LA RÉVISION, d’hier à aujourd’hui

 

La RÉVISION

vue par Nicolas Boileau (1674) et revue par J.-P. Davidts (1978)

 

Tous ceux qui ont fait des études en français connaissent, j’en suis sûr, L’Art poétique de Boileau (publié en 1674), un poème — que certains disent didactique, d’autres satirique — long de onze cents alexandrins et découpé en quatre chants. Même s’ils en connaissent l’existence, rares sont ceux qui l’ont lu. Il faut l’admettre, son style n’est plus vraiment au goût du jour. Pourtant… il est riche d’enseignements.

J’y ai découvert une quarantaine de vers où il est question de censure. Il ne s’agit pas à proprement parler de révision, me direz-vous, mais ce que fait le censeur se rapproche étrangement de ce que fait le réviseur : il trouve à redire; lui, aurait fait mieux! Pour en apprécier toute la saveur, pensez, pendant que vous le lisez, au travail que le réviseur a fait sur votre dernière traduction et à la réaction que vous avez peut-être eue en lisant ses « corrections ». Voici donc l’extrait en question, tiré du Chant IV.  J’y ai souligné des éléments qui ont tout particulièrement attiré mon attention (les lignes 4 et 28 sont des sauts de ligne).

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure [ou révise],
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure. [sans rouspéter]
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend. [dès qu’un réviseur…]
  4. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  5. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce,
  6. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  7. On a beau réfuter ses vains raisonnements,
  8. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  9. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  10. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  11. Ses conseils sont à craindre; et, si vous les croyez,
  12. Pensant fuir un écueil, souvent vous vous noyez.
  13. Faites choix d’un censeur solide et salutaire,
  14. Que la raison conduise et le savoir éclaire,
  15. Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher
  16. L’endroit que l’on sent faible, et qu’on se veut cacher.
  17. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules,
  18. De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
  19. C’est lui qui vous dira par quel transport heureux
  20. Quelquefois, dans sa course, un esprit vigoureux,
  21. Trop resserré par l’art, sort des règles prescrites,
  22. Et de l’art même apprend à franchir leurs limites.
  23. Mais ce parfait censeur se trouve rarement
  24. Tel excelle à rimer qui juge sottement;
  25. Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville,
  26. Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile.
  27. Auteurs, prêtez l’oreille à mes instructions.
  28. Voulez-vous faire aimer vos riches fictions?
  29. Qu’en savantes leçons votre Muse fertile
  30. Partout joigne au plaisant le solide et l’utile.
  31. Un lecteur sage fuit un vain amusement
  32. Et veut mettre profit à son divertissement.
  33. Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages,
  34. N’offrent jamais de vous que de nobles images.
  35. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs
  36. Qui de l’honneur, en vers, infâmes déserteurs,
  37. Trahissant la vertu sur un papier coupable,
  38. Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Plus je le relis, plus me reviennent en mémoire de bons mais surtout de mauvais souvenirs. En voici quelques-uns triés sur le volet :

  • Dans une de mes traductions médicales, le réviseur a jugé nécessaire de changer chez le neutropénique pour chez la personne souffrant de neutropénie, sous prétexte que seul le substantif neutropénie figurait dans son dictionnaire médical!

Ce réviseur, qui pourtant travaillait dans une société pharmaceutique depuis un certain temps, aurait dû savoir qu’en infectiologie neutropénique s’utilise couramment comme substantif, même si son emploi n’est pas attesté dans son dictionnaire. Comme le disait Boileau, dans des termes un peu durs, je dois le reconnaître :

  1. Son esprit se complaît dans ses faux jugements;
  2. Et sa faible raison, de clarté dépourvue,
  3. Pense que rien n’échappe à sa débile vue.
  • Dans ma traduction d’un texte scientifique, le réviseur a changé tous les car pour des étant donné que!

Clairement la conjonction car ne trouvait pas grâce à ses yeux. Allez savoir pourquoi…  Et Boileau de dire…

  1. Souvent, dans son orgueil, un subtil ignorant
  2. Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce
  3. Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.
  • Un jour, je reçois un coup de fil d’un traducteur qui, sur un ton assez sec, me demande pourquoi j’ai changé « traiter avec des stéroïdes » pour « traité par stéroïdes». Il ne voit pas ce que sa traduction a de répréhensible. La phrase à traduire était : Has the patient been treated with steroids within the last six months?

 Je lui fais alors comprendre que, même si, en français, l’instrumentalité (ce qui est le cas dans la phrase en question) peut s’exprimer de différentes façons (1), l’USAGE a parfois ses préférences. Autrement dit qu’on ne peut utiliser indifféremment l’une ou l’autre, si l’on veut que sa traduction soit idiomatique.

En sidérurgie, par exemple, on ne dira pas traiter avec le froid, mais bien traiter à froid. Un fermier ne dirait pas qu’il a traité son champ par des herbicides, mais bien avec des herbicides. En médical, il en est autrement. Les spécialistes du domaine quand ils utilisent le verbe traiter ou le substantif traitement recourent presque toujours (à plus de 95 %) à la préposition par (V. La traduction médicale. Une approche méthodique).

Autrement dit, si je suis intervenu, c’est que je ne voulais pas que l’on dise que son texte sentait la traduction. S’il est une caractéristique que devrait avoir toute traduction, c’est bien celle d’être idiomatique : laisser croire au lecteur que le texte a été rédigé par un spécialiste du domaine alors qu’en fait il l’a été par quelqu’un qui connaît suffisamment bien la façon qu’un spécialiste a de s’exprimer pour pouvoir l’imiter.

Cela l’a convaincu. Et son ton s’est adouci.

Mais un traducteur connaît rarement celui qui révise son travail. D’où, à ne pas en douter, l’animosité légendaire entre traducteur et réviseur. Certains en viennent même à penser que la révision n’a pas sa place dans le domaine de l’édition. Ni même dans un programme de traduction! (2) Mais ils sont rares, fort heureusement.

Et 300 ans plus tard…

 Et cette animosité, Jean-Pierre Davidts l’a très bien rendue dans son Petit Norbert (1978).

Voyez comment il définit, de façon humoristique, mais non moins réaliste, les termes réviseur et traducteur.

Réviseur [rEVIZOEr] n. (lat. revisor).

Mammifère carnivore (Revisor implacabile L.) de la même famille que le traducteur (V. ce mot) dont il est l’ennemi héréditaire. Le réviseur implacable n’hésite pas à s’attaquer aux petits du traducteur (V. Traduction). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il est possible de faire la distinction entre ces deux animaux par ailleurs d’apparence semblable. En effet, quand il attaque, le réviseur excrète un épais liquide rouge destiné à paralyser le traducteur. Celui-ci semble néanmoins acquérir une immunité de plus en plus grande à cette toxine et l’on a vu parfois un réviseur terrassé par son opposant. Les traducteurs entièrement immunisés peuvent côtoyer des réviseurs sans manifester d’inquiétude. Certains zoologistes envisagent la possibilité d’un drift génétique qui conduirait éventuellement à la fonte des deux races en une seule. Pline le Jeune parle d’un réviseur apprivoisé par un traducteur (l’authenticité de cette source a été mise en doute). Le réviseur a une alimentation essentiellement liquide, si l’on excepte son goût de carnassier pour les traductions (V. ce mot). Il raffole particulièrement d’un produit qui rappelle le papier par sa couleur et qui dégage une forte odeur que d’aucuns ont qualifée d’enivrante. Un, une réviseur (V. Révision). Loc. et prov. Quand le réviseur n’est pas là, les traducteurs dansent; les subordonnés s’émancipent quand le maître est absent. Jouer avec sa victime comme un réviseur avec un traducteur. ― Être, vivre comme traducteur et réviseur; éprouver de l’antipathie, de la haine l’un pour l’autre. ― Écrire comme un réviseur : d’une manière illisible, désordonnée. Donner sa langue au réviseur : s’avouer incapable de trouver une solution.

Traducteur [tRadyktoeR] n. (lat. traductor).

Mammifère à toison (Traductor scribile, Linnaeus 1775). De taille et d’intelligence variable, cet animal a été très tôt domestiqué par les hommes de langue anglaise pour se faire comprendre de leurs semblables francophones. Zool. Animal diurne, parfois nocturne. A tendance à dormir peu. À l’état sauvage, c’est un animal timide qui vit presque en reclus. Afin de les faire connaître du grand public, le gouvernement canadien a ouvert plusieurs réserves où ils vivent en semi-liberté. Le traducteur se nourrit essentiellement de papier et marque une nette préférence pour les feuilles couvertes de caractères d’imprimerie. Son régime se compose de petites branches (V. Crayon) raison pour laquelle on a longtemps hésité à le classer parmi les rongeurs. Le traducteur manifeste une vive répulsion pour tout ce qui est de couleur rouge exception faite des feuilles d’Urgent (voir ce mot) qui l’attirent inexorablement. Les feuilles de cet arbre constituent un appât très recherché des chasseurs lorsque la saison est ouverte. L’équilibre mental de ce mammifère est instable et il passe rapidement de l’exubérance à la dépression la plus profonde. Tanière du traducteur (V. Section). Traductrice, femelle du traducteur. Petit du traducteur (V. Traduction). Loc. fig. Cela n’est pas fait pour les traducteurs : on peut, on doit s’en servir, l’utiliser. ― Faire le jeune traducteur, être bête comme un jeune traducteur, être étourdi, folâtre. ― Nom d’un traducteur! Juron familier. Par dénigr. Loc. « de traducteur ». Métier, travail de traducteur; misérable, difficile. ― Caractère de traducteur :  très mauvais, hargneux.

Ne vous désolez pas de ne pas connaître Le Petit Norbert.  Ce dictionnaire n’a jamais vu le jour. Je n’en connais que les deux entrées reproduites ci-dessus avec la permission de l’auteur. Ce serait des travaux du temps que l’auteur étudiait en traduction que je n’en serais pas surpris. À la même époque, j’ai dû moi aussi, pendant mes études en traduction, faire un pastiche, mais de Marcel Proust. Comme ces définitions ont été rédigées en 1978, voilà donc près de 40 ans, certains passages en portent la marque, vous l’aurez certainement remarqué. Mais l’essentiel du propos a encore toute sa pertinence.

Aux traducteurs et aux réviseurs, je dirais de ne jamais oublier ce que disait Boileau :

  1. Je vous l’ai déjà dit, aimez qu’on vous censure,
  2. Et, souple à la raison, corrigez sans murmure.
  3. Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend.

Et surtout de tout faire pour faire mentir J.-P. Davidts.

 

Maurice Rouleau

 

(1)   Pour indiquer un rapport d’instrumentalité, le français peut recourir à diverses prépositions, comme en font foi les exemples suivants :

  • à              :   examiner au microscope / broder à l’aiguille
  • avec        :   manger avec ses doigts
  • par          :   obtenir quelque chose par la force
  • dans       :   l’âme s’épure dans l’épreuve / l’aigle étrangle sa proie dans ses serres.

(2)   Le premier jet d’un texte est rarement parfait; il exige presque toujours des retouches, parfois majeures, parfois mineures. Peut-être même encore plus quand il s’agit d’une traduction. Penser autrement (encore pire : ne pas aimer se relire), c’est souffrir d’une maladie, qui ne figure pas encore dans le DSM-5, sous « Troubles de la personnalité », que j’appellerais hypertrophie de l’estime de soi.

Quand un traducteur remet son travail, il le croit parfait. Du moins il le devrait. Alors se faire dire par un inconnu que des « corrections » devraient y être apportées est pour certains comme une gifle au visage. Le regard accusateur d’un autre est rarement le bienvenu. Surtout s’il n’est pas empreint de délicatesse. Force est d’admettre qu’en révision tel est souvent le cas. Non pas que le réviseur veuille nécessairement être indélicat, mais le caractère anonyme de l’opération (le réviseur ne connaît généralement pas le révisé, et vice versa) et, en plus, l’urgence du travail ne permettent pas une approche toute en nuances. C’est dire que la relation entre le réviseur et le révisé (ou traducteur) risque fort d’être tendue; que la « correction » risque d’être fort mal perçue par le révisé. Mais elle n’en demeure pas moins utile.

Il n’y a pourtant rien de mal à penser que son texte puisse être mieux tourné. J’irais même jusqu’à dire que c’est une obligation, ou un « must », comme on dirait en France. L’œil d’un étranger voit ce qui est écrit et non ce que l’auteur pense avoir écrit. Là est toute la différence.

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5 commentaires pour LA RÉVISION, d’hier à aujourd’hui

  1. Philippe Riondel dit :

    Savoureux…

  2. Danielle Jazzar dit :

    J’adore!! Excellente chronique!!

    Danielle Jazzar Réviseure Radio-Canada.ca

  3. r39n45 dit :

    Bonjour, Monsieur,

    — Je trouve un peu légers vos exemples ; un peu exagéré d’appeler censure ce qui veut être une correction, une amélioration (je rappelle que vous-même censurez certains commentaires critiques auxquels vous ne pouvez reprocher que d’exposer un avis qui est différent du vôtre : quand on est aussi susceptible on ne tient pas un site donnant aux lecteurs la possibilité de faire des commentaires et encore moins encourageant les commentaires).

    — Sur plusieurs décennies de métier, vous n’avez trouvé que ça comme exemples ?

    — Pour « car », je vous rappelle que son maniement est très délicat, aussi les changements faits par le correcteur ne sont-ils peut-être pas injustifiés (mais, hélas, on n’a pas le contexte).

    — Dommage pour le témoignage de Jean-Pierre Davidts, uniquement ironique et sans valeur de démonstration.

    Vive le Québec libre et non gratuit.

    Roger Simka

  4. margueritedesmondes dit :

    Très juste et … amusant !

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