Nouvelle orthographe et trait d’union (5 de …)

L’emploi du trait d’union

La règle A2

– 5-

               Admettre que la règle A1 facilite l’apprentissage du français exige une foi inébranlable, pour ne pas dire aveugle (Voir ICI). Certes, elle modifie, ou « rectifie », la graphie de certains mots, mais elle laisse en place des exceptions, quand elle n’en crée pas d’autres. Exceptions que le Conseil supérieur a reçu pour mandat de faire disparaître. C’est dire que celui pour qui la graphie des mots construits avec contre– et entre– est à la source de ses déboires en dictées, celui-là devra, je le crains, prendre son mal en patience.

La question qui se pose maintenant est de savoir si les quatre autres règles (A2 A5) que nous présente le Grand Vadémécum (G.V.), elles, facilitent vraiment l’apprentissage du français; si elles répondent au souhait formulé par le premier ministre. Voyons voir.

Règle A2

Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés de extra-, infra-, intra-, ultra- (comme dans les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés).

Dans cet énoncé, trois éléments (mis en vert) attirent tout particulièrement mon attention.

les :       Cette règle, tout comme la règle A1, s’applique à tous les mots ainsi préfixés. Son libellé ne laisse place à aucune autre interprétation : le trait d’union disparaît « dans les composés de… ». Non pas « dans des mots composés de… ». Soit. Mais n’en disait-on pas autant à la règle A1? Alors…

extra-, infra-, intra-, ultra– :   Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais, même si cela n’est pas précisé, ces 4 éléments sont des préfixes. Tout comme contre– et entre– dans la règle A1. Mais cette fois-ci, le préfixe, au lieu d’être une préposition (élément de formation qui, de par sa nature, peut s’utiliser seul), est un élément de formation sans existence propre (1). Selon Goosse du moins, mais pas selon Grevisse [Voir note (8) dans le précédent billet.]  Est-ce la raison pour laquelle on en a fait une règle à part?… Je ne saurais dire. De plus, cette énumération est close. Donc, seuls les mots composés de ces 4 préfixes font l’objet d’une « rectification ». Pourquoi uniquement ces quatre-là?…

comme    Pour ce qui est de la parenthèse que le G.V. ajoute à la fin de l’énoncé : (comme dans les composés de co-, sur-, supra-, qui sont déjà soudés), j’y vois une  justification. Ai-je raison ou tort de penser cela?

Comme vous pouvez le constater, la lecture de cette règle soulève chez moi quelques interrogations. Et ce ne sont pas les seules. En voici quelques autres.

a) Est-il vrai que les mots ainsi préfixés sont très souvent mal écrits?

Même si cela n’est pas dit — et encore moins démontré —, le fait que le Conseil supérieur, aidé d’experts, recommande d’en changer la graphie, nous force à admettre que tel devrait être le cas; que, si l’usager fait très souvent des fautes en écrivant ces mots composés — au point qu’une « rectification » s’impose! —, ce ne peut être qu’en raison d’un manque flagrant d’uniformité dans leur graphie, du fait que certains de ces mots s’écrivent avec trait d’union et d’autres sans trait d’union, sans que l’on sache vraiment pourquoi. Mais rien de tout cela n’est documenté. Il faut donc croire sur parole.

b) En 1990, combien y a-t-il de mots construits avec les préfixes extra-, infra-, intra-, ultra– susceptibles de voir leur graphie « rectifiée », i.e. perdre leur trait d’union? La majorité ou la minorité?

Il y a, dans le Petit Robert 1990, 12 mots composés de extra qui doivent s’écrire sans trait d’union (extragalactique, extrajudiciaire, extrasystole…) et 12 avec trait d’union (extrafort, extralégal, extrasensible, extrautérin…). Autrement dit, moitiémoitié! On ne peut donc parler ni de majorité, ni de minorité! Mais il y a un autre mot, un seul, qui fait bande à part, c’est extra()terrestre. Lui, peut s’écrire avec ou sans trait d’union.

  • Pourquoi puis-je écrire extra()terrestre avec ou sans trait d’union, mais pas extrasystole ni extrafort?…
  • Pourquoi dois-je écrire extralégal, s’il me faut écrire extrajudiciaire?…
  • Pourquoi dois-je écrire extraparlementaire, s’il me faut écrire extragalactique?…

L’USAGE, diront certains. Un bien curieux usage, ne trouvez-vous pas? N’y a-t-il pas là tout ce qu’il faut pour faire des fautes; tout ce qu’il faut pour souhaiter ardemment qu’on y mette un peu d’ordre?… Je réponds oui sans hésitation. Mais ne vous méprenez pas, le fait de reconnaître la nécessité d’intervenir ne signifie pas que j’accepte aveuglément la recommandation que les experts ont avancée. Il me faut l’évaluer avant d’opiner du bonnet. Ce n’est pas parce qu’on dit quelque chose que je dois le croire. Je suis plutôt du genre sceptique.

Les 6 mots composés de infra que contient le Petit Robert 1990 s’écrivent tous sans trait d’union. Aucun mot n’a donc besoin d’être « rectifié ». Pourquoi alors les experts ont-ils inclus infra– dans leur liste? Euh!… Serait-ce parce que infra()sonore s’écrit, lui, avec ou sans trait d’union?… Peut-être. Supposons que tel est bien le cas, comment peut-on justifier la présence, facultative, du trait d’union dans infra()sonore quand le substantif correspondant, infrason, n’en prend pas? Euh…! Parce que, diront certains, ce mot s’est déjà écrit infrason (Petit Robert, 1967). Soit. Mais ce mot a perdu son trait d’union depuis au moins 1977 (Petit Robert dixit). Pourquoi alors l’adjectif ne l’a-t-il pas perdu lui aussi?… Parce que les régents l’ont ainsi décidé ou parce que l’USAGE le voulait ainsi?… À vous de choisir. Il faudra attendre la parution du Nouveau Petit Robert, en 1993, pour voir infrasonore (avec trait d’union) devenir fautif. À partir de ce moment-là, la seule et unique graphie admise est infrasonore! L’adjectif a donc perdu son trait d’union une vingtaine d’années après que infra-son eut perdu le sien! Il en a mis du temps! Mais mieux vaut tard que jamais!

Sur les 13 mots composés de intra, 3 seulement s’écrivent, en 1990, avec trait d’union (intraatomique, intramuros et intrautérin). La rectification proposée ne toucherait donc qu’une minorité de mots ainsi construits. Je vous le dis immédiatement : seulement deux de ces trois mots sont de fait visés, mais aucun d’entre eux n’a encore perdu son trait d’union, du moins selon le Petit Robert 2018! Est-ce l’USAGE qui tarde à s’imposer ou le Robert qui veut s’imposer?…

Sur les 19 mots composés de ultra, il y en a 9 qui s’écrivent sans trait d’union; 6 avec trait d’union et 4 avec ou sans trait d’union : ultra(-)marin, ultra(-)son,  ultra(-)sonique et ultra(-)violet. Pourquoi seulement ces quatre-là? Serait-ce encore l’USAGE?… Soit dit en passant, la paire ultra-son et ultra-sonique est homogène (les deux prennent le trait d’union) contrairement à celle de infrason et infra(-)sonore, dont il a été question précédemment.

Il y en a donc 10 (6 + 4) sur 19 qui verront leur graphie « rectifiée ». La moitié + 1. La majorité donc. Mathématiquement parlant, mais pas politiquement parlant, dirait  Stéphane Dion.

Il y a effectivement un manque flagrant d’uniformité dans la graphie de ces mots. Donc une forte probabilité de ne pas mettre de trait d’union là où il en faut un, ou vice-versa. Autrement dit de faire une faute en les écrivant. D’où la nécessité d’intervenir…

Bref, sur les 63 mots construits avec ces 4 préfixes, 27 (ou 43 %) voient leur graphie « rectifiée ». On ne veut pas tout chambouler, mais on « rectifie » tout de même presque la moitié d’entre eux!

c) Pourquoi les experts ont-ils jeté leur dévolu uniquement sur ces quatre préfixes?

Si les experts veulent nous dire que seul l’emploi de extra-, infra-, intra-, ultra– pose problème (ces 4 préfixes formeraient une liste close), ils ne s’y seraient pas pris autrement. Dans le cas contraire, ils auraient mis, après ultra-, des points de suspension ou un etc., ou encore intercalé la locution par exemple. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. La lecture que j’en fais est donc correcte : la règle ne concerne que ces 4 préfixes. Il y en a pourtant bien d’autres qui sont obligatoirement suivis d’un trait d’union. Et les mots ainsi composés gagneraient peut-être, eux aussi, à être « rectifié ». Je pense, par exemple, à demifrère, nonlieu, avantcoureur, semiprécieux,  supergrand, etc. Que faire d’eux?… Il n’est pas question ici de les modifier. Cela viendra peut-être. Qui sait?…

d) Pourquoi ne pas avoir ajouté ces préfixes à ceux de la règle A1?

Serait-ce que le G.V. veut présenter tous les cas de « rectification » d’une manière plus pédagogique que ne le fait le Rapport? Que, pour ce faire, il a regroupé ces 4 préfixes en une règle distincte parce qu’ils partagent une même caractéristique, à savoir une terminaison en -a : extra, infra, intra, ultra-?… Ce serait, j’en conviens, un excellent moyen mnémotechnique. Mais est-ce vraiment la raison?… Il faudrait, pour en être sûr, savoir exactement ce que les experts avaient à l’esprit.

Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que tous les autres préfixes se terminant en a soient déjà soudés au second élément de formation. Qu’il n’y ait pas d’exception. En effet, on ne peut prétendre simplifier la langue si des exceptions ne cessent de se pointer le bout du nez, ici et là. Voyons donc ce qu’il en est dans ce cas-ci.

Vérification faite, aucun mot composé de ces autres préfixes (par ex. contra, juxta, méga, méta, para, supra ou encore hexa-, octa-, penta-, téra) ne prend, en 1990, de trait d’union. La preuve est donc faite, diront certains…  Ne tirons pas de conclusion trop hâtive. Ce n’est pas parce que mon hypothèse se vérifie, qu’elle est nécessairement vraie. Ce n’est pas moi qui ai rédigé cette règle, ce sont des experts. Voyons ce que, eux, disent.

Le G.V. ajoute, entre parenthèses, à la fin de la règle : (comme dans les composés de co-, sur-, supra, qui sont déjà soudés.) Je l’ai dit précédemment, cette affirmation ressemble étrangement à une « justification » : on doit enlever les traits d’union dans les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra– parce que les mots composés de co-, sur-, supra– n’en contiennent pas; ces derniers sont déjà soudés! C’est donc dire que, contrairement à ce que je pensais, la présence d’un -a final n’a rien à voir avec l’existence de la règle A2. Mon hypothèse ne tient pas la route. Mais celle du G.V., elle, tient-elle la route? Voyons voir.

L’argument qu’il avance peut sans doute convaincre l’usager moyen, dit parfois lambda, mais certainement pas un esprit sceptique. Je m’explique. L’argumentation utilisée est biaisée. Fortement biaisée. Pour ne pas dire vicieuse. C’est comme dire que le chat est un mammifère parce que le chien, le cheval, la girafe, l’opossum sont des mammifères! Je regrette, mais ce n’est pas parce que le chat est un mammifère que le chien en est obligatoirement un. Il n’y a aucune relation de cause à effet. Le prétendre ne démontre absolument rien. Il ne fait que mettre en évidence un vice de raisonnement. (2)

Prétendre que les mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra– devront dorénavant s’écrire sans trait d’union parce que les mots composés de co-, sur, supra n’en prennent pas, c’est, mutatis mutandis, recourir au même genre de raisonnement. Vicieux. Pourquoi fait-on appel aux mots composés de co-, sur-, supra-?… Parce que ces mots font l’affaire. Ils s’écrivent tous, nous dit-on, sans trait d’union; ils sont déjà tous soudés! Même si cela était vrai — ce que je n’ai pas vérifié —, ça ne me convainc pas du tout, car les experts auraient pu, de manière aussi peu convaincante, avec le même genre d’argument, soutenir le contraire, dire que tous ces mots devront s’écrire avec trait d’union (comme les mots composés de sous qui ne sont pas soudés). Mais ils ne l’ont pas fait. En fait, ils ne le pouvaient pas, car cela serait allé à l’encontre de leur recommandation : enlever le trait d’union. La logique dont font preuve ici les experts ne tient donc pas la route, elle non plus.

Conclusion : il faut enlever le trait d’union aux mots composés de extra-, infra-, intra-, ultra-, parce que… les experts en ont décidé ainsi! Ou pour toute autre raison non déclarée.

e)   Les experts prévoient-ils des exceptions à cette règle, comme ils en ont prévu à la règle A1?

Il nous faut,  dit la règle A2, remplacer le trait d’union par une soudure. Et les exemples cités dans le G.V. à  l’appui de cet énoncé sont : extraterrestre, infrason, intraoculaire, ultraviolet.

Malgré les apparences, ces 4 exemples ne sont pas tous également pertinents, pas tous également convaincants. Il en est qui me semblent fort mal choisis.

Par définition, un exemple sert à illustrer un énoncé, un propos. Je lis donc ces exemples de la façon suivante : ces 4 mots devront dorénavant s’écrire sans trait d’union parce qu’ils s’écrivent avec trait d’union (avant la publication du Rapport). Mais ma lecture est fausse ou n’est pas tout à fait vraie. Je m’explique.

D’après le Petit Robert de 1990, extraterrestre et ultraviolet peuvent s’écrire avec ou sans trait d’union; il ne s’agit donc, ici, que d’une semirectification, ou demirectification (nous verrons dans un prochain billet s’il faut ou non enlever le trait d’union à ces mots).

Pour ce qui est de infrason, c’est un exemple mal choisi; il s’écrivait déjà sans trait d’union, depuis au moins 1977. Il n’a donc pas besoin d’être « rectifié ». Il n’illustre donc pas la règle. Pourquoi alors le donner en exemple? J’ai l’impression qu’on enfonce une porte ouverte!

Quant à intraoculaire, il ne figure pas dans le Petit Robert (autre exemple mal choisi). Soit dit en passant, il n’y figure toujours pas dans l’édition de 2018! Sans doute parce que c’est un terme médical et que les termes de spécialité tardent, non sans raison, à faire leur entrée dans les dictionnaires courants. Pourquoi utiliser intraoculaire comme exemple s’il ne fait pas partie du vocabulaire courant?… Parce qu’il pourrait bientôt faire son entrée dans le Petit Robert?… Si tel est le cas, cet exemple en est un… par anticipation. Ou parce que le Larousse en ligne l’inclut dans sa nomenclature?… Même si cela est vrai, sa présence n’est pas pour autant plus pertinente que celle de infrason, car intraoculaire ne s’est jamais écrit autrement que sans trait d’union! (3) Encore ici, on enfonce une porte ouverte!

Les experts auraient dû choisir un exemple plus convaincant que intraoculaire, i.e. un mot qui s’écrivait avec trait d’union et qui devra dorénavant s’écrire sans trait d’union. Mais ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Il faut dire que leur choix était plutôt limité. Dans le Petit Robert de 1990, il n’y en a, nous l’avons déjà dit, que trois : intra-atomique, intra-muros et intra-utérin. Ils auraient pu, pour être plus convaincants, choisir l’un d’entre eux. D’ailleurs, ils recommandent d’écrire : intraatomique, intramuros. Mais pas intrautérin (vous devinez certainement pourquoi). Chose étonnante, en 2018, ces trois mots s’écrivent toujours, du moins selon le Petit Robert, avec trait d’union! Ces « rectifications » n’ont donc pas trouvé grâce aux yeux des lexicographes qui travaillent pour cette maison d’édition! Pour ce qui est de l’harmonisation orthographique des dictionnaires, il faudra repasser. Encore et toujours repasser.

A-t-on prévu des exceptions à cette règle, nous demandions-nous? La réponse est OUI. Feront exception toutefois, nous dit le G.V., les mots où la disparition du trait d’union « engendrerait une prononciation défectueuse », c’est-à-dire ceux où le -a final du préfixe serait immédiatement suivi d’un i ou d’un u. Car ce i, tout comme ce u, qui en présence d’un trait d’union se prononce séparément du -a, doit continuer d’en faire autant. Les deux voyelles a-i et a-u forment dans ces mots un hiatus et non un digramme (comme cela est le cas dans mais, vain, auberge, sauter). En 1990, ces exceptions ne sont vraiment pas légion. Il n’y en a en fait que deux : intrautérin et extrautérin. Les autres mots mentionnés dans le G.V. (intra-individuel, intra-institutionnel, intra-image) ne figurent pas encore dans les dictionnaires courants. C’est disons… par anticipation que ces mots sont cités en exemples. Autrement dit, c’est la graphie que devront avoir ces mots quand ils seront entrés dans l’usage, l’usage courant, cela va sans dire. Parce qu’actuellement l’usage, non encore consigné dans les dictionnaires, mais relevé sur la Toile, nous en fait voir de toutes les couleurs. J’y ai trouvé  intra institutionnel, intra-institutionnel et même intrainstitutionnel!

Mais on devra remplacer le trait d’union par une soudure dans les mots où le -a final du préfixe sera suivi, après disparition du trait d’union, de la voyelle a, e ou o, parce que les suites a-a, a-e et a-o ne forment pas des digrammes .  C’est pourquoi il faudra dorénavant écrire, selon le G.V., intraatomique ou encore intraoral tout comme on écrit extraordinaire. L’adjectif intraoral n’existant pas dans les dictionnaires courants, c’est encore… par anticipation qu’on le donne comme exemple. En supposant évidemment que ce mot fera un jour son entrée dans la langue française, ce qui n’est pas assuré. (4)

Pour terminer, une dernière question.

f)  Pourquoi le Conseil supérieur n’a-t-il pas étendu sa « rectification » aux mots composés, par exemple, de hyperou de superqui, comme ultra, servent à exprimer l’idée de renforcement? Est-ce parce qu’ils ne se terminent pas par un -a?…

Il nous faut, encore ici, spéculer, car, comme toujours, les explications brillent par leur absence. Serait-ce qu’aucun mot ainsi préfixé ne prend de trait d’union? Peut-être, mais vérifions bien avant de nous prononcer. Vaut toujours mieux protéger ses arrières.

Il est vrai qu’en 1990 on ne trouve, dans le Petit Robert, aucun mot composé de hyper– qui s’écrive avec trait d’union. On doit écrire hyperacidité, hypercorrect, hypermotivé, hypernerveux, etc. On doit aussi écrire superbénéfice, supercarburant, superchampion, superfécondation, superfin, superfluide, supernova, etc. La règle ne peut donc s’appliquer dans ces cas; il n’y a aucun trait d’union à enlever. D’où sans doute le silence des experts.

La preuve est faite, direz-vous. Pas tout à fait. Il y a, parmi ces derniers, quelques rares exceptions, 4 en fait, qui s’écrivent avec trait d’union : supergrand, superhuit, superléger et superpréfet! Il y a là, à ne pas en douter, matière à « rectification ». Du moins, selon moi. En effet, pourquoi dois-je écrire superfin, superfluide, supernova si je dois écrire supergrand, superléger…? Pourquoi ne pas leur enlever, à eux aussi, le trait d’union… et ainsi faire disparaître ces exceptions qui rendent l’apprentissage du français si ardu? Je me le demande… Mais le Conseil supérieur, lui, n’a apparemment pas jugé bon d’intervenir. À moins qu’il n’y ait pas pensé. Si tel est le cas, nous serions face à un autre cas d’interventionnisme à courte vue.

Même si le Conseil ne s’est pas intéressé à ces 4 mots, cela n’a pas empêché le Petit Robert de s’en mêler, après 1990. Il a sans doute voulu, selon la formule consacrée, « refléter » l’USAGE, un usage qui varie non seulement en fonction du mot considéré, mais aussi, vous l’aurez deviné, en fonction du dictionnaire consulté. (5) Un phénomène déjà bien documenté.

On pourrait aussi se demander si le silence entourant la graphie des mots commençant par le préfixe inter– qui, comme intra– et extra-, sert à indiquer l’emplacement, tient au fait qu’en 1990 aucun mot ainsi construit ne prend de trait d’union. Vérification faite, c’est bel et bien le cas. Il y en a déjà eu, mais c’était voilà bien longtemps. Je pense à inter-ars et inter-utéroplacentaire, que l’on trouve dans le Littré (1872-1877). Mais ces deux mots ne figurent plus dans les dictionnaires courants depuis belle lurette. Nous pouvons donc dire, sans risque de nous tromper, qu’aucun mot ayant inter– comme préfixe n’a besoin d’une  « rectification ». D’où, sans doute, le silence des experts.

Somme toute, que penser de la règle A2? Simplifie-t-elle vraiment l’apprentissage du français? Si oui, le fait-elle mieux que la règle A1? On pourrait peut-être dire oui. Mais ce ne serait que du bout des lèvres. Chose certaine, la présentation qu’en fait le G.V. n’est pas convaincante. La logique n’y est pas. Mais comme il y a encore des mots qui font exception, qui gardent leur trait d’union, répondre non est à envisager sérieusement.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Ces 4 éléments, ou préfixes, ont, avec les années, acquis leur autonomie : extra s’utilise à l’occasion comme nom ou adjectif; infra, comme adverbe; ultra, comme nom ou adjectif; et intra, comme nom, à l’époque où existaient encore les examens intra-semestriels, i.e. dans mon jeune temps.

(2)   Il y a un autre vice de raisonnement auquel on recourt parfois.  Mais de façon bien involontaire. Quand on le fait, c’est par ignorance. Par exemple, dire que tous les mammifères sont des animaux terrestres, c’est qu’on ignore qu’il existe des mammifères volants (ex. la chauve-souris) ou encore des mammifères marins (ex. la baleine). Autrement dit, l’ignorance de l’existence des autres types de mammifères ne rend pas pour autant l’affirmation de départ vraie. Il sera toujours faux de dire que tous les mammifères sont des animaux terrestres. Laissons les déclarations ex cathedra aux autres.

 (3)   Dans le Dictionnaire médical (L. Manuila, A. Manuila, M. Nicoulin, 4e éd., 1991, [choisi parce qu’il est contemporain du Rapport, publié en 1990; ne faut-il pas comparer des comparables?], on ne trouve aucun mot composé de intra– qui s’écrive avec un trait d’union, sauf intra-artériel, intra-articulaire, intra-auriculaire et intra-utérin. Vous devinez, j’en suis sûr, pourquoi ces mots font exception. Et deux autres qui s’écrivent sans trait d’union ET sans soudure. Ce sont deux locutions latines, intra partum et intra vitam, qui ne feront jamais partie de la nomenclature d’un dictionnaire courant, j’en mettrais ma main au feu! Alors, oublions-les.

Utiliser intraoculaire comme exemple d’application de la règle A2 est donc tout à fait inapproprié. Ce mot, et tous ses congénères ou presque, s’écrivaient déjà sans trait d’union. Ils ne peuvent donc pas se le voir enlever puisqu’ils n’en ont jamais eu. C’est l’évidence même.

Et cette absence de trait d’union dans les termes médicaux commençant par intra- ne date pas des années 1990. Elle s’observait déjà voilà plus d’un siècle. Dans le Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie, d’Émile Littré (17e éd., Librairie J.-B Baillière et Fils, Paris, 1893), on constate que l’USAGE est déjà bien établi. Les seuls termes où le trait d’union est de rigueur, c’est, faut-il s’en étonner, intra-abdominal, intra-arachnoïdien, intra-utérin et intra-utriculaire. Tous les autres, comme intracapsulaire, intrahépatique, intralobulaire, intramusculaire, intravasculaire, s’écrivent, eux, sans trait d’union. Leur graphie n’a donc aucun besoin d’être « rectifiée », n’en déplaise aux experts.

(4)  Le mot intraoral ne se trouve dans aucun dictionnaire français courant. Pas même dans un dictionnaire médical. Est-ce que intraoral, terme de spécialité, fera un jour son apparition dans la langue médicale, comme le laisse entendre le G.V.? Je me permets d’en douter. On le trouve certes dans le International Dictionary of Medicine and Biology (Vol. II, John Wiley & Sons, 1986), au sens de « Within the mouth », mais c’est un dictionnaire anglais.

Tout traducteur médical en formation apprend très tôt que l’adjectif anglais oral ne se rend pas systématiquement par l’adjectif français oral. C’est un faux ami, i.e. un « terme d’une langue étrangère qui présente une ressemblance graphique ou phonique avec un terme de la langue maternelle, mais ne possède pas le même sens ». À preuve :

  • Oral route         :   par voie orale, per os
  • Oral hygiene     :   hygiène bucco-dentaire
  • Oral mucosa      :  muqueuse buccale
  • Oral solution     :   solution buvable.

(5)   Trois ans après la parution du fameux Rapport, supergrand perd son trait d’union. Ce mot ne s’écrit plus, d’après le Petit Robert 1993, que d’une seule façon : supergrand. L’évolution dans ce cas-ci a été très rapide. Pour ne pas dire brutale. Elle s’est faite à la vitesse de l’éclair! Et  sans aucune hésitation, i.e. sans qu’à un moment donné les deux graphies n’aient été admises dans la langue!

Dans le cas de superléger, l’évolution est plus lente, pour ne pas dire normale. La graphie de ce mot passe, comme qui dirait, par une période d’hésitation, ou de tolérance. En 1993, l’emploi du trait d’union est devenu facultatif. On peut, sans risque de se faire corriger, l’écrire avec ou sans trait d’union : superléger ou superléger.

Pour ce qui est des deux derniers mots qui font exception, superhuit et superpréfet, l’évolution est nulle. Elle ne s’est pas mise en marche. Ces deux mots s’écrivent, comme en 1990, avec trait d’union. C’est du moins la seule graphie qu’admet le Petit Robert 1993.

J’en entends déjà dire que trois ans, c’est vraiment trop court pour jauger l’évolution d’une graphie. Soit. Est-ce que 25 ans serait plus acceptable? Si oui, voyons ce que l’actuel Petit Robert, celui de 2018, prescrit :

  • superhuit et superpréfet, qui s’écrivaient en 1993 de la même façon qu’en 1990, s’écrivent toujours avec trait d’union. Leur évolution s’est figée dans le temps. Et le Larousse en ligne abonde dans le même sens.
  • supergrand, qui a vu son trait d’union disparaître en 1993, s’écrit encore, sans grande surprise, supergrand; et le Larousse en ligne est du même avis. Son évolution s’est donc stabilisée.
  • superléger, qui, en 1993, peut s’écrire avec ou sans trait d’union, [il s’écrivait uniquement sans trait d’union, en 1990] s’écrit toujours, en 2018, des deux façons. Son évolution s’est pour ainsi dire arrêtée. Vous avez encore le choix de la graphie. Mais à une condition : que votre dictionnaire de référence soit le Petit Robert, car le Larousse en ligne, lui, n’admet que superléger! Vous avez bien vu : avec trait d’union! Pourquoi le Larousse enlève-t-il le trait d’union à supergrand, mais pas à superléger?

Il y a un autre mot, qui n’apparaît dans le Petit Robert qu’en 2010 et qui s’écrit avec un trait d’union : superhéros. Le fait qu’une seule graphie soit admise dans les dictionnaires courants (Petit Robert et Larousse en ligne) nous amène à penser que la recommandation, faite par les experts en 1990, de remplacer le trait d’union pas une soudure, même dans les nouveaux mots, n’a pas reçu un accueil favorable ni  inconditionnel de la part des lexicographes. À moins que ce soit la faute des usagers…!

Il serait intéressant d’évaluer l’accueil qu’ont réservé les dictionnaires courants aux graphies « rectifiées » par le Conseil. Voir si l’on peut y découvrir l’harmonisation orthographique qu’appelait déjà de tous ses vœux, en 1968, le Conseil international de la langue française (CILF) « à la demande du Ministre français de l’Éducation » de l’époque. (Voir  Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires, CILF, 1988, ISBN : 2-85319-200-8).

Ce que j’aimerais savoir par-dessus tout, c’est pourquoi il y a désaccord entre les dictionnaires, ces ouvrages pourtant censés décrire l’USAGE. Pourquoi ne s’entendent-ils pas?

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