Nouvelle orthographe et trait d’union (6 de …)

L’emploi du trait d’union

La règle A3

– 6 –

Dans le Rapport qu’ils ont publié en 1990, les membres du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) se déclarent en faveur de la soudure (ou agglutination) des éléments de formation de mots composés. C’est la réponse qu’ils fournissent au premier ministre de l’époque, Michel Rocard, qui souhaite voir l’emploi du trait d’union simplifié, voir le francophone faire moins de fautes en l’utilisant. Voici en quels termes ils interprètent le mandat qui leur a été confié :

« C’est pourquoi, écartant tout projet d’une réforme bouleversante de l’orthographe qui eût altéré le visage familier du français et dérouté tous ses usagers répartis sur la planète, vous [M. Rocard] nous [CSLF] avez sagement invités à proposer des retouches et aménagements, correspondant à l’évolution de l’usage, et permettant un apprentissage plus aisé et plus sûr. »

La Nouvelle Orthographe (N.O.), puisqu’il faut l’appeler par son nom, ne doit donc pas tout chambouler. Le premier ministre est clair là-dessus : il ne souhaite pas un changement profond; il ne veut pas une réforme de l’orthographe. Il veut seulement, au dire du CSLF, des retouches, des aménagements. Et ces changements se doivent de refléter l’évolution de l’usage et (de) simplifier l’apprentissage du français.

Nous l’avons vu, admettre que la règle A1  et la règle A2  répondent bien à la requête du premier ministre revient à faire un acte de foi : l’évolution n’est pas documentée et l’apprentissage n’est pas facilité en raison du maintien de certaines exceptions, quand ce n’est pas de l’ajout de certaines autres.

Voyons maintenant si la règle A3, telle que formulée par le Grand Vadémécum (ou G.V.), répond mieux à la demande du premier ministre.

Règle A3 :

Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés d’éléments savants, en particulier en -o.

Si l’on décide, en 1990, de « rectifier » la graphie de tels mots, c’est qu’elle pose problème. Que certains doivent s’écrire sans trait d’union et d’autres avec trait d’union, sans que l’on sache trop pourquoi. Que la probabilité de faire une faute en les écrivant est telle qu’une « correction » s’impose. Qu’écrire télé-film quand la graphie « officielle » est téléfilm (depuis au moins 1982; Petit Robert dixit) est impardonnable; que c’est, pour ainsi dire, un péché… mortel. Je dis péché, parce que, pour le francophone, l’orthographe est une véritable religion. Nous avons été conditionnés — et ce, depuis notre tendre enfance — à lui manifester le plus grand respect. Pour ne pas dire à l’idolâtrer. On pourrait même à la limite parler de grapholâtrie, comme l’a déjà fait, je crois, F. de Closets.

Il faut donc, pour répondre au souhait de Michel Rocard, simplifier l’orthographe de certains mots. Soit dit en passant, je préfère parler de graphie plutôt que d’orthographe. Et ce, pour une raison fort simple. Je ne vois pas comment je pourrais « rectifier » (i.e. rendre droit; au figuré : correct) ce qui, par définition même, est déjà la « Manière d’écrire [-graphe] un mot qui est considérée comme la seule correcte [ortho-] ». Je n’y arrive tout simplement pas. Mais, ça, c’est mon problème. Pas le vôtre. Alors, passons!

Quand je lis la règle A3, je me peux m’empêcher de froncer les sourcils. Signe visible d’un malaise, d’un doute, d’une certaine incompréhension, qui me vient, dans ce cas-ci, de l’emploi de l’article les, de l’adjectif savant et de la voyelle finale -o. Sans oublier les exemples cités. Comme ces derniers soulèvent de très nombreuses interrogations, j’ai décidé de leur consacrer un billet. Ce sera le prochain.

les composés…

La « rectification » proposée porte donc sur les mots ainsi construits. Toute personne, aussi faible soit-elle en lecture, conclura que cette « rectification » concerne tous les mots formés d’un élément savant, et non quelques-uns seulement. Car, dans un tel cas, on aurait dit : sur des mots.

Et cela me fait froncer les sourcils. Est-ce vraiment ce que l’on veut dire?… Rien n’est moins sûr. Quiconque a appris le français (comme langue maternelle ou langue seconde) sait que des exceptions, ce n’est pas ce qui manque. On en trouve presque à toutes les règles. Pourquoi celle-ci n’en aurait-elle pas, pourrait se demander un petit malin?…  Si l’on avait écrit : « Le trait d’union est généralement remplacé par la soudure dans les composés d’éléments savants… », je n’aurais pas froncé les sourcils. Mais ce n’est pas ce qui est écrit.

élément savant

Pour pouvoir appliquer cette nouvelle règle sans difficulté(s), il faut, de toute évidence, savoir de quoi on parle, s’entendre sur ce qu’est vraiment un élément savant.

Intuitivement, on qualifie de savant quelque chose qui exige des connaissances poussées, des connaissances que ne possède pas le commun des mortels. C’est d’ailleurs ce que, en moins de mots, nous dit le dictionnaire : « Qui, par sa difficulté, n’est pas accessible à tous. »

Voilà qui déjà pose problème. Comment le commun des mortels, celui-là même qui doit appliquer la règle, pourra-t-il s’en sortir s’il ne sait pas ce qu’est un élément savant? Difficile, vous en conviendrez. Il court donc la chance de faire autant de fautes qu’auparavant; l’apprentissage du français n’en sera pas pour lui moins ardu. Alors… Qu’est-ce qu’il y gagne?…

Une autre question me vient à l’esprit : un mot courant, mot utilisé par le commun des mortels, peut-il être composé d’un élément savant?… Euh…! Posons la question différemment : est-ce l’élément qui est savant ou le mot dont il fait partie?… Le G.V. parle d’élément savant. La question ne se pose donc pas. Du moins formellement. Mais elle me trotte quand même dans la tête… surtout quand je vois cirro-stratus ou encore oto-rhino-laryngologiste parmi les exemples cités (V. le prochain billet).

À quoi fait précisément référence le G.V. quand il parle d’élément savant? Étant donné que le mot élément est un générique, j’en conclus que la règle s’applique à tout ce qui peut être ajouté à un « radical » pour former un mot nouveau (1). Sinon, on aurait choisi un meilleur terme. On n’écrit pas délibérément de façon ambiguë, surtout pas quand on veut convaincre quelqu’un de faire quelque chose. Mais, en note de bas de page, le G.V. semble vouloir se racheter, vouloir préciser sa pensée. D’une manière plutôt gauche, je dirais. On y lit :

Un élément savant NE constitue PAS à lui seul un mot autonome. Ex. : agro-, électro-, hydro-, anti-.

On le définit — si l’on ose appeler cela une définition — par la négative. Procédé contre lequel on m’a toujours mis en garde. On ne définit jamais une chose par ce qu’elle n’est pas [elle n’est pas un millier de choses], mais bien par ce qu’elle est [ce qui la distingue des milliers d’autres]. Voyons voir. L’élément savant able (savant, car « il NE constitue PAS à lui seul un mot autonome ») ne peut pas être visé par cette règle. En effet, un suffixe n’est jamais séparé de son radical par un trait d’union. Pas plus d’ailleurs qu’un infixe. Il ne peut donc s’agir ici que de préfixes. Pourquoi alors le G.V. n’a-t-il pas utilisé le mot juste? Pourquoi ne pas vouloir appeler un chat un chat?… Pourquoi ne pas vouloir être clair?… Cela m’aurait évité de froncer les sourcils.

en particulier en -o

Dans les règles précédentes, les éléments visés sont clairement identifiés. Dans la règle A1, c’est contre– et entre-; dans la règle A2, c’est extra-, infra-, intra– et ultra-. Dans celle-ci?… On se contente de préciser que les éléments savants en question se terminent en particulier par un o. En particulier, donc… pas exclusivement.

Pourquoi ne pas les avoir identifiés, comme on l’a fait pour les deux règles précédentes? Serait-ce que la liste est trop longue?… Qu’on a tout simplement oublié de la dresser ou qu’on s’est volontairement abstenus de le faire?…

La formulation : en particulier en -o  ne peut que me faire froncer les sourcils; que m’amener à me poser des questions.

  • De quelle autre façon — moins courante, semble-t-il — un élément savant peut-il se terminer?

Si je veux appliquer correctement cette règle, il faut que je le sache. Mais on ne le précise pas. On se contente de nous donner deux exemples : minijupe et téléfilm (V. le prochain billet). Veut-on nous dire, sans vraiment le dire, que -i et sont les deux seules autres terminaisons possibles? Si oui, pourquoi ne pas le dire tout simplement?

Sur quoi se basera donc le francophone moyen — et à plus forte raison l’allophone qui apprend le français — pour décider que tel préfixe est bel et bien un élément savant et qu’en tant que tel il est visé par cette règle?… Mystère et boule de gomme.

  • Combien y a-t-il de préfixes savants?

Bien malin qui pourrait le dire. Et encore plus malin qui pourrait dire combien de mots ainsi préfixés s’écrivent avec trait d’union. Autrement dit, combien d’entre eux sont susceptibles d’être « rectifiés »? Si je me pose la question, c’est que les experts ne sont pas censés tout chambouler… Ces mots seraient-ils si rares?… On ne peut que le souhaiter. Mais on n’en sait rien.

L’idée de les dénombrer ne m’est pas venue à l’esprit, cette fois-ci. Et ce, pour une raison fort simple : ces éléments savants sont trop nombreux. Je le sais pour sûr, car j’ai, dans ma bibliothèque, le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation (4e éd., 1989), de Henri Cottez, publié dans Les Usuels du Robert. Cet ouvrage fait plus de 500 pages! Rien de moins.

Dans l’Introduction (p. IX), l’auteur nous dit :

 « [Tous ces critères de sélection une fois appliqués,] nous avons finalement retenu un peu plus de 2700 formants, dont la production est dès maintenant considérable, et la productivité illimitée. »

Il nous présente donc un peu plus de 2700 éléments savants, ou formants. Et ce n’est qu’une partie!… Oh là là, quelle abondance! Combien d’autres n’ont pas été retenus?… Se pourrait-il que, parmi ces derniers, il y en ait qui soient également visés par la règle A3?… Ça, on ne le saura jamais. Mais 2700, c’est déjà assez, pour ne pas dire trop. Surtout que le premier ministre ne veut pas que l’on chamboule trop la langue…

Comment alors concilier le fait qu’il y ait autant d’éléments savants avec l’exigence de ne pas « [altérer] le visage familier du français, [ni dérouter] tous ses usagers répartis sur la planète »? Cela pourra sembler, à certains, tenir de la quadrature du cercle. Mais ce n’est pas parce qu’il y a autant d’éléments savants que le nombre de mots à rectifier est du même ordre de grandeur, car ces 2700 éléments savants ne sont pas tous des préfixes. De plus, il y a assurément des mots ainsi construits qui s’écrivent déjà sans trait d’union. Qui n’ont donc pas besoin d’être « rectifiés ». Mais combien?… Ça, on ne le sait pas non plus. On nage dans l’incertitude la plus totale.1-

  • Est-ce que tous les mots dont le préfixe se termine en -o perdent leur trait d’union?

Même si la règle est formelle : « Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les composés d’éléments… », la réponse est non. On trouve le moyen d’y introduire, là encore, des exceptions.

Le G.V. nous informe que cette règle ne s’applique pas dans deux cas bien précis :

1- Le trait d’union est maintenu dans les mots où la soudure engendrerait une prononciation défectueuse, c’est-à-dire si a ou o est suivi d’un i ou u (pour éviter ai, ain, au, oi, oin, ou). Ex. : bioindustrie, hospitalouniversitaire.

J’imagine que toute autre suite de voyelles n’engendrerait pas de problème de prononciation. Si te n’est pas le cas, on l’aurait certainement précisé. Je pense, par exemple, à ée ou éé que l’on trouve dans télé-enseignement ou dans télé-évangéliste.

Ce problème de « prononciation défectueuse » ne nous est pas inconnu. Le G.V. y fait appel à la règle A2. Rappelez-vous, c’est pour cette raison que intra-utérin garde son trait d’union, mais pas intraabdominal.

Que l’on fasse la même réserve dans ce cas-ci n’a donc rien de surprenant. Bien au contraire, on doit se réjouir de voir les experts être conséquents avec eux-mêmes.

2- Le trait d’union est maintenu lorsqu’il sert à marquer une relation de coordination entre deux termes désignant des noms propres ou géographiques. Ex. : mythe gréco-romain, relations franco-russes, culture finno-ougrienne. 

Là, je dois vous avouer que ma compréhension n’est pas aussi immédiate que dans le cas précédent. Mais pas du tout. Pourquoi de tels mots ne pourraient-ils pas perdre leur trait d’union? Qu’ont donc de spécial les adjectifs gréco-romain ou franco-russe que n’ont ni agro-alimentaire ni socio-culturel, pour qu’on ne veuille « rectifier » que ces derniers? Mystère et boule de gomme. À la limite, je pourrais comprendre qu’on ne veuille pas enlever le trait d’union à finno-ougrien. Je dis bien à la limite, car les deux voyelles –oo– n’ont jamais causé de problème de prononciation (pensez à :alcool, coopération, cooccurrence, zoologie). Mais, dans franco-russe ou encore dans gréco-romain, il n’y a même pas l’ombre d’un hiatus. Alors… pourquoi? Cette décision me semble disons… arbitraire.

Ce n’est d’ailleurs pas, vous vous en doutez bien, la seule question qui me vienne à l’esprit. Les mots coordination, deux, noms propres ou géographiques me font également froncer les sourcils.

une relation de coordination 

Si le G.V. prend soin de préciser que les deux éléments du mot composé doivent, pour que le trait d’union soit maintenu, entretenir entre eux une relation de coordination, c’est que cette caractéristique est fondamentale. Que, dans le cas d’un autre type de relation, de subordination par exemple, le trait d’union devra être éliminé. Autrement dit, qu’un tel mot ne fera pas exception à la règle A3. C’est ce que je comprends de ce qui est écrit.

Il faut donc, pour appliquer correctement cette règle, savoir distinguer une relation de coordination d’une relation de subordination. Soit. Mais est-ce à la portée de tous? Je n’en suis pas convaincu.

Coordination   vs   Subordination

On reconnaît généralement qu’il y a coordination quand on peut placer entre les deux termes  la proposition « qui est » ou son équivalent « et ».  Par exemple, un wagon-restaurant, c’est un wagon qui est aussi un restaurant; c’est à la fois un wagon et un restaurant. Un chou-fleur, c’est un chou qui est en fleurs, etc. Établir qu’il y a coordination peut, à première vue du moins, sembler un jeu d’enfants, mais tel n’est pas toujours le cas. Encore moins, quand on fait entrer dans la danse les restrictions mentionnées dans la règle : élément savant, terminé en o.

Sauriez-vous dire, par exemple, quelle est la nature de la relation (coordination ou subordination?) entre les deux éléments des mots composés suivants : oligo-élément, radio-cobalt, radio-taxi, latino-américain, canado-haïtien, canado-américain, ou encore taxi-brousse, surdi-mutité? Si vous en êtes incapables, la règle A3, telle que formulée, ne vous sera d’aucune utilité. Vous ne saurez pas si ces mots doivent conserver ou non leur trait d’union. Autrement dit, vous risquez de faire autant de fautes qu’auparavant! À moins que…

À moins qu’on ait, sans le claironner, décidé de maintenir également le trait d’union dans les mots où la relation est une subordination. Si tel est le cas, comment pourrait-on expliquer que le G.V. prescrive son maintien uniquement dans les cas de relation de coordination? Cela n’aurait aucun sens. À moins que le G.V. ait lui aussi de la difficulté à distinguer les deux types de relation. Est-ce seulement possible? Rien ne nous interdit de le penser. Il suffit d’en faire la preuve.

Le problème que je soulève ici n’est pas que théorique. Voyez par vous-mêmes. Dans [frontière] canado-américaine, il s’agit, à ne pas en douter, d’une coordination. On parle ici de la frontière du Canada qui est aussi celle des États-Unis; c’est la frontière du Canada et des États-Unis. Mais dans [collège] canado-haïtien, on ne peut pas en dire autant. Il ne s’agit pas d’un collège situé au Canada ET en Haïti, mais bien d’un collège haïtien (établi en Haïti) dirigé par des religieux canadiens (originaires du Canada). Il n’y a là aucune coordination. Il s’agit bel et bien d’une subordination, et, dans un tel cas, le trait d’union devrait, en théorie, disparaître.

Ces deux exemples prouvent hors de tout doute que ce n’est pas parce que les adjectifs canado-américain et canado-haïtien commencent par le même élément savant que la relation entre les deux termes est dans les deux cas de même nature. Chaque cas est particulier. Chaque cas doit être analysé attentivement avant de décider quoi que ce soit. Dans [frontière] canadoaméricaine, le trait d’union devrait être maintenu (exception à la règle A3); dans (collège) canado-haïtien, il devrait être enlevé. Simple, n’est-ce pas? Euh!…

Vous avez de la difficulté à vous y retrouver?… Vous n’êtes pas les seuls… Même le G.V. semble avoir quelques difficultés à distinguer les deux types de relation. En voici la preuve.

Dans relations franco-russes (exemple cité), on est manifestement en présence d’un cas de coordination; il s’agit bel et bien des relations entre la France et la Russie. Le trait d’union doit donc être maintenu.  C’est donc une exception à la règle A3.

Dans association franco-ontarienne, je comprends, sans avoir besoin d’explications, qu’il s’agit non pas d’une association de Français et d’Ontariens, mais bien d’une association de francophones ontariens (i.e. d’Ontariens dont la langue maternelle est le français). L’élément savant franco– n’a donc pas dans franco-ontarien le même sens que dans franco-russe. Il ne signifie pas « de France », mais bel et bien « qui parle français ». Et chacun sait qu’on peut parler français sans être Français. Dans de tels cas, il ne s’agit donc pas d’une relation de coordination, mais bel et bien d’une relation de subordination. Et à ce titre, son trait d’union devrait être enlevé, comme le veut la règle. Soit. Mais…

Mais le G.V. nous dit, presque en catimini, qu’il faut l’y maintenir! Je dis en catimini, parce que ce n’est qu’à la page 113 qu’on l’apprend. N’aurait-on pas pu nous le dire plus tôt? Sans doute. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait?… Se pourrait-il que ce soit par incapacité de différencier les deux types de relation?…  Je dois vous avouer que, malgré tout, je n’y vois pas vraiment d’objection. Imaginez seulement que l’on veuille parler de l’association des francophones de Terre-Neuve-et-Labrador et que l’on soit obligé, parce qu’il s’agit d’une relation de subordination, d’enlever les traits d’union! Cela donnerait l’association francoterreneuvienneetlabradorienne!  OUF!… Là, je crierais, haut et fort : « De grâce, maintenons les traits d’union. Faisons une exception à l’exception. » Soit. Dans ce cas-ci, la démonstration est claire. Il faut dire que j’ai choisi un cas extrême. Mais faut-il pour autant généraliser et maintenir le trait d’union dans tous les cas de subordination? Même quand il n’y a que deux termes? Là, c’est pousser un peu trop loin, compte tenu de ce que nous dit la règle.

Ce qui me fait froncer les sourcils, ce n’est pas tant le fait qu’on veuille maintenir le trait d’union dans le cas d’une relation de subordination [en français on n’en est pas à une exception près!], quand l’exception n’est censée concerner que les cas de coordination (même si cela est contradictoire), mais bien plutôt la façon dont le G.V. justifie la graphie de franco-ontarien (et de tous les autres mots ainsi préfixés) :

« Exception A3 : pas de soudure (relation de coordination) ».

De coordination?… Vraiment?… J’aimerais bien que l’on m’explique la coordination, que je ne vois vraiment pas. Pour moi, chaque fois que franco– veut dire francophone et non de France, j’y vois une subordination. Aurais-je donc tout faux?… Ou est-ce le G.V. qui….?

Le problème des exceptions pourrait même être encore plus complexe. Je m’aventure peut-être un peu trop, mais je ne serais pas surpris que les experts n’en soient pas conscients.  Je m’explique. Étant donné le manque notoire d’uniformité dans la graphie des mots français, se pourrait-il qu’en 1990 des mots commençant par un élément savant s’écrivent sans trait d’union même si le lien est une coordination (ou l’inverse avec trait d’union même si le lien est une subordination), ce qui contreviendrait à la règle? Une telle éventualité a de quoi donner le vertige, car il y aurait d’autres exceptions à l’exception.

Tout compte fait, j’aime mieux ne pas trop y penser…, car ça devient de moins en moins simple de ne pas faire de fautes.

une relation de coordination entre deux termes…

Ne feraient donc exception, nous dit le G.V., que les mots composés de deux termes… (i.e. n’ayant qu’un seul trait d’union). Ex. : mythe grécoromain, relations francorusses, culture finnoougrienne. Ces mots faisant exception à la règle, ils ne perdent pas leur trait d’union. Soit.

Mais pourquoi uniquement les composés de deux termes? Pourquoi pas les composés de… trois termes?

Cette question du nombre de termes dans un mot composé n’est pas nouvelle. Elle refait pour ainsi dire surface. En effet, il en a été question à la règle A1, où il est dit que cette règle « ne concerne pas les mots composés de plusieurs éléments […] ». Entre-deux-guerres ne voit pas sa graphie changer (il est composé de trois éléments), mais entredeux, lui, perd son trait d’union (il est composé de deux éléments)! Simple, n’est-ce pas? Oui, mais…

Mais cela n’a pas empêché les experts d’enlever les traits d’union, de « rectifier » va-nu-pieds et boute-en-train en vanupied et boutentrain, des mots pourtant composés de trois éléments. Les experts devaient avoir une bonne raison de le faire, mais ils ne nous en ont jamais fait part. Eux seuls la connaissent! Et nous, nous sommes pris avec les exceptions!!

Et dans cette règle A3, on voit réapparaître cette même restriction : uniquement les mots composés de deux termes devront conserver leur trait d’union. Ceux de trois termes ne feront pas exception. Ils perdront leurs traits d’union. C’est ce qui est écrit. Et c’est ce qui me fait froncer les sourcils. J’y vois un manque de cohérence.

En effet, pourquoi, dans francorusse (composé de deux termes), faut-il maintenir le trait d’union si, dans otorhinolaryngologiste (composés de trois termes), il faut les enlever? Je vous avoue ne rien y comprendre.

Supposons pour les besoins de la cause que l’Europe et les pays d’Amérique latine signent une entente commerciale. [Je n’ai pas voulu parler d’une entente avec les États-Unis, de crainte que mon exemple ne tienne plus demain!] On serait alors en droit de parler des relations…  euro-latino-américaines. Pas question ici d’écrire eurolatinoaméricaines! Le G.V. l’interdit. Pour être honnête avec vous, je préfère le voir avec ses traits d’union, ne serait-ce que pour en simplifier la lecture. Mais qu’a donc oto-rhino-laryngologiste que n’a pas euro-latino-américain? Ou pourquoi puis-je écrire otorhinolaryngologiste, mais pas eurolatinoaméricain? Serait-ce parce que le premier est un nom et le second un adjectif? Si tel est le cas, c’est vraiment se perdre dans des subtilités, c’est du pinaillage, dans toute la force du terme. Ou serait-ce pour une tout autre raison bien fondée, mais gardée secrète? Si elle n’est pas fondée, elle ne peut être qu’arbitraire! Et qui dit arbitraire dit exception! Mais les exceptions, n’est-ce pas précisément ce que les experts ont pour mandat de faire disparaître?…

entre deux termes désignant des noms propres ou géographiques 

Est-ce que les deux éléments de formation de gréco-romain, franco-russe ou encore de finno-ougrien sont des noms propres ou géographiques?

Assurément pas. On m’a appris que le nom que possède en propre une personne ou qui la caractérise s’écrit avec une majuscule (ex. : Marguerite Deschamps, Pierre Vadeboncoeur, un Anglais, une Mexicaine). De même qu’un nom désignant en propre une réalité géographique (ex. : le Québec, la Belgique, la Manche, les Alpes).

 Si gréco-romain, franco-russe, finno-ougrien n’ont pas de majuscules, c’est que ce ne sont pas des noms propres. Ce serait plutôt des adjectifs dérivés de noms propres. C’est peut-être ce qu’on a voulu dire mais on l’a mal dit. Qui ne connaît pas la France (franco-), la Grèce (gréco-), la Russie (-russe)? Et peut-être aussi la Finlande (finno-)? Mais à quoi fait référence –romain?… Sans doute à l’ancienne Rome et à son empire. Soit. Mais qu’en est-il de –ougrien?… Là, je donne ma langue au chat. D’après le Petit Robert, ougrien ne s’emploie que dans « langues ougriennes » : groupe de langues de Sibérie apparentées au hongrois. Je n’y vois ni nom propre, ni adjectif dérivé d’un nom propre. Dois-je en conclure que finno-ougrien ne répond pas à la condition imposée? Si oui, pourquoi faudrait-il lui garder son trait d’union?… Si non, pourquoi l’utiliser comme exemple?…

Une dernière question. Pourquoi faut-il que seuls les adjectifs « désignant des noms propres ou géographiques » fassent exception (2), i.e. qu’ils conservent leur trait d’union? Qu’ont donc de si spécial franco-russe ou gréco-romain pour qu’on ne veuille pas les « rectifier »? Je l’ignore complètement. Dépourvus de leur trait d’union, ils ne me semblent pourtant ni plus ni moins bizarres que agroalimentaire ou socioculturel.

Ce que je sais par contre, c’est que je devrai me rappeler, à défaut de quoi je me ferai taper sur les doigts, que ce ne sont pas tous les mots composés de deux éléments savants liés par un trait d’union qui voient leur graphie « rectifiée ». Que certains, qui sont mal identifiés, doivent le conserver. Sans que l’on sache trop pourquoi.

Et dire qu’on prétend simplifier l’apprentissage du français!

Comme la règle A3 ne précise pas clairement quels sont les éléments savants visés, — elle se contente de dire qu’ils se terminent « en particulier en –o » —, j’en viens, bien malgré moi, à accorder une attention toute particulière aux exemples cités. Dans l’espoir d’apprendre d’eux ce que ne dit pas clairement la règle. Et surtout de ne leur faire dire rien d’autre que n’a voulu dire, sans le dire, le G.V. Comme vous le verrez, ce n’est pas une mince tâche.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 (1)  On distingue trois types d’éléments (ou affixes) pouvant servir à construire un nouveau mot : le préfixe (i.e. celui que l’on met avant le radical) : /mêler, re/faire; l’infixe  (i.e. celui que l’on insère dans le radical) : boit/ill/er,  mâch/ouill/er; et le suffixe  (i.e. celui que l’on met après le radical) : hépat/ite, jardin/et.

(2)  Nous verrons dans le prochain billet que d’autres distinctions sont à faire. Question de nous compliquer un peu plus l’existence. Alors qu’on est censés nous la simplifier…

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