Ne faire ni un(e) ni deux

 

Ne faire ni un ni deux

ou

Ne faire ni une ni deux?

 

 Dans un récent billet, j’ai tout naturellement écrit :

« En entendant cela, je ne fais ni un ni deux. Je prends le téléphone à mon tour. »

C’est ma façon habituelle de dire que je me décide sur-le-champ, que je n’hésite pas un seul instant à poser un geste. Et jamais on ne m’a repris. Ce ne pouvait donc être, me semblait-il, que la bonne façon de dire.

Puis, tout récemment, un correspondant m’écrit :

« Je n’ai toujours entendu ou lu que l’expression « ni une ni deux« , mais peut-être le masculin existe-t-il aussi. »

Vous aurez remarqué qu’il ne dit pas que je fais une « faute », que j’ai tort d’utiliser le masculin. Mais, lui, ne l’utilise pas. Il utilise le féminin. La raison étant, semble-t-il, qu’il n’a jamais entendu ni lu autre chose. Il va même jusqu’à envisager la possibilité que le masculin puisse s’utiliser, laissant peut-être entendre par là que son emploi du féminin tient moins d’un choix logique que d’une habitude langagière non raisonnée, acquise voilà de cela bien des années. Mais qu’en est-il vraiment? Quel genre faut-il utiliser et surtout pourquoi?

Point n’est besoin de vous dire que mon correspondant venait de piquer ma curiosité.  Aurais-je vraiment, durant toutes ces années, utilisé le « mauvais » genre, i.e. le masculin? Pour le savoir, rien ne tel qu’une petite recherche.

Je consulte d’abord mes dictionnaires courants, le Robert et le Larousse. Ô surprise! Je n’y trouve que « ne faire ni une ni deux ». Mon correspondant aurait donc raison et moi tort. Du moins d’après ces deux sources. Pour éviter que d’autres lecteurs relèvent cette « faute » bien involontaire de ma part, je m’empresse de faire la correction. Mais, avant de mettre en ligne la version « corrigée », je relis ma phrase…, la relis… et la relis encore… Quelque chose ne va pas. J’ai la nette impression de ne pas m’exprimer correctement tellement cela bouscule mes habitudes langagières. Ce que je dis est, j’en suis maintenant conscient, en opposition avec ce que les dictionnaires imposent. Du moins ces deux-là. Et à ce jeu, je pars perdant, je le sais. Mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que c’est le féminin qui doit être utilisé. Qu’a donc de si répréhensible l’emploi du masculin? Il y a là quelque chose qui m’échappe. Mais quoi, au juste? C’est ce que j’aimerais bien découvrir.

Pourquoi donc utiliser une plutôt que un?

Quand je dis ne faire ni un ni deux, j’entends par là que je ne prends pas le temps de compter, j’agis : un, deux, trois, on y va. Le masculin s’impose tout naturellement à moi : c’est ainsi que j’ai appris à compter. Si jamais, ce faisant, je commets une « faute », je pourrais toujours prétendre avoir fait une « faute intelligente ».

Supposons quand même que j’ai tort, que la bonne façon de dire est : ne faire ni une ni deux, quel serait alors le mot sous-entendu qui justifierait ce féminin? Pour le savoir, on m’a appris à paraphraser, à dire la même chose avec d’autres mots dont l’un serait… féminin. J’ai beau essayer, je n’arrive pas à en trouver un qui rende bien l’idée que je veux exprimer. Pourtant, mon idée est bel et bien celle que les dictionnaires donnent.

D’où vient donc cette expression? Comment en est-on arrivé à lui attribuer ce sens, qui déroute quiconque ne la connaît pas (1). À plus forte raison un allophone. Et compte tenu du sens, comment expliquer ce féminin?… Autrement dit, comment passer du fond à la forme? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête.

Commençons par le commencement.

Quelle est la nature de une dans Ne faire ni une ni deux?

Dans le Larousse en ligne, la réponse est claire. Cette expression, dite familière, se trouve à l’entrée un, une : adjectif numéral cardinal. En tant qu’adjectif, ce mot s’accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte. C’est ce que dit Le Bon Usage (11e éd., # 780). Et ce, même si ce nom est sous-entendu. Et ce nom qui m’échappe devrait d’être féminin.

Dans le Petit Robert, la réponse n’est pas aussi claire ni tout à fait la même. Je m’explique. À l’entrée un, une, qui couvre plus d’une colonne, on fait plusieurs distinctions. En A, on décrit l’utilisation de un, une en tant qu’adjectif numéral cardinal. C’est ce qu’est une dans Il n’y a qu’une personne présente, même si ce une ressemble, à s’y méprendre, à l’article indéfini. C’est donc en A que le Robert devrait avoir mis la fameuse expression, si ce que le Larousse dit est vrai. Mais elle n’y est pas. C’est en B que je la déniche, là où le Robert décrit un, une en tant qu’adjectif numéral ordinal. Ah!…

Même si ces deux sources s’entendent pour dire qu’il s’agit d’un adjectif numéral, elles ne s’entendent pas sur sa nature précise. L’une le dit cardinal; l’autre, ordinal. Qui dois-je croire?… Une telle différence d’analyse grammaticale mérite-t-elle qu’on s’y attarde? Je n’en suis pas sûr. Passons donc, car…

Il y a plus embêtant encore.

À la lecture attentive de la section B, on constate que le Petit Robert y multiplie les distinctions. En B1, un, une est considéré comme un adjectif proprement dit [ex. : la page 1, vers une heure du matin]. En B2, comme un nom (ou, pour faire plus savant, comme un adjectif substantivé, i.e. utilisé comme un nom). D’abord masculin [ex. : habiter au 1; porter du 1], puis féminin [ex. : l’addition de la 1; un film sur la 1]. Et finalement, en B3, comme un adverbe (ou comme un adjectif utilisé adverbialement) [ex. : un, je n’ai pas le temps; deux, je n’ai pas envie.] Soit. Mais…

Mais où pensez-vous que le Petit Robert a placé l’expression Ne faire ni une ni deux?… En B2! Le mot une serait donc utilisé comme nom. Pourtant le Larousse le dit adjectif!… Qui dois-je croire?… La nature du mot ne devrait pas différer d’un dictionnaire à l’autre. Pourtant cela s’observe souvent. Trop souvent à mon goût. Passons, encore une fois!

Une serait donc un nom, selon le Robert. Féminin, cela va sans dire! Inutile alors d’en chercher un, qui serait sous-entendu. Il est là sous nos yeux. Sous des apparences trompeuses, il faut bien le reconnaître. Soit. Pourquoi alors le mettre au féminin? Si un, une est la forme substantivée de l’adjectif, i.e. un nom, il faut qu’il y ait eu, avant substantivation, un nom, maintenant disparu, dont le genre justifie l’emploi de ce un ou de ce une. On n’utilise pas une, sans raison. Quand on écrit : l’addition de la 1, on sous-entend celle de la table à laquelle on a attribué arbitrairement le numéro 1. Quand on écrit un film sur la 1, on sous-entend la chaîne de télévision à laquelle on a attribué le numéro 1. Le genre du mot sous-entendu aurait été transféré à l’article, avant que cet adjectif ne devienne nom. Apparemment, du moins. Continuons donc notre vérification. Quand on écrit habiter au 1, on sous-entend l’appartement ou le condo qui porte le numéro 1. Mais… ce pourrait aussi être le numéro de la maison : habiter (au) 1, rue de… OUPS!… Dans ce cas, le genre n’est pas celui du mot sous-entendu! De même quand on écrit porter du 1. Ne parle-t-on pas de la taille? Euh!… Pourquoi alors utiliser le masculin? Dois-je comprendre que le genre du mot sous-entendu n’a rien à voir avec le genre de l’article défini qu’on utilise. Qu’on le met indifféremment au masculin ou au féminin? Qu’on doit utiliser celui qu’on est habitués d’entendre ou celui que les régents de la langue nous imposent?… Cette idée, aussi saugrenue soit-elle, n’est peut-être pas loin de la vérité. Qui sait?

Tout lecteur (et toute lectrice), même inattentif, aura remarqué que, dans tous les cas cités précédemment, j’utilise le verbe écrire et non pas dire. Et ce, pour une raison fort simple. Je me rends compte, en lisant ces exemples à voix haute, que je ne dis pas ce que je devrais dire [i.e. un quand l’article est le; ou une quand l’article est la]. Pourquoi donc? Personne ne me pardonnerait, j’en suis sûr, de dire *la pain ou encore *le chaise! Alors…

Force m’est de reconnaître que, chaque fois que cela se produit, « l’adjectif numéral ordinal substantivé » [pour utiliser la terminologie du Petit Robert] est exprimé en chiffre et non en lettres. L’article n’aurait donc pas, dans ces cas, le même genre que le nom qu’il accompagne! Assez particulier, vous en conviendrez. Et ce n’est pas tout. Le même phénomène s’observe quand un est utilisé comme adjectif. On le met au masculin alors que le nom est féminin. Si je lis à voix haute la phrase suivante : Va voir à la page 1 de ton livre, je me surprends à dire la page un et non la page une. Et vous, que dites-vous? Pourtant, dans un tel emploi, un est, selon le Petit Robert, un adjectif!… Le seul exemple où l’adjectif numéral un prend le genre du nom qu’il accompagne, c’est quand cet adjectif est exprimé en lettres : « vers une heure du matin ». Étonnant, n’est-ce pas?

Soit dit en passant, vous, si vous étiez serveur, diriez-vous : l’addition de la un ou de la une? Le film que vous voulez regarder, diriez-vous qu’il passe sur la un ou sur la une? J’ai beau utiliser l’article défini LA, je n’en dis pas moins un. Serais-je encore là fautif? Car cela contrevient à la règle d’accord que j’ai apprise.  À moins que ce ne soit une exception! Comme chacun le sait, en langue, on n’en est pas à une exception près! Ceux qui en douteraient sont invités à lire attentivement Le Bon Usage.

Une autre question se pose ici. S’il arrive qu’on prononce un, comme on vient de le voir, alors que le mot apparemment sous-entendu est féminin, l’inverse [i.e. utiliser une et sous-entendre un mot masculin] est-il possible? Si tel est le cas, le genre du mot qui serait sous-entendu n’a plus aucune importance. L’accord se ferait au pif ou, pour être plus poli, « selon l’usage »! Ça devient très embêtant de justifier l’emploi prescrit par les régents.

Revenons à nos moutons. Dans Ne faire ni une ni deux, qu’en est-il? Le mot sous-entendu est-il masculin ou féminin, en supposant évidemment qu’il y en a un ou qu’il y en a eu un? Pour le savoir, rien de mieux que de reculer dans le temps. Peut-être pourrais-je y trouver quelques éléments pertinents. Des éléments qui me convaincraient de changer ma « mauvaise » habitude langagière. Voyons voir.

Quand a-t-on commencé à utiliser une telle expression?

Il est impossible de répondre à cette question avec certitude. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que la source la plus ancienne où cette expression a été dénichée remonte à telle ou telle date. Rien de plus. Voyons voir ce que cela donne dans le cas qui nous intéresse.

Le meilleur moyen que je connaisse d’effectuer un retour en arrière, c’est de consulter le site Dictionnaires d’autrefois. Il nous permet, en un clic, de remonter, par bonds, jusqu’en 1606.

La première source que je consulte sur ce site, après avoir tapé deux, c’est le dictionnaire Littré. Un salto arrière de près de 150 ans. Ce dictionnaire a en effet été publié vers 1875. J’y lis :

« Familièrement. N’en faire ni UN ni deux, n’en pas faire à deux fois, se décider sur-le-champ. Il ne fit ni UN ni deux et croqua la poire. » (2)

 Eurêka! (3), m’écriai-je intérieurement. Je ne fais donc pas de « faute »! J’ai, en la personne de Littré, un allié de taille, qu’on le veuille ou pas. Mais…

Mais Littré s’empresse d’ajouter :

« On dit aussi, au féminin, N’en faire ni UNE ni deux, en sous-entendant le mot fois. »

Je ne fais peut-être pas de « faute » en utilisant le masculin, mais mon correspondant n’en fait pas, lui non plus, en utilisant le féminin! Le roi Salomon serait, à ne pas en douter, fier de Littré! Certes, mais Littré utilise deux mots qui projettent un éclairage particulier : familièrement et aussi.

Du temps de Littré, la forme, courante mais familière, est ni un ni deux. Soit. Mais que disait-on alors quand on voulait s’exprimer d’une manière non familière? Se décider sur-le-champ, comme l’écrit Littré? C’est possible. Autrement dit, le sens de l’expression serait déjà fixé. Pour ce qui est du genre, il semble l’être lui aussi. C’est le masculin. Du moins temporairement. Car…

Car on dit aussi ni une ni deux. J’en comprends que le féminin se rencontre, mais moins fréquemment que le masculin. Autrement dit, qu’on commence à utiliser le féminin. Que quiconque l’utilise sous-entendrait, toujours selon Littré, le mot fois. Ne dit-on pas : une fois, deux trois, trois fois… adjugé? C.Q.F.D., diront certains. Moi, je n’en suis pas si si convaincu. Voyons ce que devient l’exemple de Littré si l’on décide de ne plus sous-entendre le mot fois : Il ne fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Euh!… Vous y comprenez quelque chose? Cette phrase n’a, à mes yeux, aucun sens. Peut-être faudrait-il dire : Il ne le fit ni une fois ni deux fois et croqua la poire. Cette phrase se lit mieux certes, mais elle n’a pas plus de sens. Comment peut-on affirmer qu’il a croqué la poire, si, du même souffle, on dit qu’il ne l’a pas fait même un fois, encore moins deux fois? Ajouter le pour que cette phrase se lise mieux, c’est ce que j’appelle de la manipulation. C’est recourir à un artifice pour lui fait dire ce qu’on veut lui faire dire et non ce qu’elle dit vraiment. Ce n’est pas, à mon sens, une façon de faire qui devrait être tolérée. Je m’en abstiens donc.

Alors l’idée qu’on utilise une sous prétexte que le mot fois est sous-entendu est acceptable tant et aussi longtemps qu’on n’en vérifie pas l’applicabilité. Et dans ce cas-ci, le résultat n’est pas très heureux, vous en conviendrez. Il y a même plus…

Moi, quand je dis que j’ai fait qqch non pas une fois, ni deux fois, c’est que je l’ai faite plusieurs fois. Ce qui n’est clairement pas le sens que l’on attribue à l’expression en cause. Alors que penser de l’élision du mot fois pour justifier le féminin dans Ne faire ni une ni deux?… Moi, mon idée est faite. C’est sans doute la raison pour laquelle je n’ai jamais utilisé le féminin. Seul le masculin rend bien l’idée que je veux exprimer. D’où mon habitude, bonne ou mauvaise (c’est selon), d’utiliser le contraire de ce que le dictionnaire impose. Autrement dit, de faire une faute intelligente.

En ajoutant « On dit aussi Ni une ni deux… », Littré laisse entendre, sans le dire expressément, qu’avant 1875 c’était le masculin qui était de rigueur. Je ne crois pas faire mentir Littré en disant cela.

Le Thomas que je suis, et que je serai toujours, tient à s’assurer qu’effectivement, avant 1875, tel était bien le cas. Comme si Littré lui soufflait à l’oreille [clin d’oeil à un bon ami à moi] : « You shouldn’t take my word for it. Read the originals.” Ce qu’il s’empresse de faire. Comme toujours.

C’est finalement dans le Dictionnaire de l’Académie française (DAF) que je trouve la plus ancienne occurrence de cette expression. Plus précisément, dans la 6e édition, parue en 1835. — Dans les éditions précédentes, il n’en est aucunement fait mention. — Et c’est la seule façon de dire que reconnaissent les Académiciens d’alors. Voyez par vous-mêmes :

Fam., N’en pas faire à deux fois, n’en faire ni un ni deux.                 

Vous aurez remarqué que, dans le deuxième équivalent proposé, même si l’Académie n’utilise pas le mot fois, elle doit le sous-entendre. Elle met pourtant l’adjectif un (substantivé ou non) au masculin! Il ne faut donc pas utiliser ni une, mais bien ni un! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Académie, l’Autorité suprême en matière de langue!

Voyons comment le tout a évolué après 1835. Comment en est-on arrivé à utiliser non plus ni un ni deux, mais ni une ni deux, tout en attribuant à cette expression, dont la livrée a changé, le même sens qu’auparavant? Qu’est-il advenu de ni un ni deux?… Voyons voir.

Vingt ans plus tard, en 1856, dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, Louis-Nicolas Bescherelle (1802-1883) emboîte le pas à l’Académie  :

« N’en faire ni un ni deux. N’en pas faire à deux fois. Se décider sans hésitation, sur-le-champ. »

En lisant cela, le Thomas qui se cache en moi ne peut résister : il se pose encore une question. L’usage que décrit Bescherelle est-il celui que, lui-même, observe ou celui que l’Académie lui impose? Autrement dit, quel rapport Bescherelle entretient-il avec l’Autorité suprême en matière de langue? Se met-il à genoux devant elle ou ose-t-il, à l’occasion, la contredire? La valeur de son dire dépend, vous en conviendrez, de la réponse apportée à cette question. Réponse que je ne connais malheureusement pas.

Une autre vingtaine d’années plus tard, en 1875, Littré mentionne, nous l’avons vu, l’existence des deux constructions : Ni un ni deux et aussi Ni une ni deux. Tout en précisant que ni un est la forme courante et que ni une commence à faire son apparition.

Puis, en 1878, dans la 7e édition de son dictionnaire, l’Académie change son fusil d’épaule. Elle prescrit alors le féminin et rien d’autre que le féminin :

« N’en pas faire à deux fois.  N’en faire ni une ni deux : se décider sur-le-champ. »

Et ce, même si Littré, trois ans auparavant, donnait, comme courante, l’expression N’en faire ni un ni deux! C’est à se demander qui de l’Académie ou du Littré décrit le véritable usage. L’Académie nous dit donc, à mots couverts, qu’utiliser le masculin est dorénavant fautif. Et elle le laissera entendre dans toutes les éditions subséquentes de son dictionnaire (4).

À la même époque, Pierre Larousse, dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, (p. 636, tome sixième, 1870) tient essentiellement le même propos qu’Émile Littré. On dirait presque un copier-coller avant l’heure. Sauf qu’au lieu de croquer une poire, il saute par la fenêtre. Voyez par vous-mêmes :

« Fam. N’en pas faire à deux fois. Se décider sur-le-champ, sans hésiter, ne pas balancer. Il n’en fit pas à deux fois et sauta par la fenêtre. On dit aussi N’en faire ni une ni deux. »

Se pose ici la même question que tantôt : Larousse décrit-il l’usage que, lui-même, observe ou celui que Littré rapporte? À moins que ce soit l’inverse…! Qui sait?

Qu’est-ce que le sujet ne fit pas à deux fois? Sauter par la fenêtre? Aurait-il seulement pu répéter son geste?… Tout dépend, direz-vous, de l’étage d’où il a sauté. Et vous n’auriez pas tort.

Ce ne serait donc qu’après 1875 que la forme Ni une ni deux aurait supplanté la forme Ni un ni deux. Supplanter n’est probablement pas le bon terme. Il faudrait plutôt dire que c’est à la fin du XIXe siècle que la forme masculine est « sortie de l’usage » ou que les dictionnaires, sous la férule de l’Académie, l’ont fait « sortir de leur nomenclature ». Sans évidemment que l’on sache trop pourquoi. Quand on est régent, on n’a pas à justifier ses gestes auprès de ses vassaux ou de ses commettants!

Puis, dès le début du XXe siècle, la forme Ni un ni deux disparaît à jamais des dictionnaires. En 1922, le Larousse Universel en 2 volumes (tome 2, p. 1171) n’en fait plus mention. On ne voit que : Ne faire ni une ni deux.  Et le DAF (8e éd.) en fait toujours autant dans son édition de 1935. C’est donc ni une ni deux qu’il faut impérativement utiliser si l’on ne veut pas se faire taper sur les doigts. Mais…

Devrais-je dorénavant sacrifier sur l’autel de l’usage imposé la tournure que j’utilise depuis toujours, à savoir Ne faire ni un ni deux? Il semblerait que oui, mais je ne suis pas, comme on dit chez nous, « chaud à l’idée » de devoir y recourir. Si un réviseur me corrigeait, je lui demanderais assurément de justifier sa correction. S’il trouvait quelque chose de plus convaincant — pour ne pas dire de plus intelligent — à répondre que « Parce que c’est comme ça! », je me plierais sans doute à sa décision. À la condition toutefois que ce ne soit pas : « parce que le mot fois est sous-entendu ». Là, je serais moins enclin à accepter, sans mot dire (et peut-être aussi sans maudire), sa décision. Car, je ne vois toujours pas pourquoi le féminin devrait être la forme prescrite. Ni ce qu’a de si répréhensible l’emploi du masculin, sauf de ne pas être conforme au diktat imposé par les régents de la langue.

Un dernier mot. Le meilleur argument pour déstabiliser un ayatollah… linguistique est de lui demander pourquoi c’est son choix qui doit prévaloir. La réponse qu’il vous fera en dira long sur sa perception de la langue. Peut-être même plus qu’il ne le voudrait… Essayez-le au moins une fois. Vous verrez…

Maurice Rouleau

 (1)    Ce n’est pas la seule expression dont l’origine (et la graphie) est pour le moins nébuleuse. Il en est une autre : « chercher (de) midi à quatorze heure » sur laquelle je reviendrai bientôt.

(2)    Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué, mais Littré utilise le pronom EN dans N’en faire ni un ni deux, N’en pas faire à deux fois. Mais il l’a oublié dans l’exemple qu’il donne  : Il ne fit ni un ni deux et croqua la poire.

Je ne fais pour le moment qu’attirer votre attention sur cette omission. J’y reviendrai plus longuement, dans un autre billet, car il y a là quelque chose d’anormal, Ou de très révélateur sur le fonctionnement de la langue.

(3)   Ne me demandez surtout pas pourquoi il faut mettre un accent circonflexe sur le second (ou deuxièmee de eurêka. Si vous le faisiez, je serais dans l’obligation de vous répondre de la manière la plus stupide que je connaisse : « Parce que c’est comme ça! » (Voir ICI.)

 (4)    L’Académie ajoutera même, dans la DAF 9e éd. (1985), et ce, pour la première fois, une marque d’usage.  Voyez par vous-mêmes.

ElliptNe faire ni une ni deux, se décider sur-le-champ, agir immédiatement.

Elle semble, par cet ajout, vouloir justifier l’emploi du féminin. En effet, on appelle ellipse une « omission syntaxique ou stylistique d’un ou plusieurs éléments dans un énoncé qui reste néanmoins compréhensible ». Ce qu’elle omet, même si elle ne le précise pas, serait-il le mot fois, qui est féminin? Je ne peux que le présumer. Sinon, quel serait ce mot?…

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9 commentaires pour Ne faire ni un(e) ni deux

  1. Maxence Peyre dit :

    Pour en revenir à l’article et à la note N°4, le mot sous-entendu au féminin ne pourrait-il pas tout simplement être « chose » au lieu de « fois » ? « Il ne fit ni telle chose ni telle autre »… mais ceci sans hésiter. Qu’en pensez-vous ?

    • rouleaum dit :

      C’est toujours possible.

      Mais est-ce que ce mot vous est venu spontanément (comprendre : ça saute aux yeux!) ou après des recherches pas toujours fructueuses?

      En supposant que c’est le mot « chose », la phrase ne me semble pas plus pertinente que si c’était « fois ».

      Quand on en est rendu à chercher désespérément le mot sous-entendu, c’est la preuve que qqch ne va pas. C’est du moins ce qui me vient à l’esprit.

      • Maxence Peyre dit :

        Oui, ça m’est venu spontanément, je veux dire naturellement. Et même si cela me saute aux yeux… il n’est pas sûr que ce soit général.
        Et puis le nom « chose » est aussi passe-partout que le mot « faire » pour les verbes, ce qui en réduit l’intérêt.
        Effectivement si le sens de la formule ne peut s’énoncer clairement… c’est qu’elle ne se conçoit pas très bien.

  2. Frédérique PAGGI dit :

    « … Supposons quand même que j’aiE tort… » Il me semble qu’après les verbes exprimant le doute, c’est le mode subjonctif que l’on doit utiliser…

    • rouleaum dit :

      Votre commentaire est tout à fait juste. Mais il n’est vrai que si, et seulement si, le verbe supposer exprime un réel doute.

      Quand j’ai rédigé cette phrase, je me suis, moi aussi, posé la question du mode à utiliser. Mais, après analyse, j’en suis arrivé à la conclusion que je devais utiliser l’indicatif. Pour une raison fort simple, je n’exprimais aucun doute dans cette phrase. C’était une affirmation déguisée. Si j’avais utilisé le verbe dire au lieu de supposer — ce qui aurait donné : On va dire que ou Disons que j’ai tort et que la bonne façon de dire est— l’indicatif que j’utilise ne vous aurait pas fait tiquer, j’en suis sûr.

      Ce besoin d’utiliser l’indicatif du verbe avoir était renforcé par celui d’utiliser l’indicatif du verbe être dans la proposition suivante. Dans ce dernier cas, il ne s’agissait pas d’une supposition; le sens est bel et bien celui que je mentionne). D’ailleurs vous n’avez pas changé cet indicatif par un subjonctif.

      Ces distinctions ne sont pas de mon cru.

      Dans le Bon Usage (11e éd., 1980, # 2574), Grevisse aborde ce sujet :
      « Admettre que, comprendre que, concevoir que, supposer que, etc., dans l’emploi affirmatif, sont suivis du subjonctif si l’on situe le fait sur le plan du potentiel ou de l’irréel — ou de l’indicatif si on le situe sur le plan des choses réelles, affirmées, mises en fait, résultant d’un raisonnement (ou présentées comme telles), — ou du conditionnel si on le situe sur le plan des choses hypothétiques, éventuelles. »

  3. Denise Bouvette dit :

    Ce mot omis ne serait-il pas « en »?

    • rouleaum dit :

      Et « en » serait féminin!

      Dans le prochain billet, je vais aborder la présence et la disparition du en dans l’expression. Car, en 1835, on disait N’en faire ni un ni deux. Alors qu’aujourd’hui, on dit Ne faire ni une ni deux.

  4. Appoline dit :

    J’ai près de 80 ans, française, et j’ai toujours entendu « faire ni une ni deux » : « J’ai fait ni une ni deux, j’ai pris mes affaires et je suis partie. »
    Jamais lu ni entendu « n’en pas faire ni une ni deux », formulation un peu compliquée d’ailleurs pour un mot populaire et désirant exprimer la rapidité d’une décision.
    Jamais entendu non plus « ne pas faire ni une ni deux ».
    Que les Canadiens fassent comme ils veulent, ils choisiront entre écorcher l’oreille d’un Français et écorcher celle d’un Canadien.

    • rouleaum dit :

      Merci de votre commentaire.

      J’aimerais apporter une petite correction. Je ne crois pas avoir dit que tous les Québécois disent ni un ni deux. Moi, je le dis. Et sans doute quelques autres. Sans plus.

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