DEUXIÈME ou SECOND (2 de 2)

La SECONDE ou la DEUXIÈME Guerre mondiale?

–  2 –

 

Si, au moment où l’on m’a appris la prétendue différence entre second et deuxième, j’avais consulté ma grammaire (Le Bon Usage, 11e éd., 1980), j’aurais pu manifester mon désaccord, mais la contestation n’était pas encore dans mes habitudes. Voici donc ce que Grevisse disait en 1980 :

En dehors des adjectifs ordinaux composés, on peut employer indifféremment second ou deuxième, aussi bien en parlant de plus de deux êtres ou objets qu’en parlant de deux. (# 891)

Si , à ce moment-là, je n’ai pas consulté mon Grevisse, c’est que sa consultation m’a toujours posé problème. On peut y trouver réponse à presque toutes ses questions, mais la difficulté est de savoir où elle se trouve. Et dans le feu de l’action, le temps nous manque pour effectuer une telle fouille.

Pour me sortir de cette impasse, je me suis rabattu sur les dictionnaires de difficultés du français, là où les problèmes étudiés sont bien identifiés et placés en ordre alphabétique. J’ai même conseillé à mes étudiants, vu leur résistance à consulter leur grammaire, d’en faire autant. Que disent donc ces dictionnaires de difficultés à propos de second et de deuxième? Tout dépend de celui que vous consultez.

  • Le  Girodet (Bordas, 1988), mon préféré, disait : « En principe, second doit s’employer quand il y a seulement deux éléments, deuxième quand il y en a plus deux. » On ne peut être plus clair ni plus directif. Aucune discussion n’est possible.
  • Dans le Colin (Usuels du Robert, 1994), on peut lire : « deuxième : strict équivalent de second. On emploie en principe deuxième lorsque l’ensemble compte plus de deux éléments. » Un principe est-il contraignant? Euh…
  • Dans le Péchoin & Dauphin (Larousse, 2001), on trouve : « Il est d’usage d’employer deuxième lorsqu’on peut compter deux éléments ou davantage, second lorsque le compte ou l’énumération s’arrête à deux. » Est-ce que ce qui est d’usage, i.e. habituel, normal, peut ne pas être respecté sans que pour autant il y ait « faute »? Euh…

Je mets au défi quiconque qui se demande, dans le feu de l’action, s’il doit utiliser second ou deuxième de conclure, à la lecture d’un de ces trois ouvrages, autrement que par la distinction qu’on m’a enseignée : Second s’utilise quand il n’y a que deux éléments; deuxième, quand il y en a plus de deux.

J’ai bien dit « dans le feu de l’action », car une lecture attentive du Péchoin & Dauphin laisse entrevoir une subtilité non clairement formulée. Le ou davantage nous dit qu’il est possible d’utiliser deuxième – tout comme second – quand il n’y a que deux éléments!

À la lecture du Petit Robert (de 1967 à nos jours), on arrive à la même conclusion : « On emploie plutôt second quand il n’y a que deux choses. » Autrement dit, il en est qui « préfèrent » réserver l’emploi de second à une série ne comprenant que deux éléments; il en est d’autres qui oublient l’adverbe plutôt. La remarque du Petit Robert  n’interdit nullement  d’utiliser second quand il y a plus de deux choses. D’ailleurs, il est le premier à en faire la démonstration : février est le second mois de l’année (NPR 2010).

  • Le Hanse (1983), le dictionnaire des difficultés que je consultais le moins – et que je ne consulte toujours que très rarement, simple question d’habitude –  présentait pourtant un point de vue très clairement exprimé :

Jamais la langue n’a fait couramment entre les deux [deuxième / second] la distinction que des théoriciens ont voulu établir et qui est respectée par certains.

Second, qui est apparu avant deuxième, se dit comme lui, qu’il y ait deux termes ou plus.  […]. Mais c’est une erreur de croire qu’il [deuxième] s’impose si on pense à un 3e, etc.

On ne peut pas être plus clair.

  • Le  Goosse (2008), digne successeur du Grevisse, n’est pas moins explicite :

 Second, surtout utilisé dans la langue soignée. Deuxième est la forme ordinaire.

Les rapports de second avec deuxième ont fait l’objet de prescriptions arbitraires; tant que second a été la forme la plus courante, les grammairiens réservaient l’emploi de deuxième au cas où la série comprenait plus de deux termes (l’emploi de second étant considéré libre); quand second est devenu plus rare, ils ont voulu réduire celui-ci au cas où la série ne compte que deux termes (l’emploi de deuxième étant libre). L’usage a toujours ignoré ces raffinements (que Littré contestait déjà).  [# 599 b) 2°]

Que conclure de ce petit tour d’horizon? Simplement que la distinction qu’on m’a enseignée et que j’ai enseignée à mon tour n’est pas défendable. Second ne s’utilise pas uniquement quand il n’y a que deux éléments!

Par curiosité, j’ai voulu savoir si mon Nouveau Petit Robert 2010  tenait toujours le même propos qu’en 1980.

  1. À l’entrée second, on y trouve encore la même remarque : « on emploie plutôt second quand il n’y a que deux choses ».
  2. À l’entrée deuxième, toutefois, on note un ajout important :

REM. La règle selon laquelle deuxième s’emploierait lorsque le nombre des objets dépasse deux, et second lorsqu’il n’y en aurait que deux, est selon Littré « tout arbitraire », mais observée cependant par certains puristes.

Que  comprendre à la lecture de cette remarque?

1-   Est-ce que le Petit Robert approuve ou rejette l’opinion de Littré? Chose certaine, il ne se mouille pas. Le libellé laisse la porte ouverte aux deux possibilités.

2-   Pourquoi n’a-t-il inclus cette remarque qu’à partir de 1993? Euh… Il la connaissait certainement, car Paul Robert précise, en 1950, que le Littré est une des sources auxquelles il doit le plus (voir l’introduction du Grand Robert).

3-   Serait-ce qu’entre 1967 et 1992 le Petit Robert n’était pas d’accord avec le Littré sur le caractère « arbitraire » de cette distinction, et que par la suite il a changé d’idée? Euh…

4-   Pourquoi avoir mis les deux remarques, qui pourtant traitent du même sujet, à deux entrées distinctes? La classique, à second; la récente, à deuxième. Qui penserait consulter les deux entrées pour connaître l’opinion du Robert sur le même sujet? Tactique pour le moins intrigante!

5-   Selon le NPR, cette règle n’est observée que par certains puristes. Le NPR 2010 fait-il partie des puristes? Oui, mais à ses heures seulement : février est toujours le second mois de l’année, mais mardi est le deuxième jour de la semaine!

Bref, quelle est LA réponse que j’aurais dû fournir à l’étudiant qui me demandait s’il fallait dire Seconde ou Deuxième Guerre mondiale? Sa question laissait clairement entendre qu’il connaissait la distinction faite, à l’entrée second, par le Petit Robert. Sa question laissait aussi clairement entendre qu’il ne voulait pas pécher contre la rectitude linguistique qu’on lui avait inculquée à coups de « crois ou meurs », i.e. « fais ce qu’on te dit ou tu perds des points ». La réponse que je lui ai fournie était conforme à la distinction qu’on m’avait enseignée. Aujourd’hui, je dirais à cet étudiant de cesser de culpabiliser. Il pourra toujours trouver une source qui appuiera sa décision. Le Robert, sans l’avoir voulu, est peut-être à l’origine de cette distinction. Distinction reprise, mais à tort, par la plupart des dictionnaires des difficultés du français (Girodet, Colin, Péchouin & Dauphin).

Certains, dont je suis, trouvent malgré tout la distinction fort utile, bien qu’arbitraire. En effet, quand je rencontre deuxième, je m’attends, de par mon conditionnement linguistique, à trouver plus loin troisième. Mais si je rencontre second, je sais que là l’énumération se termine. Mais cela n’est vrai qu’à une seule condition : le lecteur et le rédacteur doivent être de la même école de pensée! Ce qui n’est pas forcément le cas, sinon on ne rencontrerait jamais la « faute ». D’ailleurs comment expliquer qu’un réviseur sorte toujours son crayon rouge quand il lit le contraire de ce qu’il attend (deuxième au lieu de second, ou l’inverse), mais qu’il ne pense même pas l’utiliser quand il rencontre : brûlure au second degré, équation du second degré, se tenir au second plan, langue seconde, de seconde main, enfant du second lit? Pourtant, un troisième élément est toujours possible : brûlure au troisième degré, équation du troisième degré, se tenir à l’arrière-plan, etc.

Pourquoi continuer à maintenir vivante cette distinction qui se défend si mal?  Simplifions-nous donc l’existence, Et vous, réviseur, pourquoi ne pas en faire autant? La vie est si courte.

MAURICE ROULEAU

PROCHAIN BILLET

Certains écrivent  moelle, d’autres moëlle. Les deux le prononcent-ils différemment? Non. Devraient-ils? Oui, car le tréma influe sur la prononciation. Qu’est-ce qui ne va pas, alors? Est-ce la graphie ou la prononciation qui est « défectueuse »? C’est ce sur quoi je vais me pencher prochainement.

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11 commentaires pour DEUXIÈME ou SECOND (2 de 2)

  1. FrenchNad dit :

    Merci pour cet article pertinent avec recherches à l’appui… je ne me souvenais pas de cette distinction ! Je suis votre blog avec intérêt et vous souhaite une bonne journée !

    • rouleaum dit :

      J’espère ne pas vous avoir incitée à la faire. Car, si c’était le cas, le résultat serait à l’opposé de ce que je voulais transmettre. Je n’aime pas me tirer une balle dans le pied.

      • FrenchNad dit :

        Pas de soucis, j’ai bien compris la conclusion et je pense continuer d’utiliser « deuxième » dans un énoncé, et « second » tout seul ou selon la préférence du moment. J’ai tendance à privilégier « deuxième » ; par exemple, je dis rarement que l’anglais est ma seconde langue, plutôt ma deuxième… mais est-ce du fait que je suis trilingue ?
        Cela montre bien les limites de la grammaire. Est-elle là pour établir des règles générales de manière artificielle, ou bien pour officialiser l’usage des français de langue maternelle ? Sans doute un peu les deux.

  2. VITAM IMPENDERE VERO dit :

    Excellent travail de recherche! Dans « Rousseau juge de Jean-Jacques », une œuvre composée de trois dialogues, Rousseau intitule celui qui suit le premier « Deuxième dialogue », mais écrit à la fin de ce dernier « Fin du second dialogue »

    • rouleaum dit :

      Vous apportez de l’eau à mon moulin.
      À l’époque de Rousseau (1712-1778), on utilisait les deux indifféremment. Ce n’est que plus tard que la distinction « arbitraire » est apparue.
      Merci

  3. Marc81 dit :

    Bonjour,
    Tout d’abord, je vous confirme que la lecture du Hanse est souvent fort utile (c’est sans doute le dictionnaire que je consulte le plus régulièrement) !
    Ensuite, il me semble qu’il faut chercher dans le fait que second est apparu avant deuxième dans l’histoire de notre langue l’explication de sa prédominance dans les expressions figurées que vous évoquez en fin de billet.
    Enfin, et cela n’a rien à voir avec la distinction deuxième / second, vous écrivez : « Tactique pour le moins intrigante! ». Ce qui m’a personnellement toujours intrigué, c’est que cette acception de l’adjectif intrigant ne figure dans aucun de mes dictionnaires. Qu’en pensez-vous ?

    • rouleaum dit :

      Vous avez raison d’être intrigué. Je l’étais aussi. Vous dites ne trouver « intrigant » dans aucun de vos dictionnaires. Peut-être avez-vous oublié de consulter le NPR 2010, où l’on peut lire :
      1. Qui recourt à l’intrigue pour parvenir à ses fins. « Un homme d’affaires intrigant et madré » (Huysmans). « elle obtient ce qu’elle veut […] Elle est fine, adroite et intrigante » (Maupassant).
      ▫ N. (1671) Les courtisans et les intrigants.
      2. Région. (Canada) Mystérieux, bizarre.

      Que ce sens ne fasse pas partie de votre bagage ne me surprend nullement. C’est un régionalisme. Et la région en cause est précisément la mienne.
      Vous ne m’en voudrez pas, j’espère, de recourir à des façons de dire et d’écrire qui sont miennes depuis des décennies.

      Reste à savoir dans quel sens j’ai utilisé cet adjectif dans mon billet…

  4. Marc81 dit :

    Nous nous sommes mal compris : je ne saurais vous reprocher de recourir à cette acception… puisque je l’utilise moi-même ! Non, ce qui me surprend, c’est que je ne la trouve pas dans mes dictionnaires (j’avoue ne pas avoir le NPR…), alors que cette tournure est courante chez nous aussi :
    – Larousse : « Qui recourt à l’intrigue pour parvenir à ses fins. »
    – Académie : « Qui se mêle d’intrigues, qui a recours à l’intrigue pour parvenir à ses fins. »
    – HTLFi : « Qui aime à se mêler de beaucoup d’intrigues ou qui a recours aux intrigues pour atteindre son but. »
    Curieux, ne trouvez-vous pas ?

    • rouleaum dit :

      Je n’ai mentionné que le Nouveau Petit Robert 2010, parce que c’est le seul dans lequel le régionalisme (Canada) figure.

      Ce que je comprends maintenant, c’est que votre étonnement concerne le premier sens du NPR 2010 (et non le second, comme je l’avais pensé). Mais ce premier sens figurait déjà dans le Petit Robert 1967. Dans lequel de vos dictionnaires serait-il absent?

      Grâce à vous, je viens de découvrir dans le Grand Robert que l’acception n°2 du NPR 2010, y figurait déjà sans autre marque d’usage que Littér. (+ citation d’Aragon)
      2. INTRIGANT, ANTE adj.
      – Littér. Qui intrigue, étonne ou rend perplexe.

      Comme il n’était pas question, à ce moment-là, de régionalisme, dois-je en comprendre qu’avec les années, nous avons, nous du Québec, pris du gallon en ressuscitant une acception littéraire (Robert dixit)?
      Je ne saurais dire, mais la marque d’usage « région. » fait plutôt condescendant.

  5. Marc81 dit :

    Effectivement, cette mention « régionalisme » (« québécisme » dans le Multidictionnaire, d’après Choux de Siam) me laisse perplexe. Il me semble que, partout en France, nous utilisons également cet adjectif au sens de « curieux, bizarre, étonnant, mystérieux » : « C’est un film intrigant, je n’ai pas compris toute l’histoire ».
    Mais ce qui est vraiment curieux, c’est que cette acception ne soit pas enregistrée dans les dictionnaires que j’ai déjà cités, pourtant prompts d’ordinaire (je pense notamment à Larousse) à courir dans le sens du vent…

    • rouleaum dit :

      Les dictionnaires que vous avez mentionnés, sont-ce, outre le Larousse, le DAF et le TLFi? Si oui, je ne considère pas ces ouvrages « prompts à courir dans le sens du vent ». Le TLFi ne court plus depuis 1994; le DAF, avec une édition tous les demi-siècles, court, mais plutôt en fin de peloton. Pour ce qui est du Larousse, je vous concède que c’est étonnant qu’il ne donne qu’un seul sens à « intrigant ».
      Voilà la preuve que les dictionnaires ne reflètent pas nécessairement l’usage, mais bien leur perception de l’usage.

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