Pourquoi vouloir rectifier l’orthographe? (1 de 2)

Pourquoi procéder à des changements?

 

Qui n’a pas, un jour ou l’autre, changé de voiture ou d’emploi? Qui n’a pas déjà remplacé son chauffe-eau ou renouvelé une partie de sa garde-robe? Personne, j’en suis certain. Procéder à des changements est un geste qui n’a rien d’exceptionnel, rien d’inhabituel.

Mais si l’on se donne la peine d’expliciter les raisons qui nous poussent à poser de tels gestes, on constate que, malgré leurs diversités, elles tiennent en fait à deux facteurs : on peut vouloir comme on peut devoir. On peut vouloir changer de voiture parce qu’on tient à ce qu’elle soit toujours couverte par l’assurance du manufacturier, parce qu’elle a « déjà » 10 ans d’âge, tout comme on peut devoir le faire parce qu’elle a subi un accident. On peut vouloir changer d’emploi parce que le travail ne correspond plus à nos aspirations; parce que la rémunération ne suit pas l’augmentation du coût de la vie; on peut devoir le faire parce que notre santé est en jeu ou encore parce que nos services ne sont plus requis… On peut devoir changer de chauffe-eau parce qu’un des deux éléments chauffants a rendu l’âme; parce que la police d’assurance du condo l’exige après un certain nombre d’années… On peut vouloir changer de garde-robe parce qu’on aime être « à la mode » tout comme on peut devoir le faire parce que certains vêtements sont usés; parce qu’on a perdu ou pris du poids…

Bref, on peut avoir envie de changer quelque chose (sans qu’il y ait un réel besoin) tout comme on peut avoir besoin, ou être contraint, de changer quelque chose (sans qu’il y ait une réelle envie).

Mais est-ce que tout peut être changé?

À première vue, je serais porté à dire OUI. Sans toutefois en avoir la certitude. Il existe peut-être, sans que je puisse les nommer, des choses qui, pour une raison ou pour une autre, sont « immuables » ou déclarées telles.

La langue, par exemple, ne ferait-elle pas partie de ces choses immuables? Spontanément, un élève du primaire, voire (ou voire même ) un apprenti traducteur, se sentira presque obligé de dire OUI. Mais sa réponse pourrait tout aussi bien être NON.

Pourquoi serait-il tenté de répondre OUI?  

Parce qu’il a été conditionné à le penser. De façon indirecte, cela va sans dire. L’enseignement qu’il a reçu ne lui a jamais permis de croire le contraire. Depuis sa tendre enfance, ses profs le corrigent. Chaque fois qu’il n’écrit pas correctement un mot, chaque fois qu’il fait une faute d’orthographe, grammaticale ou lexicale, il se fait taper sur les doigts. Il n’y a qu’une seule bonne façon d’écrire : celle qu’on lui enseigne. Et, de fil en aiguille, il devient ce qu’on veut qu’il soit : un bon chien de Pavlov « orthographique », un être conditionné à faire ce qu’on lui a appris à faire, sans vraiment savoir pourquoi il le fait. Sans jamais rien remettre en cause. À ses yeux, il ne peut y avoir qu’une seule façon d’écrire : celle que lui dictent son dictionnaire et sa grammaire. Combien de fois ne s’est-il pas fait dire : « Va voir dans ton dictionnaire. » Ou encore : « Va voir dans ta grammaire. » D’où l’idée qu’il s’est faite que la langue, en tant que code, est figée, immuable. Idée que tout un chacun partage même une fois devenu adulte. Si vous en doutez, demandez-vous, par exemple, depuis quand vous possédez votre dictionnaire ou votre grammaire. Quand les avez-vous renouvelés pour la dernière fois?  Votre réponse à cette question sera, j’en suis sûr, fort éloquente!

Pourquoi serait-il tenté de répondre NON?

Parce que le français est une langue vivante et que tout ce qui vit change.

L’idée qu’une langue évolue ne date pas d’hier. En l’an 19 avant J.-C., Horace, dont la langue maternelle est le latin, en parle déjà dans son Art poétique, ou Épître aux Pisons (1).

La langue française a, comme toute autre langue, changé avec le temps et elle change encore. De nouveaux mots sont apparus ou apparaissent afin de répondre à de nouveaux besoins, réels ou fictifs; d’autres sont disparus ou disparaissent parce que le besoin qui les avait fait naître ne se fait plus sentir. Personne n’en disconviendra, j’en suis sûr.

C’était à mes yeux les deux seules formes de changement que pouvait subir la langue qu’on m’avait enseignée. Du moins, à l’échelle de ma courte vie. Mais…

Quelle ne fut pas ma surprise quand…

En 2005, au début de mon cours « Problèmes de vocabulaire », un étudiant me demande si je vais aborder le changement d’orthographe dont on entend de plus en plus parler. Il s’est fait dire qu’il faudra dorénavant écrire ognon et non plus oignon!  Parce que le i — ne se prononçant pas ou ne se prononçant plus, qui sait? — n’a rien à faire là. Je lui réponds, un peu désarçonné par l’exemple cité, qu’effectivement j’ai entendu dire qu’en haut lieu — là où je ne suis jamais invité — on parle depuis quelques années, en bien comme en mal, d’une « réforme » de l’orthographe, mais que rien n’est encore arrêté. Du moins, que je sache. Autrement dit, je n’ai pas prévu aborder ce sujet dans mon cours.

Comme tout bon professeur, je saisis la balle au bond  et lui demande si toutes les lettres qui ne se prononcent pas vont, comme le i de oignon, disparaître. Il n’en sait trop rien. On ne lui a parlé que de ognon!… Si je lui pose la question, c’est que j’ai en tête bien d’autres mots auxquels on aurait pu — sans que je le sache — faire subir le même traitement. Je pense, par exemple, à alcool [alkɔl], automne [otɔn], accroc [akʀo], compter [kɔ̃te], doigt [dwa], afghan [afgɑ̃], fils [fis], bobard [bɔbaʀ], sculpture [skyltyʀ], persil [pɛʀsi], pouls [pu], etc. Ces transcriptions phonétiques sont tirées du Petit Robert. Sans oublier montréalais [mɔ̃ʀealɛ]et sandwich [[sanwitʃ]. Ces transcriptions phonétiques sont tirées du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Point n’est besoin de vous dire que je priais intérieurement pour que tel ne soit pas le cas. Je ne voulais pas devoir réapprendre à écrire. J’y avais déjà suffisamment consacré de temps.

Une étudiante s’invite alors dans la discussion. Elle nous apprend que son amoureux, qui connaît bien son goût pour la langue — la langue française, s’entend —, lui a récemment offert une plaquette d’une quarantaine de pages, où sont énumérés tous les mots dont l’orthographe est changée. Et ognon, précise-t-elle, y figure!… Ce n’était donc pas qu’une rumeur!… Me voilà pris de court.

Je m’empresse, dès le lendemain, de me procurer cet opuscule. Son titre est fort révélateur : Le millepatte sur un nénufar. Il donne pour ainsi dire le ton : le millepattes que je connaissais est amputé non seulement de son trait d’union mais aussi, au singulier, de son S ; et le nénuphar se voit dépouillé de son ph et accoutré d’un f   Ça promet…

Clairement, l’orthographe, ou plutôt ce qu’on appelle ainsi, est en train de passer sous le scalpel du plasticien! Fait-on ces changements parce qu’on en a envie (sans qu’il y ait un réel besoin) ou parce qu’on en sent le besoin (sans qu’il y ait une réelle envie)? Dans ce cas-ci, la réponse semble s’imposer d’elle-même.

Selon moi, il s’agit d’un réel besoin et non d’un caprice. Quiconque a appris le français, comme langue maternelle ou comme langue seconde, sait à quel point la tâche est ardue. J’irais même jusqu’à dire, comme l’a déjà fait Augustin Paul [La Libre Belgique 10/04/1990] :

« Ne faut-il pas regretter le temps scolaire sacrifié en vain à retenir des exceptions, qui aurait pu servir à acquérir soit une ouverture d’esprit, soit des connaissances supplémentaires? »

Il appelle pour ainsi dire une réforme de la langue.

Pour bien paraître aux yeux de mes professeurs, j’ai dû, comme tout francophone ou francophile, mémoriser les exceptions, les irrégularités, les anomalies dont la langue française est farcie. Et Dieu sait qu’elles sont légion! Ceux qui en doutent n’ont assurément jamais consulté Le Bon Usage. Ni comparé les nomenclatures des dictionnaires courants. Que P. Dupré, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (3 tomes, Éditions de Trévise, Paris, 1972), les appelle difficultés, subtilités, complexités, singularités ne change strictement rien à la « donne ». Elles sont légion et il faut les avoir maîtrisées avant d’être proclamé bon élève.

Même si faire preuve de cette maîtrise « orthographique » procure un certain sentiment de fierté, d’accomplissement, de supériorité même sur tous les minables (??) qui n’y parviennent pas, il n’en demeure pas moins que la langue n’a pas, pour bien remplir son rôle, à être pleine de pièges ou, comme certains préfèrent dire, de chausse-trapes  

S’il n’en tenait qu’à moi, toutes ces bizarreries disparaîtraient sur-le-champ, à tout jamais, sans que j’en éprouve le moindre regret. Mais qui suis-je pour parler ainsi?… Rien d’autre qu’un illustre inconnu qui ne peut qu’en rêver. À ma grande surprise, toutefois, c’est exactement ce que propose Le millepatte sur un nénufar. Dans son introduction, il est dit que

« Ces rectifications tendent à supprimer des anomalies de l’orthographe française, des exceptions ou des irrégularités (les rectifications ne concernent ni les noms propres ni leurs dérivés). »

Cela rendra assurément beaucoup plus facile l’apprentissage de la langue française, du moins je le pense.

Qu’on veuille y faire le ménage ne peut donc que me réjouir. Moi et tous ceux de mon espèce qui ont eu, et qui ont encore, j’en suis sûr, maille à partir avec l’orthographe. Reste à voir si le résultat sera à la hauteur des prétentions de ces « réformateurs » ou, plus égoïstement, à la hauteur de mes attentes.

Deux éléments m’amènent toutefois à douter du succès de l’opération. Tous deux tiennent à la façon de nous présenter cette « réforme ». D’abord, on nous dit que ces rectifications « tendent à supprimer… » J’aurais préféré y voir un autre verbe, car tendre à veut dire : « Avoir un but, une fin et agir pour s’en rapprocher » (Petit Robert dixit). Il n’y aurait donc, si je lis correctement, aucune assurance que le but sera atteint! On ne fait qu’aspirer à!… Pas très prometteur, vous en conviendrez. Puis, on nous dit que ces rectifications tendent à « supprimer des anomalies, des exceptions et des irrégularités. » Si je lis encore correctement, j’en conclus qu’il en restera toujours! — Un peu? Beaucoup? Énormément? L’histoire ne le dit pas. — Si tel est bien le cas, que gagne-t-on au change?… J’aimerais bien le savoir.

Une pièce est-elle plus propre si l’on balaie moins de 1 % de sa surface ou que l’on n’époussette qu’une des deux petites tables de coin?… Si je me permets une telle analogie, c’est que, dans l’introduction de cette plaquette, il est dit que ces rectifications ne touchent qu’un peu plus de, non pas deux mille mots, mais bien deuxmille mots. Or, il y en a environ 60 000 consignés dans le Petit Robert. Le calcul est facile à faire. Ces rectifications touchent si peu de mots [« en moyenne, nous dit-on, moins de un mot par page d’un livre ordinaire et souvent, il s’agit d’un accent »] qu’elles ne bouleverseront pas pour la peine nos habitudes langagières. C’est du moins ce qu’on laisse entendre. Mais, du même coup, je ne peux m’empêcher de penser qu’après une opération d’aussi peu d’envergure l’apprentissage du français ne sera pas vraiment rendu plus facile. Car, il y aura, toujours et encore, des anomalies, des exceptions, des irrégularités. Sauf que ce ne seront plus les mêmes!… Je n’y vois vraiment pas une grande amélioration, à moins que j’aie la vue courte. On ne fait, selon moi, que changer le problème de place! Ce n’est pas ce que moi j’appellerais simplifier l’apprentissage de la langue.

Pourquoi, me dis-je alors, avoir attendu si longtemps pour « rectifier » des anomalies, des exceptions, des irrégularités? Nous verrons plus loin que ce n’est pas la première fois qu’on essaie.  Et surtout ne le faire qu’à une si petite échelle. Pourquoi sont-elles, en 1990, devenues inacceptables alors que, depuis des siècles, elles rendent la vie misérable à quiconque veut ou doit apprendre le français?…

Pour le savoir, je me dois de lire le texte du discours que Michel Rocard a prononcé le 24 octobre 1989 à l’occasion de l’installation du Conseil supérieur de la langue française (CSLF). Car c’est à cette occasion, m’a-t-on dit, qu’il confie au CSLF le mandat d’apporter à l’orthographe des modifications. Vérification faite, c’est effectivement le cas. Il consacre près de la moitié de son discours au « nécessaire perfectionnement de la langue française ».

Nécessaire, parce qu’il est préoccupé par la place qu’occupe de nos jours la langue française « dans les relations internationales quotidiennes »; préoccupé par la menace que « la construction de l’Europe n’entraîne la domination d’une langue sur toutes les autres ». Il va même jusqu’à préciser sa crainte :

« L’Europe occidentale […] se comporte souvent comme si elle était le siège d’une mosaïque de langues que seul l’anglais pourrait unifier, comme jadis le latin ».

Il faut donc, selon lui, tout faire pour que le français non seulement conserve la place qu’il avait, mais en occupe une plus grande. Et cela passe par un « nécessaire perfectionnement de la langue française ». Autrement dit, par une simplification de son apprentissage, simplification qui ne peut être réalisée que par l’élimination de ses anomalies, de ses exceptions, de ses irrégularités.

Mais il y met une réserve :

« Une véritable réforme, qui modifierait les principes mêmes de la graphie de notre langue, et altérerait donc son visage familier, me paraît absolument exclue. »

Plus loin, il précise sa pensée:

« Il ne m’appartient pas d’entrer dans les détails, mais — parce que je crois nécessaire d’exclure explicitement toute idée de réforme au sens propre — je vous demande de les limiter à cinq points seulement (2) où se concentrent l’essentiel des problèmes rencontrés. »

Le texte est clair. Les changements qu’il souhaite voir apportés doivent se limiter aux cinq points mentionnés. Pas question donc de chambouler toute la langue. Pourtant, il en est qui interprètent cette restriction d’une manière tout à fait différente. D’une manière qui, à mes yeux, fait dérailler toute l’opération. On fait appel à cette réserve pour justifier une rectification partielle des mots appartenant aux groupes visés (3). On ne veut pas s’écarter de la directive officielle : ne pas tout chambouler. Soit. Mais comment peut-on prétendre simplifier la graphie d’une catégorie de mots si on ne le fait qu’en partie? Ce n’est pas ce que moi j’appelle une simplification. Mais passons!

Pour justifier sa demande de « perfectionnement » de la langue, Michel Rocard invoque un autre argument, qui mérite toute notre attention :

« Un ouvrage récent (4) vient ainsi de relever plus de 3500 mots qui présentent des variations de graphie d’un dictionnaire à l’autre. Ces désaccords posent, à l’évidence, de sérieux problèmes d’enseignement. »

Voilà, vous en conviendrez, une bonne raison de faire du ménage. Mais n’allez pas vous imaginer que Michel Rocard est le premier à vouloir que la langue soit modifiée. Que non!

L’histoire du français est émaillée de telles tentatives. De « vaines » tentatives, devrais-je dire, car elles ont rarement eu le succès attendu. Comme si on sentait le besoin de proposer des changements, sans qu’il y ait une réelle envie d’y donner suite. Des coups d’épée dans l’eau. J’irais jusqu’à dire que ces tentatives étaient condamnées avant même d’être nées, tellement l’idée de modifier la langue rebutait, et rebute toujours, les gens bien-pensants. J’en veux pour preuve le sort réservé à de telles tentatives, notamment celles faites au cours du XXe s.

L’article 1 de cet arrêté est clair :

« Dans les examens ou concours dépendant du Ministère de l’Instruction publique, qui comportent des épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes aux candidats pour avoir usé des tolérances indiquées dans la liste annexée au présent arrêté. »

Il ne faudra plus voir de fautes là où on en voyait auparavant. On devient plus « tolérant », plus permissif, diront certains. Ce qui leur fait dire qu’on nivelle par le bas. Mais cette tolérance ne sera permise que dans les examens comportant des épreuves spéciales d’orthographe! Nulle part ailleurs!

Il y a là, vous en conviendrez, matière à soulever des objections : « L’Académie française se mobilise contre cette réforme et, en 1901, le ministre fait machine arrière. »

Un coup d’épée dans l’eau.

  • En 1968, le Ministre français de l’Éducation charge le Conseil international de la langue française (CILF) de faire un rapport sur le projet de normalisation de l’orthographe présenté par René Thimonnier. Ce rapport lui est remis le 29 novembre 1972. Le Ministère le fait parvenir à l’Académie deux mois plus tard.

Le 3 mai 1973, l’Académie nomme les membres d’un comité chargé d’étudier ce rapport. Ils mettent près de deux ans pour y arriver. C’est le 6 février 1975 que l’Académie envoie le résultat de ses travaux au Ministère. On y lit que :

« L’Académie, estimant qu’une normalisation systématique de l’orthographe introduirait plus de désordre qu’elle en éliminerait, a choisi en un premier temps, un petit nombre de modifications rectifiant aux moindres frais certaines anomalies particulièrement choquantes. »

Les quelques modifications retenues se retrouvent dans La banque des mots (1976, n° 12, p. 145-148).

Mais elles n’ont pas reçu un bon accueil. Dans l’avant-propos de Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, 1988, p. 11), il est dit :

« L’Académie française les a tout simplement annulées en deux séances tenues en mars 1987 (5), sauf en ce qui concerne déciller/désiller. »

Si elle s’est résignée à les annuler, ce n’est pas sans raison. Michel Rocard le rappelle dans son discours : cette annulation s’explique par le fait que

« [le ministère de l’Éducation nationale qui pourtant en avait fait la demande expresse] ne s’est pas prononcé sur les modifications consenties par votre compagnie et ne les a pas fait enseigner, de sorte que l’usage ne s’en est pas répandu. C’est donc bien normalement que l’Académie n’a pas voulu être la seule à les mettre en pratique. »

Un autre coup d’épée dans l’eau.

Ce qui fait dire à Joseph Hanse que :

« Cette expérience a montré que les conditions favorables à une réforme de l’orthographe sont loin d’être réunies, aussi bien chez les auteurs de projets, les responsables des dictionnaires, les autorités académiques ou autres, que chez les écrivains et dans le grand public. »

  • Le 9 février 1977, un autre arrêté est signé, celui-là par René Haby, ministre de l’Éducation. Il est intitulé Tolérances grammaticales ou orthographiques.

En début de texte, on retrouve, à un détail près (souligné), ce que l’arrêté Leygues disait en 1901 :

« Dans les examens ou concours dépendant du ministère de l’éducation [sic] et sanctionnant les étapes de la scolarité élémentaire et de la scolarité secondaire, qu’il s’agisse ou non d’épreuves spéciales d’orthographe, il ne sera pas compté de fautes aux candidats dans les cas visés ci-dessous. »

Quelle réception réserve-t-on à cet arrêté?… Joseph Hanse, dans sa communication à la séance mensuelle de l’Académie royale de langue et de littérature françaises (Bruxelles) du 12 mars 1977, [p. 42-72 du Bulletin de l’Académie, lui assène, peut-être sans le vouloir, le coup de grâce. Les qualificatifs qu’il utilise disent tout : dangereux, néfaste, grave (6). Le sort en est, pour ainsi dire, jeté. Cette réforme restera lettre morte. Un autre coup d’épée dans l’eau.

Ce court rappel de ces tentatives de « réforme » de la langue m’amène à me demander pourquoi les instances supérieures en font la demande si leur volonté d’y donner suite n’y est pas. Au Québec, pour décrire un tel état de fait, on a créé le verbe tabletter, qui se dit aussi bien d’une personne (sous-ministre tabletté : qui occupe le poste mais auquel on ne donne plus de responsabilités) que d’un objet (rapport tabletté : qui répond à une demande, mais auquel on ne donne pas suite). Ce qui revient presque à dire qu’on admet — du bout des lèvres — le besoin de faire quelque chose, mais que l’envie de l’effectuer n’y est pas.

Quel accueil, selon vous, cette énième tentative de réforme de la langue a-t-elle reçu?…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 

(1) « Pour l’arrangement des mots dans la phrase, il convient d’être minutieux et attentif : ce sera une belle réussite de donner de la nouveauté à un terme par une habile alliance de mots. Il peut être nécessaire de représenter par de nouveaux signes des idées jusqu’alors inconnues : on pourra créer des mots que ne connaissait pas le vieux Céthégus, on y sera autorisé à condition de le faire avec réserve; ces mots nouveaux, récemment créés, prendront crédit, si on les dérive discrètement du grec. Pourquoi, en effet, avoir donné à Cécilius et à Plaute un droit qu’on refuserait à Virgile et à Varius? Quelles raisons de me contester les quelques acquisitions que je puis faire, quand Caton et Ennius ont enrichi la langue nationale et créé des termes nouveaux ? On a toujours eu, on aura toujours la liberté de mettre en circulation un mot marqué au coin de l’année. Les forêts changent de feuilles à mesure que l’année décline, et les premières tombent : ainsi meurent les vieilles générations de mots, et les nouvelles, comme des jeunes gens, s’épanouissent et prennent force. Nous sommes condamnés à mourir, nous et nos œuvres. Nous pouvons creuser des ports pour abriter nos vaisseaux contre les vents : c’est une œuvre digne d’un roi; des marais longtemps stériles et qui portaient bateau, nourrissent aujourd’hui les villes voisines et sont sillonnés par la charrue; le cours d’une rivière a été modifié parce qu’elle ravageait les cultures; on lui a donné une meilleure direction : toutes ces œuvres sont mortelles et condamnées à disparaître; à plus forte raison, les mots ne conserveront-ils pas un éclat et un crédit éternels. Beaucoup renaîtront, qui ont aujourd’hui disparu, beaucoup tomberont, qui sont actuellement en honneur, si l’exige l’usage, ce maître absolu, légitime, régulier de la langue. » 

(2) Ces cinq points sont : 1- l’usage des traits d’union; 2- le pluriel des mots composés; 3- l’usage des accents circonflexes; 4- les anomalies des séries étymologiques désaccordées; 5- l’accord du participe passé dans les verbes pronominaux.

(3)  Dans le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée, il est dit à propos du trait d’union :

« Ce sont principalement des innovations, introduites en nombre limité : le Conseil supérieur de la langue française ne voulait pas modifier d’un coup plusieurs milliers de mots composés. » (p. 19)

« Lors de l’élaboration des rectifications, des principes généraux ont été dégagés […] Mais il n’a pas été question de modifier d’un coup des milliers de mots de type « verbe + nom » (comme porte-cigare) : le bouleversement aurait été trop grand. On a donc recommandé la soudure pour un nombre restreint de mots… » (p. 37)

Le Grand Vadémécum ne fait pas ici preuve d’initiative. Il suit à la lettre ce que les experts disent dans leur Rapport. À la fin de la page 13,  on peut lire :

 « et quelques composés sur porte-, dont la série compte plusieurs soudures déjà en usage (portefaixportefeuille, etc.). Il était exclu de modifier d’un coup plusieurs milliers de mots composés, l’usage pourra le faire progressivement. »

Combien de ces mots ont vu leur graphie rectifiée? Quels sont les critères de sélection qui ont été utilisés?… L’apprentissage de la langue est-il devenu plus facile? Clairement pas, selon moi. (Voir ICI.)

(4)  L’ouvrage en question, qu’il ne nomme pas, ne peut qu’être Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, Paris, 1988), paru l’année précédente.

(5) « La Commission du Dictionnaire, puis l’Académie (sur proposition de Monsieur le Professeur Jean Hamburger) étudie à nouveau les modifications orthographiques. Constatant que la nouvelle orthographe n’était pas entrée dans l’usage l’Académie décide de ne garder qu’une seule de ces modifications : la forme DÉCILLER à côté de l’orthographe traditionnelle DESSILLER. » [Renseignement fourni par le Service du dictionnaire de l’Académie française]

(6) « Ce que l’élève, en toute hypothèse, retiendra trop souvent, c’est qu’il peut impunément, au moment des examens, braver les règles, se dispenser de les appliquer. Il est dangereux et néfaste de l’habituer à croire qu’ʺon admettra dans tous les casʺ des licences que l’usage, non seulement littéraire mais commun, continue à proscrire. Ce qui est grave, c’est précisément cette bonne conscience abusivement donnée à l’élève qui ne tient plus compte des exigences du code. »  p. 46

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