Intelligent et Biométrique

 

Attachez vos tuques!

Les smartphones biométriques s’en viennent!

La néologie en marche

(4)

Vous l’ignoriez peut-être, mais on nous annonce la fin des cartes de crédits et même celle des passeports, et leur remplacement par le smartphone biométrique. Et ce, d’ici l’an 2030.  Aussi bien dire que c’est pour demain. Il n’en fallait pas plus pour me faire réagir.

Vous vous doutez bien que ce n’est pas le recours à cette technologie qui me titille, mais bien plutôt les mots utilisés pour en parler. Le téléphone, que l’on dit aujourd’hui intelligent (!!), deviendra biométrique (!!)

INTELLIGENT

Il est aujourd’hui possible de se prendre en photo en utilisant son téléphone intelligent, ou smartphone comme on dit plus couramment en France.

Ce téléphone n’a d’intelligent que le nom, du moins au sens qu’on attribuait à cet adjectif il n’y a pas si  longtemps [avant 1993], à savoir, en parlant d’une personne,  « qui a la faculté de connaître, de comprendre; qui est doué d’intelligence ». Ou en parlant d’une chose : « qui dénote de l’intelligence » (un visage intelligent, une réponse intelligente ». Quand on sait que, par intelligence, on entend « l’ensemble des facultés mentales permettant de comprendre les choses et les faits, de découvrir les relations entre elles et d’aboutir à la connaissance conceptuelle et rationnelle »  et qu’on entend dire d’un téléphone qu’il est intelligent, il y a de quoi être soufflé. Cet adjectif a, de toute évidence, pris du galon. Il n’a plus le seul sens qu’on lui connaissait.

Cela semble s’être produit en 1993. Dans le Nouveau Petit Robert (NPR) paru cette année-là, à l’entrée intelligent, on note un changement. Un ajout, devrais-je dire. Cet adjectif s’utiliserait également « PAR EXTENSION ». On ne précise toutefois pas le sens qu’il faut alors lui attribuer; on ne fait que citer en exemple cette phrase : « une cité intelligente”  équipée de réseaux câblés, monétique, informatique, etc. » (Le Point, 1989).  À remarquer que le journaliste a eu la délicatesse de mettre cet adjectif entre guillemets, signalant ainsi à ses lecteurs qu’il en faisait un usage particulier. Le NPR attribue en plus à cet adjectif un sens qui relève de l’informatique : « Qui possède des moyens propres de traitement et une certaine autonomie de fonctionnement par rapport au système informatique auquel il est connecté. Un terminal intelligent. » Cette définition n’est pas, selon moi, marquée du sceau de la limpidité. J’ai nettement l’impression, peut-être à tort, qu’on y définit non pas intelligent mais bien terminal intelligent. Soit dit en passant, cette définition, plutôt alambiquée, se retrouve inchangée, d’édition en édition, et ce,  jusque dans cellle de 2010! Les rédacteurs du Robert devaient donc en être très satisfaits! Ce qui n’est toutefois pas mon cas. Je préfère, et de loin, celle que le Petit Larousse en donnait  déjà en l’an 2000. Jugez par vous-mêmes : « Se dit d’un bien dont la maintenance ou le fonctionnement sont assurés par un dispositif automatisé capable de se substituer, pour certaines opérations, à l’intelligence humaine. »

Il n’y a pas à se surprendre de voir apparaître en 1993 ce nouvel emploi de l’adjectif intelligent, car on parlait déjà à ce moment-là d’intelligence artificielle (I.A.). Ce terme, traduction littérale de artificial intelligence, créé en 1956, aurait même, paraît-il, vu le jour avant la chose!

On désigne par I.A. la « partie de l’informatique qui a pour but la simulation de facultés cognitives afin de suppléer l’être humain pour assurer des fonctions dont on convient, dans un contexte donné, qu’elles requièrent de l’intelligence ». Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est l’intelligence pour un informaticien. Le fait qu’un ordinateur travaille plus vite ou encore plus longtemps sans se fatiguer n’est pas ce que j’appellerais « être intelligent ». Prétendre que Deep Blue  est « intelligent » parce qu’il a pu tenir tête à Kasparov, c’est oublier qui a programmé ce superordinateur qui, comme tous les autres, fonctionne en simple code binaire. Mais passons.

L’adjectif intelligent ne serait-il pas galvaudé?

Pour le savoir, rien de tel que de relever des occurrences d’emploi. Voici des exemples de ce que, de nos jours, on qualifie sans vergogne d’« intelligent » :

De nos jours, tout semble pouvoir être dit intelligent. Mais sauriez-vous dire pourquoi on les qualifie ainsi? Est-ce que, par exemple, le siège d’auto et le soutien-gorge le sont pour la même raison?…  Ou encore, le papier d’emballage et le téléviseur?…  Moi, j’en serais bien incapable.

Ne les dit-on pas  intelligents simplement parce qu’ils font plus que ce que anciens modèles faisaient ? Qu’il suffit qu’ils fassent appel à une technologie plus avancée pour qu’ils deviennent, du fait même, intelligents!

C’est un peu ce que dit le Petit Robert 2017, en définissant Intelligent de la façon suivante : « Dont le fonctionnement est assuré en partie par un dispositif automatisé ». Vous aurez certainement remarqué la grande différence entre cette définition et celle fournie de 1993 à 2010. On semble avoir les idées plus claires. Qu’une action se fasse automatiquement ― ce qui, biologiquement, est l’équivalent d’un réflexe ― relèverait donc de l’intelligence!… Une forme d’intelligence plutôt élémentaire, est-il besoin de le préciser. Non seulement élémentaire, mais aussi passagère! Saviez-vous que ce qui est dit « intelligent » un jour ne le sera pas toujours? L’intelligence, sous sa forme « artificielle », se perd avec le temps, semble-t-il! C’est du moins ce qu’on en dit :

As machines become increasingly capable, facilities once thought to require intelligence are removed from the definition. For example, optical character recognition is no longer perceived as an exemplar of « artificial intelligence » having become a routine technology. Capabilities currently classified as AI include successfully understanding human speech, competing at a high level in strategic game systems (such as Chess and Go), self-driving cars, and interpreting complex data.(Voir ICI.)

La néologie est vraiment en marche!

BIOMÉTRIQUE

Quiconque s’y connaît un tant soit peu en français pourrait, sans difficulté, dire que biométrique signifie « relatif à… », « qui a rapport à… » ou encore « qui concerne la biométrie. » Ce n’est pas très révélateur, j’en conviens, mais c’est la façon dont la majorité des adjectifs sont définis dans le dictionnaire. Une telle définition nous renvoie obligatoirement au substantif correspondant.

Qu’est-ce donc que la biométrie? La première fois que j’entends ce mot, c’est dans les années 60. Un des cours que je dois suivre à la faculté des sciences est ainsi intitulé. D’entrée de jeu, notre professeur nous apprend que la biométrie, c’est la « science qui applique aux êtres vivants les méthodes statistiques et le calcul des probabilités ». On allait donc apprendre à analyser statistiquement des caractéristiques mesurables (-métrie) relevées chez tout être vivant (bio). Le mot le dit, n’est-ce pas?

Jusqu’à tout récemment, la biométrie n’était pour moi rien d’autre que cette science. Et pas seulement pour moi. En 2004, le NPR ne lui reconnaît toujours que ce seul sens. Alors apprendre qu’un smartphone biométrique se pointe à l’horizon est pour le moins déboussolant. Clairement, biométrie a acquis, à mon insu, une nouvelle signification. Cela se serait produit tout récemment (entre 2005 et 2009), car, dans le NPR 2010, on attribue à ce mot non pas une, mais bien deux acceptions :

  1. [l’ancienne] Science qui étudie à l’aide des mathématiques les variations biologiques à l’intérieur d’un groupe déterminé. Biométrie et anthropologie, et évolution.
  2. [la nouvelle] Analyse des caractéristiques physiques d’une personne (voix, traits du visage, iris, empreintes digitales…), uniques et infalsifiables. La biométrie permet d’identifier un individu.

La seconde acception, en tant que « acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existent déjà dans la langue » (Voir ICI.) constitue ce qu’on appelle un néologisme de sens.  Et immanquablement, la même question me revient à l’esprit :  

Ce néologisme était-il nécessaire?

Il ne faut pas être fort en thème pour voir que les deux notions décrites, l’ancienne et la nouvelle, ne sont pas du même ordre, que leurs domaines d’application ne sont pas comparables. Dans le premier, on étudie statistiquement TOUT ce qui est vivant (bio-), aussi bien animal que végétal; dans le second, une partie seulement du monde vivant : UNE PERSONNE, et aucune considération statistique n’est invitée à la fête. Dans le premier, on étudie les traits communs à TOUS les membres d’un groupe déterminé; dans le second, uniquement ceux qui caractérisent UN individu, c’est-à-dire ceux qui permettent de l’identifier.

Autrefois, le dossier d’identification d’un individu se limitait à diverses mensurations (Voir ICI.)  et à deux photos, l’une de face et l’autre de profil. Puis, peu de temps après, les empreintes digitales sont venues s’ajouter. Ces dernières ont vite supplanté en efficacité tous les autres relevés. L’ensemble de ces données constituait ce qu’on appelait alors le signalement anthropométrique. [Anthropométrie désigne la « Technique de mensuration du corps humain et de ses diverses parties. »]

Avec le temps, la technologie a évolué. Elle a permis de mettre en évidence d’autres paramètres qui appartiennent en propre à une personne, et qui ont remplacé les mensurations. Par exemple, la forme du visage ou de la main, la cartographie thermique, les motifs de l’iris, l’ADN, la voix, etc. Étant donné que ces nouveaux paramètres remplissent la même fonction que les anciens, on se serait attendu ce qu’on les désigne du même nom. ―Les automobiles n’ont pas changé de nom parce qu’elles peuvent de nos jours fonctionner à l’électricité. ― Mais tel n’est pas le cas. Ce ne sont plus des données anthropométriques mais bien des données biométriques. Le préfixe bio- a remplacé anthropo– pour dire HOMME! Même l’étymologie commence à souffrir de la modernité…

Est-ce que le fait d’utiliser de nouveaux paramètres pour, dans ce cas-ci, identifier une personne justifie qu’on qualifie ces données différemment? Que l’on recoure à un néologisme de sens? Je n’en suis pas sûr. Il est vrai que, de nos jours, on ne mesure plus le corps de la personne. Les mensurations ne font plus partie du signalement d’un individu. Certains pourraient voir là la raison du changement d’adjectif, du remplacement de anthropométrique par biométrique. Mais c’est oublier que biométrie est composé, tout comme anthropométrie, d’un élément qui vient du grec -metron, qui signifie « mesure ». Alors, pourquoi donner un nouveau nom à une ancienne réalité, sur la seule base que l’on fait appel à une nouvelle technologie pour obtenir les données pertinentes? Veut-on faire chic? Veut-on paraître moderne, plus « de son temps »? Ou veut-on faire accroire qu’on a  inventé quelque chose de nouveau?… Je ne saurais dire.

Ce cas est-il unique? Reste à voir. Dans un prochain billet peut-être…

Maurice Rouleau

(1)   Dans ma jeunesse, on parlait de  ballon-panier et non de basketball, terme encore utilisé en certains endroits.  On parlait également de ballon-volant et non de volleyball, terme que l’on rencontre encore en certains endroits.

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Selfie, Égoportrait, Autophoto (2 de 2)

 

La néologie en marche

(3-b)

 

J’ai terminé le précédent billet en posant la question suivante : « Mais que faire dans le cas d’un néologisme, mot qui, étant donné sa nouveauté, ne figure pas encore dans le dictionnaire? » La réponse fournie : « Il faut attendre que les dictionnaires veuillent bien l’inclure dans leur nomenclature. » était plutôt laconique. Elle demandait une suite. Là voici.

C’est maintenant chose faite. Selfie a, depuis peu, sa place dans le Petit Larousse et le Petit Robert.

  • Selon le Robert, c’est un « Autoportrait numérique, généralement réalisé avec un smartphone et publié sur les réseaux sociaux. »
  • Selon le Larousse, c’est un « Autoportrait photographique, généralement réalisé avec un téléphone intelligent et destiné à être publié sur les réseaux sociaux. »

Oublions pour le moment les différences, marquées en vert et en bleu.  Attardons-nous plutôt à l’adverbe généralement. Comme nous l’avons déjà précisé à propos de la définition que le Merriam-Webster donne de selfie, ce qui suit cet adverbe ne peut pas être un élément définitoire, car un tel élément dit ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est. Il ne peut donc pas être occasionnel. S’il n’est pas un élément définitoire, cet élément ne peut être qu’accidentel, i.e.  qui peut être supprimé sans modifier, sans altérer la nature de la chose. Autrement dit, un selfie, c’est un autoportrait photographique. Point à la ligne. Qu’on l’ait ou pas obtenu en utilisant un smartphone; qu’on ait ou pas affiché la photo sur les réseaux sociaux.

Un peu de narcissisme ou d’égocentrisme avec cela?

Si vous cherchez à en savoir un peu plus sur le mot selfie (anglais ou français!), immanquablement vous tomberez sur des textes où l,on attribue à ce terme un relent de narcissisme ou d’égocentrisme. Rappelez-vous seulement ce que le Merriam-Webster, en disait dans l’historique du mot : « The word selfie,with its suggestions of self-centeredness and self-involvement, was particularly popular with critics who saw this moment as a reflection of the President’s character. » (1)  Obama serait donc un tantinet égocentrique!

Et cette idée est reprise allègrement sans autre forme de procès. J’en veux pour preuve la légende de la photo de Justin Trudeau, dont j’ai parlé précédemment  (Voir ICI.) Elle se lit comme suit : « Le chef libéral Justin Trudeau semble se prêter à l’exercice de l’égoportrait avec beaucoup d’enthousiasme, lui valant parfois l’étiquette de narcissique ». Comme si le fait d’accepter d’être sur le selfie d’un(e) inconnu(e) faisait de celui qui s’y prête un être narcissique! À ce compte-là, il faudrait en dire autant de tous ceux qui acceptent, pour être de leur temps, d’être photographié par le premier venu. Y compris le pape François! (Voir ICI.)

Le Grand Dictionnaire terminologique, ou GDT, emboîte, lui aussi, le pas. Voici comment on y justifie le choix de égoportrait :

Le terme égoportrait est formé de égo-, “soi-même”, et de portrait. Il souligne le côté égocentrique et la valorisation de soi-même qui peuvent être caractéristiques de ce type d’autoportrait.

Qui peuvent être, et non qui sont caractéristiques. C’est dire que ces caractéristiques ne sont pas le fait de tous les égoportraits! À ce compte-là, pourquoi avoir privilégié ce mot s’il ne rend compte que d’une partie de la réalité? Pourquoi ne pas avoir opté pour autoportrait? Auto-, qui vient du grec autos, ne signifie-t-il pas lui aussi « soi-même, lui-même »?…

J’ai même lu que « l’équivalent français autoportrait ne rend pas compte de tout ce que recouvre « selfie » » (Voir ICI.)   Ah bon! Que dit selfie que ne dit pas autoportrait? On se garde bien de le préciser. On se contente d’affirmer sans rien justifier. Une façon de faire qui rappelle, à s’y méprendre, celle des régents… Comme si le simple fait de dire quelque chose conférait à l’énoncé une valeur incontestable, indiscutable!…

J’ai trouvé le même son de cloche, sur un blogue anglais, où c’est égoportrait qui est pris à partie.  On y lit :

I don’t feel that égoportrait and selfie are entirely synonymous (2). Because of the égo prefix, égoportrait might work if you want to shed a negative light on the practice, like in this article. Selfie, on the other hand, doesn’t immediately sound negative to me. Could you imagine casually saying that you’re going to take an égoportrait of yourself for your Facebook profile? I think the OQLF [Office québécois de la langue française] would’ve done well to consider this before backing the word.

Égoportrait aurait, selon ce blogueur, une composante négative (narcissique, égocentrique) que selfie n’aurait pas. Du moins à première vue : « Selfie doesn’t immediatly sound negative to me ».

« Not immediatly »! Vraiment? J’aurais bien aimé qu’il s’y attarde pour que l’on sache dans quelles circonstances il avait cette connotation négative. Mais il n’en a rien fait.

Qu’est-ce qui peut bien se cacher derrière le terme selfie?

Si on trouve à ce mot un air narcissique, égocentrique, c’est, j’imagine, parce que l’essentiel du mot est SELF, qui désigne le moi (the cult of self : le culte du moi) ou qui renvoie à la personne concernée (myself, yourself, himself…). Il n’en faut pas plus pour y voir de l’égocentrisme, du narcissisme, du nombrilisme. Ça, c’est ce qui se voit ou ce qu’on veut bien y voir. Mais y aurait-il quelque chose qui ne se voit pas ou qu’on ne veut pas voir? Quelque chose qui rendrait cette connotation malvenue, déplacée, inopportune? Je ne saurais dire pour le moment. Chose certaine, ce n’est pas parce qu’un mot (adjectif ou nom) commencer par self– qu’il pue obligatoirement le narcissisme. Il suffit de penser à self-timer (dont il a été question précédemment) qui se dit en français retardateur. Et, je vous prie de me croire, ce n’est pas le seul… (3).

Par exemple, pourquoi self-portrait n’est-il pas entaché du relent de narcissisme ou d’égocentrisme qu’on accole à selfie? La seule différence entre ces deux autoportraits ne réside-t-elle pas uniquement dans le fait que le premier fait appel au fusain ou à l’huile et le second à des pixels?…

             Autoportrait, l’équivalent français de self-portrait, ne se voit pas attribuer, lui non plus, une connotation négative. Rembrandt  ou Van Gogh n’ont jamais, à ce que je sache, été taxés de narcissisme, d’égocentrisme, même s’ils ont fait leur autoportrait! Plus d’une fois, d’ailleurs. Mais les gens qui SE tirent le portrait avec leur smartphone, eux, le seraient!…

Qu’a donc selfie pour se voir attribuer une telle connotation?  La réponse se trouve peut-être dans la composition même du mot, composition qui serait mal interprétée. Je m’explique.

SELF / IE

Il existe en anglais plusieurs mots suffixés en ie. Par exemple : birdie, brownie, girlie, laddie, toughie, townie, où le suffixe confère une valeur déterminée au radical qui le précède. Serait-ce le cas de self-ie?… C’est à voir.

Il y en a d’autres où le fameux suffixe est ajouté après troncation du radical et parfois doublement de sa consonne finale. Je pense à : Aussie [Australian : personne qui vit en Australie ou qui en est originaire]; Newfie [Newfoundler : personne qui vit à Terre-Neuve ― Newfoudland en anglais ― ou qui en est originaire]; Movie (moving picture); postie (postman), etc. C’est ce que nous révèle le Merriam-Webster. Autant de mots où le suffixe -ie confère, là aussi, une valeur déterminée (4) au radical tronqué. Serait-ce le cas de  self-ie?… C’est à voir.

Mais laquelle des possibilités est la bonne? Je serais porté à penser que c’est la dernière évoquée.  Compte tenu du sens de selfie, il semble plus que probable que ce  mot  résulte de la troncation de  selfportrait  auquel on aurait ajouté  le suffixe –ie. Si ce que j’avance est vrai, pourquoi selfie (forme après troncation) aurait-il une connotation négative, alors que selfportrait (forme avant troncation) n’en a pas? Poser la question, c’est peut-être y répondre. Si on lui attribue une telle connotation, cela tient sans doute plus à la perception que l’on en a qu’au sens que lui confèrent ses éléments de formation.

À ce compte-là, il y a lieu de se demander si, en français, il n’aurait pas été préférable d’étendre le sens de autoportrait à la photographie, étant donné que portrait désigne déjà la « représentation de quelqu’un par le dessin, la peinture, la photographie, etc. » (Larousse dixit). Mais ce n’est pas la solution qui a été retenue. En France, on a, comme trop souvent, emprunté le mot anglais. C’est la loi du moindre effort!  Ou la manie d’étaler sa modernité! Au Québec, on utilise plutôt égoportait, mot auquel le GDT  attribue également, comme nous l’avons vu, une connotation négative. C’est peut-être pour cette raison que le second équivalent proposé, à savoir autophoto, n’a pas eu le même succès. Et ce, même si auto– est un préfixe nettement plus productif que égo (5). Mais cette connotation négative a-t-elle vraiment sa raison d’être?… Je me le demande.

            Égoportrait réussira-t-il à s’implanter de façon durable? Seul l’avenir nous le dira. Soit dit en passant, on lui préférerait autophoto que je ne monterais pas aux barricades!

Maurice Rouleau

 

(1) « The first-known appearance of selfie in written form occurred in 2002 on an Australian news website, but the word didn’t see much use until 2012. By November 2013, selfie was appearing frequently enough in print and electronic media that the Oxford English Dictionary chose the word as its Word of the Year. This announcement itself led to a significant increase in the use of the word by news organizations, an increase that was further boosted following the December 10, 2013, memorial service for Nelson Mandela, at which American President Barack Obama was caught taking a selfie with Danish Prime Minister Helle Thorning-Schmidt and British Prime Minister David Cameron. The word selfie,with its suggestions of self-centeredness and self-involvement, was particularly popular with critics who saw this moment as a reflection of the President’s character. »

(2)  Le Petit Larousse donne égoportrait comme l’équivalent québécois de selfie. Il est donc vu comme synonyme.  Pour sa part, le Petit Robert  ajoute à la description du terme selfie la remarque suivante : « Au Québec, les mots privilégiés sont égoportrait et autophoto. » Ce sont donc là aussi des synonymes.

(3) Voici d’autres mots où l’élément de composition self- ne confère au mot aucune connotation négative : self-adjusting (à réglage automatique); self-apparent (évident, qui va de soi); self-ignition (ignition spontanée, autoallumage); self-governing  (autonome); self-renewal (renouvellement automatique); self-sacrifice (abnégation), etc.

(4)  Pour en savoir un peu plus sur l’emploi du suffixe -ie, voir le Dictionnaire français-anglais des mots tronqués, de Fabrice Antoine, publié en 2000 (p. 39-41).

(5)  Contrairement à auto-, égo– n’est pas donné, dans le dictionnaire, comme préfixe. Ce qui s’explique d’ailleurs très facilement. Les seuls mots où on le trouve sont au nombre de 2 : égoïsme et égocentrisme auxquels on doit ajouter leurs proches parents (égoïste, égoïstement, égocentrique, égocentriste). Un grand total de 6! Pas très productif, si on le compare à auto– qui, lui, figure dans plus de 150 mots.

 

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Selfie, Égoportrait, Autophoto (1 de 2)

La néologie en marche

(3-a)

 

             Autrefois, pour immortaliser un moment particulier dont nous voulions garder le souvenir et où nous étions figurants, nous demandions à une connaissance ou, à défaut, à un passant de bien vouloir nous prendre en photo.

            Aujourd’hui, plus besoin de déranger qui que ce soit. Nous nous tirons nous-mêmes le portrait. Grâce au téléphone « intelligent » qui, faut-il le rappeler, n’a d’intelligent que le nom, du moins au sens qu’on attribuait à cet adjectif il n’y a pas si  longtemps. C’est à se demander d’ailleurs si celui qui a ainsi traduit smartphone n’a pas fait mauvais usage de sa propre intelligence. Mais ça, c’est une autre histoire. [Je reviendrai bientôt sur ce point.] Et la photo porte, selon le pays (et non selon la langue), un nom différent. Le mot selfie, qui nous vient apparemment d’Australie (1), s’est imposé dans tous les pays anglophones. Y compris en France… Faut-il s’en étonner?… Chez nous, au Québec, on utilise plutôt égoportrait. À tort ou à raison. L’avenir le dira.

             Quand, pour la première fois, j’ai entendu le mot selfie dans la bouche d’un francophone, je suis resté bouche bée, non pas d’admiration mais bien d’étonnement. Je ne comprenais pas ce qu’il disait. Je voyais bien que c’était un mot anglais, clairement composé de deux éléments (self– et –ie), mais sans plus. Je me suis alors dit que ce devait être un néologisme. Un néologisme de forme, selon toute apparence. Mais que signifiait-il? Je n’en avais aucune idée. Fort heureusement pour moi, le Merriam-Webster, dictionnaire unilingue anglais, est venu à ma rescousse. Il définit ce terme de la façon suivante :

an image of oneself taken by oneself using a digital camera especially for posting on social networks.

C’était donc cela un selfie! Certains disent une selfie. Selon qu’on y voit, en sous-entendu, UN portrait  ou UNE photo.

Étant donné que je m’intéresse présentement (ou actuellement comme on dit ailleurs) à la néologie, une question me vient Immédiatement à l’esprit : avait-on vraiment besoin d’un nouveau terme, ou néologisme de forme , à savoir selfie, pour désigner cette  nouvelle réalité? N’aurait-on pas pu, par exemple, attribuer un nouveau sens à self-portrait, qui désigne déjà : « a painting or drawing of yourself that is done by yourself », ce qui en aurait fait un néologisme de sens? OUI, mais on ne l’a pas fait. Du moins en apparence. J’y reviendrai plus loin.

Nous l’avons dit déjà, un néologisme est la réponse de la langue à l’apparition d’une nouveauté. En effet, pourquoi voudrait-on créer un terme pour désigner ce qui n’existe pas? C’est dire que la nouveauté est le moteur de la néologie.

Il y a donc lieu, ici, de se demander ce qu’il y a de nouveau. Quels sont les éléments de la définition du terme anglais selfie, qui rendent compte de la nouveauté de la chose et, par conséquent, du besoin d’un nouveau terme?

Serait-ce…

an image of oneself?

Certainement pas. Quel que soit votre âge, vous possédez certainement, tellement bien rangée que vous l’avez oubliée, une photo de vous prise quand vous étiez jeune. C’est dire qu’avoir une photo de soi n’a vraiment rien de nouveau.

 taken by oneself?

Il est vrai que SE prendre en photo est plus courant de nos jours que cela l’était autrefois, mais est-ce quelque chose de nouveau? De si nouveau qu’il faille lui donner un nom particulier? Je me le demande.

Colin Powell, ex-secrétaire d’État sous la présidence de G. W. Bush, en a récemment fait la démonstration en publiant sur les réseaux sociaux une photo de lui-même prise voilà de cela une soixantaine d’années. Il avait tout simplement photographié le miroir devant lequel il se tenait. (Voir ICI) Il s’était donc pris lui-même en photo!

N’allez pas croire qu’il a été le premier à utiliser un miroir Que non!  Aux alentours des années 1900, une illustre inconnue avait, elle aussi, utilisé le même truc. (Voir ICI.) En 1914, une illustre moins inconnue, la grande-duchesse Anastasia Nikoleïevna, fille du tsar Nikolas II, de Russie, en avait fait autant. (Voir ICI.)

Le miroir n’est d’ailleurs pas le seul truc à avoir été utilisé pour SE prendre en photo. En 1888, Cyrus Pringle (1838-1911), botaniste américain, s’est servi d’une ficelle pour actionner à distance son appareil photo. (Voir ICI; cliquer sur la photo et lire la description). Cette façon de faire s’est par la suite raffinée. Vers les années 1950-1960, on a inventé le déclencheur à retardement, ou retardateur [en anglais, self timer (2)]. Il devenait dorénavant possible de SE prendre SOI-MÊME en photo, sans utiliser d’artifices. Il suffisait d’être bon coureur!

SE prendre en photo se faisait déjà voilà de cela bien des décennies (en fait, depuis plus d’un siècle!). Où se trouve donc la nouveauté?…

using a digital camera?

Est-ce que le simple fait d’utiliser un smartphone, version la plus récente d’un appareil numérique, constitue une nouveauté qui justifie la création d’un néologisme? Je n’en suis pas convaincu. Une photo reste une photo, peu importe l’appareil utilisé.

Pourquoi sent-on le besoin de créer ce nouveau terme alors qu’on n’en a pas senti le besoin quand l’appareil numérique a fait son apparition, ou encore quand le retardateur (self timer) s’est pointé le nez? La réponse est évidente : on ne faisait rien d’autre que ce que l’on faisait déjà : prendre une photo. Sans réelle nouveauté, aucun besoin d’un nouveau terme!

Il est à remarquer qu’un smartphone ne sert pas qu’à prendre des selfies. On l’utilise souvent pour prendre en photo autre chose que sa propre personne. À preuve, toutes les photos et vidéos que l’on retrouve sur les réseaux sociaux, qui, par exemple, documentent une intervention policière plutôt brutale ou encore la scène du carnage survenu récemment sur la promenade des Anglais, à Nice.

especially for posting on social networks?

L’emploi de l’adverbe especially indique clairement que cet élément n’est pas à proprement parlé définitoire. Autrement dit qu’il n’est pas essentiel à la définition du terme. La majorité des selfies ne se retrouvent certainement pas sur les réseaux sociaux. Vous avez pu vouloir fixer, dans le temps, un moment particulier de votre vie pour le montrer à vos enfants ou à vos connaissances, sans nécessairement passer par ces fameux réseaux. Alors…

Comme cette caractéristique n’est pas définitoire, elle ne devrait pas être prise en compte. Mais, tout compte fait, n’est-ce pas celle qui contribue le plus à la nouveauté de la chose? Peut-être…

Étant donné que la nouveauté (raison d’être d’un néologisme) n’est attribuable à aucun élément particulier de la définition, elle ne peut résulter que de la conjonction de tous ces éléments. À moins que ce ne soit la fréquence d’utilisation de cet appareil pour SE prendre en photo qui soit en cause… Cela est effectivement nouveau. Si tel est bien le cas, cela pourrait expliquer la dérive du sens de selfie que tout lecteur attentif aura notée.

Dérive…

Dans quelles circonstances peut-on vraiment parler d’un selfie? Si je me pose la question, c’est que j’ai rencontré ce mot dans des contextes où, moi, je n’aurais pas utilisé ce terme, compte tenu de la définition qu’en donne le Merriam-Webster.

  • « Découvrez comment Bradley Cooper a « gâché » le selfie d’Ellen DeGeneres lors des Oscars 2014 » (Voir ICI.)

En lisant cette manchette, j’ai immédiatement imaginé Ellen en train de SE prendre en photo en compagnie d’autres vedettes de cinéma, d’autres stars comme on dit en France. Mais en voyant la photo (Voir ICI.), je me suis dit qu’Ellen avait vraiment le bras long (au sens propre et non au sens figuré), car ce n’est pas elle qui occupe l’avant-plan, mais bien Bradly Cooper. C’est donc lui qui est le plus susceptible d’avoir pris cette photo. Si tel est le cas, pourquoi parle-t-on du « selfie d’Ellen DeGeneres »? Parce qu’elle est sur la photo? Euh!…

Aurais-je donc tout faux? C’est possible, car je ne suis pas infaillible. Mais qu’en est-il vraiment?… YouTube répond à mon interrogation, de façon incontestable.  (Visionner ICI.) C’est bel et bien Bradley Cooper qui a pris cette photo. Avec, il faut bien le préciser, le téléphone intelligent d’Ellen! Mais est-ce suffisant pour parler du selfie d’Ellen DeGeneres? N’y a-t-il pas un élément de la définition qui fait cruellement défaut?… Ce n’est pas elle qui s’est prise en photo. C’est Bradley…  Et on ne cesse de parler du selfie d’Ellen DeGeneres!!! Parce que la photo se retrouve sur son smartphone?… Là je m’y perds.

  • « Samsung a tenté d’affoler de nouveau les réseaux sociaux avec un selfie de Barack Obama et de la star du base-ball David Ortiz. » (Voir ICI.)

En lisant cette manchette, je me suis demandé qui SE prenait en photo? Obama ou Ortiz? Lequel des deux utilisait SON smartphone? Le texte ne le dit pas; l’image, oui. C’est bel et bien Ortiz qui tient l’appareil. Et je présume que c’est son smartphone. C’est donc Ortiz qui s’est pris en photo, avec à ses côtés Barack Obama. Pourquoi alors parler du selfie de B. Obama et de D. Ortiz? Je me le demande. Mais là n’est pas le vrai problème.

Le problème est que la photo affichée sur la Toile n’est pas celle que prend D. Ortiz. Si tel était le cas, on ne verrait pas sa main tenant le smartphone. Cette photo a été prise par quelqu’un qui n’est pas sur la photo. Et on ose encore appeler cela un selfie! C’est à n’y rien comprendre.

  • « Le pape a pris une selfie. Maintenant j’ai tout vu. » [commentaire d’une utilisatrice de Twitter, après avoir vu un selfie montrant le pape et quelques jeunes.(Voir ICI.)

Dire que le pape a pris un selfie laisse entendre, définition oblige, qu’il s’est servi de son smartphone (qu’il traîne toujours avec lui, dans une poche de sa soutane!!) pour SE prendre en photo avec des jeunes et qu’il a, par la suite, mis cette photo sur les réseaux sociaux!…  Vous gobez cela, vous? Moi, pas.

Le pape n’est ici qu’un figurant; et rien d’autre. Il aurait été préférable, il me semble, de dire que le pape François s’est plié à la demande d’un jeune qui possédait un smartphone. On ignore même lequel des jeunes a réellement pris cette photo. C’est pourtant le seul qui, techniquement, pourrait parler d’un selfie.

C’est le journal Le Monde qui, à mes yeux, a le mieux titré cette nouvelle : Le pape François sur une photo « selfie ».  (Voir ICI.)

L’emploi de selfie ne laisse nullement entendre, ici, que c’est le pape qui se prend en photo. Il apparaît tout simplement sur une photo prise par un des jeunes, le seul qui peut vraiment parler de selfie (allez savoir lequel?) apparaissant aux côtés du pape. Pourquoi alors parler de selfie? Je me le demande.

  • « Justin Trudeau, le nouveau premier ministre, adore prendre des égoportraits entouré de ses admirateurs. » (Voir ICI.)

La photo montre effectivement Justin Trudeau, un smartphone à la main, en train de prendre une photo de lui et d’une jeune fille, qu’il ne connaît, j’en suis convaincu, ni d’Ève ni d’Adam. Le fait que ce soit lui qui ait l’appareil en main suffit-il pour dire qu’il SE prend en photo? Techniquement parlant, oui. Mais… l’appareil ne lui appartient pas, c’est certain. Quel intérêt aurait-il à SE prendre en photo aux côtés d’une inconnue, avec SON propre appareil? Je vous le demande. La seule personne qui pourrait vraiment parler d’égoportrait dans le cas présent est la jeune fille photographiée à ses côtés. Personne d’autre. Si c’est Justin qui tient l’appareil, c’est qu’il a, lui, étant donné sa taille, le bras assez long pour prendre une bonne photo. Rien de plus.

À l’origine, pas très lointaine, le terme selfie désignait une photo de soi-même prise par soi-même (Merriam-Webster dixit). Et ce, à une longueur de bras, maximum. ― La perche à selfie n’était pas encore inventée. ― Aujourd’hui, on utilise ce mot, comme nous venons de le voir, à toutes les sauces. On lui fait dire bien des choses. Même une photo prise par quelqu’un d’autre! Pourquoi tenir tant à parler de selfie? Je me le demande. Le seul point commun à tous ces emplois est, me semble-t-il, le fait que la photo est prise à une distance n’excédant pas une longueur de bras (ou de perche), ce bras n’appartenant pas nécessairement au propriétaire de l’appareil, et ce dernier ne figurant pas nécessairement sur la photo. Alors, la définition que le dictionnaire donne de selfie  ne colle pas à la réalité. À moins que ce soit l’usage que l’on en fait qui ne colle pas à la définition. Qui sait?… Un dictionnaire se veut le reflet de l’USAGE. C’est du moins sa prétention. Mais que faire dans le cas d’un néologisme, mot qui, étant donné sa nouveauté, ne figure pas encore dans le dictionnaire? Il faut attendre que les dictionnaires veuillent bien l’inclure dans leur nomenclature…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Voici la petite histoire du mot selfie, telle que racontée par le Merriam-Webster :

The first-known appearance of selfie in written form occurred in 2002 on an Australian news website, but the word didn’t see much use until 2012. By November 2013, selfie was appearing frequently enough in print and electronic media that the Oxford English Dictionary chose the word as its Word of the Year. This announcement itself led to a significant increase in the use of the word by news organizations, an increase that was further boosted following the December 10, 2013, memorial service for Nelson Mandela, at which American President Barack Obama was caught taking a selfie with Danish Prime Minister Helle Thorning-Schmidt and British Prime Minister David Cameron. The word selfie,with its suggestions of self-centeredness and self-involvement, was particularly popular with critics who saw this moment as a reflection of the President’s character.

Un président des États-Unis qui se prend en photo! N’y avait-il pas de photographes officiels?…  Cette anecdote me paraît disons… suspecte. J’aimerais bien pouvoir y croire, mais pas avant d’avoir vu, de mes yeux vu, ce fameux selfie. Photo qui ne se trouve évidemment que sur le téléphone intelligent de B. Obama. À moins qu’il l’ait, lui-même, déjà postée sur son site personnel, dans un de ses nombreux moments libres!!

(2)   Self-timer : « A device on a camera that gives a delay between pressing the shutter release and the shutter’s firing. It is most commonly used to let photographers to take a photo of themselves (often with family), hence the name. »

Comme vous l’avez sans doute noté, la relation entre les deux éléments du mot ne saute pas aux yeux.

 

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Aquamation / Cryomation / Résomation, etc.

La néologie en marche

(2-b)

Que faire de la dépouille mortelle d’un être cher?

 

La question en titre s’est toujours posée, car, dès sa naissance, tout être vivant est condamné à mourir. Du moins, dans l’état actuel des connaissances. La science nous aide certes à prolonger le plaisir ou la souffrance, c’est selon, mais elle n’est pas encore parvenue à faire de la mort autre chose que ce qu’elle est : une issue inévitable.

Quand le moment fatidique arrive, les survivants sont pris avec un cadavre, dont ils doivent se départir. Pour ce faire, l’homme a, de tout temps, fait preuve de beaucoup d’imagination, aidé en cela par ses croyances ou par les circonstances.

Par exemple, les Égyptiens procédaient à la momification de leurs morts avant leur mise en sarcophage (1). Les Indiens pratiquaient, et pratiquent encore de nos jours, l’incinération, à la suite de quoi les cendres étaient dispersées. Au Tibet, des moines sont chargés par la famille du défunt de procéder au dépeçage du cadavre avant de le donner à manger aux vautours . Du temps de la traite des esclaves, les capitaines des négriers se débarrassaient des esclaves morts pendant le voyage en les jetant à la mer.

Les sociétés occidentales modernes recourent plutôt à l’inhumation [de in– : dans   et de –humus : terre]. C’était, jusqu’à tout récemment, la pratique la plus courante. Pour ne pas dire l’unique pratique autorisée. Mais, depuis quelques années, les anciennes manières de procéder refont surface, sous des allures plus modernes. Par exemple, il est aujourd’hui possible de se débarrasser d’un être cher en le jetant à la mer, même s’il est mort sur terre. C’est le genre de service qu’offre, sur la côte Est des États-Unis, la New England Burials at Sea. Il est également possible de faire brûler le corps. De façon plus « écologique » qu’en Inde, cela va sans dire. Dans des conditions respectueuses de l’environnement! On parle alors de crémation [du latin crematio, de cremare « brûler »]. Cette pratique a fait apparaître ou réapparaître des mots comme crématoire, crématorium. Mais on parle plus volontiers d’incinération [de in– et de cinerare, de cinis « cendre »] que de crémation. Cela pourrait s’expliquer par la connotation péjorative associée à crématoire (les fours crématoires, de funeste mémoire); ou encore par l’inexistence du verbe correspondant. Je m’explique. On peut vouloir être incinéré, mais il est impossible de vouloir être « crémé, crématé ou crématisé ». L’anglais, lui, a un verbe pour dire la chose :  to cremate signifie to reduce (as a dead body) to ashes by burning; mais pas le français. Du moins pas encore.

Et, depuis quelques années, on peut se départir de la dépouille d’un être cher en recourant à de nouveaux procédés. Je pense à l’aquamation, la bio-crémation, la résomation ou encore la cryomation et la promession. Tous ces termes sont, vous vous en doutez bien, des néologismes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’y intéresse.

 Aquamation

Nous avons vu ce qu’il en est de aquamation. C’est le terme qui a été créé pour désigner une « pratique funéraire recourant au procédé physico-chimique d’hydrolyse alcaline mis en œuvre en phase aqueuse. La matière des corps est réduite en ses composants organiques et minéraux essentiellement solubles. » Dit en termes clairs : on dépose le corps du défunt dans une solution chaude (93 °C) d’agents alcalins (p.ex. de la soude ou de la potasse) constamment en mouvement. Et on laisse le temps faire son œuvre, ce qui prend plusieurs heures. La combinaison du mouvement de l’eau, de sa température et de son alcalinité accélère le processus de décomposition et de dissolution des tissus. La réaction chimique responsable de ce phénomène est l’hydrolyse alcaline (ou HA).

Nous avons aussi vu que le terme aquamation venait de la jonction de aqua– et du raccourci de crémation. Autrement dit, que aquamation est un mot-valise.

Au vu des avantages que procure l’élimination d’un cadavre par HA plutôt que par crémation, l’industrie s’y est intéressée, car la clientèle ne manquera jamais. Et qui dit industrie, dit concurrence. Qui dit concurrence, dit démarquage. Et pour se démarquer, rien de tel qu’une appellation qui différenciera une entreprise de ses concurrentes.

 Comment la concurrence parle-t-elle de l’hydrolyse alcaline?

Autrement dit, sous quel autre nom désigne-t-on la HA? J’en ai trouvé deux : bio-crémation et résomation, formes francisées des mot anglais biocremation et resomation.  (Voir ICI.)

Biocremation

La description de ce qu’est une biocremation ne laisse aucun doute possible sur le caractère synonymique de ce terme. Voyez par vous-mêmes :

Biocremation converts tissue and cells of the human body into a watery solution of micromolecules, leaving the bone structure of mineral compounds, such as calcium and phosphates.

Une biocrémation, c’est donc exactement la même chose qu’une aquamation. Sous un nom différent.

Pourquoi avoir créé un nouveau terme? Un terme dont la composition ne peut que laisser perplexe quiconque s’y connaît un peu en français. En effet, il ne s’agit aucunement d’une crémation, même si on le dit [Également appelée la bio-crémation, l’aquamation est un nouveau procédé de crémation bien plus écologique que la méthode traditionnelle.].  Quant à l’élément bio-, qui signifie « relatif à la vie », sa présence est déroutante. Que je sache, on n’enterre ni n’incinère des gens vivants, sauf parfois quand il y a règlements de compte. Pourquoi alors y ajouter bio-?… La seule explication qui me vienne à l’esprit ― et ce n’est que pure spéculation de ma part ―, serait que, de nos jours, tout ce qui est bio- est plus socialement acceptable. Ceux qui pourraient avoir quelque réticence à accepter qu’on procède à une crémation (qui n’en est pas une, vous le savez) se laisseraient plus facilement convaincre si le procédé était dit bio. C’est du moins ce que je lis entre les lignes dans l’énoncé  suivant : « Since biocremation is not a combustion process, it is environmentally friendly and does not produce toxic gases or air pollutants. » Il y a là de quoi convaincre tous ceux qui se disent écolos.

Il n’en demeure pas moins que ce terme est très mal construit, car il ne dit pas ce qu’il laisse entendre. Et ce n’est pas parce que l’anglais utilise biocremation que le français doit en faire autant.  Mais tous ne partagent pas mon point de vue.  À preuve, TERMIUM  +  qui donne comme équivalents de biocremation les termes : hydrolyse alcaline ET biocrémation (ou bio-crémation). (Voir ICI.) Ou encore, qui propose comme équivalents de biocremated remains les termes restes bio-crématisés ** ou restes de bio-crémation (uniquement avec trait d’union!). (Voir ICI.)

** Le participe passé d’un verbe qui n’existe pas!

Resomation

Resomation is a dignified and respectful water based alternative to burial and cremation with clear environmental benefits.

Cette simple phrase promotionnelle nous met déjà au parfum. Certains vont même jusqu’à qualifier ce procédé de green cremation! Et ce, même s’il ne s’agit pas d’une crémation.

Résomation et aquamation sont, malgré leur dissemblance graphique, des termes qui désignent une même réalité. Les deux procédés reposent sur  une HA.

D’où vient donc le besoin de recourir à un nouveau mot? Du besoin de se démarquer de ses concurrents. Et là, je n’invente rien, comme vous le constaterez très bientôt. Ce qui différencie l’aquamation de la résomation, c’est que la première se fait à pression normale, alors que la seconde se fait à haute pression. Cette différence de pression fait que la réaction peut se produire à une plus haute température (entre 150 et 180 °C au lieu de 93 °C) ― elle prend donc moins de temps ― sans qu’aucune vapeur ne s’échappe de la solution, une solution n’entrant pas en ébullition à cette pression.

Comment mettre en valeur, auprès de ses clients potentiels, cette légère différence dans le procédé? En utilisant un nouveau mot, qui laissera entendre qu’il s’agit d’une autre façon de se départir du corps d’un être cher. Mais quel sera donc ce mot? L’entreprise qui fabrique l’équipement nécessaire à cette opération s’est mise à la tâche et a arrêté son choix sur RESOMATION, terme que l’on a francisé en lui ajoutant un accent aigu. Soit. Mais comment lire ce mot? Comment, à partir de ses deux éléments de formation, savoir ce qu’il désigne? J’y vois bien la finale –mation, qui existe déjà dans aquamation, mais que dire de réso? Que vient-il faire là? Mystère et boule de gomme.

Voulant à tout prix savoir ce qu’il en est,  je décide de m’informer auprès de l’entreprise écossaise. Voici la réponse que Sandy Sullivan m’a faite. Nul besoin de vous dire qu’elle comble mes attentes.

Dear Maurice,

Thank you for your interest.

As the founder of Resomation® it was myself that chose the name.

There were numerous aspects I wanted cover including being unique, having a relationship to the process, available as a .com domain and be trademark possible and sound “appropriate” for the process.

You are right to some degree on the …mation part albeit not 100%.

The thought process started with the UK Cremation Societies 1874 Declaration which I quote the latter relevant part of:

“…….we desire to substitute some mode which shall rapidly resolve the body into its component elements, by a process which cannot offend the living, and shall render the remains perfectly innocuous. Until some better method is devised we desire to adopt that usually known as cremation”.

As a scientist resolve seemed a good word for the process action and in addition to …mation from Cre.. mation, Resomation seemed a great fit. When searched at the time on Google it did not even exist!!! A new word was born. » […]

Voilà pour la petite histoire!

Je dois admettre que, sans l’aide de Sandy Sullivan, je ne serais jamais parvenu à lire correctement ce mot. Comme je le soupçonnais, il s’agit bel et bien d’un mot-valise, i.e. formé d’éléments non signifiants. Ce qui complique la chose dans ce cas-ci, c’est que l’un des mots tronqués qui entrent dans sa composition est non seulement un verbe anglais, mais un verbe qui, selon le Merriam-Webster Dict., ne s’utilise plus au sens étymologique qu’il a ici [obsolete :  dissolvemelt / Middle English, from latin resolvere to unloose, dissolve]. Ce qui, vous vous en doutez bien, ne fait qu’augmenter l’opacité (2) déjà connue des mots-valises.

Cryomation

Voici comment l’industrie présente ce procédé :

unique, 21st century, environmentally cleaner alternative to traditional cremation and burial.  (Voir ICI.)

L’empreinte publicitaire dans ce message n’échappera à personne. Mais en quoi consiste donc la cryomation? Ce mot est-il parlant? Oui,en partie, à la condition de savoir que cryo– est un « Élément, du grec kruos « froid ». Fort de ce que l’on sait des termes aquamation et résomation, la finale –mation ne devrait plus avoir de secret pour vous. C’est, encore là, la raccourci de cré-mation même si, comme vous le savez, il ne s’agit aucunement de crémation.

            Une cryomation se fait en plongeant le corps dans de l’azote liquide (- 196 °C). Qui ne se rappelle pas l’expérience, faite par son professeur de sciences qui, après avoir plongé, dans de l’azote liquide, pendant quelques minutes, un tissu animal ou végétal (par ex. de la peau de poulet ou une fleur), l’en ressort dur comme pierre et archifragile et le transforme en fines particules, simplement en le frappant délicatement? Si on plonge le corps d’un être cher dans de l’azote liquide, l’effet est le même : le corps  se retrouvera, après avoir été placé sur une table vibrante, en fines particules. À l’exception évidemment de ce que la médecine moderne y aura introduit : prothèses articulaires, stimulateurs cardiaques, obturations dentaires, etc.

Ouvrons ici une parenthèse.

            Il ne faudrait pas confondre cryomation et cryogénisation. Après cryomation, il ne reste du corps que de fines particules, dont on peut disposer de diverses façons (conservation dans une urne, dispersion dans la nature, etc.). Par contre, si l’on procède à une cryogénisation, c’est qu’on veut conserver le corps et non le faire disparaître. Dans l’espoir de pouvoir, dans un avenir plus ou moins lointain, le ramener à la vie! Pensez seulement à la conservation, dans de l’azote liquide, des spermatozoïdes utilisés depuis fort longtemps en insémination artificielle. Ou encore, celle plus récente des ovules et même des embryons. La cryomation fait partie des pratiques funéraires, mais assurément pas la cryogénisation.

Que penser du mot cryogénisation?

Ce mot dit-il ce qu’il laisse entendre? J’ai des réserves, pour ne pas dire de gros doutes. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que cryogénisation désigne l’action de cryogéniser. Mais que dit le NPR de ce verbe? Qu’il vient de cryogénie. Soit. Mais le suffixe –génie qui vient du grec –geneia  signifie « production, formation ». Il serait donc normal de penser que cryogéniser signifie « produire du froid ». Et cryogénique, « qui produit du froid ». Au même titre que allergénique signifie qui produit des allergies; glycogénique, « qui produit du glycogène »; thermogénique, « qui produit de la chaleur ». Soit, mais on attribue à cryogéniser le sens mystérieux de « Conserver à très basses températures (des tissus vivants) ». Une question me vient immédiatement à l’esprit : quelle différence dois-je faire entre cryogénisation et cryoconservation? Ce dernier ne signifie-t-il pas lui aussi « Conservation des tissus vivants » (NPR dixit)? Ce serait donc des synonymes! À mon humble avis, cryogénisation est de trop, compte tenu de son étymologie douteuse. D’ailleurs la fréquence d’emploi de ces deux termes va dans ce sens : celle de cryoconservation est nettement supérieure à celle de cryogénisation. (Voir ICI.)   

Fermons la parenthèse.

Promession

Il est fort probable que le terme promession ne vous dise rien. Soyez rassuré, vous n’êtes pas le seul. C’est une nouvelle façon de se départir de la dépouille d’un être cher. Nouvelle? Du moins, en apparence! On insiste, dans la publicité, sur son aspect écologique :

Promession is one of the forty promising green industries recommanded by UNESCO as an eco-friendly burial. There is neither air nor water pollution during the process.

Si vous cherchez à en savoir plus sur ce procédé, vous ne serez pas en terre inconnue, car cette « alternative écologique à la crémation » consiste à plonger le cadavre dans de l’azote liquide, etc. Autrement dit, une promession, c’est exactement la même chose qu’une cryomation. Sous un nom différent.

Ce procédé, imaginé par une scientifique suédoise, Susanne Wiigh-Mäsak,  doit apparemment son nom à « la promesse de faire revenir à la terre celui qui a émergé de la terre». OUF!…

Que penser du terme promession?

Le suffixe ion s’ajoute normalement à un verbe, car il désigne une action, ce qui est le propre d’un verbe. Mais ici, tel n’est pas le cas. On l’a exceptionnellement  ajouté à un substantif! Pour en faire un autre substantif, qui désigne une action. Assez original comme procédé néologique, vous en conviendrez. Serait-ce une façon particulière à la langue suédoise de créer de nouveaux termes?… Chose certaine, ce n’est pas un procédé courant en français. Mais cela n’empêche pas les promoteurs d’utiliser ce terme. On va même jusqu’à dire d’un corps qui a subi une  promession  qu’il a été « promessié** »!

** Le participe passé d’un autre verbe qui n’existe pas!

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les entreprises sont très créatives quand vient le temps de faire la promotion de leurs produits. La néologie n’a aucun secret pour eux… Le fruit de leur imagination, par contre, en a pour le commun des mortels dont je fais partie.

Maurice Rouleau

(1)   D’où vient que l’on utilise sarcophage pour désigner un cercueil alors que, étymologiquement parlant, ce substantif signifie  qui mange de la chair [σάρξ,  σαρκός (sarcos) : chair de l’homme ou des animaux; et φαγειν (phagein) : manger]? L’étymologie me joue ici un vilain tour…

(2)  Il faut être fin limier pour dégager le sens à donner, par exemple, à monétique : de monétaire et informatique, ou encore à smombie, que Jean-Paul Colignon fait dériver  de smartphone et  de zombie (variante de zombi). Dans le dernier cas, la troncation est vraiment poussée à la limite de l’intelligible.

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Aquamation et Hydrolienne

La Néologie en marche

(2-a)

 

Dans le précédent billet, je me suis demandé pourquoi aquaponie et hydroponie ne sont pas interchangeables, pourquoi ils ne sont pas synonymes. Qu’est-ce qui y différencie aqua– de hydro-, deux éléments ― l’un latin, l’autre grec ― ayant pourtant le même sens, pour que, placés devant le même suffixe (-ponie), les deux mots qui en résultent n’aient pas la même signification? J’y ai avancé une explication qui est certes défendable mais loin d’être évidente : aqua-, contrairement à hydro-, ne serait pas le préfixe que l’on pense, mais plutôt le raccourci de aquaculture.

Cette fois-ci, je m’attarde sur deux nouveaux mots formés respectivement, eux aussi, des préfixes aqua– et hydro-, à savoir aquamation et hydrolienne. Deux mots que l’on peut qualifier de néologismes, car ils sont absents du NPR 2010. Le Larousse en ligne ne mentionne que hydrolienne.

Selon toutes apparences, aquamation est formé de la jonction de aqua et de –mation; hydrolienne, de hydro– et de –lienne.

Dans ces deux mots, aqua– et hydro– veulent-ils dire eau? Ou ont-ils des sens différents comme dans hydroponie et aquaponie? Que dire des terminaisons –mation et –lienne? Sont-elles des suffixes au sens propre du terme? Si oui, quel sens ajoutent-elles en tant qu’éléments de formation (ou formants) au radical du mot qu’elles complètent? Ces « présumés » suffixes  sont-ils productifs? Autrement dit, dans combien de mots les retrouve-t-on?…  J’examinerai ces deux mots successivement.

AQUAMATION

Ce mot est-il vraiment formé du radical aqua– et du suffixe –mation? À première vue, on pourrait le croire, car bien d’autres mots du dictionnaire se terminent par               -mation. Dans le NPR 2010, on trouve affirmation, déformation, exhumation, programmation, sublimation, transformation, et bien d’autres encore. Au total, 57. Le fait qu’autant de mots se terminent par –mation suffit-il pour que cette terminaison soit ce que l’on appelle un suffixe? Et qu’ainsi elle confère un sens particulier au mot qu’elle contribue à former? Encore là, on pourrait le penser, mais il faut se méfier de ces premières impressions qui semblent incontestables.

Si vous prêtez une attention particulière à ces substantifs, vous verrez qu’ils désignent tous une action ou, à l’occasion, par extension de sens, le résultat de cette action. Et qui dit action dit verbe. Qui ne voit pas dans affirmation l’action d’affirmer ou l’énoncé par lequel on affirme? Dans déformation, l’action de déformer; dans exhumation, celle d’exhumer; dans programmation, celle de programmer, etc.? Personne, j’en suis sûr. Qui n’a pas non plus noté que chacun de ces verbes se termine par –Mer?… Personne, j’en suis également sûr. Sachant que les verbes de première conjugaison se terminent par –er, le m en question ne peut appartenir qu’au radical du verbe et non à la terminaison du substantif correspondant. Autrement dit, le vrai suffixe est –ation et non –mation (1). Suffixe d’ailleurs très productif en français (2).

Revenons donc à nos moutons. Plus précisément à aquamation. Compte tenu de ce qui vient d’être dit, il faudrait que aquamation désigne l’action d’aquamER ou son résultat. Euh… Vous connaissez ce verbe?… Moi, pas. Je ne l’ai jamais vu, ni entendu, encore moins utilisé. Pas plus d’ailleurs que  crémation ne désigne l’action de crémER ou son résultat.

Si aquamer n’existe pas, on est alors en droit de se demander d’où vient ce m placé entre les formants aqua– et –ation.  Serait-ce une « consonne de liaison »? Ou s’y trouve-t-il pour une raison peut-être défendable, mais assurément obscure? Voyons voir.

A- Une « consonne de liaison »?

Ce m serait-il une « consonne de liaison », le pendant, pourrait-on dire, d’une « voyelle de liaison?  Étant donné qu’une telle voyelle « s’ajoute dans certaines conditions entre deux éléments de formation […], entre les deux éléments d’un composé […], pour rendre la prononciation plus aisée ou prévenir des altération [sic] phonétiques. (Mar. Lex. 1933) » [Voir ICI,  à l’entrée liaison], pourquoi ne pourrait-on pas attribuer le même rôle au m de aquamation et ainsi en faire une « consonne de liaison »?

Cette idée n’est pas aussi saugrenue qu’elle le semble à première vue, mais j’ai quelques difficultés à y croire et, à plus forte raison, à en faire la promotion. Mes réticences tiennent en trois questions :

  • Pourquoi, durant mes études, ne m’a-t-on parlé que de « voyelles de liaison », plus particulièrement du o et du i (3), mais jamais de « consonnes de liaison »?
  • Pourquoi avoir choisi un m? Toute autre consonne aurait tout aussi bien pu faire l’affaire (4).
  • Pourquoi ne pas avoir tout simplement élidé l’un des deux a (aqua– ou –ation) pour former aquation? Ne disait-on pas autrefois « la amie », qui, par élision d’un a, est devenu « l’amie »?… Si on l’a fait entre deux mots, pourquoi ne pas l’avoir fait, à plus forte raison, entre deux éléments de formation? Je me le demande… sans toutefois pouvoir y répondre.

Que désigne réellement aqua–  dans aquamation?

Est-ce celui que l’on retrouve dans aquatique, dans aquarelle, dans aquarium ou celui qui figure dans aquaponie (Voir ICI)? Difficile à dire sans savoir ce que ce mot signifie. Mais comme il ne figure pas encore dans le dictionnaire, il faut, pour en connaître le sens, se rabattre sur l’emploi qu’on en fait ou la définition qu’on en donne à l’occasion. Tout en gardant à l’esprit, la dérive possible du sens que chaque utilisateur peut, dans de telles circonstances, lui attribuer. Bien involontairement, cela va sans dire. Et ce, tant et aussi longtemps que la notion ne sera pas bien campée dans le dictionnaire (5).

À propos de dérive

Une dérive est d’autant plus probable que la notion sous-jacente relève d’un domaine de spécialité mal maîtrisé par le commun des mortels (ici le domaine scientifique). Dans les textes que j’ai lus sur l’aquamation, j’en ai vu, pourrait-on dire, de toutes les couleurs. Aussi bien en anglais qu’en français.

L’eau aurait, si l’on en croit certaines sources, une nouvelle propriété qu’aucun livre de chimie ne documente : celle de brûler un cadavre!… Cette propriété, une fois démontrée hors de tout doute, méritera certainement à son découvreur le prix Nobel de chimie. Mais ce n’est pas demain la veille… Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que ce n’est pas parce qu’on le dit qu’une chose est nécessairement vraie. En voici quelques exemples.

  • «  L’aquamation, contrairement à la crémation, n’utilise pas le feu pour consumer le corps, mais plutôt l’eau. (Voir ICI)  Ce serait donc l’eau le grand responsable! Au même titre que le feu! OUF!…
  • Dans le processus d’aquamation, « c’est l’eau plutôt que le feu qui est utilisé pour retourner le corps à Mère Nature. »

Qui ne s’y connait pas en science pourrait fort bien gober cela. Ou pire encore, le répéter. Voire (ou voire même) en faire une traduction littérale, sans savoir ce qui se cache derrière ce mot. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas ce qui s’est produit ici. Voyez par vous-mêmes.

  • « Aquamation International has an outstanding level of achievement in researching and developing innovative water cremation. » (Voir ICI)
  • « Nouveau procédé écologique : L’aquamation, [c’est] La crémation par l’eau »  (Voir ICI)

Et de fil en aiguille, ou d’une dérive à l’autre, on génère d’autres incongruités :

  • « Ce procédé [aquamation] est couramment utilisé pour éliminer des déchets animaux, et récemment développé à usage funéraire pour l’homme et les animaux de compagnie avec une optique écologique, se rattachant à d’autres pratiques funéraires d’inhumation en eau plus ou moins anciennes. » (Voir ICI)

Mieux vaut entendre cela qu’être sourd, j’en conviens. Mais il y a des limites à ne pas dépasser. Quand on sait qu’inhumer veut dire « Mettre en TERRE (un corps humain), avec les cérémonies d’usage », comment peut-on parler d’inhumation en EAU? Inhumer aurait-il acquis récemment un nouveau sens?… N’y a-t-il pas là abus de langage?  Ce n’est d’ailleurs pas le seul exemple. En voici un autre.

  • « C’est dans une maison funéraire de la ville américaine de Saint-Petersbourg, en Floride, que l’entreprise britannique, Resomation Limited, a installé son tout premier dispositif permettant la liquéfaction d’un corps, présentée comme une alternative écologique à l’inhumation et à la crémation. » (Voir ICI)

Le fait que cette phrase provienne des Techniques de l’ingénieur  ne lui confère-t-il pas ipso facto une grande crédibilité? Ne dit-on pas, sur la page d’accueil du site en question, que « Techniques de l’ingénieur est la base de référence des bureaux d’études et de conception, des directions techniques, de la R&D, de la recherche et de l’innovation industrielle. »? Comment peut-on, après avoir lu cela, douter de ce qui s’y trouve? Difficile, n’est-ce pas?  Loin de moi l’idée de contester les données scientifiques et techniques qu’on peut y lire, mais ce n’est pas parce que c’est un ingénieur qui le dit que c’est obligatoirement bien dit. La langue peut fort bien lui avoir fourché. C’est, me semble-t-il, ce qui est arrivé ici, avec le mot liquéfaction. Je m’explique.

Liquéfier signifie : faire passer un solide ou un gaz à l’état liquide. Quand on chauffe une barre de chocolat (solide), elle fond, elle devient liquide. Quand on refroidit de l’hélium (gaz), il devient liquide. Dans les deux cas, il n’y a eu que transfert de chaleur (apport ou retrait). Il en est de même du processus inverse. Si on laisse le chocolat fondu se refroidir, il redevient le délice solide que l’on connaît. Si on laisse l’hélium liquide se réchauffer, il redevient le gaz qu’il était. Il n’y a, encore là, qu’un simple transfert de chaleur. Autrement dit, il y a eu changement d’état mais pas changement de nature. À remarquer que, dans ces phénomènes, il n’est jamais question d’eau. C’est d’ailleurs ce qui m’a fait froncer les sourcils quand j’ai lu, dans Techniques de l’ingénieur, que « le dispositif permet la liquéfaction d’un corps… »!

Mais si le processus fait intervenir de l’eau, quel terme utilise-t-on? Quand une substance (solide, liquide ou gazeuse) disparaît dans l’eau, on parle de dissolution. Et non de liquéfaction. Si vous mettez du sucre dans une tasse d’eau, le sucre disparaît. Il se dissout. Si l’on fait barboter de l’air dans un aquarium, c’est qu’on veut, en y dissolvant de l’air, fournir aux poissons l’oxygène nécessaire à leur survie.  Maintenant, si vous faites évaporer l’eau que contient la tasse, vous retrouvez, inchangé, le sucre que vous y aviez mis. Si vous chauffez l’eau de l’aquarium, l’air qui y est dissous en sort et se retrouve, inchangé, dans l’atmosphère. Le sucre est resté sucre; l’air est resté air. Autrement dit, il n’y a eu, encore ici, que changement d’état et non changement de nature.

Qu’en est-il dans le cas d’une aquamation?   

Si jamais vous décidiez de vous débarrasser de votre belle-mère (une fois morte, il va sans dire) non pas par inhumation ni par crémation, mais bien par aquamation, ne craignez rien. Elle ne réapparaîtra pas, inchangée, une fois l’eau évaporée. Autrement dit, dans le processus d’aquamation, il y a non seulement changement d’état mais aussi changement de nature. Vous ne retrouveriez de votre belle-mère, une fois l’eau évaporée, que les éléments solubles qui la constituaient. Il y a donc plus qu’une simple dissolution. Il y a décomposition du corps en ses éléments constitutifs. Il est donc inapproprié de parler de liquéfaction d’un cadavre. Il y a là abus de langage. Encore une fois.

Qu’est-ce donc qu’une aquamation?

Aquamation est le terme utilisé pour désigner une « pratique funéraire recourant au procédé physico-chimique d’hydrolyse alcaline mis en œuvre en phase aqueuse. La matière des corps est réduite en ses composants organiques et minéraux essentiellement solubles. » C’est la meilleure définition que j’ai trouvée.

Ce n’est donc pas l’eau en tant que telle qui est responsable de la disparition du cadavre, mais bien plutôt les agents alcalins qu’on y a ajoutés (par ex. de la soude, de la potasse). L’eau n’est en fait que le milieu, ou phase, dans lequel le processus a lieu. Et dans laquelle se retrouvent finalement les parties solubles du cadavre. Une fois l’opération terminée, l’eau est rejetée dans les égouts; et les éléments dissous retournent à la Terre.

Pourquoi alors, en français, avoir décidé d’utiliser le terme aquamation pour désigner ce processus? Pour une raison fort simple, c’est le terme qui est utilisé en anglais. On l’a tout simplement emprunté, sans se demander si ce terme était bien construit, s’il était bien motivé, autrement dit s’il y avait une « Relation naturelle de ressemblance entre le signe et la chose désignée ». Faut dire que l’absence de « motivation » n’est pas ce qui empêche le commun des mortels de dormir en paix.  Ce n’est pas non plus une condition sine qua non pour qu’un terme soit admis dans la langue. Il suffit de se rappeler ce qu’on a dit du mot, ou substantif, en tant que signe linguistique (Voir ICI) :

  • À l’origine, tout substantif désigne un objet par une qualité particulière, qui le caractérise, mais qui ne lui est pas spécifique.

  • Cette qualité n’est ni essentielle ni dénominative, car le nom n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image.

Il est donc difficile, dans ces conditions, de condamner l’utilisation du terme aquamation, car l’élément aqua– fait référence au fait que le processus a lieu en phase aqueuse (une des caractéristiques du processus). Soit. Mais on ne sait toujours pas d’où vient  –mation

B- Le m de aquamation serait-il là pour une raison obscure, mais défendable?

Autrement dit, se pourrait-il que aquamation soit un mot-valise? C’est à voir.

En linguistique, on appelle mot-valise tout « mot composé d’éléments qui souvent sont non signifiants, car ils ont, tous ou en partie, subi une troncation, assez importante parfois pour qu’ils soient méconnaissables. Prenons la finale -glais. Elle n’a aucune existence propre; elle ne participe à la formation d’aucun mot; elle n’a aucun sens. Pas plus d’ailleurs que fran-!… Vous unissez ces deux éléments non signifiants, et vous obtenez franglais, qui lui est signifiant.

Cette façon de procéder ― assez spéciale, il faut le reconnaître ― n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Je pense, par exemple, aux termes créés pour désigner, au fur et à mesure qu’on en découvre, les particules élémentaires de la matière : deutON, mésON, neutrON, piON, kaON, hadrON… Sans oublier le tout petit dernier, le bosON, le boson de Higgs, dont la démonstration expérimentale a valu à François Englert et Peter Higgs, le prix Nobel de physique, en 2013. Tous ces termes se terminent par -on,  qu’on aurait emprunté à électrON. Cette consonance** commune signale l’appartenance de ces divers éléments à une même famille, celle des particules élémentaires. Je pense aussi à génome, qui viendrait de « gène » et de chromosome***. On n’a donc fait appel qu’à 3 des 4 lettres de vrai formant de ce mot (à –ome et non à –some), ce qui lui enlève toute signification. Quant à protéome, il serait formé, d’après le NPR, à partir de protein et genome. On pourrait en dire autant des mots que connaissent bien les linguistes : phonème, lexème, morphème, graphème, monème, qui appartiennent tous à la même famille . Soit dit en passant, cette appartenance à une famille n’est pas une condition essentielle pour que le mot formé soit un mot-valise. Il suffit de penser à cultivar, formé, selon le NPR, de culti et variété; à motel, emprunté directement de l’anglais, qui l’a formé à partir de motor et hotel  (ou de motor et hotel); ou encore à hydrocution, formé de hydro- et électrocution.

 ** Pourquoi faut-il écrire consonance avec un seul N quand consonne en prend deux? Serait-ce que ces deux mots n’ont pas la même origine? Je vous laisse deviner.

*** Chromosome vient du grec khrôma « couleur » et sôma « corps », du fait « qu’il absorbe électivement certaines matières colorantes. »

Cette façon de faire, contrairement aux apparences, ne concerne pas que des mots techniques. La langue générale y recourt à l’occasion. Je pense, par exemple, à cochonceté, qui vient, selon le NPR, de cochon et de méchanceté ou encore à divortialité qui vient, selon la même source, de divortium (étymon de divorce) et nuptialité.

Revenons à nos moutons. Est-ce que la construction de aquamation répond à la définition d’un mot-valise? Chose certaine, la présence du second élément mation nous porte à le croire, car il est non signifiant. Dans ce cas, de quel mot pourrait-il venir? Sachant qu’on donne parfois la même consonance à de nouveaux mots, pour signaler qu’ils appartiennent à une même famille, il y a fort à parier que –mation est une partie, non signifiante, de crémation.  En effet, l’aquamation est, au même titre que la crémation ou encore l’inhumation, une façon de disposer d’un cadavre. Une façon nouvelle.  D’où un nouveau mot, dont le sens n’est  toutefois pas immédiatement appréhendable.

Aurait-on pu choisir un autre mot que aquamation? Un mot qui soit plus facilement compréhensible? Peut-être. Dans le prochain billet, je me pencherai sur ses synonymes ou quasi-synonymes que j’ai rencontrés dans mes lectures.

HYDROLIENNE

Ce mot est composé de deux éléments : hydro– et –lienne. Il devrait donc être possible de saisir le sens de ce mot en examinant ces deux éléments. Idéalement du moins. Hydro– pourrait signifier eau, mais –lienne?…  Là, c’est moins évident. Cet élément n’entre, en tant que suffixe, dans la composition d’aucun autre mot contenu dans le NPR. De plus, il est impossible de lui trouver un sens. Cet élément est donc non signifiant.

Une telle construction n’est pas sans rappeler celle de aquamation. Se pourrait-il que hydrolienne soit lui aussi un mot-valise? Si tel est le cas, –lienne proviendrait d’un mot dont on aurait enlevé une partie et qui, de ce fait, serait devenu méconnaissable. Soit, mais quel serait donc ce mot?

Dans le NPR 2010, j’en ai trouvé trois qui pourraient être candidats : julienne (de Jules ou Julien, nom d’une personne), tyrolienne (de Tyrol, nom d’une région) et éolienne (de Éole, nom du dieu des vents). [À remarquer que dans ces trois mots le suffixe est –ienne (féminin de –ien) et non –lienne.] Lequel de ces trois mots se cacherait sous la finale –lienne qui, par troncation, serait devenu méconnaissable?

Compte tenu que, dans ce mode de formation des mots, la finale est souvent choisie en fonction de la consonance des autres mots de la même famille, et que hydrolienne désigne un  dispositif capable de convertir une forme d’énergie en une autre forme, le candidat idéal, en fait le seul candidat possible, serait éolienne.

Mais, direz-vous, l’homme utilise la force de l’eau (hydro-) depuis des siècles. Le moulin à eau ne date pas d’hier. Ne l’utilisait-il par exemple pour moudre le grain (obtenir de la farine), pour écraser les graines oléagineuses (obtenir de l’huile)? D’où vient donc le besoin de créer ce nouveau mot, si la technique est si ancienne? Voyons voir.

Dans les moulins d’antan, l’homme exploitait soit l’énergie potentielle de l’eau (le fait que l’eau se déplace verticalement : une chute d’eau) soit son énergie cinétique (le fait que l’eau se déplace horizontalement : marée) pour actionner des meules, par exemple. Autrement dit, il convertissait l’énergie hydraulique, potentielle ou cinétique, en énergie mécanique. Soit, mais n’est-ce pas ce qui se produit avec une hydrolienne? Au lieu d’actionner des meules, l’eau n’actionne-t-elle pas une turbine. Où est donc la différence? Elle se situe en aval. Dans un moulin à eau, l’énergie mécanique est utilisée directement (pour produire de la farine, de l’huile). Dans un hydrolienne, l’énergie mécanique (la rotation de la turbine) doit, avant d’être utilisée directement, subir une autre transformation. Elle doit être  convertie en énergie électrique. De là, le besoin d’un nouveau mot. Et c’est hydrolienne qu’on a choisi. Mot dont le sens n’est pas aussi apparent qu’on le voudrait parce qu’il serait, tout comme aquamation, un mot-valise.

Maurice Rouleau

(1) N’allez toutefois pas penser que, dans tout mot se terminant par –mation, la terminaison est obligatoirement –ation. Vous feriez une grossière erreur. À preuve, dans somation, on retrouve intégralement le mot grec ma « corps ». Quant à himation, c’est un emprunt direct du grec ίμάτιον (imation). Au fait, pourquoi alors lui avoir ajouté un h?  Mieux vaut ne pas se poser la question.

(2)   Dans le NPR 2010, on ne trouve pas moins de 1654 mots se terminant par –ation. Ces derniers font partie des 2490 mots se terminant par –ion.

(3)   On m’a appris que la voyelle de liaison est un o quand le formant initial est d’origine grecque et un i quand il est d’origine latine. C’est ce que je répondais quand on m’interrogeait sur le sujet. Les exemples qui venaient appuyer une telle affirmation étaient on ne peut plus convaincants : graphologie (grec-grec), mellifère (latin-latin), génocide (grec-latin), régicide (latin-latin). J’étais alors trop jeune pour mettre en doute le bien fondé d’une telle affirmation. Mais, si l’on osait me répéter cela aujourd’hui, je serais en mesure d’apporter plus d’un contre-exemple (i.e. exemple qui illustre le contraire de ce qu’on veut démontrer), réel ou apparent : thermostat (grec-grec ou latin-latin);  australopithèque (latin-grec); pédagogie (grec-grec), mais pédophilie (grec-grec); cancérigène ou cancérogène; taxinomie ou taxonomie… Ou encore, ébulliométre (latin-grec), granulométrie (latin-grec), gustométrie (latin-grec)…

Comme vous pouvez le voir, il y aurait beaucoup à dire. Mais je vais passer mon tour, cette fois-ci.

(4)   Que dire du S dans académiSable?  Cet adjectif ne vient-il pas, nous dit le NPR,  de académie, auquel on aurait ajouté le suffixe –able? Difficilement contestable. Difficilement contestable également le fait que la prononciation du mot formé de ces deux éléments (académie/able) est facilitée par l’ajout d’une « consonne de liaison », en l’occurrence un S?  Pourquoi pas une autre consonne?

Mais un tel suffixe s’ajoute normalement à un verbe et il signifie alors « qui peut être » (ex. achetable, récupérable, aimable). Le verbe académiser ne figure pourtant dans aucun dictionnaire courant… Alors…

(5)   Ce n’est pas parce qu’un mot se retrouve dans un dictionnaire que la définition qu’on en donne est obligatoirement exacte. J’ai déjà abordé ce sujet dans un article (section B-1-2-A) publié dans L’Actualité langagière. (Voir ICI.) 

 

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Publié dans Néologie (de sens / de forme) | 6 commentaires

 Aquaponie et Hydroponie

La néologie en marche

(1)

 

Faut-il obligatoirement créer un nouveau mot chaque fois qu’une nouvelle réalité fait son apparition?

OUI, diront certains, car ils ne se voient pas contraints d’utiliser une périphrase chaque fois qu’ils veulent parler de cette nouveauté. Ce n’est pas moi qui les en blâmerais. Bien au contraire. Daguerréotypie, par exemple, a été créé en 1839 pour désigner le procédé mis au point par Daguerre (Littré dixit); plus tard, il disparut au profit de photographie.

D’autres préféreront plutôt utiliser un mot déjà présent dans le dictionnaire et lui attribuer une nouvelle signification, ou acception. Bombe en est un parfait exemple. Ce mot a, depuis son apparition dans la langue, acquis bien des sens. ― On dit d’un tel terme qu’il est devenu polysémique. ― On l’utilise pour désigner un projectile rempli d’explosif, un générateur de rayons gamma, une personne particulièrement séduisante, la casquette hémisphérique des cavaliers ou encore un aérosol. C’est son contexte d’utilisation qui le désambiguïsera.

               En linguistique, pour désigner ces deux grands modes de formation des mots, on parle respectivement de néologie de forme (Voir ICI) et de néologie de sens (Voir ICI).

Mais que faire si la nouvelle réalité voit le jour dans un pays non francophone? Si le terme par lequel on désigne cette réalité n’est pas originellement français? Doit-on emprunter le terme utilisé dans la langue d’origine (ex. : challenge, provenant de l’anglais; spaghetti, de l’italien; baklava, du turc; kolkhose, du russe; souvlaki, du grec)?… C’est bien tentant, vous en conviendrez. C’est, à ne pas en douter, la loi du moindre effort. Mais ce n’est pas la seule solution. On peut aussi, comme cela a déjà été fait, franciser le mot étranger (ex. bulldog → bouledogue; riding-coat → redingote; beefsteak → bifteck). Ou tout simplement le traduire, bien ou mal (ex. : skyscraper → gratte-ciel; hot-dog → chien-chaud). Ou encore en créer un de toutes pièces, un qui ne doive rien à la langue d’origine (ex.  pipeline → oléoduc; software → logiciel; patch → timbre). Vous aurez sans doute remarqué que les exemples utilisés pour illustrer ces trois derniers procédés font appel à des mots anglais. Faut-il voir là autre chose qu’une pure coïncidence?… Peut-être pas… C’est à se demander s’il y a beaucoup de mots provenant d’une autre langue que l’anglais qui ont subi un tel traitement. Mais cela dépasse le cadre de cette étude.

 Si j’aborde à nouveau (ou de nouveau) la néologie, c’est que certains mots récemment apparus dans la langue présentent, à mes yeux, des particularités qui compliquent l’existence de celui qui cherche à en saisir le sens à partir de ses éléments de formation. J’irais jusqu’à dire que ceux qui ont des connaissances en étymologie sont défavorisés. Et eux seuls. Les autres? Ils doivent se contenter de mémoriser bêtement le sens de ces mots. Comme ils l’ont toujours fait.

Comme premier cas problématique,   je vous propose  Aquaponie / Hydroponie.

Je visitais récemment une pisciculture, à Saint-Morel, en Champagne-Ardenne. Son propriétaire me fait alors part de son rêve de profiter de son élevage de poissons pour faire pousser des légumes et petits fruits, les déjections des premiers servant d’engrais aux seconds. Une idée fort intéressante. Au cours de la conversation, je le vois manier les mots hydroponie et aquaponie aussi habilement que Cristiano Ronaldo, son ballon. Mais moi, je n’en ai pas la même maîtrise. Je trébuche à l’occasion; j’utilise parfois l’un pour l’autre. Ce qu’il ne faut pas évidemment pas faire, surtout pas devant un maître de la …ponie.

De retour chez moi, je repense à ces deux mots qui m’ont fait mal paraître et me demande comment il se fait qu’ils ne soient pas synonymes. En effet, aqua- (du latin), comme dans aquatique, ne veut-il pas dire eau? Hydro– (du grec), comme dans hydro-électricité, ne veut-il pas lui aussi dire eau? Personne ne dira le contraire. Pourtant, si j’ajoute -ponie à chacun de ces éléments, les deux mots alors formés n’auraient pas le même sens! Est-ce possible? Ma connaissance du latin et du grec est ici mise à rude épreuve. Comme j’aime toujours mieux vérifier avant de croire, je consulte mes dictionnaires. Je veux en savoir un peu plus sur ces mots. Depuis quand aquaponie et hydroponie existent-ils? Comment les définit-on? Quelle étymologie leur attribue-t-on?…

Clairement ce sont des néologismes : ils sont absents du NPR 2010 et du Larousse en ligne. Seul l’adjectif hydroponique s’y trouve, et ce, depuis seulement 1993, du moins dans le NPR. Verra-t-on hydroponique y apparaître  en tant que nom avant hydroponie? Qui sait? N’y trouve-t-on pas déjà les noms procréatique, confortique, connectique?… Pourquoi pas l’hydroponique? Quant à aquaponique, il ne figure toujours pas au dictionnaire. Il attend son tour! Sera-t-il seulement adjectif? Seul l’avenir nous le dira.

Hydroponique se dit de la « culture hors-sol de plantes terrestres » (1). Par « hors-sol », il faut comprendre que les plantes poussent  à la surface de l’eau (et non dans l’eau, comme le riz), retenues par un support généralement synthétique (plastique ou polystyrène), et que leurs racines baignent directement dans une eau enrichie d’éléments nutritifs (2). Mais comment en est-on arrivé à créer ce mot. Pourquoi ne pas avoir choisi aquaponique? Il aurait aussi bien fait l’affaire. L’étymologie nous serait-elle alors de quelque secours? Comme nous allons le voir, tel n’est pas le cas.

D’après le NPR 2010,  ce mot, apparu en 1951, viendrait ◊ de hydro et du latin ponere  « poser ». Il est vrai que –ponie ressemble à s’y méprendre à ponere, mais une simple ressemblance n’est pas un critère valable pour établir un mot comme étymon (mot dont on fait dériver un autre mot). Ponere est-il le véritable étymon? Difficile à dire, car hydroponique est le seul mot du NPR à avoir ce suffixe. Pour sa part,  Littré lui attribue le sens de travail! Assez différent de « poser », vous en conviendrez.  Qui donc a raison? Paul ou Émile? Robert ou Littré? Je ne saurais dire. Passons donc.

Pour désigner ce type de culture en milieu aqueux, on aurait dû choisir aquaponique, ne serait-ce que pour faire taire les puristes qui veulent que les éléments de formation d’un mot soient tous de même origine (tous grecs, tous latins). Mais on lui a préféré hydroponique, qui lui est composé d’un élément grec et d’un élément latin. Ce qui en fait un hybride. Ou, aux yeux des puristes, une horreur! Mais aujourd’hui on ne se formalise plus d’une telle union (3).

            Rejeté au profit d’hydroponique, aquaponique n’avait toutefois pas dit son dernier mot. Il réapparaît avec une nouvelle définition, qui ne peut qu’être déroutante, compte tenu de ses éléments de formation : aqua– et –ponie. En effet, on désigne, sous cette appellation, une « forme d’aquaculture intégrée qui associe la culture de végétaux en symbiose avec l’élevage de poissons ». Par symbiose, on entend le fait que les déjections des poissons servent d’engrais aux végétaux. (Voir ICI.)

La culture des végétaux, qu’elle soit hydroponique ou aquaponique, se fait pourtant exactement de la même façon. Ce qui les distingue, c’est la source des nutriments dont les plants ont besoin. Dans le premier cas, c’est l’HOMME qui les ajoute; dans le second, ce sont les POISSONS qui les fournissent. Comment expliquer alors la formation de ce mot pour désigner cette façon de cultiver, si peu différente en fait de l’« hydroponie »? Mystère et boule de gomme. Aqua– veut pourtant dire eau, tout comme hydro-! Alors…

À moins que aqua– ne soit pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le mot latin qui veut dire eau. Ah bon! Que pourrait-il être d’autre? Ne pourrait-il pas être le raccourci de aquaculture, qui lui signifie : Élevage d’espèces aquatiques (dont les poissons) en vue de leur commercialisation? Chose certaine, cela nous permettrait de comprendre qu’en culture aquaponique les poissons sont essentiels, ce qui n’est pas le cas en culture hydroponique. Mais est-ce bien le cas? On ne peut que spéculer. À défaut d’être démontrable, cette hypothèse a au moins le mérite d’être défendable.

Certains pourraient trouver cette hypothèse plutôt loufoque. Tirée par les cheveux, diraient d’autres. Soit. Chacun a droit à son opinion. Mais ce n’est pas parce qu’une explication semble loufoque qu’elle l’est pour autant. Donnons au moins la chance au coureur. Voyons ce qu’il en est vraiment.

Si l’on y regarde de près, on constate que ceux qui ont inventé le mot aquaponique n’ont pas vraiment fait preuve de créativité débridée. Ils n’ont même pas fait preuve de créativité tout court. Cette façon de créer un mot n’est certes pas très courante, mais elle n’est pas nouvelle. J’en veux pour preuve automobile/autoroute. Ces deux mots sont tellement bien ancrés dans nos habitudes langagières (on les utilise depuis une centaine d’années) que leur construction ne pose plus problème. Contrairement à aquaponique.

À son apparition dans la langue, automobile était un adjectif qui signifiait : « qui se meut (-mobile) par lui-même (auto-) ». Pouvait donc être dit automobile tout équipement muni d’un moteur propulsif. Littré donne comme exemple : barrages automobiles, autrement dit des barrages qui se ferment par eux-mêmes. Il s’utilise encore comme tel. Ne dit-on pas véhicule automobile? Ce n’est que plus tard que son emploi, de façon absolue, en tant que nom, s’est spécialisé pour ne plus désigner finalement qu’un véhicule routier mû par un moteur, à l’exclusion des véhicules utilitaires (camions, ambulances)  et de transport en commun (autobus).

Pour faciliter le déplacement des véhicules automobiles, on a construit des  autoroutes, mot qui daterait de 1927 (NPR dixit). Il est bien évident que, dans autoroute, auto- ne signifie pas « par lui-même ». C’est à ne pas en douter un raccourci de automobile. On lui a retranché son second élément de formation (automobile) (4). Autrement dit, l’élément auto– de automobile et celui de autoroute, malgré leur apparence morphologique, ne sont pas les mêmes. Ils n’ont pas du tout le même sens.

Se pourrait-il qu’il en soit de même dans le cas de aqua/ponique? Je serais porté à le croire. L’élément aqua– de aquaponique n’a rien à voir sémantiquement parlant avec celui de aquarelle ou de aquaplanage. Il pourrait par contre facilement être le raccourci par apocope de aquaculture. Et là, la présence obligatoire des poissons ferait partie de la définition du terme.

À moins que j’aie tout faux, c’est ce que je m’attends à voir quand ce mot fera son apparition dans le dictionnaire. Quant au sens du suffixe –ponie, le mystère persiste (5).

Même si l’on comprend mieux ainsi le sens de aquaponique, il n’en demeure pas moins qu’à première vue il ressemble à s’y méprendre à hydroponique et qu’il est facile d’utiliser l’un pour l’autre. C’est dire que l’étymologie pure ne suffit pas toujours, comme dans ce cas-ci, à dégager le sens d’un mot à partir de ses éléments de formation.

 

MAURICE ROULEAU

 

(1)   Si la culture en milieu aqueux se dit aquaponique, pourquoi la culture en terre ne se dit-elle pas géoponique (géo-, radical grec signifiant terre; ex. géologie)? Vous ne le saviez peut-être pas, mais ce mot a déjà existé. Le Littré (1872-1877) l’inclut dans sa nomenclature et lui attribue le sens suivant : « Qui a rapport à la géoponie», ce dernier signifiant « Travail, culture de la terre. Étymologie : Du grec, terre, et, travail.». Mais ces deux mots n’ont pas survécu.

(2)   À y regarder de plus près, la culture hydroponique ne se distingue pas, fondamentalement parlant,  s’entend, de la culture maraîchère. Dans les deux cas, on retrouve les mêmes participants : un végétal, un support et de l’eau contenant des nutriments. Techniquement ce qui les différencie, c’est leur ratio eau/support. Le sol qui sert de support en culture maraîchère est beaucoup plus présent que le panneau, insubmersible, de polystyrène généralement utilisé en culture hydroponique. Par contre, l’eau, en culture maraîchère, est peu abondante et en quantité variable (elle ne se trouve qu’entre les grains de sable) alors qu’elle est omniprésente en culture hydroponique.

(3)   D’après le NPR 1993, « Les mots savants [ce que sont assurément aquaponique et hydroponique] sont traditionnellement formés avec des radicaux latins (octogénaire) ou grecs (stéthoscope), parfois hybrides (monocle), ces derniers autrefois critiqués par les puristes. Aujourd’hui on va plus loin : un très grand nombre de mots mêlent le grec ou le latin au français, et ce modèle est de plus en plus productif (stratosphère, agroalimentaire, écomusée, hydrocarbure, narcotrafiquant, hélitreuiller, etc.). »

(4)  En linguistique, on parle plus volontiers de troncation. Quand un mot résulte de la suppression de l’élément final, (ex. vélocipède  → vélo;  télévision télé),  on parle d’apocope; quand il résulte de la suppression de l’élément initial (ex. busautobus; RicainAméricain; phagebactériophage), on parle d’aphérèse.

(5)   D’après le Merriam-Webster, le suffixe –ponics dans aquaponics signifierait « travail ». Exactement le sens que Littré lui attribue. À la différence du Littré, le M-W nous permet moyennant quelques recherches supplémentaires, d’en expliquer le sens. Il me serait possible de vous en faire le récit détaillé, mais cela dépasse de beaucoup le cadre de ce billet. Chose certaine, le point de vue du Littré me semble plus acceptable que celui du NPR, qui le fait venir du verbe latin ponere. Mais passons.

 

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Publié dans Néologie (de sens / de forme) | 4 commentaires

Oignon / Ognon (Nouvelle Orthographe) (2 de 2)

 

Éplucher un oignon vous fait larmoyer?

Essayez donc avec un ognon

-2-

 Le précédent billet se terminait de la façon suivante :

N’allez pas croire, à la lecture de ce billet, que je suis contre la Nouvelle Orthographe. Ce serait une grossière erreur. Je suis en faveur de la simplification de la langue française. J’ai trop buté sur ses anomalies, sur ses incongruités pour ne pas souhaiter les voir disparaître à jamais. Devoir écrire ognon plutôt que oignon ne me choque donc pas outre mesure.  Ce que, par contre, j’ai beaucoup de difficulté à accepter, c’est un travail… incomplet, pour ne pas dire bâclé. Je m’explique.

Voici donc l’explication annoncée.

 

Oignon serait-il le seul mot à devoir être corrigé parce qu’il contient une lettre inutile? NON. Je l’ai déjà mentionné. Les experts du CSLF, sans doute pour nous éviter une crise d’apoplexie, n’ont pas voulu s’attaquer à tous les mots présentant le même défaut. Ils semblent avoir voulu procéder par étapes. Je dis « semblent », car ils n’ont jamais présenté cette « rectification » de oignon/ognon comme la première étape d’un plus long processus. Ils ont seulement voulu corriger une anomalie. Celle, apparemment, que crée la présence d’un i dans oignon. Et dans ce seul mot!

Il y a pourtant, dans le NPR 2010, 31 mots contenant la suite -oign-. Oignon est-il vraiment le seul d’entre eux à avoir un i qui ne se prononce pas, un i inutile? Compte tenu que c’est la seule « anomalie » relevée par le CSLF, c’est ce à quoi je m’attendrais.  Mais curieux comme je suis, j’ai voulu m’en assurer.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir, dans le NPR 2010 tout comme dans le Petit Larousse 2000, que encOIGNure peut se prononcer de deux façons! La première [ɑ̃kɔɲyʀ] ignore le i; la seconde [ɑ̃kwaɲyʀ] le fait bien entendre. Aucune n’est donc « fautive »! Pourtant l’Académie nous dit depuis toujours (Voir ICI) ― et la 9e éd. dont la publication a commencé en 1985 ne fait pas exception ― que, dans ce mot, on ne prononce point le i. Ah bon!… Sur quoi se basent donc ces deux dictionnaires de langue courante pour dire que le i dans encoignure n’est plus obligatoirement muet? Sur l’USAGE?… Comment expliquer alors que deux sources (l’Académie et les dictionnaires courants), censées décrire ce fameux USAGE, arrivent à des résultats opposés?…  Quelle est la position du CSLF concernant la graphie de ce mot? En recommande-t-il la « rectification »? Absolument pas. On n’en parle même pas. Pourquoi les experts tiennent-ils tant à enlever le i dans oignon, s’ils le conservent dans encoignure? Eux seuls pourraient répondre. Moi, avec les éléments que j’ai en mains, je n’y vois qu’un manque de cohérence. C’est ce que j’appelle un travail… disons « incomplet », pour ne pas dire bâclé.

Depuis quand cette double prononciation de encoignure est-elle admise dans la langue? Depuis longtemps ou depuis peu? Pour le savoir, rien de tel qu’un retour dans le passé. Je l’ignorais, mais cette démarche allait me réserver des surprises.

Pour désigner l’angle formé par la rencontre de deux murs, on utilise, en 1606, le mot encoigneure. Près d’un siècle plus tard, plus précisément en 1694, l’Académie décide d’y mettre son grain de sel : elle y ajoute la graphie encognure,  mot qui se distingue du précédent par la disparition de deux lettres, le i (de oi) et le e (de eure). A-t-elle enlevé ces deux lettres parce qu’elles ne se prononçaient pas, qu’elles étaient inutiles? Peut-être, mais comment le savoir? (1)

Les Immortels de la première génération l’écrivent donc sans i! Dans l’édition suivante (DAF, 2e éd. 1718), ils  virent leur capot de bord, comme on dit parfois chez nous (ailleurs on dira : reviennent sur leur position) : les graphies encoigneure  et encognure sont bannies à tout jamais de leur dictionnaire! Allez savoir pourquoi. La seule graphie qui trouve alors grâce à leurs yeux est encoignure, cette fois-ci avec un i. Ils prennent pourtant bien soin de préciser : « On ne prononce point l’I. » Pourquoi le lui avoir ajouté s’il ne se prononce pas? Parce que, disent-ils, le i sert à mouiller le gn (2). Ah bon!… Mieux vaut entendre cela qu’être sourd.

Si ce qu’avancent les Académiciens est vrai, il y a des choses que je ne peux vraiment pas m’expliquer ou qui semblent en contradiction avec ce qu’ils avancent.

Saviez-vous, par exemple, qu’en 1606 gagner s’écrivait gaigner (faire un gain)? (Voir ICI)  Que l’Académie a décidé, en 1694, de lui enlever son i? (Voir ICI) L’élimination de cette lettre en modifie-t-elle la prononciation? NON. Féraud le dit clairement : « On écrivait autrefois gaigner, mais cette ortographe est contraire à la prononciation […] on croyait l’i nécessaire, pour marquer le gn mouillé. » Autrement dit, on le disait, mais c’était faux. La présence d’un i n’a rien à voir avec un gn mouillé. Si les Académiciens enlèvent son i à gaigner (parce qu’il ne se prononce pas), pourquoi décident-ils, en 1762, d’en ajouter un à encognure, tout en prenant bien soin de nous dire qu’il ne se prononce pas? Mystère ou incohérence? Faites votre choix. J’ai encore une fois fait le mien.

Gaigner est sans doute une exception, direz-vous. Détrompez-vous ! Dans le DAF (1ère éd., 1694), à l’entrée cogner, on peut lire : « Plusieurs escrivent, Coigner. » Les Immortels ont donc décidé d’enlever le i qui les agaçait. Féraud nous le dit d’ailleurs clairement : « Richelet met cogner ou coigner; mais celui-ci ne vaut rien. » Ou encore : « Quelques-uns écrivent coignée. Richelet et Trévoux mettent l’un et l’aûtre: mais coignée est contre la prononciation et l’usage le plus comun, et le plus autorisé. » Pourquoi en effet conserver un i qui ne se prononce pas. Si tel est le cas, pourquoi l’Académie décide-t-elle, en 1718, d’ajouter un tel i  à encognure, graphie qu’elle avait elle-même introduite en 1694, à côté de encoigneure?  Mystère ou incohérence? Faites votre choix. J’ai fait le mien.

Prétendre que le i est nécessaire pour que le gn soit mouillé, ce n’est pas sérieux. Les Académiciens ne pouvaient pas ne pas savoir qu’un gn peut être mouillé sans pour autant être précédé d’un i. Ils n’avaient qu’à penser à Agneau, imprÉgner, cOgnac, répUgner). Et quand il y a un i, le gn est-il vraiment toujours mouillé? Évidemment que NON. Il suffit de comparer les mots igné, igname, ignare.

Selon le Littré (1872-1877), igname et ignare se prononçaient (i-gna-m’) et (i-gna-r’). Mais igné, lui, se prononçait (igh-né), conformément à ce que l’Académie disait depuis 1798 : « On pron. le G dur dans ce mot. » Pourquoi une telle différence de prononciation? Parce que les régents en ont ainsi décidé? Peut-être que non, mais tout me porte à le croire.

Ce qui était la norme du temps de Littré l’est-il encore de nos jours? Tout dépend du mot. OUI, pour ce qui est de ignare (son  gn est toujours mouillé); NON, pour ce qui de igname et igné. Selon le NPRobert, la prononciation « officielle » de igname est double [iɲam; ignam], tout comme celle de igné [igne; iɲe]. Remarquez le glissement : dans igname, c’est le ɲ qui est devenu gn; dans igné, c’est le le gn qui est devenu ɲ. La présence d’un i n’a donc vraiment rien à voir avec un gn mouillé. Et ce n’est pas tout…

Voyons le cas de poigne (ex. Avoir de la poigne). Comment prononcez-vous ce mot? Moi, j’ai toujours prononcé « pogne ». Autrement dit, j’ai toujours, comme dans oignon, ignoré la présence du i sauf quand je l’écris. C’est ainsi que je l’ai appris. Je ne me suis donc jamais posé de question sur sa prononciation. Mais là, je me mets à douter. Pour m’assurer que ce n’est pas une autre prononciation qui me serait particulière, je vérifie ce qu’en dit le NPR. Quelle ne fut pas ma surprise d’y apprendre que ma prononciation est « fautive »! Il faut, paraît-il, prononcer [pwaɲ] et non [pɔɲ]. Je n’en crois pas mes yeux. Encore moins mes oreilles.

Mais avant de battre ma coulpe, je tiens à faire une couple [mot dit vx ou région. en France] de vérifications. Notamment dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (publié par DICOROBERT), communément appelé le Robert québécois. J’y lis : [pwaɲ] ou cour. [pɔɲ]. Au Québec, les deux prononciations sont donc vivantes, mais la seconde, celle que moi j’utilise, est la plus courante. OUF, me dis-je, mon honneur est sauf! Mais il me reste une dernière vérification à faire : est-ce que la  prononciation [pɔɲ] n’a actuellement cours qu’au Québec? Difficile à dire. Formulons donc la question différemment. Est-ce que cette prononciation a déjà été admise en français? En français de France, s’entend. Je consulte donc les Dictionnaires d’autrefois. Une autre surprise m’attendait au détour. Voici ce que le Littré (1872-1877) dit de poigne : ce mot « se prononce po-gn’; quelques-uns prononcent poi-gn’ ». Ah bon! Ma prononciation est donc celle qui était la norme, en France, du temps de Littré. Balzac (1799-1850), dans Une ténébreuse affaire, va même jusqu’à l’écrire sans i (3).  Mais au début des années 1960, la situation est, semble-t-il, inversée. D’après le Grand Robert, poigne se dit « [pwañ]; pop. ou vx [póñ] ». Ma prononciation est donc devenue au mieux  « populaire », au pire « vieille ».  En France, peut-être, mais pas au Québec.

Avant de terminer, j’aimerais aborder la dernière phrase du commentaire lu dans le Grand Vadémécum : « Il [oignon] s’harmonise avec rognon de veau et trognon de pomme. »

Voilà une phrase que je qualifierais de sibylline, une phrase dont le sens m’échappe totalement.

Pour les experts du CSLF, « harmoniser » des graphies, c’est faire en sorte que la graphie de tous les mots d’une même famille suive le même modèle. C’est précisément ce qu’ils font quand ils recommandent d’écrire combatif et combativité, non plus avec un t, mais bien avec deux t, la graphie de référence choisie étant combattre.

Que vient donc faire cette phrase sur laquelle le Grand Vadémécum termine sa justification de la nouvelle graphie de ognon ? Qu’ajoute-t-elle à l’argumentation? Je n’en ai aucune idée, car ognon et rognon n’appartiennent pas à la même famille. Si l’on appliquait le même raisonnement, on pourrait aussi bien dire que oignon s’harmonise avec témoigner. Ridicule, direz-vous. Et vous n’auriez pas tort. Ce n’est pas parce qu’un mot (ex. rognon) se prononce d’une certaine façon qu’un autre mot n’appartenant pas à cette famille (ex. oignon) doit se prononcer de la même façon.

Le Grand Vadémécum s’est sans doute mal exprimé. Peut-être qu’il ne dit pas tout. Peut-être oublie-t-il l’essentiel? Si tel est le cas, quel pourrait bien être cet « essentiel »? J’en devine un, démontrable dans le cas de rognon, mais plus hypothétique dans le cas de trognon. Je m’explique.

En 1606, nous dit Nicot, rognon s’écrivait roignonEn 1694, les Académiciens décident lui enlever son i, qu’ils jugent sans doute inutile. Ils ajoutent même : « Quelques-uns escrivent encore Roignon. » Rognon était donc, à cette époque la graphie d’usage, ou celle qu’on veut voir imposée. Et elle l’est toujours.

Se pourrait-il que le Grand Vadémécum ait voulu nous dire, très gauchement, il faut bien le reconnaître, que le i de oignon doit disparaître comme l’a fait, voilà déjà de cela quelques siècles celui de  roignon? Dit ainsi, tout devient clair. Mais est-ce vraiment ce qu’on voulait dire? Je ne peux que spéculer.

Fait-on appel à trognon pour la même raison, non explicitée? On pourrait le penser. Mais mes efforts pour m’en assurer ont été vains. Le Ngram Viewer ne détecte, du XVe siècle à nos jours, aucune occurrence de troignon ». (Clignez ICI pour voir les résultats.) Soit. Mais avant le XVe siècle, qu’en était-il? Pour le savoir, je consulte  le dictionnaire de F. Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle). Encore là, aucune trace de troignon! C’est à se demander si troignon a déjà vraiment existé.

Le NPR nous dit que oui : « Étym. 1660; troignon 1393 ». J’ai effectivement pu retracer l’ouvrage en question. C’est Le Ménagier de Paris (p. 49). C’est donc dans cet ouvrage, rédigé en 1393, mais édité seulement en 1846, que l’on a trouvé  pour la première fois le mot troignon. Peut-être même pour la première et dernière fois, car nulle part ailleurs on ne le trouve. S’agirait-il d’un « hapax », i.e. d’un « fait de langue (mot, expression, construction) dont il n’existe qu’une seule occurrence dans un corpus donné »? Je me le demande sérieusement. Quelle importance faudrait-il alors attribuer à cette occurrence?… Une occurrence ne fait pas loi, m’a-t-on appris. On pourrait même aller jusqu’à se demander s’il existe une différence entre un hapax et une faute d’inattention. Mais passons!

Disons pour les besoins de la cause que troignon a effectivement existé, que sa présence n’est pas une erreur de saisie, ni une erreur de lecture d’un manuscrit ancien, ni une faute  d’orthographe. Cela donne-t-il à la phrase « Il s’harmonise avec rognon de veau et trognon de pomme » plus de sens?… Pas vraiment, car le besoin d’ajouter veau à rognon et pomme à trognon, demeure énigmatique. Rognon ne se dit pourtant pas que des reins de veau, pas plus que trognon, du « cœur » ou de la partie non comestible d’une pomme.  Alors… Cette dernière phrase de la justification de la nouvelle graphie, oignonognon, n’y serait pas que le lecteur n’y perdrait rien. Bien au contraire, il y gagnerait beaucoup.

CONCLUSION

Devoir écrire ognon au lieu de oignon, parce que le i ne se prononce pas, est fort défendable.

Mais ne pas en faire autant avec encoignure, qui pourtant souffre du même mal, cela n’est pas défendable. Sans oublier le cas de poigne et de ses dérivés.

Autrement dit, faire appel à un principe [enlever un lettre inutile, en l’occurrence un i]  et ne l’appliquer qu’à moitié m’amène à penser qu’on a tourné les coins rond. Que ce travail est… disons incomplet, pour ne pas dire bâclé.

Je m’attendais à beaucoup mieux de  la part d’experts en langue. Suis-je trop exigeant? À vous de décider.

MAURICE  ROULEAU

(1)  Comment prononçait-on encoigneure en 1606? Le  e de –eure était-il muet? Est-ce pour cette raison que l’Académie française, en 1694, décide de l’enlever?  Difficile à dire. Pour le savoir je ne peux procéder que par voix indirecte.

Existerait-il d’autres mots en ure dont  l’étymon se terminerait en –eure? OUI, si l’on en croit le NPR. – Je n’ai toutefois pas vérifié si ces informations sont exactes. – En voici quelques-uns : chappeleure   chapelure; diapreure diaprure; esgratineure →  égratignure; esplucheures  épluchure; graveure gravure; inciseure →  incisure; plieure  pliure. Ces changements de graphie traduisent-ils un effort d’harmonisation de la graphie à la prononciation?  La chose est possible. C’est tout ce que je peux dire.

J’ai aussi trouvé des mots qui aujourd’hui se terminent en –ure mais dont l’étymon, d’après le NPR, se terminait en –eüre. En voici quelques-uns : armeüre  armure; bordeüre bordurebruleüre → brûlure; cheveleüre  chevelure; chauceüre → chaussure; enfleüre enflure; forreüre → fourrure; peleüre → pelure.

Compte tenu de la graphie actuelle de ces mots, il est fort probable que le e de leur ancienne finale, –eure ou -eüre, ait été muet. Ce n’est toutefois qu’une preuve indirecte.

Il est donc possible que les Académiciens aient tenu compte de ce phénomène quand, en 1694, ils ont introduit, à côté de encoigneure, la graphie encognure. Mais ils l’ont oublié dès l’édition suivante! Preuve que leur décision n’était pas très bien fondée.

(2) Le gn mouillé est représenté, dans l’alphabet de l’A.P.I., par le signe [ɲ]. Ex. : agneau s’écrit [aɲo]. Si le gn n’est pas mouillé, le g se prononce séparément du n qui le suit. Ex. : diagnostic (di-agnos-tique) s’écrit [djagnɔstik].

(3) Dans Une ténébreuse affaire,  Balzac écrit : « Comment ! répondit Violette, vous n’avez  pas reconnu ce gros Michu ? c’est lui qui s’est jeté sur moi ! j’ai bien senti sa pogne. D’ailleurs les cinq chevaux étaient bien ceux de Cinq-Cygne. » (p. 269-270)

 

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