntés presque tous au latin ou au grec et n’ont pas d’existence propre : dé-, dés-, é-, for-, in-, mé-, més-, pré-, ré-; archi-, para-, anti-, etc. »

Goosse (Le Bon Usage, 14e éd., # 172) nous dit :

« Un préfixe est une suite de sons (ou de lettres, si l’on envisage la langue écrite) qui n’a pas d’existence autonome et qui s’ajoute au mot existant pour former un mot nouveau. »

Contre et entre seraient des préfixes selon Grevisse, mais pas nécessairement selon Goosse!

 (9)   Les blancs (ou espaces) ne facilitent pas uniquement la lecture des mots; ils sont aussi fort importants dans la lecture des nombres.  En effet, sa présence est obligatoire si le nombre comprend plus de 4 chiffres. Voir le Guide du rédacteur [2.3.1 a].

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