À nouveau / DE nouveau (3 de 3)

 

Si l’on refait un geste,

le fait-on à nouveau ou de nouveau?

 – 3

Remarque : Un correspondant vient de me faire remarquer que le 3e billet de cette série (1), bien qu’annoncé depuis 2011, est introuvable. Que s’est-il donc passé pour qu’il disparaisse ainsi? Une fausse manœuvre de ma part, fort probablement.          Toutes mes excuses.

Je le republie donc aujourd’hui, légèrement actualisé.  

 

Pour boucler la boucle, il reste à examiner la troisième acception que le Petit Robert 2010 attribuait à la locution à nouveau et lui attribue  en 2018 de façon toujours aussi discrète :

À nouveau   ▫ Par ext. (1864) De nouveau. Il est à nouveau sans travail.   

Celui qui sait lire son dictionnaire comprendra :

  • Que à nouveau avait au départ un autre sens, puisque c’est Par ext. que cette locution en est venue à signifier de nouveau. Ce qui se vérifie facilement : à son apparition dans la langue (i.e. dans le DAF, 6e éd., 1835), la locution adverbiale à nouveau était réservée « à l’usage de la Banque, du Commerce » et signifiait « Sur un nouveau compte. Créditer, débiter, porter à nouveau ». Rien de plus.
  • Que c’est dans un document (impossible à retracer) datant de 1864 (2) que l’on a relevé, pour la première fois, son utilisation avec ce nouveau sens.
  • Que cette datation ne dit pas, formellement, que cet emploi s’est alors imposé dans la langue. Mais on pourrait le penser étant donné qu’aucune marque d’usage qui dirait le contraire (p. ex. : Vx, Vieilli) ne lui est accolée.

Fort de ce que me dit mon dictionnaire, j’en conclus donc :

  1. que je peux utiliser à nouveau au même titre que de nouveau, pour dire tout simplement « une autre fois », et ce, sans qu’on puisse me le reprocher [ce qui ne veut pas dire qu’on ne le ferait pas];
  2. que la connotation attribuée à la locution à nouveau (i.e. d’une manière différente) ne tient plus la route. Autrement dit que l’USAGE a changé!

Est-ce que cela me donne, pour autant, le droit de crier haut et fort : « Que les réviseurs se le tiennent pour dit! » ou encore : « Que les professeurs de révision soient mis au parfum! Et vite. »?…

J’en entends qui déjà se mettent à rouspéter, à regimber. Pour eux, ces deux locutions n’étaient pas, et ne sont toujours pas, interchangeables! C’est ce qu’on leur a enseigné [ce qui, dans leur esprit, ne peut qu’être vérité] et c’est ce qu’ils se sont fait un devoir de proclamer à leur tour, une fois devenus professeurs. Mais ont-ils pour autant raison?

Où se trouve la vérité?

Se pourrait-il que, contrairement à la croyance générale, le dictionnaire ne soit pas le portrait fidèle de l’USAGE? De toute évidence, la question se pose, car, contrairement au Petit Robert 2001, le Petit Larousse 2000 n’attribue à ces deux locutions qu’un seul sens : « une fois de plus ». L’idée que à nouveau signifie « d’une manière différente » n’était déjà plus dans le décor. Elle s’était volatilisée. Du moins, d’après cette source.

 Depuis quand le Petit Robert inclut-il cette troisième acception?

Serait-ce depuis 1993, c’est-à-dire depuis la parution du NOUVEAU Petit Robert, dans lequel tant de choses nouvelles — 4000, au dire même de Josette Rey-Debove (La Presse, Montréal, 19 septembre 1993) — ont été ajoutées?… Vérification faite, tel n’est pas le cas. Cette équivalence de sens entre de nouveau et à nouveau, on la trouve déjà dans le tout premier Petit Robert qui date de 1967, appuyée d’une citation d’Anatole France (1921) : « Elle m’interdit à nouveau toute familiarité avec ce malappris » (3). Citation empruntée, comme on pouvait s’y attendre, au Grand Robert, paru quelques années plus tôt.

Ce dernier cite d’autres auteurs qui en ont fait un pareil emploi : Edmond Jaloux, en 1941, André Malraux, en 1933, Louis Aragon, en 1936, Leconte de Lisle, en 1884. Ce n’est donc pas d’hier qu’on utilise indifféremment ces deux locutions. Ces auteurs ne peuvent être dits fautifs, car ils pouvaient se réclamer de Littré qui, dans son dictionnaire (1872-1877), ne faisait aucune différence entre ces deux locutions. Voyez par vous-mêmes :

  •  23°  De nouveau, loc. adv. De rechef, encore une fois. ♦ De nouveau l’on combat et nous sommes surpris, CORN., Poly. I, 4 ♦ Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête, CORN., Cid, V, 8
  •  24°  À nouveau,loc. adv.De rechef, une seconde fois. C’est un travail à refaire à nouveau.

Alors, depuis quand À nouveau signifie-t-il autre chose que De nouveau?

Depuis 1935, nous dit Maurice Grevisse dans son Bon Usage (11e éd., 1980) :

L’Académie fait la distinction suivante : de nouveau signifie « une fois de plus » […] et à nouveau signifie « de façon complètement différente ».

Mais les auteurs modernes emploient fréquemment à nouveau dans le sens de de nouveau ou derechef (Art. # 2345)

Vous aurez certainement remarqué que ce ne sont pas les bons auteurs qui sont à l’origine de cette distinction. Mais bien l’Académie! Grevisse me dit donc, à mots couverts, que les Immortels imposent leur point de vue [au lieu de refléter l’USAGE] et qu’ils n’ont pas fait école, puisque les auteurs font fréquemment le contraire de ce qu’eux avancent. Autrement dit, les bons auteurs continuent de faire ce qu’ils ont toujours fait : leur attribuer le même sens!

En 2008, dans la 14e éd. du Bon Usage, non seulement André Goosse reprend-il ce que disait Grevisse, mais il laisse tomber l’adverbe fréquemment. Ce qui était fréquent du temps de Grevisse devient, une trentaine d’années plus tard, presque courant. De plus, les grammairiens ont, sans raison, dit-il, emboîté le pas. Voyez par vous-mêmes :

L’Académie a introduit en 1935 et conservé en 2004 une distinction entre de nouveau « une fois de plus » et à nouveau « de façon complètement différente ». […]

Les grammairiens, arbitrairement, ont attribué un rôle particulier à la seconde locution, lorsqu’elle est apparue au XIXe s., alors qu’elle a eu dès le début la même signification que la première locution, comme Littré le reconnaissait déjà.

L’usage des auteurs n’a pas suivi cette distinction artificielle. (Art. # 1006)

Que peut donc conclure celui qui se fait dire par un tel grammairien que cette distinction est artificielle?… Sans doute, qu’il peut les utiliser indifféremment, sans risque de se faire taper sur les doigts par des… « puristes ».

Que peut aussi conclure celui qui se fait dire par un tel grammairien que de bons auteurs comme Colette, Alain-Fournier, Daudet, Gide, Duhamel, Maurois, Daniels-Rops, Aragon utilisent indifféremment ces deux locutions?… Sans doute, que ces derniers ne connaissaient pas cette distinction « arbitraire » [On ne consulte pas son dictionnaire ni sa grammaire si l’on n’a aucune raison de douter.] ou bien qu’ils ne la reconnaissaient tout simplement pas comme une façon de dire aussi bien implantée dans l’usage que l’Académie veut bien nous le faire croire. Ces bons auteurs, rebelles sans le savoir, ne voulaient certainement pas, j’en suis convaincu, faire un pied-de-nez (4) aux Académiciens. Ils écrivaient comme ils l’avaient toujours fait.

Comment expliquer que cette distinction arbitraire, artificielle ait la vie aussi dure?

Ceux qui ne jurent que par l’Académie — je n’en suis pas, vous vous en doutez bien — vous diront que, dans la 9e éd. du DAF  (celle qui est en cours de rédaction depuis plus de 35 ans), cette distinction est encore là. Inchangée. Autrement dit, elle reflèterait l’usage! Du moins, celui que l’Académie veut bien voir… ou imposer!

D’autres, dont le DAF n’est pas le dictionnaire courant — et ils sont légion —, vous diront peut-être qu’ils se fondent sur ce qu’en dit, par exemple, Jean Girodet, dans son ouvrage Piège et difficultés de la langue française (Bordas, 2008) : « Ces deux expressions ne sont nullement interchangeables ». Aucun doute n’est possible. Si jamais c’est un professeur qui ne jure que par Girodet, toute la classe n’aura d’autre choix que d’emboîter le pas, que de croire ce que le maître dit. Encore faudrait-il savoir si Girodet décrit vraiment l’USAGE. Car, si tel n’est pas le cas, on lui ferait dire ce qu’il n’a pas voulu dire. Mais que décrit-il au juste? Pour le savoir, il faut lire la préface de son ouvrage [que peu utilisateurs se donnent la peine de lire] en espérant qu’il aborde le sujet (5).

 Comme on m’a appris à ne pas être l’homme d’un seul dictionnaire [car de tels ouvrages ne parlent pas tous d’une même voix, ne disent pas tous la même chose], j’ai voulu savoir ce qu’en disaient d’autres ouvrages du même genre.

  • En 1991, dans son Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (2e éd., Duculot, p. 651) Joseph Hanse dit :

À nouveau et de nouveau sont devenus interchangeables dans le sens autrefois réservé à de nouveau : « une fois de plus ». À nouveau peut encore avoir son sens particulier : « de façon complètement différente », mais, à cause de l’extension de sens qui vient d’être signalée, c’est le contexte, la situation qui fait apparaître ou non le sens restreint. L’Académie écrit : Ce travail est manqué, il faut le refaire à nouveau. Même si l’on dit de nouveau, il est clair qu’il s’agit de refaire le travail différemment. Il pleuvait à nouveau a le même sens que Il pleuvait de nouveau.

  • Dans leur Dictionnaire des difficultés du français (Larousse, 2001), D. Péchoin & B. Dauphin commencent par nous présenter le sens que l’Académie attribue à De nouveau et À nouveau, avant d’ajouter après ce dernier : « (Emploi critiqué) Encore, une fois de plus, de nouveau. »

Est donc critiqué ce que, dix ans auparavant, J. Hanse considérait déjà comme courant!

Il n’en faut pas plus au lecteur qui tient mordicus à cette distinction pour qu’il se dise : « J’ai raison. Péchoin & Dauphin les distinguent. Ils me mettent même en garde contre l’utilisation de à nouveau avec le sens de « encore, une fois de plus, de nouveau…» Tout est dit, selon lui. Mais si le lecteur entretient un certain doute sur la non-équivalence de ces deux locutions, il poursuivra sa lecture, dans l’espoir d’y trouver quelque chose qui apporterait de l’eau à son moulin. Ce faisant, voici ce qu’il y trouvera et qui ne pourra que le réjouir :

« L’emploi de à nouveau pour de nouveau est aujourd’hui si fréquent que l’on ne peut plus le tenir pour fautif. Dans le registre soutenu, on pourra, si on le juge absolument nécessaire, réserver l’emploi de à nouveau aux actions recommencées autrement, aux tentatives différentes de celles qui ont précédé : la première version du plan de communication ne plaisait pas au client, il a fallu le présenter à nouveau. »

Donc, ce que dit l’Académie n’a plus sa raison d’être étant donné l’USAGE qu’on en fait. Du moins, d’après cette source.

  • Dans son Dictionnaire des difficultés du français (Le Robert, 2006), Jean-Paul Colin abonde dans le même sens. Il commence par dire : « ces deux locutions ne sont pas des synonymes », puis enchaîne avec

« Il faut reconnaître cependant que même nos meilleurs auteurs n’observent plus cette distinction et emploient à nouveau pour marquer la répétition pure et simple. […]

Les journalistes et les parleurs des médias ne connaissent plus guère de nouveau. »

Donc, non seulement emploie-t-on indifféremment ces deux locutions, mais de nouveau serait presque disparu de l’USAGE au profit de à nouveau! Du moins, selon cette source.

La distinction, faite par l’Académie et retenue par Girodet, trouverait, semble-t-il, de moins en moins d’adeptes (6). Pourtant des réviseurs, des professeurs — donc des gens assurément bien intentionnés — continuent de l’imposer, de l’enseigner. Bref, à déclarer FAUTIF ce que l’USAGE ne reconnaîtrait plus!

Cette distinction de sens a-t-elle vraiment sa raison d’être?

Comment expliquer que l’emploi indifférent de à nouveau et de nouveau, qui date de plus d’un siècle et demi, ait soudainement perdu sa raison d’être en 1935? Pourquoi les Académiciens ont-ils institué cette différence de sens? Ce changement répondait-il à un besoin pressant, qu’eux seuls auraient perçu? Est-il vrai que l’USAGE tend depuis un certain temps à les confondre? Bien malin qui pourrait le dire avec certitude, car les ouvrages se contredisent.

Il est vrai que faire dire à la locution à nouveau « d’une façon différente de la fois ou des fois précédentes » et à de nouveau « encore, une fois de plus, de la même façon » aide le rédacteur à mieux préciser sa pensée. C’est indéniable. Mais cela ne vaut qu’en théorie. En pratique, c’est une autre histoire. Si tous ne connaissent pas cette distinction, la précision que pense apporter le rédacteur en utilisant l’une de ces locutions échappera inévitablement et totalement à son lecteur. Un coup d’épée dans l’eau! Soit dit en passant, le cas de à nouveau/de nouveau n’est pas un cas isolé. (7)

Quel emploi le Petit Robert 2010 fait-il réellement de ces deux locutions?

Parlons d’abord de leur fréquence d’emploi.

À nouveau y est beaucoup moins utilisé que De nouveau. J’y ai retracé 55 entrées où À nouveau est utilisé au moins une fois contre 293 où c’est DE nouveau qui l’est. Un ratio supérieur à 1 sur 5.  Clairement, dans cette source, de nouveau n’est pas en train de disparaître au profit de à nouveau.

Parlons maintenant du sens de ces locutions.

Il n’y a rien de bien étonnant à ce que les lexicographes du Petit Robert attribuent à la locution de nouveau le sens de « encore, une autre fois », comme cela est le cas, par exemple, aux entrées racheter, raplatir, regonfler, ruminer (8). C’est le sens qu’on lui a toujours attribué.

Faudrait-il s’étonner que les lexicographes attribuent à la locution à nouveau le seul sens que l’Académie lui donne, à savoir « d’une manière différente »? Il ne le faudrait pas, mais, dans les faits, tout dépend de l’usage que ce dictionnaire prétend décrire. Ou de l’usage qu’en font les lexicographes du Petit Robert, s’ils ne sont pas soumis à une directive éditoriale. Des distinctions s’imposent ici, car il y a plusieurs cas d’espèce.

Sur les 55 entrées où l’on trouve à nouveau, il y en a 21 où la locution n’est utilisée qu’à propos de l’étymologie du terme, par exemple « milieu xiiie, à nouveau début xvie ». Quel sens avait en tête le rédacteur de cette entrée quand il a décidé d’utiliser à nouveau? Voulait-il dire que le mot vedette en question a acquis, au début du XVIe s., un sens différent de celui qu’il avait au milieu du XIIIe s. ou tout simplement qu’il a recommencé à être utilisé avec le sens qu’il avait au départ? Difficile à dire. Alors qu’est-ce qui m’assure que je lui donne le sens que le lexicographe avait à l’esprit?… Rien.

Qu’en est-il dans les 34 autres entrées? Là, il y en a pour tous les goûts.

  • Quand le Petit Robert donne comme exemple de décongelé : « Ne pas congeler à nouveau un aliment décongelé », il est clair ici que à nouveau ne veut pas dire         « d’une autre manière ».
  • Quand il fait dire au verbe se rappeler (en tant que v. pron. récipr.) « Se téléphoner à nouveau », encore là je ne peux lui attribuer un autre sens que « une autre fois ». Je peux en dire autant de verbes comme rediffuser, remarcher, affiler, remouler, refondre (9). Et ce ne sont pas les seuls! J’en trouvais d’ailleurs tellement que j’en suis venu à me demander si je parviendrais à trouver des cas où à nouveau serait clairement utilisé avec le sens que certains veulent bien lui attribuer, à savoir « d’une manière différente ». J’ai réussi, non sans peine. J’en ai trouvé deux : reformuler et renégocier (10).
  • Il arrive aussi que le lexicographe semble incapable de se décider ou qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il fait. C’est du moins la façon dont j’interprète le fait que les deux locutions se retrouvent

dans une même entrée :

  • remontrer : II. (xvie) Montrer DE nouveau. Remontrez-moi ce modèle. Pronom. Il n’ose plus se remontrer, se présenter À nouveau devant nous.
  • revivre : Vivre À nouveau (qqch.). Je ne veux pas revivre ce que j’ai vécu. Revivre une émotion, une impression, la ressentir DE nouveau.
  • réinterpréter : Interpréter DE nouveau, d’une manière nouvelle. Réinterpréter les classiques. 

dans des mots d’une même famille :

  • réactualiser : 2. Rendre DE nouveau présent. Évènement qui réactualise un conflit.
  • réactualisation : 2. Fait de rendre À nouveau présent. La réactualisation d’un souvenir.

 dans des mots de même sens :

  • réembaucher : ■ Embaucher À nouveau (qqn). ➙ remployer, rengager, reprendre. Ils refusent de le réembaucher.
  • réemployer : 1. Employer DE nouveau. ➙ remployer, réutiliser.
  • réinsérer :   Insérer À nouveau,
  • réintroduire : introduire DE nouveau.

Ces exemples devraient vous convaincre — si vous ne l’êtes pas déjà — que la distinction que certains font, encore de nos jours, entre à nouveau et de nouveau fait plus que s’estomper. Elle est souvent ignorée. Comme le démontre l’emploi qu’en font les lexicographes du Petit Robert.

Un dernier point…

Qu’en est-il dans le domaine juridique, là où les termes ont une si grande importance?

Cette question s’est posée quand j’ai lu la définition que le Petit Robert donne, depuis au moins 2010, au mot opposition [II- 1 Procéd. ] :

Moyen que peut soulever un justiciable ayant fait l’objet d’un jugement par défaut, afin de faire juger de nouveau l’affaire.

Comprendre qu’un justiciable peut faire juger une affaire de nouveau, i.e. une deuxième fois et non sur de nouvelles bases (i.e. à nouveau) ne pouvait que me faire tiquer, car on m’avait toujours dit qu’on ne pouvait être jugé une seconde fois pour un crime dont on avait été acquitté ou pour lequel on avait été puni. M’étais-je fait des idées?… Il fallait m’en assurer. Vérification faite, je n’étais pas dans l’erreur. C’est bien ce que prévoit la Charte canadienne des droits et liberté :

Art. 11. Tout inculpé a le droit :

    • a) […]
    • h) d’une part de ne pas être jugé de nouveau pour une infraction dont il a été définitivement acquitté, d’autre part de ne pas être jugé ni puni de nouveau pour une infraction dont il a été définitivement déclaré coupable et puni […]

Est-ce que de nouveau a, dans l’article du dictionnaire et dans l’article de loi, le même sens, à savoir « une autre fois » ou peut-il désigner aussi « d’une manière différente »? Difficile à dire si l’on ne sait pas quel sens le rédacteur lui a attribué. Ce que je sais pour sûr, c’est que la Société québécoise d’information juridique (SOQUIJ) aborde ce problème dans une de ses Chroniques linguistiques et dit : « il ne faut pas confondre à nouveau et de nouveau » (11). On ne peut être plus clair.

Mais ce qui importe ce n’est pas tant ce que dit la SOQUIJ à propos de ces deux locutions que la façon dont le législateur les utilise. Quel usage ce dernier en fait-il, dans le Code criminel par exemple? Je m’empresse de le vérifier.

J’y relève 7  À nouveau et 11  De nouveau. Il me reste à voir si à nouveau veut toujours dire « d’une manière différente ».

À première vue, je dirais que les 7 emplois de À nouveau dans le Code criminel me paraissent « suspects ». Sans vilain jeu de mots! Voyez par vous-mêmes (12).

Même le législateur les utilise indifféremment!

Conclusion

 Les Académiciens ont beau avoir décrété en 1935 que de nouveau n’a pas le même sens que à nouveau [le premier signifiant « de même manière » et le second, « d’une autre manière »] et prétendre que cette distinction, parfois dite arbitraire, artificiellle, tient toujours la route (DAF, 9e éd., 1985-…), trouver des ouvrages qui disent le contraire ou de « bons » auteurs qui ne font pas cette distinction est chose facile.

Que conclure, après ce tour d’horizon, de l’emploi des locutions à nouveau et de nouveau? Sont-elles interchangeables ou pas?

Ce que mes recherches m’ont permis de découvrir, c’est que bien malvenu serait celui qui prétendrait détenir la vérité quand son voisin aurait d’aussi « douteux » arguments pour prouver le contraire. Quel salmigondis! Quel fouillis! Et il ne date pas d’hier.

On m’a enseigné, dans les années 1980, que les locutions à nouveau et de nouveau n’avaient pas le même sens. Et ce, même si, dans le Petit Robert de l’époque, il était bien mentionné, discrètement cela va sans dire, que les deux s’utilisaient indifféremment. Mes professeurs s’étaient peut-être laissé convaincre par Paul Dupré, qui, quelques années auparavant, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (Éditions de Trévise, Paris, 1972, p. 1738), concluait, après avoir cité bien des sources, que :

La seule expression en litige est donc à nouveau. Elle possède en propre [i.e. qui n’appartient qu’à elle] le sens de : « d’une façon nouvelle, toute différente de la précédente ». Mais convient-il de l’assimiler à de nouveau (« une fois de plus »), malgré la définition de Littré, le libéralisme d’A. Thérive et un nombre respectable de références à des écrivains modernes comme Barrès, Colette, Alain-Fournier, etc., cités par Grevisse? Pour les uns, cet emploi est un vulgarisme, pour les autres une fausse élégance. Ce serait, en tout cas, contribuer à l’appauvrissement de la langue française que d’user indifféremment de l’un ou de l’autre. On fera bien de réserver à chacune de ces deux locutions adverbiales le sens précis qui lui est propre.

Le problème que je vois dans cette dernière phrase — et que je détecte chez tous les défenseurs de la distinction imposée par l’Académie —, c’est que chacun d’eux s’imagine détenir la vérité. Et ce, même si faire la preuve du contraire est facile. J’irais même jusqu’à dire que chacun cherche à imposer, sans peut-être s’en rendre compte, sa propre vision de la langue, alors qu’il devrait plutôt décrire l’usage qu’il observe.

On a beau m’avoir enseigné que ces deux locutions n’étaient pas interchangeables; j’ai beau avoir déjà enseigné la même chose (j’étais conditionné à les voir telles), je ne pourrais plus en faire autant aujourd’hui. Mon esprit critique s’est développé avec les années. Et aussi avec toutes les incongruités qu’on m’a forcé à mémoriser.

Bref, le chien de Pavlov qui dort en moi s’est réveillé. Puisse-t-il en être de même du vôtre!

Maurice Rouleau

(1) Voici les adresses des deux premiers billets :

(2) Cette datation, 1864, diffère de celle que mentionne le Grand Robert, qui est 1884. On aurait donc trouvé, depuis la parution de ce dernier, un texte plus ancien de 20 ans (que je n’ai pas non plus réussi à retracer) où l’on fait dire de nouveau à la locution à nouveau.

(3) Voici ce que A. France a effectivement écrit dans Le Petit Pierre :  

« elle [le traita de polisson et d’olibrius, et] m’interdit, à nouveau, toute familiarité avec un tel malappris.

En comparant l’original et la citation, je ne peux que me demander jusqu’à quel point on peut modifier un texte [ponctuation, vocabulaire, totalité] quand on s’en sert comme citation. On m’a toujours dit qu’un texte cité devait être reproduit verbatim.

Chose certaine, le professeur titulaire du cours Difficultés du français que j’ai suivi durant mes études en traduction  le croyait assurément, puisqu’il nous avait donné comme travail (un parmi tant d’autres!) d’évaluer la ponctuation utilisée par les auteurs cités dans le Petit Robert (chaque étudiant s’était vu assigner 100 pages, car il y avait 20 étudiants dans la classe et 2000 pages dans le dictionnaire). S’il avait su que le Petit Robert s’en permettait avec les citations, peut-être nous aurait-il imposé un autre travail! Ça, on ne le saura jamais.

(4) Le Petit Robert 2018 écrit PIED DE NEZ (sans traits d’union), imitant en cela l’Académie.  Le Larousse en ligne, lui, l’écrit avec ou sans traits d’union. Ces deux dictionnaires devraient pourtant s’entendre puisqu’ils sont censés décrire le même usage…  Qui faut-il croire, Paul (Robert) ou Pierre (Larousse)?

(5) Les rares qui ont lu la préface du dictionnaire de Girodet [ceux qui sont conscients que tous les dictionnaires ne se lisent pas de la même façon] savent ce que son auteur avait en tête en le rédigeant. Ceux-là n’ont pas à lire l’extrait suivant. Les autres sont invités à le faire.

« En ce qui concerne les difficultés générales de la langue française (syntaxe, pluriels ou accords difficiles, vocabulaire, prononciation, etc.), nous aurions pu adopter un point de vue descriptif et présenter, sans porter de jugement, la variété des usages qui se rencontrent dans le français tel qu’on le parle ou qu’on l’écrit. Une telle description de la langue aurait déçu l’attente des lecteurs. En effet, la fonction d’un dictionnaire des difficultés n’est pas d’enregistrer l’usage, bon ou mauvais. Elle est de trancher clairement dans les cas où la pratique spontanée de la langue se trouve en contradiction avec les normes de l’expression soignée. Si l’on consulte un tel dictionnaire, c’est évidemment parce que l’on veut savoir quelle est la construction, la forme ou la prononciation qui met à l’abri de toute critique. Le lecteur demande qu’on lui indique nettement ce qu’on doit dire ou écrire, et non ce qui se dit ou s’écrit.

Notre parti normatif explique et justifie notre tendance quelque peu « puriste »; nous nous adressons à ceux qui sont soucieux, avant tout, de la pureté de leur langue. Cependant nous évitons toujours l’attitude, si fréquente, chez les « puristes », qui consiste à condamner un tour ou un emploi fautif sans proposer un substitut correct. […]

L’utilisateur de ce dictionnaire n’a plus qu’à espérer que l’auteur soit resté fidèle à la mission qu’il s’est fixée.

(6) Certains pourraient même aller jusqu’à dire que la lecture successive du Péchoin & Dauphin (2001), du Colin (2006) et finalement du Girodet (2008) montre que l’évolution de l’emploi de ces locutions va dans le sens d’un renforcement de la distinction et non dans celui d’un relâchement. Mais cette conclusion repose sur des fausses données. Malgré les dates récentes de dépôt du copyright qu’affichent ces ouvrages, ce ne sont pas de nouvelles éditions, mais bien de simples réimpressions. (Voir Ne vous faites pas piéger.)

Bref, avant de conclure, toujours s’assurer que les arguments invoqués sont bien fondés.

(7)  Étymologiquement parlant, pendant et durant n’ont pas le même sens. Mais l’usage actuel les confond. Durant servait à exprimer « pendant toute la durée » et pendant, un moment particulier de la durée. C’est ainsi que l’on disait : Il est resté debout durant le discours, mais il est sorti pendant le discours. Aujourd’hui, une telle distinction n’a plus cours. En fait, elle n’existe souvent que dans l’esprit de celui qui les utilise.

Il en est de même de Continuer à et Continuer de auxquels l’usage a déjà attribué une différence de sens, aujourd’hui disparue.

(8)  De nouveau au sens classique de « une fois de plus »

  • Regonfler =  1.  V. intr. Se gonfler de nouveau. La rivière regonfle. ▫ Enfler de nouveau. Son bras a regonflé.    V. tr. Gonfler de nouveau. Regonfler un ballon, des pneus.
  • Racheter =  Acheter de nouveau. Il faudra racheter du pain.
  • Raplatir = Rendre de nouveau plat ou plus plat. P. p. adj. Chapeau tout raplati.
  • Ruminer =  (1380 rem.  a éliminé ronger) Mâcher de nouveau (des aliments revenus de la panse), avant de les avaler définitivement (en parlant des ruminants).

(9)  À nouveau au sens nouvellement acquis de « une fois de plus, une autre fois »

  • Rediffuser = diffuser à nouveau;
  • Remarcher = marcher à nouveau [le Larousse en ligne lui fait dire « Marcher de nouveau];
  • Affiler = rendre à nouveau parfaitement tranchant (un instrument ébréché, émoussé);
  • Remouler = mouler à nouveau (une statue);
  • Refondre = Passer à nouveau de l’état solide à l’état liquide.

(10)  À nouveau pour dire « d’une manière différente »

  • reformuler = Formuler à nouveau, généralement de façon plus claire. Reformuler sa demande.
  • renégocier = Négocier à nouveau (les termes d’un accord, d’un contrat). Renégocier un contrat d’assurance, le taux d’un prêt bancaire.

Vous ne serez certainement pas surpris d’apprendre que le Larousse en ligne voit la chose différemment.  Voici comment il définit ces deux derniers verbes :

  • Reformuler = Formuler de nouveau et d’une manière plus correcte.
  • Renégocier = Négocier de nouveau.

(11) La SOQUIJ publie de courtes capsules linguistiques destinées à « éclairer sur le bon usage de termes fréquemment employés dans les textes juridiques ». L’une d’elles concerne l’emploi des deux locutions en cause. Elle y note une impropriété :

On ne doit pas confondre les expressions à nouveau et de nouveau. « Examiner à nouveau un problème » signifie en reprendre l’étude d’une manière nouvelle, différente, sur de nouvelles bases. « Examiner de nouveau un problème » signifie simplement l’étudier une fois de plus, encore une fois, comme auparavant.

Cette capsule n’interdit pas au législateur d’utiliser la locution à nouveau. Elle ne fait que le mettre en garde contre sa mauvaise utilisation, i.e. lui faire dire de nouveau.

(12) Voici les 7 extraits où la locution à nouveau est utilisée.

1- « Le prévenu qui, après s’être esquivé, comparaît à nouveau à son procès alors que celui-ci se poursuit conformément au paragraphe (1) ne peut faire rouvrir les procédures menées en son absence que si le tribunal est convaincu qu’il est dans l’intérêt de la justice de le faire en raison de circonstances exceptionnelles. »

2- « […] s’il est d’avis que le document ne doit pas être communiqué, s’assurer que celui-ci est remballé et scellé à nouveau et ordonner au gardien de le remettre à l’avocat qui a allégué le privilège des communications entre client et avocat ou à son client. »,

3- « En tout temps, lorsqu’un document est entre les mains d’un gardien selon le présent article, un juge peut, sur une demande ex parte de la personne qui s’oppose à la divulgation du document alléguant le privilège des communications entre client et avocat, autoriser cette dernière à examiner le document ou à en faire une copie en présence du gardien ou du juge; cependant une telle autorisation doit contenir les dispositions nécessaires pour que le document soit remballé et le paquet scellé à nouveau sans modification ni dommage. »

4 et 5- « Toute personne qui, à l’étranger, a été reconnue coupable ou fait l’objet d’un verdict de non-responsabilité à l’égard d’une infraction est tenue, dans les sept jours suivant son arrivée au Canada, si l’infraction en cause correspond à une infraction visée à l’alinéa a) de la définition de infraction désignée au paragraphe 490.011(1), de notifier ce fait à tout service de police et de lui indiquer ses nom, date de naissance, sexe et adresse actuelle. Elle n’est tenue de le faire qu’une fois, à moins qu’elle soit à nouveau reconnue coupable ou qu’elle fasse à nouveau l’objet d’un verdict de non-responsabilité à l’égard d’une telle infraction. »

6- « Le prévenu inculpé d’un acte criminel non mentionné à l’article 469 doit, s’il choisit selon les articles 536 ou 536.1 ou s’il choisit à nouveau selon les articles 561 ou 561.1 d’être jugé par un juge sans jury, l’être par un juge sans jury, sous réserve des autres dispositions de la présente partie. »

7- « Nonobstant toute autre disposition de la présente loi, la personne visée au paragraphe 597(1) qui a ou est réputée avoir choisi d’être jugée par un tribunal composé d’un juge et d’un jury et qui n’a pas choisi à nouveau, avant le moment de son défaut de comparaître ou de son absence au procès, d’être jugée par un tribunal composé d’un juge ou d’un juge de la cour provinciale sans jury ne sera jugée selon son premier choix que dans les cas suivants… »

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7 commentaires pour À nouveau / DE nouveau (3 de 3)

  1. Anne dit :

    Merci de votre billet au sujet de cette distinction arbitraire. Personnellement, comme on ne m’a jamais enseigné la différence qui existerait selon certains entre « de nouveau » et « à nouveau », je n’ai jamais fait la moindre distinction entre les deux. Aucun de mes réviseurs ne l’a jamais faite non plus.

  2. margueritedesmondes dit :

    C’est vrai peut-être Anne, mais en tout cas cette distinction est bien commode… Je vais tâcher de la mémoriser en me disant « de nouveau » = derechef , et « à nouveau » = à neuf, à zéro…. mais je ne fusillerai p

    • rouleaum dit :

      En écrivant : Je vais tâcher de la mémoriser », vous me dites que vous ne faites pas cette distinction, vous non plus.

      Même si dorénavant vous la faites, rien ne dit que votre lecteur la détectera. Alors où est le côté pratique? Je le cherche toujours.

      Maurice Rouleau

  3. margueritedesmondes dit :

    je ne fusillerai pas ceux qui les confondront !

  4. Sylvie Vandaele dit :

    La distinction est si peu motivée que personne ne la retient. Le contexte va trancher, c’est tout. À bas la tétracapillotomie!

    • rouleaum dit :

      Peut-être que personne ne la retient. Mais pour qu’elle disparaisse « officiellement », il faudrait qu’on cesse de l’enseigner et surtout que le Petit Robert et le Larousse cessent de la proclamer « actuelle ».

      • Sylvie Vandaele dit :

        En effet. Ça fait partie de ces scories que la langue charrie inutilement. Une formulation qui n’est claire ni pour l’énonciateur, ni pour le récepteur ne peut qu’obscurcir le message. On imagine ce que ça peut donner dans un cas de litige. Des heures de bonheur à disséquer « l’intention de l’auteur »! Mais on peut aussi penser que les lexicographes (ou les académiciens…) ont d’autres chats à fouetter.

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