Prononciation vs Orthographe (1)

Est-ce une faute d’orthographe?

Est-ce la faute de l’orthographe?

(1)

 

 Tout a commencé, voilà de cela bien des lustres!

Au début des années 80, je décide d’aller visiter la région de Charlevoix. J’y suis presque quand, soudainement, mon attention est attirée par un panneau planté en bordure de la route. C’est une invite à aller visiter l’atelier d’un artiste, situé à la sortie du prochain village. L’aspect rudimentaire de ce panneau me porte à penser que c’est l’artiste lui-même qui l’a installé. Il s’y dit sculteur!… Sans p!

 Les mots de cette famille (sculpter, sculpteur, sculptural, sculpture) en prennent pourtant un. C’est ce que j’ai appris dans ma jeunesse et certainement ce que cet artiste a aussi appris. Mais il l’a de toute évidence oublié. Moi, pas. Et l’en voir dépourvu me fait dire qu’il a commis une faute d’orthographe. Faute à laquelle je ne vois qu’une explication : il transpose par écrit ce qu’il entend dans sa tête (i.e. sa prononciation mentale du mot). Il ne l’aurait jamais écrit autrement si tel n’avait pas été le cas. Personne ne fait une faute volontairement. Il écrit donc mal ce mot qu’il prononce mal.  

Si j’avais fait ce voyage dix ans plus tard, disons… après 1990 (année de publication du fameux rapport sur la réforme de l’orthographe, j’aurais pu avoir un doute. La graphie de ce mot aurait pu avoir été « rectifiée » sans que je le sache. Mais là, ça ne peut pas être le cas.

Quelques années plus tard, un Français me dit que la toiture zinguée de sa pisciculture est encore bonne pour plusieurs années, malgré sa vétusté. Ne sachant pas ce qu’est une toiture zinguée, je m’empresse, curieux comme toujours, de le lui demander. Il m’explique alors qu’elle est faite d’un type de tôle galvanisée, une tôle recouverte d’une mince couche de  zing, traitement qui en prévient l’oxydation. Du zing!… Oui, mais encore. Qu’est-ce que du zing? Je lui demande d’épeler ce mot qui m’est inconnu pour que j’en voie mentalement la graphie (je suis visuel et non auditif). Il s’exécute : Z-I-N-C. Si je pense que ce mot m’est inconnu, c’est qu’il le prononce mal. Pour moi, ces quatre lettres ne se prononcent que d’une seule façon — celle que l’on m’a apprise —, à savoir [zink]. Il prononce donc mal ce mot qu’il écrit correctement!

Voilà quelques mois, au bulletin de nouvelles, j’apprends que la police fédérale vient d’arrêter un magnat de l’immobilier. Il n’y a là rien de bien nouveau, me direz-vous, mais vous auriez dû l’entendre. Le lecteur de nouvelles parle d’un mag-nat de l’immobilier! Un mag-nat?… Quelle curieuse façon de prononcer ce mot! Je ne sépare jamais le g du n. J’ai appris à dire a-gneau, ba-gnard, ca-gnotte, di-gne, ensei-gne, fi-gnoler, ga-gner, i-gnoble, li-gne, ma-gnifique, ma-gnolia, etc. Ce que confirme d’ailleurs mon dictionnaire. Dans chacun de ces mots, le g et le n forment un couple inséparable, représenté dans l’alphabet phonétique international par le signe [ɲ]. Exemple : agneau [aɲo]. Ce lecteur de nouvelles prononce donc mal ce mot qu’il voit écrit correctement!

Voilà quelques jours, je vois défiler, au bas de mon écran de télévision, la manchette suivante : « baîllon pour la réforme scolaire ». Ce terme désigne la tactique utilisé par un gouvernement qui veut à tout prix faire adopter un projet de loi dont l’étude traîne en longueur. « Encore une faute », me dis-je, en la lisant. Si je dis encore, c’est que j’en vois souvent. En fait, trop souvent à mon goût. Radio-Canada devrait confier la rédaction de ces manchettes à quelqu’un qui maîtrise parfaitement sa langue. Tout le monde devrait savoir que ce mot s’écrit bâillon et non baîllon. Même si personne ne sait pourquoi. Le rédacteur écrit donc mal ce mot qu’il prononce, j’en suis sûr, correctement.

Bref, dans ces 4 mots : sculteur, zingué, magnat et baîllon, je note un désaccord entre prononciation (ou lecture) et orthographe (ou graphie). Certains pourraient penser que ce sont des cas rares, des exceptions. Mais tel n’est pas le cas. Si vous êtes le moindrement attentifs à la façon dont vous prononcez les mots que vous lisez, vous serez surpris du nombre de cas où la prononciation et l’orthographe ne vont pas de pair. Qu’on le veuille ou pas, un tel état de fait rend l’apprentissage du français fort pénible. Aussi bien à un francophone qu’à un allophone. Pourquoi faut-il que l’apprentissage de notre langue maternelle ou, pour les autres, de leur langue seconde soit si ardu?… En est-il de même de toutes les langues parlées?… Ce n’est pas la première fois que je me pose la question. Mais cette fois-ci, je décide de m’y attarder. Commençons par bien cerner le problème, par bien le formuler.

Le titre de ce billet pourrait être « Particularités de la prononciation française ». Je parle ici de la bonne prononciation, celle que fournit le Petit Robert. Pourquoi ce titre me vient-il à l’esprit? Pour une raison fort simple : nombre de mots français se prononcent d’une façon que leur orthographe ne laisse pas deviner. Par exemple, dans doigt [dwa], les deux consonnes finales n’ont rien à voir avec la prononciation du mot; dans fusil [fyzi], le l n’y serait pas que sa prononciation n’en serait nullement modifiée; dans oignon [ɔɲɔ̃], on se demande ce que vient y faire le i, etc. Clairement la prononciation française nous joue des tours. Serait  bien mal venu celui qui, par exemple, reprocherait à un élève d’avoir écrit dans une dictée : Des cons ouvrent la porte de la cage, l’oiseau cherche à s’échapper alors que l’instituteur a dit : Dès qu’on ouvre la porte de la cage, l’oiseau… Cet élève n’a pourtant fait que coucher sur papier ce qu’il a entendu! 😉 N’est-ce pas cela écrire?…

Je pourrais tout aussi bien intituler ce billet « Particularités de l’orthographe française ». Et ce, pour une raison tout aussi simple. En fait, la même que celle invoquée dans le paragraphe précédent, mais formulée à l’inverse : nombre de mots s’écrivent d’une façon que ne laisse pas deviner leur prononciation. Par exemple, il me faut écrire gageure alors que j’entends gajure [gaʒyʀ]; écrire examen quand on dit egzamin [ɛgzamɛ̃]; écrire laguiole quand on parle de laiole [lajɔl], etc. Clairement l’orthographe française, elle aussi, nous joue des tours.

Lequel de ces deux titres décrit le mieux le problème qui retient mon attention? Ni l’un, ni l’autre, ou les deux à la fois? Difficile de choisir. À tout considérer, ce problème pourrait être formulé d’une toute autre façon :

« Faut-il écrire un mot comme on le prononce ou le prononcer comme on l’écrit? »

Ainsi formulé, le problème ne ressemble-t-il pas étrangement à celui qui consiste à se demander qui de la poule ou de l’œuf est arrivé en premier? En apparence oui; mais dans les faits, non. Je m’explique.

Si vous répondez : « C’est l’œuf. », on vous demandera « Mais qui a pondu cet œuf? »… Si vous répondez : « C’est la poule. », on vous dira « Mais cette poule ne sort-elle pas d’un œuf? »… Euh!… Si l’on remplace les mots poule et œuf par prononciation et écriture, la question ne se pose même pas : l’homme a parlé avant d’écrire. Selon l’état actuel des connaissances, l’écriture serait apparue vers 3300 av. J.-C., alors que l’Homo sapiens, lui, a fait son apparition voilà 100 000 ans. Donc, bien des siècles auparavant. Il n’est toutefois pas nécessaire de remonter aussi loin dans le temps pour s’en convaincre. Quelques décennies de recul suffisent : n’avons-nous pas appris à parler bien avant d’apprendre à écrire?… C.Q.F.D.

Si, durant une si longue période, l’homme réussit à communiquer sans problème en n’utilisant que sa voix ou des gestes, pourquoi invente-t-il l’écriture?… Parce que sa mémoire lui fait parfois défaut. Ou celle de son interlocuteur. Il lui faut un moyen de stocker des informations sous une forme qu’il pourra plus tard consulter si besoin est. L’écriture vient de naître. Comme on le dit si bien aujourd’hui, les paroles s’envolent, mais les écrits restent. L’écriture devient par le fait même la mémoire du temps. Sa création est de toute évidence associée à des exigences pragmatiques telles que conservation de données, échange d’informations, tenue des comptes, codification des lois, etc. J’irais jusqu’à dire qu’elle est à l’origine même de l’HISTOIRE, car, avant l’histoire, il y a eu la préhistoire, que personne ne connaît bien, parce que non documentée, non écrite.

Langue parlée, langue écrite

Quand l’homme commence à articuler les sons qui sortent de sa bouche dans le but de transmettre plus d’informations que les cris le lui permettent, une chose s’impose d’elle-même : ces nouveaux sons doivent avoir la même signification pour tous. Chacun doit émettre le même son pour dire la même chose, sinon la communication est vouée à l’échec. La signification de ces sons doit donc être codifiée et, obligatoirement, respectée par tous. Ainsi naît la bonne prononciation, celle qui permet à tous les membres d’un groupe de communiquer sans problème.

Quand l’homme décide de transposer par écrit des informations qu’il veut conserver ou transmettre, la même contrainte s’impose. Les signes qu’il utilise doivent signifier la même chose pour tous. Tous ceux qui consulteront le document devront y trouver la même information. Il a donc fallu établir un autre code, lui aussi connu de tous et, surtout, respecté par tous. Sinon, c’est, encore là, la confusion assurée.

La langue, parlée ou écrite, ne peut qu’être un système « de signes et de règles combinatoires » destiné par convention à représenter et à transmettre une information. Qui dit convention dit « Accord de deux ou plusieurs personnes portant sur un fait précis ». Donc la façon d’écrire ou de prononcer les mots doit être la même pour tous. Idéalement chaque utilisateur devrait pouvoir écrire, sans faute et facilement, ce qu’il entend et comprendre sans problème ce qu’un autre a écrit ou dit. Mais, comme nous l’avons vu précédemment, la correspondance entre prononciation et orthographe  n’est pas toujours au rendez-vous.

Pour m’assurer que les divergences que j’ai notées sont bien réelles — autrement dit qu’il y a effectivement faute d’orthographe ou faute de prononciation —, à qui d’autres m’en remettre sinon à mon Petit Robert? Voyons voir ce qu’il dit.

1-   Sculteur

J’y apprends, à mon grand étonnement, que sculpteur se prononce [skyl-tœʀ], lire [skul-teur]. Le p est muet! J’aurais donc toujours mal prononcé ce mot! Moi, j’ai toujours fait entendre son p. Comment expliquer que je parle si mal?… Mes méninges s’agitent.

Ce p a-t-il toujours été muet?

Si tel est le cas, je devrais pouvoir le vérifier en consultant des ouvrages moins récents. Je commence par le premier Petit Robert, paru voilà plus d’un demi-siècle. J’y apprends qu’en 1967 le p ne se prononce déjà pas! Il me faut donc remonter encore plus loin dans le temps pour le découvrir. Je consulte alors le site Dictionnaires d’autrefois, qui regroupe des ouvrages qui datent de 1606 à 1935.

Le seul de ces ouvrages à préciser la prononciation de ce mot est le Littré, paru dans les années 1870. J’y trouve : SCULPTEUR (skulteur) s. m. (l’alphabet phonétique international n’était pas encore né, d’où cette transcription phonétique maison, indéniablement plus facile à lire).

Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que le p de sculpteur est une fioriture graphique. Un détail accessoire qui ne sert à rien d’autre qu’à orner! Ou à embêter ceux qui veulent l’écrire correctement. Si jamais quelqu’un oublie de le mettre — comme l’artiste de Charlevoix —, il baisse dans l’estime de ceux qui savent écrire, même si ces derniers ne le connaissent ni d’Ève ni d’Adam. On juge trop souvent l’homme à son orthographe. Ne devrait-on pas plutôt juger l’orthographe elle-même plutôt que son utilisateur?… Fort probablement, mais nous n’avons pas été « conditionnés » à penser ainsi. Le chien de Pavlov qu’on a fait de chacun de nous n’est pas tuable. D’ailleurs, si vous pouviez demander à l’artiste pourquoi il écrit ainsi ce mot, il pourrait vous répondre : « Moi je l’écris comme je le prononce. » Ce qui revient à dire : ce n’est pas ma faute, c’est la faute de l’orthographe. Et il n’aurait pas tout à fait tort.

Sculpteur se prononçait-il [skul-teur] bien avant que le Littré en informe ses lecteurs? Si tel était le cas, l’Académie n’a jamais senti le besoin de le préciser. Dans toutes les éditions du DAF, de la première, qui date de 1694, à la dernière, la prononciation de ce mot qui s’écrit toujours avec un p n’est jamais mentionnée. Comme si sa prononciation ne posait aucun problème!

Mais qu’en est-il avant 1694?… Je continue donc à fouiller, sans me douter que d’autres surprises m’attendent au détour.

Pierre Richelet, dans son Dictionnaire françois : contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise,  paru seulement une quinzaine d’années plus tôt, plus précisément en 1680, nous en dit un peu plus :

Sculpteur, sculteur. s. m., Quelques-uns disent sculteur, mais ces quelques-uns là parlent comme le peuple. Le bel usage est pour sculpteur qui veut dire celui qui fait la sculpture, qui y travaille & en fait profession. (p. 353)

Autrement dit, le peuple prononce mal ce mot. Il faut, pour BIEN parler, prononcer son p. C’est le BON usage qui le commande. Il entend par là, vous l’aurez deviné, l’usage qu’en fait la noblesse, la cour, les gens bien, pas la lie de la société, comme Vaugelas appelle le peuple. Soit. Mais…

Mais avant cela, avant 1680?… Au XVIe s., par exemple, qu’en estil?

Dans son ouvrage intitulé Lesclarcissement de la langue francoyse, publié en 1530, John Palsgrave nous apprend que le mot sculpture « s’écrit scoulpture et se prononce scouture » (cité par Littré, à l’entrée sculpture). Il n’y a donc pas que le p qui soit muet, le l l’est aussi! Du moins, si ce que Palsgrave rapporte est vrai. Ce dont je n’ai aucune raison de douter.

Avant le XVIe s., en était-il de même?

Pour le savoir, je consulte le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IX au XVe siècle. Les seules graphies relevées (p. 342) par Fréderic Godefroy sont : sculper (sculpteur) et sculpeure** (sculpture). C’est presque du latin! Il ne manque à sculper que le e final du verbe latin sculpere!

** sculpeure (sculpture) se prononcait-il [sculpure] comme gageure se dit [gajure]? Peut-être.

Si sculpteur vient de sculpere et que, du IXe au XVe siècle, on l’écrit sculper, d’où lui vient donc le t dont Palsgrave fera état un siècle plus tard? Sans entrer dans les détails, il est généralement admis que bien des noms français dérivent d’un verbe, plus précisément du participe passé du verbe en question. Ce serait le cas, entre autres, de sculpteur qui vient du verbe sculpere, qui, au passé composé, s’écrit sculptum. Apparemment, la parenté latine de sculper (en latin sculpere) n’était pas assez évidente! Il en fallait plus. D’où l’apparition du t…! On lui a donc ajouté, à lui et à bien d’autres, ce qu’en linguistique on appelle une lettre étymologique, i.e. une lettre qui ne sert à rien d’autre qu’à rappeler l’origine du mot, origine que le commun des mortels ignore généralement et dont il se fout magistralement. Sauf les chasseurs de fautes, dont font partie les réviseurs.

Mais pourquoi le t, qu’on lui a ajouté au début du XVIIe s., est-il, de nos jours, sonore alors que le p d’alors qui, dans sculper, l’était assurément est devenu muet? Mystère.

Chose certaine, j’avais tort de penser que la prononciation [sculteur] était mauvaise. Ce n’est certes pas celle que je pratique, mais c’est bien celle que nous impose le Petit Robert… J’avais, par le fait même, tort de dire que le sculpteur de Charlevoix prononçait mal ce mot. Sa seule erreur était de ne pas savoir que la prononciation de ce mot — et de bien d’autres —ne va pas de pair avec sa graphie. Mais comment pouvait-il le savoir? La graphie n’est-elle censée être la matérialisation de la parole? Oui, mais il y a des exceptions. Beaucoup d’exceptions. Pourtant, sans elles, l’apprentissage du français serait tellement plus simple. Mais ça, c’est une autre histoire.

Certains pourraient penser que le désaccord entre la prononciation et l’orthographe de sculpteur (et autres membres de cette famille) s’explique par le fait que notre appareil phonatoire ne nous permet pas toujours de prononcer facilement deux consonnes qui se suivent (1). Ce qui a pour conséquence que l’une d’elles devient muette. Bien qu’intéressante, cette hypothèse ne se vérifie pas dans le cas qui nous intéresse (2).

2-   Zinc a donné, entre autres, zingué!

Un Français ne comprend certainement pas que sa prononciation du mot zinc me paraisse anormale, pour ne pas dire fautive. C’est celle qu’on lui a apprise. Ce ne peut donc être que la bonne prononciation. Il peut même appeler à la barre le Petit Robert qui, depuis 1967, donne [zɛ̃g] comme seule prononciation. Reproduisant en cela ce que le Grand Robert (1951-1966), dont il est un abrégé, faisait (notez qu’il faut prononcer [fesè]!) avant lui. Ce même Français ne comprend pas plus pourquoi ma prononciation du mot zinc diffère de la sienne. La mauvaise prononciation ne peut donc qu’être mienne. Ce que j’ai de la difficulté à admettre, vous l’imaginez bien, car c’est celle que l’on m’a apprise. Qui des deux peut bien avoir raison?… En supposant qu’il y en a un. Voyons voir.

Ce mot s’est-il toujours prononcé [zɛ̃g], comme tout Français le prononce?… Si oui, comment expliquer que je le prononce [zɛ̃k] et qu’un Suisse le prononce [zɛ̃] (3)? Si non, comment se prononçait-il auparavant et depuis quand sa prononciation officielle en France est-elle devenue ce qu’elle est aujourd’hui?…

C’est dans le 4e édition du dictionnaire de l’Académie (DAF), parue en 1762, que figure pour la première fois le mot zinc. Et dans la 5e éd. (1798) que les Immortels en précisent la prononciation : « On prononce le C dur.»  Aucune discussion possible, il faut dire [zink]. Cette prononciation est toujours en vigueur près d’un siècle plus tard. C’est ce que nous dit le Littré (1872-1877) ou encore le Grand dictionnaire universel du XIXe s. (1876), signé Pierre Larousse.  Et il en est toujours de même en 1922, dans Larousse universel en 2 volumes : nouveau dictionnaire encyclopédique.

La prononciation « officielle » du mot zinc aurait donc changé entre 1922 et 1966, année de parution du Grand Robert! De [zink], elle est passée à [zing]!

Est-ce courant qu’un c se prononce g?

La réponse ne peut qu’être NON. Zinc serait-il le seul mot répertorié dans le Petit Robert qui présente une telle anomalie phonétique? Encore une fois, la réponse est NON. Il y en a au moins un autre, mais son c n’est pas terminal. Vous le connaissez tous, mais n’en avez peut-être pas pris conscience, c’est second qui se dit [səgɔ̃] (4). Qu’ont donc de spécial ces deux c pour se démarquer de la sorte?…

Si, comme ces données le laissent clairement entendre, la prononciation officielle de zinc est passée de [zink] à [zing] entre 1922 et 1966, j’imagine que celle des mots qui en dérivent ont commencé à présenter la même anomalie à la même époque. C’est ma logique qui parle, vous l’aurez deviné. Mais, encore une fois, nous le verrons bientôt, elle se fait battre à plate couture.

Ouvrons d’abord une parenthèse.

Parlons un peu de dérivation. On désigne ainsi le procédé de formation des mots qui consiste à ajouter un affixe (suffixe ou préfixe) à un mot appelé base ou radical. Par exemple, compost a donné, par dérivation suffixale, compost-age, compost-er, compost-eur…; position a donné, par dérivation préfixale, anté-position, juxta-position, rétro-position...

Dans le cas de zinguer, la dérivation s’est faite par ajout, à zinc, du suffixe -er, caractéristique des verbes de la première conjugaison. Mais il y a plus : le c a été converti en un g; et un u a été ajouté pour que ce g se prononce comme dans gaffe et non comme dans gel.

Une dérivation plutôt particulière, vous en conviendrez. Ce mot voit non seulement sa prononciation changer, mais aussi sa graphie, contrairement à second qui conserve son c, même si ce dernier se prononce comme un g. C’est à se demander lequel des deux a reçu un traitement de faveur?…

Comment se fait la dérivation des mots se terminant par un c?

Si l’on étudie la question même superficiellement, on ne peut que noter la grande créativité de la langue française. Précisons en passant que, dans certains mots, le c terminal est muet : accroc, banc, caoutchouc, clerc, estomac, franc, tabac), alors que, dans d’autres, il doit se faire entendre : arc, arsenic, diagnostic, fisc, lombic, ombilic, pronostic, public, sec, sans oublier zinc.

Limitons-nous à ce dernier groupe. Et voyons comment s’écrivent les mots appartenant à une telle famille. Même si, dans les radicaux en question, on prononce le c dur, les formes dérivées varient énormément. Je me limiterai donc aux dérivés  dans lesquels on prononce le c (ou son équivalent) dur.

  • Il arrive, rarement toutefois, que l’on ajoute –qu au c déjà présent : bec → becqueter, becquée; sac → sacquer.
  • Il arrive, beaucoup plus souvent, que le c soit remplacé par –qu: alambicalambiquer; bivouacbivouaquer;  escroc escroquerieflanc → flanquement; boucbouquet (petit bouc), bouquetin; choc → choquer; arcarquer, etc.

Pourquoi ne pas en avoir fait autant avez zinc? Est-ce que zincquer ou zinquer choquent à ce point l’oreille, ou l’œil, qu’il faille convertir son c en g, pour aboutir à cet aberrant zinguer? Si oui, pourquoi alors avoir créé arquer, choquer ou encore flanquer et non pas arguer, choguer, flanguer? De toute évidence, deux poids, deux mesures. Façon polie de dire : incohérence, anomalie, incongruité, aberration. Je vous laisse le choix du terme.

Même si zinquer me paraît plus acceptable que la forme « officielle » zinguer, c’est cette dernière qui s’est imposée ou qui nous est imposée. Et ce n’est pas tout. Saviez-vous que, même si le c de zinc s’est transformé en g dans zinguer, zinguerie et zingueur, on le retrouve inchangé dans d’autres mots de la même famille? Les mots zincifère, zincique, zincographie, eux, ont conservé le c de leur radical, même si ce n’est pas un c dur dans tous les cas. Pourquoi, diront certains, faire simple quand on peut faire compliqué?…

Fermons la parenthèse.

Que penser de la dénaturation du c dans zinguer et autres dérivés?

Je parle de dénaturation parce qu’en changeant le c pour un g, on ne voit plus très bien le mot zinc qui leur a donné naissance. C’est la raison de ma méprise quand, pour la première fois,  j’ai entendu prononcer le mot [zingué]. Sa compréhension devient impossible. Mais cela n’a pas dérangé les régents d’alors. Et cela ne dérange pas non plus les régents d’aujourd’hui. Pensez seulement à sidéen, qui dérive, sans que cela se voie très bien, de l’acronyme sida. Il me semble que sidatique (5) ferait mieux…

À quand remonte l’apparition des formes dérivées de zinc s’écrivant avec un g plutôt qu’avec un c?

En toute logique, je m’attendais à ce que cela ait eu lieu au moment où la prononciation de zinc a changé pour [zing], i.e. entre 1922 et 1966. Mais, croyez-le ou non, cela s’est produit un siècle plus tôt. Au cours des années 1850! C’est alors que le virage semble s’être amorcé. Du moins d’après ce que je peux déduire du contenu du Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française, de L.-N. Bescherelle (4e éd., 1856, p. 1679-1680)  On y trouve les entrées suivantes : zinCer / zinGuer / zinQuer; zinCage / zinGage; zinGuerie / zinQuerie;  zinGueur / zinQueur.

Si Bescherelle inclut ces variantes dans sa nomenclature, c’est forcément parce qu’elles sont courantes. Il prend tout de même soin d’ajouter aux entrées zingage, zinguer, zinguerie et zingueur une remarque qui en dit long : « On dit moins ordinairement, mais d’une manière plus correcte… » (6) Autrement dit, même si zincage, que l’on rencontre à l’occasion, est le mieux construit, c’est zingage qu’on rencontre le plus souvent.

C’est dire que le changement de graphie des dérivés de zinc a précédé, de près d’un siècle, le changement de la prononciation du mot zinc lui-même. Une seule conclusion s’impose: c’est sous l’influence de la graphie de ses dérivés que le mot zinc a vu sa prononciation changer. Mais  pas sa graphie. Il s’écrit toujours Z-I-N-C, mais il se prononce zing. Autrement dit, c’est l’orthographe qui dicte sa prononciation. Et non l’inverse, comme cela devrait être.  Comme si l’écriture n’avait plus rien à voir avec la prononciation!  Comme si l’écriture était autonome!  Pourtant, l’écriture se veut la transcription des mots que l’on prononce. Tout écart entre orthographe et prononciation était déjà dénoncé par l’abbé de Saint-Pierre, académicien de son état, dans un discours prononcé devant ses pairs (7), voilà de cela bien des décennies. Serions-nous en train d’assister à un divorce entre la façon de prononcer un mot et celle de l’écrire? Bref, à l’affranchissement de l’orthographe de ce qui a toujours été sa raison d’être, à savoir la transcription de la parole?… 

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)   Selon l’Académie française, le fait qu’une lettre devienne muette constitue une « judicieuse forme d’ergonomie ». (Voir http://www.academie-francaise.fr/lassimilation-le-chfal-et-le-joual ) Le résultat n’en est pas moins une prononciation que je qualifierais de déviante.

(2)  La juxtaposition des consonnes p et t ne constitue pas une suite de lettres si difficiles à prononcer que l’une d’elles, ici le p, devienne muette par la force des choses. Il est vrai que, dans sept, prompt, corps, baptême, compte, dompter, exempt, le p ne se prononce pas. Mais il y a d’autres mots où le p et le t doivent tous deux se faire entendre. Je pense, par exemple, à adapter [adapte], capture [kaptyʀ], concept [kɔ̃sɛpt], excepter [ɛksɛpte], symptôme [sɛ̃ptom], transept [tʀɑ̃sɛpt], etc.

 Pourquoi le p de sculpteur [skyl-tœʀ] est-il muet alors que celui de scripteur [skʀiptœʀ] ne l’est pas?… C’est ce que, par politesse, j’appelle une « particularité » de la prononciation française! Une parmi tant d’autres, est-il besoin de le préciser.

Si ce p ne se prononce pas, pourquoi ne pas l’enlever? Ce ne serait pas la première fois. Vous l’ignorez sans doute, mais le mot semaine, nous dit Godefroy, s’est déjà écrit sepmaine! Et on vient tout récemment d’en faire autant. N’a-t-on pas décidé d’enlever le i de oignon afin d’en « rectifier » la graphie, i.e. faire correspondre son orthographe et sa prononciation ?… 

(3)  Il paraît que les Suisses ne prononcent pas le c final de zinc. Ils le laisseraient tomber comme dans banc, tabac, clerc, estomac… Ils diraient [zɛ̃] — J’apprécierais qu’un Suisse ou une Suissesse me le confirme. —  D’où leur vient donc cette prononciation? Se pourrait-il qu’ils n’aient pas voulu ajouter un c comme les Français l’ont fait en 1762 (DAF, 4e éd.)?…

Il faut savoir que, dans les 3 premières éditions du DAF, pour désigner l’«espece de mineral, qu’ on appelle autrement de l’antimoine femelle », [i.e. le zinc], le mot à utiliser était zain! Sans c!

(4)   Second se prononce [s(ə)gɔ̃]. Et ce, depuis fort longtemps. D’après Chiflet, dans son Essay d’une parfaite grammaire de la langue françoise, (p. 217, point 6), qui date de 1659, on peut lire :

« En ces mots, Claude, secret, second, le c se prononce comme un g, Glaude, segret, segon. Mais non pas en secretaire. »

Marguerite Buffet, sa contemporaine, n’est pas d’accord. En 1668, elle écrit dans ses Nouvelles observations sur la langue françoise (p. 130-131)  :

« Je vois très souvent manquer à cette prononciation qui est celle de dire segond, segondement; il y a même des Femmes qui l’ont si fort en usage qu’elles ne l’écrivent point autrement, il faut dire second, secondement et seconder. »

Les femmes qui l’écrivent segond ne font pourtant que transposer graphiquement les sons qu’elles émettent. Et celles qui le disent second ne font que prononcer ce qu’elles lisent. La question de savoir s’il faut prononcer un mot comme on l’écrit ou l’écrire comme on le prononce ne date donc pas d’hier.

(5)  Dans les années 1980, avec l’apparition du sida, il a bien fallu créer un mot pour désigner les personnes qui en étaient atteints. Au Québec, on a d’abord utilisé sidatique. Puis pour s’aligner sur la décision prise par un comité français de terminologie [pour des raisons fort discutables et contre l’avis des experts consultés], on a imposé sidéen, qui est par la suite devenu la Recomm. offic.  Sidatique a dès lors perdu des plumes, comme on dit chez nous, pour dire que son emploi a grandement diminué. Sans pour autant tomber totalement dans l’oubli. Dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1993), on trouve sidéen, éenne ou sidatique.

À remarquer que, dans le Petit Robert 2017, on ne précise plus que sidéen est la Recomm. offic. On renvoie même le lecteur à l’entrée sidatique, où se trouve la définition du terme. Point n’est besoin de vous dire que le Petit Larousse, contrairement au Petit Robert,  n’inclut que sidéen dans sa nomenclature.

 (6)   Cette remarque concernant l’utilisation courante d’une variante mal construite est retenue par Larousse. Dans son Grand dictionnaire universel du XIXe s. (1876), on peut lire (p. 1490) à l’entrée zinGuer : « On dit moins souvent, mais plus régulièrement, zinQuer. »

(7)  Rapporté par Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française (p. VI, en note de bas de page) :

« Nous avons grand intérêt à rendre notre Langue plus facile à lire et à écrire, le plus exactement qu’il est possible, soit par les enfans, soit par les femmes, soit par les étrangers; et présentement dans les Provinces les plus éloignées de la Capitale, et dans les siècles futurs, par toutes les espèces de Lecteurs. — Il n’y a que deux règles à suivre pour la bonne ortographe d’une Langue. La première, qu’il y ait précisément autant de voyelles écrites que de prononcées. La deuxième, que l’on n’emploie jamais un caractère pour un aûtre. »

Comme s’il avait anticipé la saga de zinc → zing!

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2 commentaires pour Prononciation vs Orthographe (1)

  1. Ricardo Serrano Deza dit :

    Dans ce va-et-vient entre la langue écrite et la langue parlée, ton billet touche des aspects fondamentaux de l’écriture qui nous remettent, d’un côté, à l’insoupçonnable sagesse de la langue populaire, de l’autre, à l’évolution de l’ensemble des langues dérivées du latin.
    Sur ce dernier aspect, la réaction de la langue espagnole devant le cas ‘zinc’ est exactement la même que tu décris pour le français. Aussi dans ‘sculpteur / sculpter’ (lat. ‘sculptor / sculpere’ ; esp. ‘escultor / esculpir’), cas où l’on voit souvent le retour du balancier à l’économie de la langue après la généralisation d’un règle d’orthographe dont la base n’était que l’hypercorrection.

  2. Jeanne MONIN dit :

    Inscription…

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