Chaussetrape  →  Chausse-trape  →  Chausse-trappe → Chaussetrappe

 

La valse « orthographique » de chaussetrape

 

Comment écrire chausse()trap(p)e?… Avec ou sans trait d’union? Avec un ou deux p?… C’est le dilemme auquel j’ai été confronté quand, dans un récent billet, j’ai voulu écrire : « la langue n’a pas, pour bien remplir son rôle, à être pleine de pièges ou, comme certains préfèrent dire, de chausse()trap(p)es. »

Quand je me demande comment écrire un mot, mon premier réflexe, inévitablement « conditionné », est de consulter mon dictionnaire où, m’a-t-on appris, se trouve, en entrée, la façon autorisée, officielle d’écrire un mot. Dans mon Petit Robert 2018, c’est :

chausse-trape [ʃostʀap] n.f. — kauketrepe fin xiiie; bot. « chardon » fin xiie ◊ de l’ancien français chauchier « fouler » (latin calcare) et treper → trépigner

Plus d’hésitation possible. Mon dictionnaire a parlé. J’écris donc ce mot avec un seul p et avec un trait d’union. Comme cela semble être le cas pour bien des gens!  En temps normal, j’aurais immédiatement refermé mon Petit Robert, car j’avais la réponse à ma question. Par temps normal, j’entends avant 1990, année de publication du fameux rapport, qui est venu bouleverser mes certitudes « orthographiques ». Je poursuis donc la lecture de cet article, question de voir si, depuis 1990, des changements y ont été apportés. La microstructure de cet article est légèrement modifiée, mais le contenu est essentiellement le même. À une différence près. À la toute fin de l’article, en petits caractères, on a ajouté :

« On trouve la variante chausse-trappe, par analogie avec trappe « piège », bien que ce mot n’appartienne pas à la famille de trappe. »

Dois-je comprendre que je pourrais l’écrire avec deux p (i.e. me contrebalancer de l’étymologie qu’en donne mon dictionnaire) sans risque de me le faire reprocher? Pour m’en assurer, je consulte les pages liminaires de mon Petit Robert. À Variantes des mots (1), j’y trouve le sens à attribuer aux formules « on écrit aussi, parfois » ou encore « on écrirait mieux », mais aucune trace de « On trouve [la variante] ».

Serait-ce, me dis-je alors, une façon d’indiquer — sans toutefois le préciser — que c’est la graphie choisie par la Nouvelle Orthographe, celle que le rapport de 1990 recommande? Compte tenu de l’attitude adoptée par le Petit Robert à l’égard de ces « rectifications orthographiques » (voir ICI), je me permets d’en douter.

Mais, au fait, que recommande le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) dans son fameux rapport? Il y est dit que ce mot devrait dorénavant s’écrire chaussetrappe. Avec deux p et sans trait d’union! Là, plus de doute possible. Ce que le Petit Robert ajoute à la fin de l’article n’est pas la nouvelle façon d’écrire ce mot.

Pourquoi donc le CSLF recommande-t-il de l’écrire chaussetrappe?  

Pour le savoir, je consulte le Grand Vadémécum de l’orthographe moderne recommandée (2009), qui se veut la référence en orthographe, car généralement, il en dit plus que le rapport du CSLF lui-même. À chaussetrappe (p. 76), on peut lire :

« A5, F1    Il existait *chausse-trape et *chausse-trappe. Le Rapport du CSLF choisit la graphie avec deux p (probablement par analogie avec trappe, même s’il n’appartient pas à la même famille). La soudure est recommandée. Avis favorable des travaux des éditions Le Robert. »

Certains éléments de cet énoncé (que j’ai mis en gras et en couleur) retiennent mon attention. Je décide donc de m’y attarder.

–  A5, F1

À quoi ces codes font-ils référence? C’est la façon qu’a choisie le Grand Vadémécum de désigner les nouvelles règles d’écriture des mots « rectifiés ». En lisant la règle A5, le lecteur devrait comprendre pourquoi, dans chausse-trape, le trait d’union a disparu. Et la règle F1 devrait lui dire pourquoi ce mot doit dorénavant s’écrire avec deux p. Soit. Mais est-ce bien le cas? Voyons voir.

En A5, le Grand Vadémécum distingue deux groupes de mots où le trait d’union est remplacé par une soudure.

Le trait d’union disparaît :

  • (A5.1) … « dans plusieurs composés avec bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-, et dans quelques autres composés bien ciblés »;
  • (A5.2) … « dans les composés formés d’un verbe et du mot tout. »

Étant donné que chausse-trape n’est formé ni du mot tout, ni d’un des éléments cités (à savoir bas(se)-, bien-, haut(e)-, mal-, mille-), le renvoi à A5 ne peut s’expliquer que si ce mot fait partie des quelques autres composés bien ciblés.

Pas très utile comme renvoi, vous en conviendrez. (Voir ICI) Au lieu de répondre à la question, il en soulève d’autres. Pourquoi le CSLF n’a-t-il ciblé que quelques mots, dont chaussetrappe, et pourquoi ceux-là plus particulièrement?…  Quels sont donc ceux qui ont subi le même sort?… Pourquoi certains autres, comme arrière-gardeporte-aviontourne-disquevice-doyen, ne perdent-ils pas le leur? Euh!…

En F1, le Grand Vadémécum regroupe les « quelques familles de mots » dont la graphie doit être harmonisée (p. ex. charriot s’écrira dorénavant avec deux r, comme charrue; imbécilité, avec un seul l, comme imbécile; combattif, avec deux t, comme combattre). Soit. Mais…

Mais à quelle famille appartient donc le mot chausse-trape pour qu’on veuille harmoniser sa graphie? Euh!… On veut lui mettre deux p parce que, dit-on, le mot trappe en prend deux! Voilà un argument qui, à première vue, peut sembler convaincant, mais qui ne tient pas la route. Le mot trappe vient du bas latin trappa, alors que –trape, dans chausse-trape, vient du verbe treper. C’est du moins ce que nous dit le Petit Robert. Force est de reconnaître que trappe et –trape ont peut-être des airs de famille, mais ils n’ont aucun lien de parenté. Et pourtant, on les fait jumeaux! (2)

–  Il existait *chausse-trape et *chausse-trappe.

Pourquoi utiliser l’imparfait? Ce temps, ai-je appris dans ma prime jeunesse, « exprime un fait qui se déroule au moment où un autre fait se produit : La cigale chantait au temps chaud. Il chantait quand je suis entré. » (art. 1429, Le Bon Usage, 11e éd., 1980).

Dois-je comprendre que les deux graphies en question co-existaient en 1990, au moment de la publication du rapport, ou qu’elles co-existaient, en 2009, au moment de la rédaction du Grand Vadémécum? On ne le dit pas.

Le Grand Vadémécum en rajoute en bas de page. Il y précise que l’astérisque mis devant *chausse-trape et *chausse-trappe indique une « graphie ancienne à ne plus utiliser ». Je me demande pourquoi on sent le besoin d’ajouter cette précision, ici et nulle part ailleurs. Et surtout, comment le lecteur interprétera cette information.

S’il se dit qu’il doit cesser d’utiliser ces graphies parce qu’elles sont anciennes, il risque d’avoir tout faux. Pourquoi, direz-vous? Parce qu’en reformulant ainsi l’énoncé, le lecteur utilise ancien comme attribut et non pas comme épithète. Et que, ce faisant il gomme la différence de sens qu’avec les années cet adjectif a acquis selon qu’il est placé avant ou après le nom qu’il qualifie (3). Le Grand Vadémécum nous dit, en mettant ancienne après le nom, que chausse-trape et chausse-trappe sont des graphies qui ont commencé à exister voilà bien longtemps et qui existent encore de nos jours. Il ne reste donc plus qu’à espérer que le lecteur interprétera correctement cette information, dont, soit dit en passant, l’utilité m’échappe toujours. En effet, pour vouloir rectifier une graphie, il faut bien que cette graphie existe! Alors pourquoi le préciser?…

Pourquoi donc avoir utilisé l’imparfait?… Mystère et boule de gomme. Pourquoi indiquer que ce sont des graphies anciennes?… Mystère et boule de gomme.

–  La soudure est recommandée.

Cela n’a rien de bien surprenant. Michel Rocard avait demandé au CSLF de se pencher sur 5 point bien précis, dont l’emploi du trait d’union. Il souhaitait voir son emploi simplifié. La simplification proposée par les experts consiste à remplacer le trait d’union par une soudure. On ne fait donc que répéter ce que nous dit, de façon plus discrète, le code A5, dont on a parlé précédemment.

Vu qu’on ne fait disparaître le trait d’union que dans certains mots, force est de reconnaître que le souhait du premier ministre de voir l’apprentissage de la langue simplifié n’a pas vraiment été comblé. L’utilisateur devait et devra toujours, malgré ces quelques rectifications, se demander si tel mot fait partie ou non de ceux dont le trait d’union a été remplacé par une soudure.

–  Avis favorable des travaux des éditions Le Robert**.

**  Par « travaux des éditons Le Robert », on désigne l’opuscule intitulé La réforme de l’orthographe au banc d’essai du Robert, publié en 1991. (Il en a été question dans le précédent billet.)

Pourquoi ajouter ici Avis favorable…? Veut-on tout simplement informer le lecteur que le Petit Robert approuve cette rectification?… Si oui, deux questions se posent. 1- Pourquoi ne pas avoir également mentionné le point de vue adopté par le Petit Larousse? Pourquoi l’avis du Petit Robert mérite-t-il plus de considération que celui de tout autre dictionnaire? 2- Pourquoi ne trouve-t-on jamais la mention Avis défavorable…? (4) À mes yeux, c’est une donnée factuelle aussi importante que Avis favorable. Mais, de toute évidence, pas aux yeux du Grand Vadémécum.

Bref, il faudrait, si l’on tient absolument à respecter la nouvelle orthographe, écrire chaussetrappe et non pas chausse-trape (comme je l’ai fait) ni chausse-trappe (comme le Petit Robert l’indique en fin d’article). Soit. Mais devant des données aussi étonnantes que variées, je ne peux que vouloir en connaître davantage sur ces graphies.

La petite histoire du mot chausse()trap(p)e

Au moment de la parution du rapport du CSLF, i.e. en 1990, le Petit Robert présente les deux graphies chausse-trape et chausse-trappe en entrée double. Ce qui signifie que ces deux mots sont d’usage courant, le premier étant la forme préférée du lexicographe (1). Mais d’où viennent donc ces deux graphies qu’il vaudrait mieux, selon le Grand Vadémécum, ne plus utiliser? Laquelle des deux a vu le jour en premier, en supposant qu’elles ne sont pas des « bessons »? Et en quelle année? Qu’est-ce qui explique l’apparition de la seconde forme? Est-ce vraiment l’usage qui est en cause?… C’est ce que je voudrais savoir.

Le Petit Robert reconnaît à chausse-trape des origines fort lointaines :

étym.  kauketrepe fin xiiie; bot. « chardon » fin xiie ◊ de l’ancien français chauchier « fouler » (latin calcare) et treper → trépigner.

Fort lointaines, pour sûr. J’ajouterais même fort étonnantes pour le non-spécialiste de l’étymologie que je suis. Je ne peux m’empêcher de me demander comment on en est venu à chausse à partir de chauchier; à trape, à partir de treper. Mais passons!

Au XIIIe s., ce mot ne s’employait, semble nous dire le Petit Robert, que pour désigner une plante (bot. « chardon »). C’est bel et bien ce que Frédéric Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle (p. 99)  nous dit :

« Chaussetrape, kauketrape, cauchetrepe, caudetrepe, s.f.  sorte d’herbe. »

Vous aurez certainement remarqué que ce mot s’écrivait alors sans trait d’union. Ce que la Nouvelle Orthographe recommande (i.e. la disparition du trait d’union) n’est donc rien de moins qu’un retour en arrière. Recommande-t-on cette graphie par respect pour ses origines?… On a déjà utilisé un tel argument pour justifier la « rectification » de nénuphar en nénufar. Pourquoi n’en ferait-on pas de même dans ce cas-ci? L’idée est peut-être intéressante, mais nulle part il n’en est fait mention.

Il ne faut pas être un logicien patenté pour conclure que, si le CSLF veut faire disparaître le trait d’union qui n’existait pas au départ, c’est qu’on le lui en a ajouté un, à un moment donné et pour une raison encore inconnue.

Faisons donc un saut, du XIIIe au XVIIe s.

C’est au début du XVIIe s. que paraît le plus vieil ouvrage répertorié sur le site Dictionnaires d’autrefois.

En 1606, dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, Jean Nicot écrit toujours chaussetrape sans trait d’union, mais lui reconnaît deux autres acceptions. Ce mot sert alors à désigner non seulement une herbe, mais aussi un engin de guerre et un fruit (5).

Il faut attendre près d’un siècle pour voir apparaître ce mot paré d’un trait d’union. C’est en 1694, dans la première édition du dictionnaire de l’Académie française (DAF, 1ière éd.)  qu’on le voit ainsi écrit pour la première fois. Ne me demandez surtout pas pourquoi. Tout ce que je peux dire, c’est que les Académiciens en ont décidé ainsi. Non seulement lui ajoutent-ils un trait d’union (chaussetrapechaussetrape), mais ils ne lui reconnaissent plus aucun emploi en botanique; aucune herbe, aucun fruit ne porte plus ce nom. Chausse-trape ne désigne plus, selon eux, qu’un engin de guerre, décrit comme un « fer à quatre pointes aiguës ». Rien d’autre.

Ouvrons ici une parenthèse.

Une parenthèse sur l’incidence de l’ajout de ce trait d’union, par les Académiciens, sur la forme plurielle de ce mot.

Vous n’êtes pas sans savoir que le pluriel des mots composés, de même que celui des mots composés devenus simples, ou des mots simples devenus composés, nous réserve parfois des surprises (6). Et chausse-trape ne fait pas exception.

En lisant les exemples cités, dans le DAF (1ière éd., 1694, p. 177), on constate que chausse- peut soit prendre la marque du pluriel [Jetter des chausses– trapes aux avenuës du camp; s’enferrer dans des chausses-trapes], soit rester invariable [semer des chausse-trapes]. On pourrait croire que l’usage est hésitant. Mais est-ce bien le cas? Se pourrait-il que ce ne soit qu’une coquille? Et si tel est le cas, consiste-t-elle à avoir mis un s là où il n’en faut pas ou à ne pas en avoir mis un là où il en faut un… L’histoire ne le dit pas.

C’est en 1718, plus précisément dans la 2e édition de son dictionnaire, que l’Académie uniformise la forme plurielle; elle opte pour l’invariabilité de l’élément chausse- : On jette des chausse-trapes dans des guez… Semer des chausse-trapes. s’enferrer dans des chausse-trapes. On ne saura jamais si c’est parce que l’usage a changé ou parce qu’on a corrigé l’erreur. Cette invariabilité pourrait s’expliquer, diront certains, par le fait que chausse- tire son origine d’un verbe. En effet, ce mot, nous dit le Dictionnaire étymologique de la langue française, signé Oscar Bloch et W. von Wartburg (8e édition, PUF, Paris, 1989), serait l’impératif de l’ancien verbe chauchier, qui signifie fouler. Soit. Mais alors comment expliquer que –trape ne soit pas invariable? Ne vient-il pas, lui aussi — du moins c’est ce que dit cette même source — de l’ancien verbe tréper, qui signifie sauter et qui a donné naissance à trépigner? Euh…!

Quoi qu’il en soit, l’Académie française n’a plus, dès lors, écrit ce mot au pluriel que d’une seule façon : chausse-trapes.

Fermons la parenthèse.

Après 1718, l’Académie n’a plus  écrit ce mot autrement qu’avec un trait d’union et un seul p. Ce n’est que dans la 9e édition de son dictionnaire (1985-…) qu’elle en change la graphie. Elle l’écrit maintenant avec deux p : chausse-trappe! La graphie avec un seul p n’est même plus mentionnée! Pas même comme archaïsme! Comme si ce mot ne s’était jamais écrit ainsi! C’est dire que ceux qui oseraient l’utiliser pourraient se faire accuser de recourir à un barbarisme!… Heureusement, me dis-je, que le DAF n’est pas un dictionnaire courant!

Comment expliquer ce changement de graphie?  

Tout simplement en y indiquant que Chausse-trape vient de « chausser et trappe » (7), information qui ne figure dans aucune des éditions précédentes du DAF. Veut-on par cet ajout étymologique justifier le changement de graphie, sans le dire carrément?… Qui sait? Sauf que les Académiciens s’empressent d’ajouter que trappe vient de treper (et non plus du latin trappa)! Euh!… Là, je ne les suis plus.

L’idée que -trape dans chausse-trape vienne de trappe n’est pas une invention de l’Académie. Littré, dans son dictionnaire paru dans les années 1870, le laissait déjà entendre :

« Trappe s’écrivant avec deux p, on ne voit pas pourquoi, dans chausse-trape, il n’y en a qu’un. »

Le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (ou Grand Robert), paru en 1965, lui, fait plus que le laisser entendre, il le dit clairement :

CHAUSSE-TRAPE. n. f. (XIIIe s.; altér., d’après chausser et trappe, de chauche-trape, de chalcier : fouler aux pieds, et trappe).

Cette information ne peut que confondre le lecteur, car, malgré ses origines, ce mot s’écrit encore avec un seul p!

Dans sa deuxième édition (© 1990), le Grand Robert fournit la même information. Avec, en plus, la remarque suivante :

La graphie chausse-trape est ancienne et seule acceptée par l’Académie, jusqu’à la 9e éd. (1988); on pourrait préférer chausse-trappe, pour harmoniser avec trappe.

En utilisant le conditionnel, on pourrait préférer, le Grand Robert veut-il nous dire qu’il accepte qu’on l’écrive ainsi, sans toutefois cautionner officiellement cette graphie? Je ne saurais dire.

Ne trouvez-vous pas déroutant qu’on l’écrive avec un seul p, mais qu’on le fasse dériver de trappe, qui lui s’écrit avec deux p?… Je serais normalement tenté de répondre oui. Mais en langue, plus rien ne me surprend! En voici d’ailleurs un autre exemple.

Que dit le Petit Robert?

Étant donné que ce dictionnaire est un abrégé du Grand Robert, rien de plus normal que d’y trouver en entrée la graphie chausse-trape. Ce qui est effectivement le cas dans la première édition du Petit Robert. Mais, dans les éditions subséquentes, il n’en est pas toujours ainsi. Voyez quels sont les mots qui y sont mis en entrée. Vous allez comprendre pourquoi j’ai intitulé ce billet : La valse « orthographique » de chaussetrape (graphie originelle).

  • En 1967,          chausse-trape
  • En 1977,                                           chausse-trappe
  • En 1982,                                            chausse-trappe
  • En 1990,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1992,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1993,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 1996,          chausse-trape  ou  chausse-trappe
  • En 2001,          chausse-trape  ou chausse-trappe
  • En 2010,          chausse-trape
  • En 2018,          chausse-trape

Dix ans après la parution du premier Petit Robert (peut-être même moins), l’usage a changé du tout au tout. En 1977, ce mot ne s’écrit plus qu’avec deux p! Nulle part, dans cette édition, il n’est fait mention de la graphie avec un seul p. L’écrire ainsi est donc devenu fautif! En 1982, la graphie officielle est toujours chausse-trappe!

L’édition de 1990 nous réserve une double surprise. Non seulement la graphie avec un seul p réapparaît-elle — cette fois-ci en entrée double —, mais elle occupe la première place, ce qui, dans le langage « robertien », signifie que c’est la graphie privilégiée par le lexicographe (1). L’usage, ou plutôt ce que préfère le Petit Robert, aurait donc de nouveau changé! Et reste inchangé au moins jusqu’en 2001, peut-être même plus tard.

Chose certaine, en 2010, il n’y a plus qu’une entrée simple : chausse-trape. Avec un seul p! C’est, dorénavant, la seule graphie autorisée. Celle que le lexicographe [et non l’usage] privilégiait dans les éditions précédentes! Mais, cette fois-ci, sa variante, chausse-trappe, n’a pas disparu complètement. On peut lire en fin d’article :

« On trouve la variante chausse-trappe, par analogie avec trappe « piège », bien que ce mot n’appartienne pas à la famille de trappe. »

Cette remarque s’y trouve toujours dans l’édition de 2018, malgré le fait que l’Académie ne reconnaisse que chausse-trappe comme seule graphie officielle et qu’elle ignore même l’existence de la graphie chausse-trape! Le Petit Robert est-il en train de nous dire que, dans une prochaine édition, le mot vedette redeviendra chausse-trappe, comme cela était le cas dans les éditions de 1977 à 1982?… Même si tel était le cas, cette graphie ne serait toujours pas celle que recommande la Nouvelle Orthographe.

Selon Alain Rey,  dans son Dictionnaire historique de la langue française :

« Les hésitations graphiques entre chausse-trape et chausse-trappe reflètent la perte de conscience de l’histoire du mot trappe. »

Encore faudrait-il qu’on s’entende sur son histoire! Ce qui est loin d’être le cas.

Vous comprendrez que, dans ces conditions, il m’est difficile,  de savoir sur quel pied danser… cette valse « orthographique ».

Maurice Rouleau

 

(1)  « On appelle variante d’un mot une autre façon autorisée de l’écrire, avec ou sans différence de prononciation (bette/blette; clé/clef) mais sans changement d’affixes, sans abréviation ni troncation. Les variantes ont une importance plus ou moins grande par rapport au mot de référence. L’estimation de cette importance est exprimée dans le Nouveau Petit Robert par la manière de présenter la variante, ou les variantes. Si deux formes sont courantes, elles figurent à la nomenclature en entrée double : ASSENER ou ASSÉNER; dans cette présentation, le lexicographe favorise la première forme; c’est elle, en effet, qui fonctionne pour l’ensemble du dictionnaire, dans les définitions, les exemples, les renvois de synonymes, de contraires, etc. Si une forme est actuellement plus fréquente que la seconde qui a la même prononciation, cette dernière est accompagnée de var. : CALIFE var. KHALIFE. Si la variante est rare, on la signale par « on écrit aussi, parfois » : EUCOLOGE… On écrit parfois euchologe. Enfin, lorsqu’une faute courante apparaît comme plus légitime que la « bonne » graphie, le lexicographe s’est permis de donner son avis par « on écrirait mieux » : CHARIOT, on écrirait mieux charriot (d’après les autres mots de la même famille); PRUNELLIER, on écrirait mieux prunelier (à cause de la prononciation). Si l’on souhaite un certain desserrement d’une norme exigeante et parfois arbitraire, c’est la « faute » intelligente qui doit servir de variante à une graphie recommandée mais irrégulière; il faut lui laisser sa chance, et l’avenir en décidera. »

(2)  Ne trouvez-vous pas étonnant que l’on veuille ajouter un p à trape dans chausse-trape, sous prétexte d’harmoniser sa graphie, mais qu’on ne veuille pas en faire autant dans le cas du verbe attraper, composé pourtant, selon le Petit Robert, de a- et de trappe? On veut harmoniser chausse-trape en créant une fausse parenté, mais on n’harmonise pas des mots clairement de même famille, harmonisation que pourtant Littré appelait de tous ses vœux, voilà de cela près d’un siècle et demi :

« L’Académie, qui écrit trappe avec deux p, n’en met qu’un à attraper ; désaccord auquel il faudrait remédier. »

Littré n’a toujours pas été entendu!

Faut dire que les régents jouent assez allègrement avec l’étymologie, s’y référant quand bon leur semble ou s’en contrebalançant quand cela ne leur convient pas. En voici un autre bon exemple : le verbe taper (un seul p) viendrait, toujours selon le Petit Robert, du moyen néerlandais tappe « patte » ou du germanique °tappon. Ce mot aurait donc perdu un p en chemin! Malgré son étymologie!…

Bref, on en ajoute un ici; on en enlève un là. Selon le bon vouloir de…

(3)  Utilisé comme épithète et placé avant le nom, l’adjectif ancien signifie : « Qui est caractéristique du passé et n’existe plus »; placé après le nom, il signifie « Qui existe depuis longtemps, qui date d’une époque bien antérieure ». Autrement dit, ancien modèle ne dit pas la même chose que modèle ancien. Le premier n’existe plus; le second existe encore, bien qu’il soit apparu voilà de cela bien longtemps. Dans le cas qui nous intéresse, ces deux graphies existent toujours, car on a mis ancien après le nom. Effectivement, on les retrouve dans le Petit Robert 2018, de même que dans la nouvelle mouture du Larousse en ligne.  Il ne nous reste plus qu’à espérer que le lecteur connaît et fait cette distinction de sens.

Utilisé comme attribut (ex. : le modèle est ancien), l’adjectif ancien a le sens qu’a bien voulu lui donner le rédacteur. Reste au lecteur à trouver lequel, car la distinction mentionnée précédemment ne s’applique pas dans ce cas. Cela ne peut que créer de l’ambiguïté dans l’esprit du lecteur.

(4)   En 1991, un avis défavorable a été émis à l’égard de certaines « rectifications » proposées par le CSLF. Le Petit Robert n’approuve pas, par exemple, les graphies extramuros, exsanguinotransfusion (il les écrit toujours avec trait d’union). Il n’approuve pas non plus les graphies coupe-papiers, chauffe-eaux, sigmas (il les considère toujours invariables). Pourquoi le Grand Vadémécum n’en fait-il pas mention?

Certaines des graphies rejetées ont, depuis lors, fait leur apparition dans le dictionnaire, sans qu’il soit précisé qu’il s’agit de la nouvelle orthographe. Ex. Des demi-sel ou des demi-sels (graphie refusée en 1991); Otorhinolaryngologie (graphie refusée en 1991) On écrit aussi oto-rhino-laryngologie.

Certaines autres sont toujours ignorées. Par exemple, pulqué, forme rectifiée du mot espagnol pulque, est absent du Petit Robert 2018 comme du Larousse en ligne;  ricercares, le pluriel rectifié du mot italien ricercare, n’est toujours pas admis. Et ce, aussi bien par le Petit Robert que par le Larousse en ligne. Ce dernier y a va même d’une graphie additionnelle : ricercar! C’est dire que le manque d’harmonisation des dictionnaires que déplorait Michel Rocard n’est pas près de disparaître. 

(5)   Chaussetrape :

  • « Est un petit engin de fer à quatre poinctes aiguës, dont […] les trois l’appuyent, et la quatriéme est dressée amont, et est celle qui picque »;
  • « Une herbe qu’on appelle chaussetrape, c’est aussi un fruit qu’on appelle chastaigne de riviere, ou truffes, ou saligots,» (Source)

(6)  On écrit : un gentilhomme, mais des gentilshommes; un monsieur, mais des messieurs, comme si l’on n’arrivait pas à oublier que ces mots étaient auparavant des mots distincts. Mais il arrive qu’on l’oublie : on écrit un abrivent et des abrivents, comme le veut la grammaire.

Dans les mots ayant un trait d’union, tout n’est pas simple. Il arrive  :

  • que les deux éléments prennent la marque du pluriel : un maréchal-ferrant, des maréchaux-ferrants; une grand-mère, des grands-mères
  • que seul le premier la prenne : une année-lumière, des années-lumière; un soutien-gorge, des soutiens-gorge (le Petit Robert accepte aussi des soutiens-gorges, mais seulement depuis 1993);
  • que seul le dernier la prenne : un long-courrier, des long-courriers (en 2001, ni le Petit Robert, ni le Larousse en ligne n’acceptaient longs-courriers);
  • que de tels mots restent invariables : un coq-à-l’âne, des coq-à-l’âne; un pied-à-terre, des pied-à-terre; un pot-au-feu, des pot-au-feu (en 2001 le Petit Robert n’acceptait pas encore pots-au-feu).

(7)   CHAUSSE-TRAPPE ◇ nom féminin (pluriel Chausse-trappes).

xiie siècle., Altération, d’après chausser et trappe, de chauchetrepe « piège à animaux », composé de l’ancien français chauchier, « fouler », et de treper, « frapper du pied ». […]

Peut s’écrire chaussetrappe, selon les rectifications orthographiques de 1990.

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