Nouvelle orthographe et trait d’union (7 de …)

L’emploi du trait d’union

Que peuvent nous apprendre les exemples de la règle A3?

Rien de bien convaincant, hélas!

7

                La règle A3, selon laquelle « Le trait d’union est remplacé par la soudure dans les  composés d’éléments savants, en particulier en -o. » ne simplifie pas vraiment l’apprentissage de la langue (Voir ICI).  Son libellé est par trop imprécis. On ne dit même pas quels sont les éléments savants en question. Comme si leur choix était laissé à la discrétion de chacun!… Ce qui va à l’encontre même du rôle d’une règle, qui est d’indiquer « ce qui doit être fait dans un cas déterminé » et non ce que chacun pense devoir faire.

Étant donné son libellé plutôt sibyllin, je me vois obligé, pour mieux cerner la portée de cette règle, de me rabattre sur les exemples cités dans le Grand Vadémécum (ou G.V.)  Un exemple n’est-il pas, par définition, un cas particulier qui illustre parfaitement ce qu’on avance? Et les exemples ne manquent pas. Il y en a 10 :

agroalimentaire, autoévaluation, cirrostratus, hydroélectricité, microéconomie, néozélandais, otorhinolaryngologiste, socioculturel, minijupe, téléfilm.

D’abord, pourquoi un si grand nombre? Serait-ce pour illustrer la généralité de la règle?… Si tel est le cas, le G.V. aurait dû en faire autant pour toutes les règles. Serait-ce pour compenser l’imprécision de sa formulation; pour qu’en en voyant les différentes applications le lecteur comprenne mieux ce que la règle ne dit pas clairement? C’est le pari que je fais. Voyons maintenant si je gagne à cette loterie.

Que peuvent donc m’apprendre ces différents exemples? Ils me disent grosso modo que : 1- chacun d’eux est composé d’un élément qualifié de savant (sans que l’on sache trop ce que cache cet adjectif); 2- chacun d’eux s’écrivait obligatoirement avec un trait d’union en 1990, sinon on ne les utiliserait pas pour illustrer la disparition de ce dernier. Mais est-ce bien le cas?… Voyons si ces nombreux exemples sont plus « bavards » que la règle.

1- agroalimentaire, hydroélectricité, microéconomie

Ces mots me disent qu’après disparition du trait d’union, deux voyelles (ici, oa et ) peuvent se suivre, sans espace, comme si de rien n’était. Que tout un chacun les considérera comme des voyelles distinctes (formant hiatus) et non des voyelles représentant un seul son (formant digramme). Soit. Mais…

Est-ce que ce sont les seules paires possibles de voyelles à former un hiatus?… Y en aurait-il qui feraient « exception »?… Je pense, par exemple, à ée que l’on trouve dans téléenseignement; à éé, dans télé-évangéliste, ou encore à oo, dans microorganisme. On n’en dit rien. N’aurait-il pas été utile de citer des exemples qui illustrent les autres combinaisons possibles; elles ne doivent certainement pas être légion? Ou, à tout le moins, de préciser, si tel est bien le cas, que oa et sont les seules possibles? Chose certaine, si on l’avait fait, je ne froncerais pas les sourcils.

2- autoévaluation

Ce mot, qui signifie évaluation de soi-même, semble être un bon exemple d’application. La façon dont le dictionnaire décrit auto- (du grec autos, signifiant « soi-même, lui-même ») me fait dire qu’il s’agit d’un élément savant. Certains pourraient vouloir discréditer ce terme parce qu’il ne figure pas dans le Petit Robert de 1990 — pas plus d’ailleurs que dans celui de 2018 — ni même dans le Larousse en ligne. Peut-être figure-t-il dans Le dico des mots qui n’existent pas (et qu’on utilise quand même),de Gilles Vervisch et Olivier Talon. Qui sait? Chose certaine, ce n’est pas parce que ce mot ne figure pas dans un dictionnaire qu’on doit se priver de l’utiliser. J’ai déjà abordé le sujet. Accordons-lui le droit à l’existence et disons qu’il serait un bon exemple d’application. Je dis serait et non est. Car…

Cet exemple me laisse à penser que tout mot commençant par auto- s’écrira dorénavant sans trait d’union; que auto- est, partout où on le rencontre, un élément savant. C’est assurément le cas dans autofécondation, autodidacte, automobile, automutilation, autoportrait, autoréglage [ces mots n’ont toutefois pas besoin d’être rectifiés puisqu’ils s’écrivaient déjà, en 1990, sans trait d’union]. Mais il y a d’autres mots comme auto-école, auto-stop,auto- ne signifie pas « soi-même ». C’est  la forme abrégée de automobile. C’est donc un préfixe non savant! Les mots construits avec un tel préfixe ne sont techniquement pas visés par la règle; ils ne doivent donc pas perdre leur trait d’union. C’est du moins ce que dit, sans le dire carrément, la règle A3. Mais là, un gros problème se pose.

Si je veux respecter cette règle à la lettre, devrai-je ajouter un trait d’union à autobus, autocar, autoroute, autodrome [auto- n’étant pas un préfixe savant] ou enlever le trait d’union à auto-couchettes, auto-école, auto-stop, par ANALOGIE avec autobus, autocar, et ainsi augmenter le nombre d’exceptions? Euh!…

J’en entends certains qui déjà rouspètent à l’idée qu’ils pourraient devoir faire une telle « rectification ». D’autres qui diront, sans hésitation, que différencier auto-, préfixe savant, de auto-, préfixe non savant, n’est vraiment pas un problème, que c’est un jeu d’enfants. Voyons si c’est aussi simple qu’on le dit.

Supposons, pour les besoins de la cause, que les mots auto-cuiseur, auto-entrepreneur, auto-punition, auto-radio, auto-radiographie, auto-route, auto-stoppeur [mots trouvés dans le Petit Robert 2018] s’écrivent tous avec trait d’union et qu’on vous demande d’appliquer la règle A3. Que ferez-vous?… Leur enlèverez-vous leur trait d’union?… Vous devrez le faire si, et seulement si, auto- est un préfixe savant. C’est ce que prescrit la règle. Ce qui suppose que vous connaissez déjà le sens de chacun de ces mots. Ce qui n’est pas assuré.  Si vous ne le pouvez pas, vous êtes, pour ainsi dire, piégés. Et que dire de l’allophone qui apprend le français?… J’aime mieux ne pas être dans sa peau.

Quiconque est incapable de différencier le préfixe savant du préfixe non savant s’expose à faire autant de fautes qu’auparavant, car cette règle, qui devrait l’aider, ne lui sera d’aucun secours. À moins que…

À moins qu’on ait décidé — sans le crier sur tous les toits — d’enlever le trait d’union à tous les mots construits avec auto-, que ce préfixe soit savant ou non savant. Si tel est le cas, de deux choses l’une, ou bien le G.V. a mal formulé la règle A3, ou bien il fait, de tous les mots commençant par ce préfixe non savant, des exceptions!  Voyons ce que recommande le G.V.

Il nous dit, de façon plutôt « discrète », que le trait d’union doit disparaître de tous les mots construits avec auto-, que ce préfixe soit savant ou non savant. C’est au hasard que je dois d’en avoir pris connaissance. En lisant, dans la Liste des mots rectifiés (p. 56), ce qu’on dit, entre autres, de autocouchette. Voyez par vous-mêmes.

Autocouchette : « Choisir la soudure. […] Il ne s’agit pas du préfixe (A3), mais de l’abréviation de automobile (une auto) ».

On ne peut être plus clair. En enlevant le trait d’union même quand auto– n’est pas un élément savant, le G.V. fait de tous les mots ainsi construits des exceptions. Des exceptions à la règle qu’il a lui-même concoctée. Il n’en serait pas de même si la règle avait été formulée différemment ou si elle n’avait jamais vu le jour. En effet, pourquoi faut-il obligatoirement en référer à une règle, mal ficelée? Ne pourrait-on pas tout simplement dire qu’on a voulu, en uniformisant la graphie de ces mots, rendre l’apprentissage de la langue plus aisé, comme le souhaite le premier ministre? En effet, pourquoi, en 1990, dois-je écrire autocouchettes, autoécole, autostop, avec trait d’union, si je dois écrire autobus, autocar, autoneige, autoroute, sans trait d’union? Le préfixe auto- n’est-il pas dans tous ces mots la forme abrégée de automobile? Alors…

Le terme autoévaluation n’est peut-être pas un mauvais exemple, mais il n’est pas le parfait exemple. Il ne dit pas tout ce qu’il faut savoir de ce préfixe, car auto-stop, qui ne répond pas aux exigences de la règle, perd lui aussi son trait d’union! Allez expliquer cela à un allophone, voire même à un francophone.

3-  téléfilm, microéconomie

Si, comme on vient de le voir, on doit enlever le trait d’union aux mots construits avec auto, que ce préfixe soit savant ou non savant, je m’attends à ce que, pour la même raison, on en fasse autant avec tout autre préfixe qui serait, lui aussi, tantôt savant, tantôt non savant. Autrement dit, je m’attends à de la cohérence de la part de ceux qui ont pour mandat de simplifier l’apprentissage du français. Car ce n’est pas en introduisant des exceptions ici et là qu’on va atteindre ce noble objectif. Voyons si la cohérence est au rendez-vous.

télé

Cet élément de formation peut, à ses heures, être un préfixe savant [du grec têle « loin »] ou un préfixe non savant [forme abrégée de télévision].

L’emploi du trait d’union dans les mots commençant par télé- pose-t-il vraiment problème en 1990? Si je me fie au Petit Robert, le problème n’existe même pas. Tous les mots qui commencent par télé- (préfixe savant ou non savant) s’écrivent déjà sans trait d’union. Tous, sans exception.

Pourquoi alors utiliser téléfilm comme exemple d’un mot « rectifié » s’il n’a pas besoin d’être rectifié? Le Petit Robert l’écrit ainsi depuis au moins 1982, donc bien avant que le CSLF ne publie son fameux Rapport! Serait-ce parce que d’autres dictionnaires ne sont pas du même avis?… (1) Rien n’est impossible : l’harmonisation « orthographique » des dictionnaires, on en rêve, mais se réalisera-t-elle un jour? Je ne parierais pas là-dessus.

Il n’est donc pas nécessaire de se demander si le préfixe télé- est savant ou non savant. L’USAGE aurait, apparemment, décidé que la présence d’un trait d’union n’a rien à voir avec la nature du préfixe. Heureusement d’ailleurs, car pouvoir faire une telle distinction ne semble pas à la portée de tous! Voyez par vous-mêmes.

Dans téléfilm (film produit pour la télévision), téléréalité (genre télévisuel qui consiste à filmer la vie quotidienne des participants), téléthéâtre (pièce de théâtre télévisée), le préfixe télé- est la forme abrégée de télévision. Les définitions sont là pour l’attester. C’est donc un préfixe non savant. Personne ne dira le contraire, j’en suis sûr. Sauf le G.V.! Lui, justifie la disparition du trait d’union dans ces trois mots de la façon suivante : « Soudure avec télé- (préfixe savant) ».  Ah bon!…

Si télé-, forme abrégée de télévision, est, au dire du G.V., un préfixe savant, j’aimerais bien savoir ce qui le différencie du préfixe télé– que l’on trouve dans télécommande (commande à distance) ou téléguidage (guidage à distance). Je vous avoue que je m’y perds un peu. Aurais-je donc tout faux?…  À moins que ce ne soit le G.V. qui ait tout faux!  

L’emploi de téléfilm comme exemple est, selon moi, mal venu, mal choisi, car, même si le G.V. lui fait perdre son trait d’union (qu’il n’avait plus depuis bien des années), ce mot n’illustre pas du tout la règle, telle que formulée. Cette dernière vise les mots dont le préfixe est savant. Et dans téléfilm, il est non savant. Il aurait été beaucoup plus judicieux d’utiliser télécommande ou encore téléguidage. Mais on s’est emmêlé les pinceaux, me semble-til.

Si différencier un préfixe savant d’un préfixe non savant n’est pas à la porte du G.V., cela l’est encore moins pour le commun des mortels. Que faire pour contourner cette difficulté? Le G.V. a décidé que, peu importe la nature du préfixe télé- (savant ou non savant), ces mots s’écriraient dorénavant sans trait d’union. Autrement dit, on fait de tous les mots composés de télé-, élément non savant, des exceptions à la règle. Pourtant les experts étaient censés faire disparaître les trop nombreuses exceptions et ainsi simplifier l’apprentissage de la langue. Auraient-ils failli à leur tâche? Pour moi, poser la question, c’est y répondre. Pour vous?…

Compte tenu du traitement de faveur accordé à tous les mots commençant par auto– ou par télé– (i.e. disparition du trait d’union, même quand le préfixe est non savant), je me dis qu’il devrait en être de même, cohérence oblige!, de tout autre préfixe qui pourrait avoir les deux natures. Si jamais il en existe d’autres!… Il y existe au moins un. C’est… micro-.

micro

Cet élément peut effectivement être soit un préfixe savant [du grec mikros « petit »] ou un préfixe non savant [forme abrégée de microphone].

En 1990, l’emploi du trait d’union dans les mots commençant par micro- pose vraiment problème. Il faut, pour ne pas se faire taper sur les doigts, savoir que microéconomie, microordinateur s’écrivent avec trait d’union, mais que microfilm, microprocesseur s’écrivent sans trait d’union. Savoir également que micro()organisme peut s’écrire  avec ou sans trait d’union [et ce, depuis au moins 1982] mais pas micro-climat ni microonde? Il y a, vous en conviendrez, du ménage à faire. En douter serait faire l’autruche.

C’est là que la règle A3 vient supposément à notre secours. Elle est censée  nous simplifier l’existence, nous fournir un critère qui nous permettrait de décider quand il faut faire disparaître le trait d’union (quand le préfixe est savant) ou le maintenir (quand le préfixe est non savant). J’ai bien dit supposément. Car, contrairement à ce que certains pourraient penser, trancher n’est pas nécessairement un jeu d’enfants. Nous l’avons déjà vu.

Si l’on vous demande de corriger la graphie des mots suivants : microanalyse, microbrasserie, microcravate, micropilule, microsillon, microtrottoir, auxquels je mets un trait d’union pour les besoins de la cause, que faites-vous? Le leur enlevez-vous, comme le prescrit la règle A3?… Vous devez le faire si, et seulement si, ce préfixe est savant. C’est ce que dit la règle. Vous pourriez aussi décider de le leur enlever à tous, et ainsi contrevenir à la règle, en vous disant que, si avec auto– et télé– vous n’avez pas à vous soucier de la nature du préfixe, vous pourriez en faire autant avec micro-. PAR ANALOGIE! Mais… ce serait beaucoup trop simple! La langue se doit pas être à la portée de tous. Comme semble le croire René Georgin (1888-1978). (2) Voyons ce que prévoit le G.V. dans le cas des mots commençant par micro-.

Il nous dit que, contrairement à auto– et à télé-, il n’est pas indifférent que ce préfixe soit savant ou non savant : seuls les mots dont le préfixe micro- est savant (il signifie alors « petit ») perdent leur trait d’union! Le choix de microéconomie comme exemple de la règle A3 est donc fort pertinent. Il va alors de soi que les mots où le préfixe micro– est non savant ne sont pas concernés par cette règle, qu’ils doivent conserver leur trait d’union. Point n’est besoin, me semble-t-il, d’insister là-dessus. Mais le G.V., lui, insiste. Il nous informe, comme si nous ne le savions pas déjà, que seuls ces mots avec préfixe savant sont soumis à la règle! Voyez par vous-mêmes.

À micro-casque, dans la Liste des mots rectifiés (p. 160), on lit :

« Inchangé […] il ne s’agit pas du préfixe micro- pour signifier petit casque, mais du nom un micro (abréviation de microphone). Le trait d’union est donc maintenu»

On répète essentiellement la même chose à microcravate et à microtrottoir! Si le G.V. tient tant à répéter cette évidence, c’est peut-être qu’il se rappelle que, dans le cas de auto– et de télé-, il recommande exactement le contraire!…

Pourquoi ne peut-on pas faire avec micro– ce que l’on doit faire avec auto– ou télé-, c’est-à-dire ignorer la nature du préfixe et enlever systématiquement le trait d’union? Parce que c’est ce que la règle dit. Le préfixe micro– serait-il un des rares à être visé par cette règle? Il faut qu’il y en ait d’autres, sinon elle  n’aurait pas sa raison d’être. J’en ai trouvé un autre :  photo-. Le G.V. nous dit à photo-choc (p. 182) ce que la règle disait, sans le dire carrément :

« Inchangé. Non touché par A3. Il ne s’agit pas du préfixe ici (pas de soudure) mais du nom photo (photographie). On conserve donc le trait d’union. »

Comment expliquer le besoin d’inclure dans la Liste des mots rectifiés, des mots qui ne sont pas « rectifiés »? Je me le demande.

Bref, dans certains cas, on ne fait pas la distinction entre savant et non savant  (contrairement à ce que la règle stipule); dans d’autres, on la fait pas. Pour ne plus faire de fautes, il suffit de savoir lequel est lequel! Se rappeler ceux qui font exception! Comme moyen de simplifier l’apprentissage du français, j’ai déjà vu mieux!  Beaucoup mieux, même!

Au fait, est-ce que auto– et télé– sont les seuls préfixes, tantôt savants tantôt non savants, à exiger la disparition du trait d’union dans les deux cas?… Le G.V. n’en souffle mot. C’est dire que je serai contraint de consulter mon dictionnaire (en supposant qu’il a adopté les recommandations du CSLF) chaque fois que je voudrai écrire « correctement » un mot construit avec un semblable préfixe. OUF!… Vive la simplification!

4-  cirrostratus, otorhinolaryngologiste

Ces deux exemples me laissent à entendre que les termes de spécialité n’échappent pas à cette règle, information qui, en théorie, pourrait être fort utile (nous verrons plus loin ce qu’il en est en pratique). Et que ces deux termes devaient s’écrire avec trait(s) d’union en 1990. C’est effectivement le cas. Cirro-stratus et  oto-rhino-laryngologiste sont les seules graphies alors admises par le Petit Robert. (3)

Dois-je en conclure que les termes de toutes les spécialités (pas uniquement ceux de météorologie et de médecine) perdent leur trait d’union? Difficile à dire, car je ne suis pas un Ti-Joe connaissant.

Si je me pose la question, c’est que la graphie d’un mot reflète généralement l’usage qu’on en fait et que l’usage des termes de spécialité est forcément celui qu’en font les spécialistes. Par exemple, un médecin écrit dacryo-sinusite, adipo-cellulaire, glosso-palatin, costo-transversaire, rhino-salpingite. Voudra-t-il, parce que le G.V. le prescrit, enlever le trait d’union à tous les mots composés que lui seul utilise et qui ne se retrouve que dans des dictionnaires médicaux?… Au fait, y avait-il un spécialiste de la langue médicale, ou de toute autre spécialité, parmi les membres du CSLF, ceux-là même qui ont rédigé le fameux Rapport?… Si non, que penser de leurs recommandations concernant des termes d’une spécialité qui n’est pas la leur? Que connaissent-ils de l’USAGE de cette langue? Euh!… À moins que…

À moins que la règle ne s’applique qu’aux seuls termes de spécialité qui, en 1990, figurent dans les dictionnaires courants. Soit. Mais comment savoir? Tout simplement en comparant la Liste des mots rectifiés (p. 41 → p. 257 du G.V.) à  la nomenclature des dictionnaires courants. Je vais me limiter aux termes médicaux; car c’est un domaine que je connais mieux.

Vérification faite, il y a discordance. On  trouve dans le G.V. des termes médicaux non consignés dans les dictionnaires courants. Des termes dont la « rectification » proposée me laisse d’ailleurs plutôt perplexe. Par exemple, il y est dit que rhinosclérome ou encore rhinobronchite devront dorénavant s’écrire sans trait d’union [soudure avec rhino-, préfixe savant]. Soit. Mais ces deux mots s’écrivaient déjà sans trait d’union, en 1893! Vous avez bien lu : en 1893. Plus précisément dans le Dictionnaire de médecine…, d’Émile Littré (17e éd., Librairie J.-B. Baillière et fils, Paris).

Et c’est sans parler de la présence de rhinopharyngite, auquel le G.V. enlève le trait d’union alors que le Petit Robert l’écrivait déjà sans trait d’union en 1967! Pourquoi vouloir inclure, dans la Liste des mots rectifiés, des mots qui n’ont pas besoin d’être rectifiés? Il y a encore là de quoi me faire froncer les sourcils.

Ouvrons une parenthèse.

Comment expliquer la présence d’un terme de spécialité dans un dictionnaire courant? C’est sans doute parce qu’un jour un lexicographe a décidé que la fréquence d’emploi d’un tel mot par le commun des mortels (et non seulement par lui) était assez élevée pour qu’on lui attribue une entrée dans le dictionnaire. Hypothèse intéressante, mais difficilement vérifiable. Tout ce qu’on peut documenter, c’est l’année d’entrée d’un tel mot dans un tel ouvrage. Ce qui n’est possible que si son dictionnaire courant est un Robert, car c’est un des rares à fournir une datation. La décision d’inclure oto-rhino-laryngologiste [de même que cirro-stratus] remonte en fait à plus d’un demi-siècle. Plus précisément en 1967. Méritait-il vraiment d’y figurer?… Pour le savoir, il faudrait connaître les critères d’inclusion utilisés par les lexicographes de l’époque. Il en existait certainement, sinon tous les termes techniques, ou un plus grand nombre d’entre eux, se retrouveraient dans les dictionnaires courants, ce qui, vous le savez, n’est pas le cas. On a obligatoirement fait un choix!… Basé sur on ne sait quoi!

Fermons de la parenthèse.

N’aurait-on pas pu,  ou n’aurait-on pas dû, comme exemple d’application de la règle A3, choisir un terme de spécialité plus courant? Par exemple, électro-aimant ? Je réponds oui sans hésitation. Cela m’aurait assurément évité de froncer les sourcils. Mais, pour une raison que j’ignore, on lui a préféré oto-rhino-laryngologiste. Et cirro-stratus!

5-  otorhinolaryngologiste

Cet exemple m’interpelle encore, mais, cette fois-ci, pour une tout autre raison. Il me dit, sans le dire carrément, que même un mot composé de plus de deux éléments devra dorénavant s’écrire sans traits d’union (otorhinolaryngologisteotorhinolaryngologiste). Si je dis même, c’est que, dans les observations faites à la règle A1, il est précisé que la disparition du trait d’union « ne concerne pas les mots composés de plusieurs éléments… ». Comprendre : de plus de deux éléments. Je m’attendais donc, en toute logique, à ce que oto-rhino-laryngologiste conserve ses traits d’union. Tout comme contre-la-montre ou encore entre-deux-guerres. Mais tel n’est pas le cas.

Faut-il s’étonner que les experts se permettent parfois de faire le contraire de ce qu’ils recommandent? Il le faudrait, mais j’ai appris avec les années que c’est peine perdue. Ils pratiquent, trop souvent à mon goût, ce que j’appellerais de l’« interventionnisme à courte vue » (4). Rappelez-vous va-nu-pieds et boute-en-train qui s’écriront dorénavant vanupied et boutentrain, même s’ils contiennent plus de deux éléments de formation!

Est-ce que oto-rhino-laryngologiste est le seul terme médical composé de plus de 2 éléments à devoir perdre ses traits d’union?… Euh!… Le médecin devra-t-il dorénavant — comme l’exemple le laisse entendre — écrire oligomacronéphronie plutôt que oligo—macro—néphronie;  bacilles acidoalcoolorésistants (ou BAAR) plutôt que bacilles acido—alcoolo—résistants; ou encore glutamateoxaloacétatetransaminase au lieu de glutamate—oxaloacétate—transaminase (enzyme retrouvé dans le sang après survenue d’un infarctus du myocarde)? Je ne vois pas pourquoi il ne serait pas tenu de le faire, s’il se doit de « rectifier » oto-rhino-laryngologiste. Mais le fera-t-il? Ça c’est une autre histoire.

Le G.V. s’est-il préoccupé du réel usage de ces termes, de l’usage qu’en font les médecins, avant de décider quoi que ce soit? Il aurait dû, selon moi. Mais la réalité est tout autre. J’ai découvert, toujours par hasard, dans la Liste des mots rectifiés (p. 212 du G.V.), que rhino—entomophtoro—phycomycose devra dorénavant s’écrire rhinoentomophtorophycomycose! OUF!… Il y là de quoi se demander si l’USAGE, qui, pour une raison évidente, ne peut être que celui des médecins, changera vraiment. Disons que j’ai de sérieux doutes. Ce genre de « rectification » n’est autre chose, selon moi, qu’un autre coup d’épée dans l’eau!

6- néozélandais

Compte tenu…

  1. que ce mot s’écrit, selon le Petit Robert 1990, avec un trait d’union : « néo-zélandais, aise, adj. et nom; de néo– et zélandais.  De Nouvelle-Zélande. Population néo-zélandaise. — Les Néo-Zélandais »;
  2. que le préfixe néo- est, d’après ce même dictionnaire, un élément savant : « néo-, Élément du grec neos « nouveau »; 
  3. que néon’est rien d’autre qu’un élément savant (dans le Petit Robert, il ne fait l’objet que d’une seule entrée, contrairement à auto, micro ou télé),

il serait disons… très mal venu de dire que néozélandais n’est pas un parfait exemple d’application de cette règle. Soit. Mais cela ne m’empêche pas de faire le trouble-fête. Pour une raison fort simple : on ne fait pas une distinction qui me paraît fondamentale. Je m’explique.

Étant donné le sens qu’on attribue à ce préfixe, sa présence dans un mot ajoute obligatoirement à l’élément auquel il est associé l’idée de nouveauté ou de modernité : néocapitalisme = capitalisme moderne…; néologisme = mot nouveau, sens nouveau d’un mot. Jusque-là, tout va. Mais, peut-on en dire autant de néozélandais qui devient néozélandais?… C’est là que je mets à tiquer.

Le préfixe néo-, dans néo-zélandais, n’est pas un élément de formation comme les autres. J’irais même jusqu’à dire qu’il n’y est pas, à proprement parler, un élément de formation. Si on l’y trouve, c’est que, pour former l’adjectif correspondant à un nom comme Nouveau-Mexique, Nouvelle-Zélande, on change l’adjectif Nouveau (Nouvelle) pour néo-. (Le Bon Usage, 11e éd., # 810-2) Autrement dit, on n’ajoute pas à ce mot une idée de nouveauté ou de modernité. Elle se trouve déjà dans le nom propre, dont cet adjectif est un dérivé.

Le mot néozélandais est donc, selon moi, un très mauvais exemple d’application de la règle A3. L’emploi de néogrec ou de néoformation auraient assurément mieux servi la cause, néogrec signifiant « qui a rapport à la Grèce moderne » et néoformation « formation de tissus nouveaux ». Mais, pour une raison que j’ignore, on leur a préféré néozélandais! D’où mon froncement de sourcils.

Ouvrons une autre parenthèse.

Étant donné la double fonction reconnue au préfixe néo- (ajouter une idée de nouveauté ou remplacer l’adjectif Nouveau, Nouvelle d’un nom propre dans l’adjectif qui en dérive),  je ne peux m’empêcher de penser à la double nature (savant, non savant) des préfixes  auto-, télé-, micro-, dont il a été question précédemment. Et par le fait même, de me demander si la recommandation concernant l’emploi du trait d’union dans les mots construits avec néo- ne varierait pas, elle aussi, en fonction du rôle que joue cet élément savant dans les mots où il se trouve. À cette problématique s’ajoute également celle des majuscules, qu’on ne met pas à l’adjectif, mais qu’il faut mettre au nom désignant les gens qui habitent un lieu particulier.

S’il me faut écrire : Les Français aiment bien la cuisine française, comment devrai-je dorénavant écrire ce qui, en 1990, s’écrivait de la façon suivante : « Les Néo-Zélandais aiment bien la cuisine néo-zélandaise »?…

L’exemple cité par le G.V. m’impose de faire disparaître le trait d’union à néozélandaisnéozélandais. C’est ce que prescrit la règle A3. Et l’absence de majuscule dans cet exemple me dit qu’il s’agit d’un adjectif et non d’un substantif. Soit.   

Est-ce que néozélandais illustre à la perfection la fameuse règle A3? Il le devrait puisqu’on  l’utilise comme exemple. Mais, nous allons voir que tel n’est pas le cas. Dans le G.V. (p. 37), il  est dit que tout dépend…

Tout dépend du rôle que joue le préfixe néo-. Ah bon!…

  • S’il remplace Nouveau ou Nouvelle(s), élément appartenant à un nom propre (ex. Nouveau-Mexique, Nouvelle-Écosse, Nouvelles-Hébrides, Nouvelle-Zélande), l’adjectif faisant référence à ce lieu s’écrit sans trait d’union (avec soudure) et sans majuscule (ex. population néozélandaise); le nom désignant une personne qui y habite s’écrira, lui, sans trait d’union (avec soudure) et avec une seule majuscule, l’initiale, parce que, paraît-il, une majuscule ne peut exister dans le corps d’un mot que si elle est précédée d’un trait d’union. Simple n’est-ce pas? C’est pourquoi, pour désigner un habitant du Nouveau-Mexique (État américain), on utilise Néomexicain; un habitant de la Nouvelle-Écosse (prov. canadienne), un Néoécossais. et un habitant de la Nouvelle-Zélande, un Néozélandais.

On devra donc dorénavant écrire : Les Néozélandais aiment bien la cuisine néozélandaise!

  • Si, par contre, néo- sert à désigner une personne nouvellement établie dans un pays, néo- ne prend pas de majuscule et son trait d’union est maintenu, même si la règle A3 ne dit rien de tout cela. Les termes néo-Canadien, néo-Belge, néo-Sicilien désignent des gens récemment établis au Canada, en Belgique, en Sicile. Étonnamment, ces noms ne prennent pas de majuscule initiale, même s’ils désignent des personnes habitant ces régions. Cette façon de faire est censée rendre le tout, clair comme de l’eau de roche!

Je ne vous apprendrai rien, j’en suis convaincu, si je vous dis que, pour qualifier un endroit de Nouveau ou Nouvelle(s), il faut qu’il en existe un qui porte déjà ce nom. C’est l’évidence même. S’il y a une Nouvelle-Écosse, c’est qu’il y a une Écosse; s’il y a un Nouveau-Mexique, c’est qu’il y a un Mexique. On peut en dire autant de Nouvelles-Hébrides, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Orléans, Nouvelle-Calédonie, etc.

Si je vous rappelle une telle évidence, c’est qu’elle n’est pas sans conséquence dans le cas qui nous occupe. En effet, comment nommera-t-on une personne qui vient de s’établir, disons… au Nouveau-Brunswick  ou encore au Nouveau-Mexique? Le G.V. nous dit que c’est un néo-Néobrunswickois ou un néo-Néomexicain! Le premier néo- indique que la personne y habite depuis peu, alors que le second ne fait que remplacer Nouveau (Nouvelle), partie intégrante du nom propre du lieu. Le premier prend une minuscule; le second, une majuscule. Le premier est suivi obligatoirement d’un trait d’union, mais pas le second. Donc, le trait d’union après néo- ne disparaît pas toujours, contrairement à ce que la règle et l’exemple cité laissent entendre. C’est pourquoi je fronce  les sourcils, encore une fois.

L’emploi de l’adjectif néozélandais comme exemple d’utilisation du préfixe savant néo- est-il un bon choix, me demandais-je? Ceux qui répondent oui ont oublié de se poser une question. Une question qui ne vient pas immédiatement à l’esprit quand on voit néozélandais. Je m’explique. C’est un fait reconnu, on ne se pose généralement pas de question sur le sens d’un nom propre. Pensez seulement aux patronymes Champagne, Brassard, Lamoureux, Lavallée, Vadeboncoeur et même Rouleau. Il ne peut en être autrement avec Nouvelle-Zélande. Qui s’est déjà demandé s’il existe vraiment un coin de pays appelé la Zélande? Certainement pas moi. Comment aurais-je pu, dans ces circonstances, me demander s’il existe des néo-Zélandais, des gens récemment établis en Zélande? Mon ignorance m’en empêchait. Maintenant que je le sais (5), je me trouve devant une difficulté : comment écrire les adjectifs correspondant respectivement à Néozélandais (ceux qui habitent la Nouvelle-Zélande) et à néo-Zélandais (ceux qui viennent de s’établir en Zélande)?…

Le G.V. a vite réglé le problème. À néozélandais, dans la Liste des mots rectifiés (p.169), on peut lire : « Relatif à la Nouvelle-Zélande ou à ses habitants ». Il passe donc sous silence l’existence des néo-Zélandais. Pourtant, manque de cohérence oblige!, tel n’est pas toujours le cas. Par exemple, à néoécossais (p. 168), on peut lire :

Relatif à la Nouvelle-Écosse (ou à ses habitants, les Néoécossais). Ou relatif aux néo-Écossais (en Écosse).

Simple, n’est-ce pas? Si simple que, la prochaine fois que vous rencontrerez néoécossais, néomexicain, vous ne saurez pas à qui ou à quoi on fait référence. Même si vous avez la bénédiction du G.V.!

C’est bien de vouloir simplifier la langue, mais que fait-on de la clarté du message?

Fermons cette autre parenthèse.

Comme on a pu le constater, la disparition du trait d’union dans les mots commençant par néo- n’est pas toujours de mise. Contrairement à ce que laisse croire l’utilisation de néozélandais comme exemple d’application de la règle A3.

7- socioculturel

En 1977, donc bien avant 1990, ce mot, formé de l’élément savant socio- (6), s’écrivait déjà avec ou sans trait d’union : socio(-)culturel. Alors, dire que la graphie de ce mot est « rectifiée » ne tient nullement compte de la réalité, de l’USAGE consigné dans le dictionnaire. Devoir l’écrire sans trait d’union n’est donc pas réellement une rectification. C’est plutôt une demi-rectification. [On verra plus loin ce qu’il faut faire du trait d’union dans un mot commençant par demi-.] On aurait pu choisir socio-économique, qui ne s’écrivait qu’avec trait d’union en 1990. Mais on lui a préféré socioculturel. Soit.

8- minijupe

En 1990, ce mot s’écrit mini-jupe. Ce n’est qu’en 1993 qu’il perdra officiellement son trait d’union. Ce mot semble donc, à première vue, un parfait exemple d’application de la règle A3.

Mais est-ce que mini– est réellement un élément savant? Il le faut puisque le G.V. utilise minijupe comme exemple. C’est d’ailleurs ce qu’on peut lire comme justification à tous les mots composés de mini-, dans la Liste des mots rectifiés :

minidose, n. f.  A3 ● Soudure avec mini (préfixe savant)

C.Q.F.D., diront certains. Mais le fait que le G.V. le dise ne constitue malheureusement pas un argument irréfutable. Rappelez-vous, le préfixe télé– dans téléfilm est dit savant, alors que c’est en fait l’abréviation de télévision! Il n’est que normal que je fronce les sourcils.

Qu’en dit donc le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation, de H. Cottez? Y trouve-t-on mini-? Non, cet élément de formation brille par son absence. Comme si mini– n’était pas un préfixe savant! En 1990, le Petit Robert semble abonder dans ce sens. Même s’il le fait dériver de l’élément latin, minus « moins », il le décrit bien différemment :

Ce préfixe, tiré de composés anglais (comme miniskirt minijupe), s’est rapidement diffusé, produisant d’innombrables composés avec le sens de « très petit, très court », « très bref » (minivacances), « infime ».

Dois-je comprendre qu’un préfixe qui tire ses origines de l’anglais ne peut pas être dit savant?… Je laisse les experts débattre de ce point.

Si l’on oublie pour le moment la nature incertaine du préfixe mini– (savant ou non), on peut dire que minijupe est un bon exemple d’application de la règle A3. Mais…

Mais est-ce que tous les mots dont le préfixe savant se termine en -i perdent leur trait d’union? Si oui, on aura simplifié la graphie de ces mots. Si non, ce sera tout le contraire. Rappelez-vous, la Nouvelle Orthographe est née du besoin, jugé impérieux, de faire disparaître les anomalies, les incongruités, les exceptions de la langue. Toute mesure qui en laisserait traîner ici et là, ou pire qui en créerait, serait contre-productive (ou contreproductive). Mais qu’en est-il?…

Quels sont les éléments « savants » se terminant en -i qui, en théorie (i.e. selon la règle), devraient ne plus être suivi d’un trait d’union? Il y a, par exemple, amphi-, anti-, archi-, demi-, épi, hémi-, omni-, péri, pluri-, semi. Et peut-être aussi quasi (nous y reviendrons plus loin). S’ils sont visés, c’est qu’en 1990 le trait d’union est de mise ou, à tout le moins, facultatif et qu’il devra dorénavant disparaître. Reste à voir s’il n’y aurait pas, là encore, des exceptions, des cas où la pratique ignorerait la théorie. 

Au moment de la rédaction de ce fameux Rapport, c’est-à-dire en 1990, les mots commençant par  amphi-, hémi-, omni-, pluri– s’écrivent déjà sans trait d’union. Tous sans exception, du moins selon le Petit Robert. Ces mots n’ont donc pas besoin d’être modifiés. Ils n’ont donc aucune raison de figurer dans la Liste des mots rectifiés.

Parmi ceux qui commencent par anti-, il y en a qui se distinguent. Certains s’écrivent avec trait d’union. Passe encore qu’à cette époque on ne veuille pas voir deux voyelles se suivre (comme dans antiâge, anti-américanisme, anti-inflationniste), même si cela n’engendre aucun problème de prononciation, mais qu’il faille écrire anti-scientifique alors qu’on écrit antisportif, là il y a des limites. Il y a du ménage à faire. Et les experts sont intervenus. Ils ont décidé que ces exceptions disparaîtraient. Ouste le trait d’union! D’où la règle A3!

Que dire de quasi? Qu’a-t-il de spécial pour que je veuille le traiter à part? C’est que quasi n’est pas à proprement parler un préfixe, malgré ce qu’en dit le G.V. (p. 204). C’est un adverbe, qui signifie presque et qui, pour une raison inconnue, se lie au mot qui le suit par un trait d’union si, et seulement si, ce mot est un nom : quasi-synonyme, quasi-totalité, quasi-certitude. (7) Mais on  n’en met pas s’il est suivi d’un adjectif ou d’un adverbe : des fraises quasi mûres; tu l’aimes quasi autant que ton propre fils

Que prévoit donc le G.V. dans le cas de quasi? L’enlever, comme la règle le commande (si on le considère comme un préfixe) ou le maintenir? Pour le savoir, il faut consulter la Liste des mots rectifiés. On y apprend alors que « Les noms construits avec le préfixe quasi– prennent toujours le trait d’union. » Pourquoi ne veut-on pas le leur enlever? Pourquoi faire d’eux d’autres exceptions à la règle A3!… Serait-ce parce qu’il faudrait alors souder les deux éléments uniquement quand le second est un nom, et laisser une espace quand c’est un adjectif ou un adverbe?…  Argument peu convaincant, car il y aura toujours deux poids deux mesures, selon que l’élément auquel est associé quasi est un nom ou pas : le maintien du trait d’union ou la présence d’une soudure, dans une seule des deux possibilités! Dans un cas comme dans l’autre, on n’a pas réussi à faire ce qu’on devait faire, à savoir simplifier la langue.

Et que faire si le préfixe est demi– ou semi-? Faire comme avec anti– (enlever le trait d’union) ou comme avec quasi– (le maintenir)? Le G.V. est clair là-dessus :

Les mots construits avec le préfixe demi[et semi-] prennent toujours le trait d’union.

Ce qui revient à dire que tous ces mots sont d’autres exceptions à la règle A3!…  

Pour simplifier l’apprentissage du français, les experts n’ont rien trouvé de mieux à proposer que d’enlever le trait d’union aux mots commençant par anti– (comme le prescrit la règle) et de le maintenir dans les mots commençant par semi-, demi– et aussi quasi– (contrairement à ce que prescrit la règle). Le G.V. formule une « nouvelle » règle (A3) qui, à l’image de ce qui existait avant, comporte toujours de nombreuses exceptions, la seule différence étant que les exceptions ne sont plus les mêmes! Qu’est-ce qu’on y a gagné? Rien. Malheureusement!

Bref, pour ce qui est de simplifier l’apprentissage du français, il faudra repasser. La règle A3 est à l’égal des règles A1 et A2 : peu utile. Et les exemples d’application : mal choisis, donc pas convaincants.

Que nous réservent les deux dernières règles (A4 et A5)?… C’est ce que nous verrons plus tard.

Maurice Rouleau

 

(1)  Pour justifier l’emploi de téléfilm comme exemple, certains pourraient se réclamer du Larousse. Soit. Mais comment expliquer que, dans le Larousse en ligne (que j’imagine être à jour, i.e. conforme à l’usage actuel), on trouve des mots avec trait d’union (ex. télé-crochet, télé-réalité, télé-écriture, télé-enseignement), alors que, dans le Petit Larousse 2000 (publié 18 ans plus tôt), tous les mots commençant par télé- (préfixe savant ou non savant) s’écrivaient sans trait d’union, à l’exception de télé(-)écriture et télé(-)enseignement, qui acceptaient alors les deux graphies? C’est à n’y rien comprendre. On peut même se demander si les dictionnaires font vraiment état de l’USAGE ou si se référer aux dictionnaires quand on veut décrire l’USAGE est vraiment la chose à faire.

(2) Je ne crois pas trahir la pensée de R. Georgin. Comment expliquer autrement que son ouvrage Jeux de mots. De l’orthographe au style porte en épigraphe cette citation d’Antoine Meillet (Les langues dans l’Europe nouvelle) :

La langue commune française est une langue traditionnelle, littéraire, aristocratique, et qui ne peut être maniée que par des personnes ayant un degré très élevé de culture. Il faut n’avoir pas conscience des difficultés pour se résigner sans trembler à écrire quelques lignes de français.

Si ce qu’il dit est vrai, cela signifie que je n’ai pas « conscience des difficultés » de la langue pour oser, sans trembler, tenir un blogue, en français! Disons… que je ne partage pas son point de vue élitiste.

(3)  Cirro-stratus perdra son trait d’union en 1993 — l’USAGE aurait alors changé! —, mais pas oto-rhino-laryngologiste. Ce dernier conservera ses traits d’union durant encore une bonne dizaine d’années, peut-être même plus. On le trouve tel quel dans le Petit Robert 2001. Dans le Petit Robert 2010, l’entrée principale est devenue otorhinolaryngologiste, mais on peut lire dans le corps de l’article : « On écrit aussi otorhinolaryngologiste ». Les deux graphies sont donc admises. Et elles le sont encore en 2018!

(4)  J’entends par interventionnisme à courte vue le fait de recourir à un principe pour justifier, dans le cas qui nous intéresse, la « rectification » d’un mot sans se rendre compte que d’autres mots devraient, pour la même raison, être, eux aussi, « rectifiés », mais qu’ils ne le sont pas. Par exemple, on rectifie nénuphar en nénufar parce que ph ne doit se trouver que dans des mots d’origine grecque et que nénufar n’a rien de grec. Soit. Mais camphre n’a rien de grec, lui non plus, et on ne le rectifie pas. Autrement dit, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez. On a la vue courte! Et si l’on recommande d’écrire mufti au lieu de muphti, ce n’est pas parce que ce terme n’a rien de grec (même si c’est le cas), mais bien parce que les deux graphies se rencontrent, et que, dans un tel cas, on recommande de privilégier la plus simple!

(5)  Ce n’est que tout récemment que j’ai appris que la Zélande (Zeeland, littéralement « Terre de la Mer ») est une province maritime du sud-ouest des Pays-Bas; que le nom de Nouvelle-Zélande trouve ses origines chez les cartographes néerlandais de l’époque, qui baptisèrent les îles Nova Zeelandia en l’honneur de la province néerlandaise de Zélande.

L’explorateur anglais James Cook a anglicisé le nom en New Zealand, d’où Nouvelle-Zélande en français.  (Voir ICI.)

(6)  Pour ceux que cela peut intéresser, le formant socio- est consigné dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant. Éléments et modèles de formation, de H. Cottez, sous deux formes :

1- socio– :  élément de formation tiré par A. Comte du radical de social, société, pour former sociologie (1839).

2- socio– :  Représente social ou sociologique dans diverses formations comme socioprofessionnel, socio-économique, sociolinguistique

(7)  Pourtant si l’on remplace quasi par presque, qui est son équivalent, on ne met pas de trait d’union,  quasicertitude devient  presque certitude. Comme en font foi ces trois exemples tirés du Petit Robert  : « La presque certitude de ce que je vous ai dit » (Balzac); « Ce n’était qu’une lueur dans la presque obscurité » (Proust); « La presque totalité des affaires humaines » (Caillois). 

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2 commentaires pour Nouvelle orthographe et trait d’union (7 de …)

  1. akismetuser179045732 dit :

    Inscription

  2. Ricardo Serrano dit :

    Bonjour Maurice,
    Magnifique ton article sur la dynamique du trait d’union, particulièrement sur le cas « auto-« .
    Si je comprends bien, l’état actuel de la norme (/des normes) est une invitation à inventer des mots comme « autoconnaissance » ou même le verbe « s’autosuffire » (si on se permet le pléonasme).

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